Le Grand Entretien avec Alexandre Del Valle – Comprendre la bascule vers le nouvel ordre post-occidental

Alexandre Del Valle est l’un des plus clairvoyants géopolitologues européens. Essayiste, professeur et spécialiste reconnu des relations internationales, des menaces stratégiques et des dynamiques civilisationnelles contemporaines, il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur le terrorisme islamiste, les rapports de puissance et les rivalités géopolitiques globales.
Il a publié fin 2025 Le nouvel ordre post-occidental aux éditions L’Artilleur. Dans cet essai ambitieux, au sous-titre évocateur : « Comment le retour de Trump et la guerre en Ukraine accélèrent la bascule géopolitique mondiale », il propose une analyse riche et structurée du basculement du système international vers un monde multipolarisé, où les normes, les valeurs et les cadres institutionnels forgés par l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont remis en cause par la montée d’acteurs étatiques et non étatiques déterminés à façonner leurs propres sphères d’influence.
À l’heure où l’Europe est confrontée à la guerre en Ukraine, à la déstabilisation du Moyen-Orient, à la compétition sino-américaine et aux fractures internes des démocraties occidentales, Le Diplomate Média a souhaité interroger Alexandre Del Valle sur la portée de cette recomposition mondiale et sur ce que cela implique pour la France, l’Europe et les puissances libérales.
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Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Votre livre Le nouvel ordre post-occidental propose une lecture structurelle de la recomposition du pouvoir global au profit d’un monde multipolaire. Comment définissez-vous ce « nouvel ordre » et en quoi rompt-il avec l’ordre occidental hérité de 1945-1991 ?
Alexandre Del Valle : Ce que je désigne par « nouvel ordre post-occidental » ne correspond ni à une idéologie alternative ni à un projet cohérent porté par un camp unifié, mais à la fin d’un moment historique singulier durant lequel l’Occident, et plus précisément les États-Unis, ont cumulé suprématie militaire, domination économique, contrôle des flux stratégiques et monopole de la légitimité normative, notamment à travers leur « Ordre International Libéral » et les institutions créées et contrôlées par eux depuis 1945-1950 (OIL) et encore plus unilatéralement et universellement après la chute de l’URSS. Cet OIL, unipolaire, universel, moraliste et prosélyte, donc intrinsèquement ingérant et anti-polycentrique, reposait sur l’idée que les normes occidentales — démocratie libérale, droits de l’homme, libre-échange globalisé — étaient universelles par nature et destinées à s’imposer mécaniquement de gré ou de force à l’ensemble de la planète et des États du monde. Or cette prétention universaliste s’est révélée être une construction idéologique à la fois occidentalo-centrée et néo-impérialiste qui a fini, une fois la Russie renaissante et renforcée et la Chine, l’Inde et les BRICS sûrs d’eux-mêmes, par se heurter à une fronde mondiale multiforme croissante. Le monde post-occidental marque précisément la fin de cette illusion téléologique et l’entrée dans une configuration que l’on peut qualifier, en reprenant Acharya, de monde « multiplex », c’est-à-dire un système international composé de centres multiples, de normes concurrentes et de trajectoires civilisationnelles différenciées. Il s’agit moins d’un chaos que d’un pluralisme structuré, fondé sur le retour des souverainetés, des rapports de force et d’une géopolitique hémisphérique où chaque grand espace entend définir ses propres règles. Il s’agit moins d’un rejet de l’Occident enraciné (blanc-judéo-chrétien-européen gréco-latin) que de l’Occident globalisé anti-identitaire et cosmopolitiquement impérialiste.
Dans le contexte de tensions croissantes entre grandes puissances, quelles dynamiques confirment cette bascule ?
