DÉCRYPTAGE – Trump entre deux chaises : L’Iran, Ormuz et la crise de la puissance américaine

DÉCRYPTAGE – Trump entre deux chaises : L’Iran, Ormuz et la crise de la puissance américaine

lediplomate.media — imprimé le 15/06/2026
Trump entre deux chaises
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une guerre qui devait plier Téhéran et qui bloque désormais Washington

La crise iranienne présente désormais tous les traits classiques des guerres occidentales de ces dernières décennies : supériorité technologique écrasante, capacité de frappe en profondeur, dépenses militaires considérables, mais résultats politiques incertains, parfois même contraires aux objectifs affichés. Les États-Unis ont attaqué l’Iran, revendiqué la destruction d’installations, de capacités balistiques, d’infrastructures et de dispositifs militaires, mais ils n’ont pas obtenu l’essentiel : la soumission stratégique de Téhéran.

C’est là que se situe le paradoxe. On peut affirmer avoir détruit la totalité des capacités militaires iraniennes. Mais s’il reste même une part minimale de capacité de résistance, cette part suffit à empêcher les États-Unis de proclamer une véritable victoire. Dans une guerre, ce qui compte n’est pas seulement ce que l’on détruit ; c’est aussi ce que l’adversaire conserve pour négocier, frapper, résister ou exercer une pression. Or l’Iran, malgré les dommages subis, conserve encore ses cartes principales : le contrôle politique interne, une capacité balistique résiduelle, le détroit d’Ormuz, son influence régionale, la mémoire de cinquante années de sanctions et une population qui, face à une attaque extérieure, tend à se resserrer autour de l’État.

Trump se trouve ainsi dans une position inconfortable. Il doit montrer qu’il a gagné, car il ne peut pas reconnaître avoir dépensé plus de cent milliards de dollars pour un résultat stratégiquement nul. Mais il doit aussi sortir de la guerre, car le conflit est impopulaire aux États-Unis, inquiète les marchés, pèse sur l’économie américaine et contredit sa promesse électorale de ne pas entraîner le pays dans de nouvelles aventures moyen-orientales. C’est l’image d’un homme assis entre deux chaises : d’un côté, la nécessité de sauver la face ; de l’autre, celle d’arrêter l’hémorragie politique et économique.

Le coût de l’opération et le vide de la victoire

La guerre a déjà produit un coût militaire et financier très élevé. Selon la reconstruction disponible, les États-Unis auraient perdu ou vu endommager plusieurs moyens aériens, tandis que le coût global de l’opération aurait dépassé les cent milliards de dollars. Ce chiffre est politiquement dévastateur, car il soulève une question simple : qu’a-t-on obtenu en échange ?

La réponse, sur le plan stratégique, est peu favorable à Washington. Des infrastructures ont été détruites, des objectifs ont été frappés, des civils ont été tués, des hôpitaux endommagés, la crise humanitaire aggravée, mais l’Iran n’a pas été vaincu. La capacité de commandement politique ne s’est pas effondrée. Le système ne s’est pas désagrégé. Les institutions iraniennes, même contestées par une partie de la société, n’ont pas été renversées par le choc militaire. Au contraire, l’attaque extérieure a produit un effet prévisible : elle a renforcé le réflexe national.

C’est une erreur récurrente des puissances occidentales de croire que bombarder un pays provoque automatiquement une révolte de la population contre son gouvernement. Le plus souvent, c’est l’inverse qui se produit. Celui qui peut être critique envers son propre pouvoir n’accepte pas pour autant de voir son pays frappé par une puissance étrangère. La guerre, surtout lorsqu’elle est perçue comme une agression, transforme la dissidence en défense nationale. Cela s’est vu ailleurs, et cela se vérifie aussi avec l’Iran.

Les menaces américaines : pression sur Téhéran et tranquillisant pour les marchés

Les menaces de Trump ont désormais une double fonction. La première est diplomatique : faire pression sur l’Iran afin qu’il accepte les conditions fixées par Washington. C’est la logique de la négociation sous contrainte, le vieux principe selon lequel la diplomatie intervient après la démonstration de force. La seconde fonction est économique : rassurer les marchés.

