DÉFENSE – Les forces spéciales françaises entre mythe et réalité : Le CPA10

Par Ana Pouvreau
Ana Pouvreau, géopolitologue, spécialiste des mondes russe et turc est docteure en Etudes slaves de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée en Relations internationales et Etudes stratégiques de Boston University.
Dans le climat d’escalade des tensions qui prévaut avec le retour de la guerre en Europe, la déstabilisation totale du Moyen-Orient et la multiplication des conflits sanglants sur le sol africain, les forces spéciales françaises, longtemps maintenues dans l’ombre du pouvoir, sont soudain placées sous les projecteurs, dans une tentative manifeste de rassurer le public en signalant ainsi que la situation internationale n’échappe pas à nos dirigeants politiques[1].
« En permanence, des commandos sont en régime d’alerte, prêts à intervenir sans délai pour porter secours aux citoyens français, n’importe où sur la planète. Qu’ils se trouvent piégés au milieu d’une guerre civile ou retenus en otages par un mouvement terroriste, ces hommes des forces spéciales n’hésiteront pas à risquer leur vie pour aller les sauver », rappelle un ancien commando, Nicolas S. alias « Stan », dans l’ouvrage Forces spéciales, Les guerriers du 10, paru en 2024[2].
Le CPA 10 à l’honneur
Le commando parachutiste de l’air n°10 (CPA10) est l’héritier d’une des deux premières unités parachutistes françaises, le 602ème GIA. Il voit le jour pendant la guerre d’Algérie en tant que commando de chasse aéroporté, mais sera dissous à la fin du conflit[3]. Il renaît en 1994 et intègre le Commandement des opérations spéciales (COS) créé en 1992 par le ministre de la Défense Pierre Joxe.
Dans son livre-témoignage intitulé A cœur ouvert, récit d’un commando du CPA10[4], Charles d’Azérat, un officier des forces spéciales toujours en activité, qui publie sous pseudonyme, tente de nous dévoiler un pan de la réalité de cette unité de l’Armée de l’Air, peu connue du public[5].
En 2006, animé depuis l’enfance d’une vocation militaire, Charles d’Azérat entre au Prytanée national de La Flèche, ancien collège royal créé sous Henri IV. Il y prépare le concours de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr. En 2009, il est admis à l’école de l’Air, où il prend conscience que « l’approche managériale a tendance à prendre la place de l’acte de commandement, la technique celle de l’audace et le compromis celui du courage des ordres donnés ». Son classement de sortie lui permet d’intégrer le centre d’instruction des fusiliers et des commandos de l’air. En 2012, il devient le premier officier sorti d’école à tenter les sélections du CPA10, « héritier des premiers parachutistes et premières actions spéciales françaises de l’ère moderne, ainsi que des commandos de chasse d’Algérie »[6].
Il réussit le redoutable stage Bélouga d’une durée de 6 mois, qui lui permet d’entrer dans « la cour des grands, celle des guerriers de l’ombre ». « J’avais au fond de moi l’intime conviction que j’étais appelé à devenir un chef de guerre et que c’était ma vocation », dont « le prix à payer serait également celui du sang et des larmes ». « Sans le savoir », écrit-il, « la violence de nos engagements à venir allait confirmer ma vocation »[7].

Un chef de guerre sur des théâtres de guerre sanglants
S’ensuivent des détachements périlleux du CPA 10 de par le monde « not for the faint hearted » (« âmes sensibles s’abstenir !), selon l’expression britannique. Entre autres : une mission en République centrafricaine (RCA), où une guerre civile fait rage depuis 2004 avec une multiplication des atrocités commises par des milices ethniques et religieuses sanguinaires; une libération spectaculaire d’otages, le 15 janvier 2016, lors du carnage de l’hôtel Splendid de Ouagadougou (30 morts et 150 blessés), qui fut revendiqué par le groupe terroriste Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ; ou des missions à haut risque menées directement sur les territoires de l’Etat islamique (EI), ponctuent l’histoire de cette unité d’élite marquée par des face-à-face effroyables avec un ennemi impitoyable.