Depuis une quinzaine d’années, et plus nettement encore depuis la rupture stratégique de 2022, nous assistons à une double dynamique convergente. D’un côté, la contestation frontale du système mondial occidentalocentré, par des puissances dites « révisionnistes » (entendre qui contestent l’ordre en place-OIL) comme la Chine et la Russie, ainsi que de pays anti-occidentaux radicaux comme l’Iran mais aussi d’États neutres ou « Multi-alignés opportunistes » comme l’Inde, la Turquie, l’Égypte, le Brésil, etc, qui refusent la hiérarchie normative issue de l’après-guerre froide, qui revendiquent des sphères d’influence assumées et/ou qui contestent l’hybris interventionniste et ingérant des Occidentaux et veulent édifier un ordre pluricentrique pas forcément anti mais post-occidental, c’est-à-dire fait de pôles de puissances inspirés de modèles économico-sociaux, moraux, politiques et institutionnels propres non occidentalo-centrés et pleinement souverains dans leurs zones respectives. De l’autre, et c’est sans doute le phénomène le plus structurant, on note aussi l’émancipation stratégique de puissances intermédiaires (Turquie, Émirats, Arabie saoudite, Mexique, Indonésie, etc) qui refusent désormais toute logique d’alignement automatique. Les monarchies du Golfe, en diversifiant leurs partenariats au détriment de Washington, ou encore la Turquie en menant une politique d’équilibre entre l’OTAN, Moscou et le monde eurasiatique, illustrent cette mutation profonde. La guerre en Ukraine n’a pas produit la mondialisation du camp occidental que certains espéraient, notamment par la force coercitive des méga-sanctions massives destinées à faire plier la Russie et à dissuader quiconque de collaborer avec elle. Elle a au contraire mis en lumière son isolement relatif hors de l’espace euro-atlantique et accéléré la transition vers un système plurinormatif. Dans le long chapitre sur les sanctions éco-financières, je démontre que la guerre en Ukraine, à cause de l’extraterritorialité de ces sanctions, a accéléré l’édification d’un nouvel Ordre post-occidental fait de systèmes de paiement, circuits éco-commerciaux, alliances et forums de coopérations non-contrôlables par les États-Unis et l’Union européenne. La dédollarisation, encore modeste, mais en cours, inquiète d’ailleurs énormément l’Administration Trump, qui ne peut forcer à redollarisation que des États faibles comme le Venezuela, mais pas les BRICS, dont la Chine et l’Inde, mais même par les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite pourtant liés aux États-Unis et au camp Trump lui-même.
Vous insistez sur le rôle d’« acteurs périphériques ». Lesquels structurent aujourd’hui l’équilibre mondial et avec quelles conséquences pour l’Europe ?
L’erreur persistante de l’analyse européenne consiste à continuer de penser le monde selon une grille hiérarchique héritée de la guerre froide, opposant grandes puissances centrales et acteurs secondaires. Or le système international contemporain est structuré par des États-pivots, capables non seulement d’influencer mais de bloquer ou de redistribuer les équilibres régionaux. La Turquie contrôle les détroits et l’accès à la mer Noire puis collabore avec la Russie dans le contournement des sanctions occidentales tout en restant un membre important de l’OTAN ; l’Arabie saoudite et les Émirats redéfinissent les équilibres énergétiques, financiers et diplomatiques et Dubaï est la base financière majeure de la Russie pour contourner les sanctions, tout en étant pro-occidentaux; l’Inde façonne l’Indo-Pacifique sans se laisser enfermer dans une logique de coalition antichinoise, et elle s’est même rapprochée de Pékin et a mis de côté le conflit frontalier avec la Chine en réaction à l’impérialisme tarifaire et aux menaces de taxes punitives de Trump qui n’a pas réussi à obliger New Delhi de cesser d’importer du pétrole brut russe que les Indiens raffinent en masse et revendent cher aux Dindons de la farce des sanctions que sont les Européens… Pour l’Europe, cela signifie aussi la fin programmée d’un environnement stratégique stabilisé par un parapluie américain automatique qui ne l’est plus. Le choc de la prise de conscience ou de l’atterrissage dans le monde adulte et réel est survenu avec le racket tarifaire imposé cet été par Trump à l’UE puis son objectif décomplexé de s’emparer du Groenland, donc de menacer un Etat pro-américain membre de l’OTAN qu’est le Danemark. Les Français et les derniers Européens qui voyaient encore les USA comme nos alliés, nos amis ou nos « libérateurs » ne peuvent plus nier que les États, mêmes alliés, n’ont pas d’amis, comme disait De Gaulle, mais que des intérêts. Notre degré maximal d’américanisation culturelle nous a longtemps empêché d’admettre cela tant que les dirigeants américains nous livraient une guerre économique et nous espionnait ou pratiquaient l’ingérence de façon masquée et hypocrite. L’UE, orpheline d’un ex-faux ami et prorecteur-patron, incapable de se penser en puissance et culpabilisée civilisationnellement, évolue désormais dans un monde fluide, fragmenté, où l’absence de puissance propre et de vision géopolitique cohérente devient un facteur majeur de vulnérabilité qui attire tous les prédateurs impériaux (Chine, Russie, islamisme, Turquie, États-Unis, etc). La faiblesse est ainsi « tentatrice ». L’UE est décrite dans mon livre comme un OGNI, un Objet géopolitique non identité, une zone d’impuissance volontaire, un espace de « désouverainisation », un laboratoire-cobaye de l’OIL dont l’Amérique se débarrasse pour se resouverainiser mais que l’Europe s’impose à elle-même comme un carcan auto-affaiblissant. Paradoxe géo-masochiste ? oui, car le mondialisme de l’OIL a été conçu, comme l’écrit le professeur John Ikenberry, pour masquer et légitimer l’empire US, notamment afin de dominer l’Europe…
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Le déclin des cadres normatifs occidentaux est-il structurel ou conjoncturel ?