Le point est décisif. La guerre iranienne ne concerne pas seulement le Moyen-Orient, Israël ou le programme nucléaire. Elle concerne les prix de l’énergie, la stabilité des routes maritimes, les assurances navales, les Bourses, l’inflation, la confiance des investisseurs et donc la solidité interne de l’économie américaine. Trump sait qu’une crise prolongée dans le détroit d’Ormuz peut toucher directement le citoyen américain à travers le prix de l’essence, des transports, des marchandises et de tout le cycle productif.

C’est pourquoi il annonce sans cesse des accords, des cessez-le-feu, des ouvertures diplomatiques, des solutions imminentes. Mais la répétition de l’annonce révèle aussi sa faiblesse. Si un accord doit être proclamé plusieurs fois, c’est qu’il n’a pas encore été réellement conclu. La diplomatie devient alors un théâtre : elle sert à gagner du temps, à contenir la panique et à donner l’impression que Washington contrôle encore les événements.

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Ormuz, du passage maritime au levier stratégique

Le cas du détroit d’Ormuz constitue le cœur géoéconomique de la crise. Avant l’attaque américaine, le passage était globalement libre. Après l’escalade, Ormuz est devenu le principal instrument de pression iranien. Washington exige désormais sa réouverture complète, car il sait que l’incertitude sur cette route peut enflammer le marché énergétique mondial.

Téhéran raisonne autrement. Il ne considère pas Ormuz comme un simple couloir commercial, mais comme un levier de souveraineté. Si le territoire iranien a été frappé, si des pays de la région ont accordé des bases, leur espace aérien ou un soutien logistique aux États-Unis, alors l’Iran estime pouvoir imposer des conditions au transit. En particulier, apparaît l’idée d’un paiement ou de formes de compensation destinées à la reconstruction des dommages subis.

C’est ici que l’on mesure la transformation de la guerre contemporaine. Il ne suffit plus de contrôler le ciel ou de frapper des dépôts militaires. Il faut contrôler les routes, les flux, les monnaies, les primes d’assurance, les chaînes d’approvisionnement. Ormuz devient un champ de bataille sans tranchées : celui qui le conditionne peut influencer l’économie globale. Et cette carte, l’Iran n’entend pas la céder gratuitement.

Le plan en quatorze points : deux logiques inconciliables

La négociation tourne autour d’un plan en quatorze points, mais le problème est que les versions américaine et iranienne semblent construites sur des logiques opposées. Les États-Unis veulent d’abord un cessez-le-feu, puis la négociation. C’est le schéma déjà observé dans d’autres dossiers : arrêter les hostilités, figer le cadre militaire, puis discuter des termes politiques.

L’Iran refuse cette approche. Téhéran veut une cessation des hostilités inscrite dans un processus négocié global, avec des garanties précises. La différence est essentielle. Pour les Iraniens, un simple cessez-le-feu peut n’être qu’une pause tactique utile aux États-Unis et à Israël pour se réorganiser. Une cessation des hostilités, au contraire, doit signifier la fin de la guerre, la reconnaissance d’obligations réciproques, des engagements vérifiables et une protection juridique internationale.

C’est pourquoi l’Iran demande que l’accord soit validé par le Conseil de sécurité des Nations unies et par le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il ne veut pas d’une promesse américaine, parce qu’il ne fait pas confiance aux promesses américaines. Il veut une contrainte internationale, sachant que Washington a déjà signé des accords avant de les vider de leur substance ou de les abandonner.

Sanctions, fonds gelés et guerre financière

Le chapitre des sanctions est peut-être le plus révélateur. Les États-Unis voudraient les lever seulement après que l’Iran aura respecté toutes les obligations de l’accord. En pratique : Téhéran concède d’abord, Washington allège ensuite, éventuellement. L’Iran demande l’inverse : la levée des sanctions doit faire partie de l’accord, et non constituer une récompense ultérieure.

La raison est simple. Téhéran vit sous sanctions depuis environ un demi-siècle. Il a appris que la sanction n’est pas seulement un instrument diplomatique, mais une forme de guerre permanente. Elle frappe la population, la monnaie, les importations, la santé, l’industrie, les technologies, la vie quotidienne. Ce n’est pas une arme chirurgicale contre les dirigeants politiques : c’est un siège économique contre l’ensemble du pays.

