DÉCRYPTAGE – Syrie, État islamique et stratégie de fragmentation

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le récit officiel et la réalité des opérations
Pendant des années, l’intervention occidentale en Syrie a été présentée comme une guerre contre le terrorisme et une entreprise de stabilisation régionale. Mais lorsque l’on observe les faits, certains documents stratégiques et surtout la logique des opérations, un tableau plus ambigu apparaît : l’État islamique n’aurait pas été seulement un ennemi à éliminer, mais une variable géopolitique gérée de manière sélective afin d’affaiblir Damas et de remodeler l’équilibre territorial du pays.
Dès les premières phases du conflit, l’idée de favoriser l’émergence d’une entité salafiste dans le sud de la Syrie a circulé comme hypothèse opérationnelle. Non pas un simple dérapage, mais une option envisagée comme levier de pression contre le pouvoir central. Dans cette perspective, l’essor de l’État islamique ressemble moins à un accident qu’à un effet utile d’une déstabilisation contrôlée.
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Qui a réellement combattu l’État islamique
L’examen des campagnes aériennes entre 2015 et 2017 met en évidence des choix différents selon les acteurs. Les frappes russes ont visé de manière systématique les infrastructures et les bastions de l’État islamique dans l’ouest syrien, réduisant sa capacité offensive contre les grandes villes et le cœur politico-militaire de l’État syrien.
Les opérations occidentales, elles, ont suivi une logique plus sélective. L’État islamique a été frappé surtout lorsqu’il affrontait les forces kurdes, et beaucoup moins lorsqu’il combattait l’armée de Bachar al-Assad. Autrement dit, le jihadisme a été contenu plutôt qu’éradiqué : toléré lorsqu’il affaiblissait Damas, combattu lorsqu’il menaçait les équilibres territoriaux soutenus par les Etats-Unis et leurs alliés à l’est de l’Euphrate.
Cela suggère une stratégie d’équilibre instable : conserver l’Etat islamique comme facteur de pression contre le gouvernement syrien, sans lui permettre de déstabiliser les zones jugées stratégiques pour l’influence occidentale.
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Cartographie, frappes et opacité informationnelle
Au début du conflit, il était encore possible de reconstituer avec une certaine précision la géographie des frappes et de comprendre qui visait quoi. Ensuite, la diffusion plus sélective des données opérationnelles a rendu plus difficile une lecture indépendante et comparative des campagnes aériennes.
L’effet politique est évident : réduire la capacité des analystes à confronter les déclarations publiques à la réalité. Pourtant, au plus fort des années 2015-2017, on distinguait déjà une cohérence qui ne correspondait pas à une destruction méthodique de l’Etat islamique comme entité autonome, mais plutôt à la gestion de son rôle dans un jeu de puissance plus large.
L’État islamique comme instrument géopolitique
Dans ce cadre, le jihadisme apparaît comme un outil indirect. D’un côté, il a servi à user le pouvoir central et à justifier une présence militaire occidentale prolongée ; de l’autre, il a été contenu pour ne pas menacer les architectures politiques et militaires construites à l’est de l’Euphrate, notamment autour des forces kurdes.
Cette zone orientale constitue un nœud décisif. Il s’agit d’un territoire qui, historiquement, n’était pas une aire kurde. Pourtant, il a été progressivement intégré à une nouvelle géographie politique, fonctionnelle aux équilibres régionaux et aux intérêts occidentaux. Dans ce contexte, la lutte contre l’État islamique a souvent pris la forme d’une gestion tactique, subordonnée à des objectifs territoriaux et stratégiques.
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Fragmenter la Syrie comme objectif stratégique
L’enjeu central dépasse la seule guerre contre le terrorisme : il concerne le destin de la Syrie comme État unitaire. L’impression qui se dégage est que l’objectif réel n’était pas la restauration d’une souveraineté stable, mais la fragmentation du pays en entités plus faibles, dépendantes, et plus facilement influençables depuis l’extérieur.
La déstabilisation devient alors une méthode : non pas une conséquence, mais un levier pour redessiner les équilibres régionaux, réduire la capacité d’action d’un acteur hostile et créer des espaces d’influence politique, militaire et économique. Le terrorisme, dans ce schéma, n’est pas seulement une menace à combattre : c’est une force à moduler, contenir ou exploiter.
Évaluation militaire et géopolitique
Sur le plan militaire, la Syrie illustre la différence entre une campagne visant l’élimination d’un ennemi et une campagne visant la gestion d’un conflit prolongé. Détruire totalement l’Etat islamique aurait signifié fermer une carte stratégique ; le maintenir sous contrôle a permis de prolonger l’instabilité et de préserver des marges d’influence.
Sur le plan géopolitique, la Syrie est l’un des exemples les plus frappants de la crise de l’ordre international : souveraineté subordonnée aux logiques de puissance, terrorisme transformé en instrument politique, fragmentation érigée en stratégie.
En définitive, la guerre en Syrie ne raconte pas seulement une guerre civile ou une campagne contre le jihadisme. Elle révèle un modèle d’intervention fondé sur la manipulation des crises, l’usage sélectif de la force et la construction d’un désordre fonctionnel. Un précédent qui continue de peser sur le Moyen-Orient et qui oblige à reposer une question simple : au nom de quoi, et pour quels objectifs réels, certaines guerres sont-elles menées.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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