Ce déclin est fondamentalement structurel. Le réduire à des facteurs conjoncturels relèverait d’un aveuglement idéologique. L’Occident ne traverse pas seulement une crise économique ou stratégique, mais une crise de cohérence civilisationnelle. Il a progressivement substitué à la volonté de puissance et à l’identité civilisationnelle, vitales pour exister comme acteur géopolitique et historique, une moraline abstraite et un juridicisme inhibant. L’Occident ouest-européen culpabilisé, OGNI complexé et devenu d’une certaine manière « auto-raciste », hostile à ses propres racines, a déconstruit les souverainetés des nations qui la composent et leur cohésion culturelle au profit d’une gouvernance technocratique et d’une fragmentation identitaire, à terme suicidaire. Les institutions que les États-Unis pré-Trumpistes (démocrates et néo-cons) et les Européens de l’Ouest (sociaux-démocrates) ont façonnées — OTAN, ONU, UE, fondements ou émanations de l’OIL, ont été perçues à tort ou à raison par les puissances multipolaristes et révisionnistes, depuis les années 1990-2014 (guerres en ex-Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Libye, révolutions de velours en Ukraine-Géorgie et printemps arabes), comme les instruments d’un ordre asymétrique, unilatéral, hypocrite, et d’ingérences belligènes, tout cela au nom d’une morale libérale-démocratique à géométrie variable (les monarchies du Golfe jamais accusées d’être des dictatures et la Turquie pardonnée de menacer ou occuper Chypre et la Grèce) et d’une application de la sauvegarde des droits de l’homme plus que sélective. Nous assistons ainsi en réaction à cet Ordre moral mondial non-exemplaire et non-cohérent, donc discrédité, à la montée d’un système mondial plurinormativiste assumé, polycentrique, « multiplex », où coexistent déjà de facto différents régimes de légitimité politique, plusieurs lectures du droit international et national, plusieurs déclinaisons des valeurs morales et plusieurs références civilisationnelles.
Comment l’Occident peut-il répondre à l’érosion de ses positions technologiques et industrielles ?
Il ne le pourra qu’en rompant avec les dogmes qui ont accompagné la mondialisation libérale des années 1990 et 2000 et qui ont stupidement poussé les pays occidentaux à tertiariser et financiariser à fond leurs économies en déléguant aux pays d’Asie les activités industrielles et en s’y délocalisant sans limites, au risque de devenir dangereusement dépendants et de perdre le monopole du savoir-faire, transmis à ces pays. Les chaînes logistiques, l’énergie, les technologies critiques — intelligence artificielle, semi-conducteurs, cybersécurité — ne sont pas des marchés neutres, mais des leviers de puissance. Or nous avons renoncé depuis les années Reagan-Thatcher, faux génies libre-échangistes, à notre souveraineté industrielle et donc à toute stratégie de puissance autonome sur le long terme. Pendant ce temps, et depuis les années 1980, la Chine, qui a compris très tôt ce but marqué contre nous-mêmes par nos États et nos multinationales avides de délocalisations juteuses, la Chine a construit les bases de son contrôle actuel de 85 % de la chaîne d’approvisionnement de la production à la vente finale en passant par le raffinage de presque toutes les terres rares, du nickel et de l’aluminium. J’ai conçu une carte à la fin de mon livre qui montre les pays où la Chine a investis pour contrôler ces supply chains. Les États-Unis de Donald Trump, moins idéologues, plus souverainistes et moins naïfs que ses prédécesseurs mondialistes, l’ont intégré plus récemment, notamment sous l’influence de l’école réaliste offensive et de la doctrine d’offshore balancing. Cette école privilégie la souveraineté absolue des États et, en politique étrangère, le recentrage sur les intérêts vitaux de l’empire américain et donc la délégation partielle des équilibres régionaux dans le cadre non pas d’un interventionnisme de gendarme du monde ou de regime changes, mais d’une gestion indirecte des affaires d’un empire désuniversalisé et déglobalisé. L’Europe, en revanche, persiste à croire que la mondialisation est un phénomène apolitique. Elle Recomposer l’alliance occidentale suppose un retour à une géopolitique des intérêts, à une préférence stratégique assumée et à une coordination réelle entre puissance économique, industrielle et militaire.