Dans cette logique s’inscrit aussi la demande iranienne de déblocage des fonds gelés à l’étranger, évalués à environ vingt-quatre milliards de dollars. Ce sont des ressources souveraines, elles appartiennent au peuple iranien, et Téhéran n’accepte pas que Washington les utilise comme otage politique. C’est la même dynamique observée avec d’autres pays sanctionnés : Venezuela, Russie, Iran. L’Occident financiarise le conflit, gèle des avoirs, bloque des réserves, transforme le système bancaire en arme. Mais cette stratégie produit aussi un effet de long terme : elle pousse les États visés à chercher des circuits alternatifs au dollar et aux institutions contrôlées par l’Occident.

La demande iranienne de reconstruction

Un autre point destiné à irriter Washington concerne la reconstruction. L’Iran demande que les États-Unis et leurs alliés présentent un plan de réparation des dommages causés par la guerre, avec une somme évoquée de l’ordre de trois cents milliards de dollars. Pour Washington, une telle demande est politiquement presque inacceptable, car elle reviendrait à reconnaître une responsabilité directe dans la dévastation du pays.

Mais du point de vue iranien, la logique est cohérente. Si les États-Unis ont frappé des infrastructures, des hôpitaux, des installations civiles et militaires, ils ne peuvent pas se limiter à demander des garanties sur la navigation ou sur le nucléaire. Ils doivent payer un prix. C’est une tentative de renverser la table : l’Iran ne veut plus être l’accusé, mais la partie lésée ; Washington ne serait plus le juge, mais l’acteur appelé à répondre des dégâts produits.

Non-ingérence et mémoire historique des rapports avec Washington

Téhéran demande également l’engagement américain à ne plus interférer dans ses affaires intérieures. Ce point plonge ses racines dans la longue histoire des relations entre les États-Unis et l’Iran. Après la révolution iranienne et la crise de l’ambassade américaine à Téhéran, les accords d’Alger prévoyaient déjà un engagement américain de non-ingérence dans les affaires iraniennes. Selon la lecture iranienne, cet engagement n’a jamais été véritablement respecté.

L’Iran accuse les États-Unis d’avoir continué à financer des oppositions, à alimenter des réseaux hostiles, à soutenir des groupes internes, à encourager des mouvements armés ou séparatistes. Dans ce cadre sont également évoqués des soutiens occidentaux à des combattants kurdes contre le pouvoir central iranien. La France elle-même est placée dans cette dynamique de pression indirecte. Le point politique est clair : pour Téhéran, la guerre n’a pas commencé avec les bombardements. C’est une guerre longue, faite de sanctions, d’opérations clandestines, d’appuis à l’opposition, de déstabilisation et de pression militaire régionale.

La présence militaire américaine dans le Golfe

Un autre nœud concerne la présence militaire américaine dans le Golfe. L’Iran ne veut pas d’augmentation du dispositif américain et, dans une formulation plus radicale, considère l’ensemble de la présence militaire des États-Unis dans la région comme un facteur de déstabilisation. Même certains pays du Golfe, pourtant alliés ou partenaires de Washington, regardent avec une inquiétude croissante la possibilité d’être entraînés dans une guerre régionale.

C’est un aspect important. Les États du Golfe ont besoin de la protection américaine, mais ils craignent d’en payer le prix s’ils deviennent des plateformes opérationnelles contre l’Iran. Téhéran le sait et cherche à transformer la guerre en problème non seulement américain, mais régional. Celui qui accorde des bases, son espace aérien, une logistique ou une couverture politique aux États-Unis doit savoir que l’Iran peut le considérer comme un maillon de la chaîne hostile.

Le nucléaire : problème technique ou prétexte politique ?

Le dossier nucléaire demeure le grand argument officiel de la crise. Washington affirme vouloir empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique. Téhéran répond qu’il ne veut pas l’arme nucléaire et qu’il agit dans le cadre du Traité de non-prolifération. Selon la reconstruction disponible, même des services de renseignement américains et israéliens auraient reconnu que l’Iran n’avait pas décidé de construire la bombe atomique.