« Il était 9 heures du matin, nous venions de conduire un assaut de près de dix heures, les combats avaient été particulièrement intenses et nous avions libéré près de cent cinquante otages, dont l’ambassadeur de Russie et des membres du gouvernement du Burkina Faso, accompagnés d’un ministre et de nombreux ressortissants occidentaux et français »[8], se souvient l’auteur avec effroi à propos de la libération des otages de l’hôtel Splendid.
Et de cette autre mission particulièrement éprouvante: « La sentinelle épaula son arme et j’entendis crépiter sur ma droite les armes de mes commandos qui venaient d’ouvrir le feu. Dans l’instant, mes Minotaures vinrent protéger l’otage et firent barrière de leurs corps. Sortant avec fulgurance de leur campement, les terroristes répliquèrent et les balles fusèrent. Elles nous frôlèrent, certaines passèrent même entre les jambes d’un de mes opérateurs… Nous étions à moins de dix mètres, et en à peine dix minutes six terroristes tombèrent »[9].
Les traumatismes et la mort au programme
Evidemment, la mort rôde[10]. Le successeur de Charles d’Azérat au Burkina Faso a vu deux de ses commandos marines, les officiers mariniers des forces spéciales, Cédric de Pierrepont, 33 ans, et Alain Bertoncello, 28 ans, tués le 10 mai 2019, lors d’une opération de libération d’otages contre un campement de djihadistes (groupe Etat islamique dans le Grand Sahara) à Gorom-Gorom au nord du Burkina-Faso[11]. Ils étaient membres du commando Hubert, une unité d’élite au sein des commandos Marine.
Les blessures de l’âme, elles, ne cicatrisent jamais. « Les blessés furent évacués en France et nous prîmes le temps d’aller les visiter à l’hôpital militaire de Percy pour leur communiquer notre détermination à poursuivre ce qu’ils avaient commencé. Le plus lourdement atteint, Giro, n’avait plus de jambes mais demeurait vif d’esprit et me dit avec insistance : « Faites-leur comprendre qui nous sommes ! »[12].
Au retour d’opérations extérieures ou de théâtres de guerre, le ministère des Armées propose aux combattants de passer par un sas de décompression à savoir, un lieu de villégiature, loin des combats, où ils peuvent se reposer…brièvement ! Cette pause est censée atténuer le choc du retour à la vie normale. Le séjour dure seulement quelques jours, par exemple à Chypre, avec une efficacité improbable sur le long terme.
« Au quotidien, je ressentais cette fatigue chronique, ce mal qui ronge ceux qui ont combattu et vu la mort. Mes souvenirs de guerre et mes missions occupaient mon esprit et il était vain d’essayer de s’en affranchir : ils faisaient partie de mon être et je me devais de vivre avec ces blessures de l’âme »[13], écrit l’auteur.
On notera, à cet égard, que le 18 avril 2026, aux Etats-Unis, le président Trump a signé un décret visant à alléger les restrictions sur des substances psychédéliques controversées, car potentiellement dangereuses, à l’instar de l’ibogaïne, une drogue hallucinogène, pour les anciens combattants souffrant de trouble de stress post-traumatique (TSPT), un fléau continuellement présent chez les vétérans. Si en France, les statistiques ne sont pas publiques, aux Etats-Unis, il a été révélé publiquement par l’Administration Trump, que 6000 vétérans en moyenne – notamment ceux des forces spéciales – se suicident chaque année depuis 25 ans (soit le double du taux de suicide observé dans le reste de la population)[14]. Ce chiffre, à première vue invraisemblablement élevé – quelque 500 vétérans par mois depuis 2001 – est bien réel : en 2022, 6442 vétérans se sont suicidés ; en 2023, 6398. En 2018, on a même atteint un pic de 6798 suicides[15] !