Assistons-nous à une fragmentation du droit et de la gouvernance mondiale ?
Nous y assistons déjà. Le droit international n’est plus un langage commun universellement partagé, mais un champ de bataille interprétatif, instrumentalisable et applicable qu’au profit des plus forts, qui ne sont jamais arrêtés par la Cour Pénale Internationale ou autres Tribunaux internationaux ad hoc de La Haye. Chaque grand ensemble régional, chaque coalition stratégique développe ses propres normes, ses propres récits juridiques et ses propres mécanismes de légitimation. L’idée d’un ordre international fondé sur des règles n’a pas disparu des consciences européennes socio-démocrates et des démocrates américains, mais elle n’a n’est qu’une représentation, une illusion car aucun Ordre International coercitif ou pas n’a jamais existé ni réussi à créer un consensus planétaire. D’où le fait que Raymond Aron préférait dire « système international », notion n’impliquant pas une universalité ou une homogénéité. Dans ce monde « multiplex », la survie stratégique passe par la capacité à articuler souveraineté, continuité civilisationnelle, pragmatisme sectorisé, et alliances flexibles, donc non contraignantes, contrairement à l’UE et à l’OTAN qui rendent ses membres prisonniers. Cette dernière dimension est très présente chez Donald Trump qui a été influencé à la fois par les stratèges cyniques et réalistes-offensifs et par son affairisme, et par le « civilisationnalisme » de Samuel Huntington, notamment son dernier livre Who we are, qui posait le problème du risque de disparition des civilisations et nations si elles sont trop ouvertes aux flux migratoires allogènes.
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Peut-on encore envisager une recentralisation autour de valeurs communes ? Quel rôle pour la France et l’Europe ?
La recentralisation normative ou autour de valeurs prétendument universelles relève désormais du mythe post-guerre froide. Nous entrons dans une phase durable de différenciation des modèles politiques, normatifs, civilisationnels, culturels, juridiques et sociaux. La question n’est donc plus de convertir le monde aux normes occidentales, mais de préserver la capacité des nations occidentales à défendre leurs propres valeurs, chez elles, sans naïveté, dans une logique de survie et de cohésion, avant de tenter d’exporter ou imposer l’OIL et ses valeurs universelles-libérales au Reste du monde qui n’en veut pas. La France, si elle retrouve une inspiration gaullienne fondée sur l’indépendance stratégique et la capacité de médiation, peut encore jouer un rôle d’équilibre entre les États et les Nations. L’Europe, quant à elle, devra choisir entre rester une puissance morale désarmée en voie de désouverainisation et désidentitarisation ou redevenir un acteur stratégique conscient de ses intérêts nationaux et civilisationnels et de ses limites. Le dernier chapitre et la conclusion de mon livre sont dédiés à cette question qui oppose la vision fédéralisante-mondialiste de l’UE et celle de De Gaulle et Fouchet d’une Europe des États-Nations souverains.
Quelle place auront l’Inde, la Russie et la Chine dans le monde de demain ?
