
Par Olivier d’Auzon
Au détour d’un courrier adressé à Paul Biya et rendu public le 12 août 2025 dernier, Emmanuel Macron a brisé un tabou vieux de soixante ans. « Il me revient d’assumer aujourd’hui le rôle et la responsabilité de la France dans ces événements », écrit le chef de l’État, officialisant ce qu’aucun président français n’avait formulé jusque-là : la France a mené « une guerre » au Cameroun contre des mouvements insurrectionnels, avant et après l’indépendance de 1960.
Ce mot, absent du vocabulaire officiel depuis des décennies, marque un tournant assumé dans la politique mémorielle française vis-à-vis de l’Afrique. Macron endosse ainsi les conclusions d’un rapport d’historiens remis en janvier 2025, concluant « clairement » qu’entre 1956 et 1961, les autorités coloniales et l’armée française menèrent des opérations répressives d’ampleur, prolongeant leur soutien aux forces camerounaises bien après l’indépendance.
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Une guerre cachée au cœur de la décolonisation
Entre les collines de l’Ouest et les forêts du Sud, le conflit opposa les troupes françaises et les forces locales aux maquisards de l’Union des populations du Cameroun (UPC). La lutte, longtemps camouflée sous les termes de « maintien de l’ordre », fit, selon les historiens, « des dizaines de milliers de victimes ». Le rapport, riche de plus de mille pages, démontre que l’indépendance proclamée en janvier 1960 ne constitua pas une rupture nette avec l’ordre colonial : Ahmadou Ahidjo, premier président camerounais, instaura un régime autoritaire, soutenu par Paris, où conseillers militaires et administrateurs français validaient les mesures répressives.
Un geste aux répercussions politiques à Yaoundé
L’annonce survient à moins de deux mois de la présidentielle du 12 octobre 2025. Paul Biya, 92 ans, en lice pour un huitième mandat, y voit potentiellement un outil diplomatique pour réaffirmer sa stature d’homme fort capable d’obtenir des gestes historiques de Paris. Dans l’opposition, certains y décèlent au contraire une manœuvre de timing calculé, susceptible de détourner l’attention des enjeux actuels – notamment le rejet par le Conseil constitutionnel de la candidature de Maurice Kamto, principal rival de Biya.
Cette reconnaissance pourrait raviver la mémoire des violences et nourrir le discours des forces politiques qui accusent le régime camerounais d’être l’héritier direct des structures autoritaires mises en place sous l’ombre tutélaire de la France.
Un test pour les relations franco-camerounaises
Pour Paris, ce geste s’inscrit dans la lignée des reconnaissances sur le Rwanda et l’Algérie, visant à solder des passifs historiques pour mieux bâtir l’avenir. Macron espère que cette transparence renforcera la relation bilatérale, essentielle dans la lutte contre l’insécurité maritime dans le golfe de Guinée et la stabilité régionale. Il propose un groupe de travail franco-camerounais et un accès facilité aux archives françaises.
Mais cette ouverture pourrait aussi ranimer des revendications sensibles, notamment sur d’éventuelles réparations financières, sujet que le président français a soigneusement évité dans sa lettre. « La France a commis beaucoup de crimes au Cameroun. Elle peut payer des réparations », rappelle Mathieu Njassep, président de l’Association des vétérans du Cameroun (Asvecam).
En brisant le silence officiel, Macron engage la France sur un terrain où histoire, mémoire et enjeux contemporains se superposent. À la veille d’un scrutin décisif à Yaoundé, cette vérité tardive devient autant un outil diplomatique qu’un facteur politique interne, dont les répercussions ne se mesureront que dans les urnes… et dans les chancelleries.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