Si tel est le cas, le problème nucléaire apparaît moins technique que politique. L’objectif réel ne serait pas seulement d’empêcher la bombe, mais de limiter la souveraineté stratégique iranienne. Les États-Unis veulent contrôler le niveau d’enrichissement, l’accès de l’Iran à la technologie nucléaire civile, sa capacité industrielle et, surtout, son potentiel de dissuasion.

L’Iran revendique au contraire le droit à l’enrichissement à des fins civiles et commerciales. L’enrichissement à soixante pour cent est présenté comme une réponse aux pressions, aux assassinats ciblés, aux sabotages et aux attaques subies au fil des années. Téhéran veut que ce droit soit explicitement reconnu dans l’accord et non traité comme une concession révocable.

Le programme balistique, véritable ligne rouge de Téhéran

Le point le plus sensible reste toutefois le programme balistique. L’Iran exclut qu’il puisse entrer dans la négociation. La raison est stratégique. Ne disposant pas de l’arme nucléaire, Téhéran considère ses missiles comme le seul véritable instrument de dissuasion contre Israël et les États-Unis. Ils constituent la garantie minimale pour empêcher que le pays soit frappé sans possibilité de réponse.

Pour Washington et Israël, en revanche, ces missiles sont précisément le problème. Non parce qu’ils représenteraient nécessairement une arme offensive décisive, mais parce qu’ils rendent plus coûteuse toute agression future. Une puissance devient réellement vulnérable lorsqu’elle peut être frappée sans conséquences. L’Iran veut éviter cette situation. Éliminer ou réduire drastiquement ses missiles reviendrait à exposer le pays à de nouvelles campagnes aériennes, à de nouveaux bombardements, à de nouvelles opérations de décapitation militaire.

C’est ici que la distance entre les parties devient presque insurmontable. Les États-Unis cherchent un accord qui neutralise la capacité stratégique iranienne. L’Iran cherche un accord qui empêche les États-Unis et Israël de le frapper à nouveau. Ces deux objectifs ne coïncident pas.

La dimension symbolique : coupables fabriqués et justice politique

Dans cette crise apparaît aussi une dimension symbolique plus large : la fabrication du coupable, l’accusation par association, la construction d’un ennemi à punir avant même que les faits ne soient établis. Ce mécanisme rappelle les procès politiques du XXe siècle, lorsque l’accusation ne servait pas seulement à juger, mais à produire un récit de pouvoir.

Ce parallèle est étendu aux sanctions européennes et à la dérive d’un système qui prétend défendre le droit tout en recourant à des procédures politiques, à des accusations indirectes, à des punitions économiques et à des logiques d’exclusion. Au-delà du jugement que l’on peut porter sur cette comparaison, le point est clair : dans la crise iranienne comme dans d’autres dossiers, l’Occident tend à se présenter comme le tribunal du monde, mais agit souvent comme une partie au conflit, utilisant le droit comme un instrument de puissance.

La trappe finale : une guerre que l’on ne sait plus comment fermer

La situation de Trump ressemble à une trappe stratégique. S’il poursuit la guerre, il risque d’aggraver les coûts, de perdre du soutien intérieur, d’irriter les marchés et d’entraîner les États-Unis dans un conflit régional plus vaste. S’il s’arrête sans obtenir de concessions décisives, il apparaîtra vaincu. S’il signe un accord trop favorable à l’Iran, il sera accusé de faiblesse. S’il exige trop, l’Iran ne signera pas.

Téhéran, bien que frappé, est moins pressé. Il est habitué aux sanctions, connaît la pression occidentale, sait que le temps peut jouer en sa faveur si les marchés internationaux deviennent nerveux et si l’opinion publique américaine se lasse. Washington, au contraire, a besoin d’un résultat rapide et présentable.

C’est pourquoi la crise demeure suspendue. Les États-Unis disposent de la supériorité militaire, mais l’Iran possède la résilience politique. Washington peut frapper, mais Téhéran peut résister. Trump peut annoncer la victoire, mais il doit encore la démontrer. Et dans le nouveau Moyen-Orient, il ne suffit plus de bombarder pour commander. Il faut savoir fermer les guerres. C’est précisément là que la puissance américaine révèle aujourd’hui sa limite la plus évidente.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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