La Chine s’impose comme la puissance structurante du XXIᵉ siècle, mais si elle sera hégémonique, elle le sera à sa manière, sans universalisme prosélyte, mais dans une logique d’empire du milieu dont tout le monde dépend mais qui cherche à dépendre de moins en moins des autres, avec à terme, une tentative de « redomestication » et de développement internalisé moins dépendant de la mondialisation. Elle se heurte par ailleurs à des résistances culturelles, démographiques et géopolitiques profondes en Asie indienne et du Sud-Est comme du côté des États-Unis qui n’ont pas dit leur dernier mot et ont encore des atouts majeurs. Sa principale faiblesse, gravissime à terme, est son extrême et rapide vieillissement qui va ralentir sa croissance et rendre la gestion des retraités et des pertes d’actifs insoluble. Quant à la Russie, malgré son affaiblissement relatif, elle demeure une puissance de rupture, capable de bloquer toute stabilisation occidentale de l’espace eurasiatique, en plus d’avoir toutes les ressources naturelles et agricoles possibles qui lui permettent de vivre en quasi autarcie et donc de survivre aux sanctions occidentales, d’autant que ses métaux précieux, céréales, engrais, uranium, pétrole et gaz sont vitaux pour le reste monde. L’Inde représente enfin la variable clé du système mondial : par son poids démographique, sa trajectoire économique et son identité civilisationnelle, elle est en position de devenir l’un des principaux arbitres du monde multipolaire, à condition de préserver son autonomie stratégique.
Quel est le rôle de Donald Trump dans ce bouleversement et sa doctrine peut-elle enrayer le « siècle chinois » ?
Donald Trump n’a pas créé le monde post-occidental ; il a simplement cessé de le nier et en a pris acte, de façon pragmatique, sachant qu’il veut donner à son pays les moyens d’en rester le Primus inter pares, dans une logique de off-shore balancing, de géopolitique « hémisphérique » et donc d’un nouveau Yalta qu’il négocie en ce moment même avec la Chine, la Russie et l’Inde, notamment. Sa vision s’inscrit dans une tradition réaliste, hémisphérique et transactionnelle de la politique étrangère américaine qui privilégie l’intérêt national, la flexibilité des alliances, la logique du donnant-donnant en fonction des rapports de force et sphères d’influence, comme on le voit dans son accord pour donner 20 à 30 % de l’Ukraine à la Russie, ou, à l’inverse, son irrédentisme en Amérique latine et au Groenland. Ceci heurte profondément les élites européennes parce que cela met à nu leur dépendance stratégique, leur impuissance et leur vassalité. Trump ne fera donc pas disparaître l’ascension chinoise, mais il oblige l’Occident à affronter une vérité fondamentale : sans puissance, sans cohérence et sans stratégie, il n’y a ni valeurs crédibles, ni alliances durables, ni ordre international stable. Seule la Realpolitik compte et les forces en présence, les pouvoirs de nuisance réciproques et les deals mutuellement consentis avec les forts ou imposés aux faibles… Vous pouvez à raison me rétorquer que ceci est une forme d’occidentalisme arrogant, impérial, certes, mais occidental, côté Trump, qui impose son ordre dans son hémisphère, ou en Iran, si cela se confirmait. En fait, si l’on définit l’Occident comme une civilisation enracinée, Trump la défend puisque sa stratégie nationale de sécurité déplore l’effacement civilisationnel de l’Europe et désigne l’immigration non occidentale comme mortelle pour la continuité des États-Unis. Par contre, il est un homme du monde multipolaire et un « post-occidental » dans la mesure où il rejette et déconstruit l’Occident dans sa définition contemporaine déracinée mondialiste. En somme, Donald Trump n’est ni interventionniste comme les néo-cons ni isolationniste, ni hostile à l’empire, il veut simplement alléger le fardeau impérial, en se désengageant de l’OTAN trop coûteux que les Européens doivent plus financer, en renonçant au prosélytisme des valeurs et au globalisme – que les penseurs américains de l’école réaliste nomment « l’hégémonie libérale » (liberal voulant dire progressiste en anglais). Bref, Trump veut déglobaliser l’empire US, le rendre plus hémisphérique. Il ne veut plus jouer le rôle de gendarme du monde de façon inutile, trop coûteuse et universaliste, mais de manière hiérarchisée, hémisphérique, recentrée et rentable.
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Alexandre Del Valle, docteur en Histoire contemporaine-géopolitique et HDR en Science politique, est un géopolitologue, professeur et essayiste qui a notamment étudié l’islamisme radical, le monde arabo-musulman et les relations États-Unis-Europe-Russie puis le monde multipolaire. Il est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs) et au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie, dont Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd’hui ?, Le complexe occidental, Les vrais ennemis de l’Occident, La stratégie de l’intimidation, ou encore Le Projet : La stratégie de conquête et d’infiltration des frères musulmans en France et dans le monde. Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l’Artilleur.