Notre classe politique est-elle à la hauteur du sacrifice consenti par les anciens combattants ?
Comme le rappelle l’auteur, les commandos « incarnent à leur manière la sauvegarde de notre souveraineté la plus charnelle : celle du sang versé pour le salut de nos vies et celle de l’intégrité de notre terre. Ils sont le fer de lance de notre espérance et l’incarnation de ce qui ne se fait plus : la gratuité du don de soi ! »[16].
En raison de leur disponibilité permanente et de leurs compétences spécifiques et reconnues, les forces spéciales sont désormais ouvertement portées au pinacle par nos responsables politiques. Tel un deus ex-machina censé nous sauver des bourbiers géopolitiques les plus inextricables, elles sont véritablement devenues un atout dans la manche de nos politiciens.
Elles sont également utilisées comme un faire-valoir pour nos hommes politiques. Qui ne se souvient, par exemple, en mars 2022, de la photographie officielle postée sur les réseaux sociaux d’Emmanuel Macron, alors président-candidat, barbe de trois jours et portant un sweatshirt avec un logo « CPA 10 », celui du Commando parachutiste de l’air nᵒ10 ?
Au-delà des opérations de communication, les décideurs politiques ont souvent la mémoire courte pour rétribuer à sa juste valeur le sacrifice des forces spéciales et des militaires en général. En témoigne la situation des familles de militaires, qui n’a jamais été très reluisante depuis les années 1970. Et, pour ce qui est des veuves de militaires tués en opération, n’oublions pas les tentatives récurrentes du gouvernement, depuis une décennie, de les priver de la pension de réversion de leur mari. Ces économies de bout de chandelle, si elles figuraient un jour dans la loi, seraient particulièrement choquantes.
Encore plus choquante serait, à l’avenir, après le vote final par les parlementaires français, en mai 2026, d’une proposition de loi sur la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, l’incitation auprès de militaires gravement blessés au combat, à se faire euthanasier. Malheureusement, ce n’est pas une vue de l’esprit, mais une effroyable réalité observée au Canada, où l’euthanasie, légalisée en 2016 sous le premier mandat du Premier ministre Justin Trudeau, a été scandaleusement proposée à une vingtaine de soldats canadiens blessés en opération, notamment en Afghanistan, ou souffrant de stress post-traumatique[17]. Parmi ces soldats se trouvait la championne paralympique Christine Gauthier[18]. Il est en effet jugé moins onéreux de proposer aux soldats blessés la mort médicalement assistée, présentée de manière insidieuse comme un « soin », plutôt qu’un suivi de longue durée du TSPT, une rééducation fonctionnelle efficace ou des soins palliatifs adaptés en cas de grandes souffrances. En plus de l’euthanasie ou du suicide assisté, on attend de ces soldats (et de tout un chacun d’ailleurs), qu’ils fassent don de leurs organes, qui seront ensuite commercialisés, un cœur humain pouvant se vendre 100 000 dollars par exemple [19] !
Ainsi, alors que se profile le spectre d’une société occidentale de plus en plus dystopique, sur fond de guerres sanglantes parfois illégitimes, il est regrettable de constater que l’engagement héroïque des forces spéciales, tel que décrit dans le récit de Charles d’Azérat, pourrait apparaître un jour, de manière regrettable, comme anachronique.
| Les forces spéciales françaises Les forces spéciales françaises sont des unités d’élite au sein des forces armées, dotées d’un fort esprit de corps fort, d’une rigueur tactique et d’une coordination interarmées et interservices, selon le général Christophe Gomart, qui commanda le Commandement des opérations spéciales (COS) et fut directeur du renseignement militaire. Elles sont entraînées pour mener des missions de haute intensité, souvent en première ligne, dans la clandestinité, sur fond de guerre secrète ou asymétrique. Elles opèrent en petits groupes et mènent des opérations rapides et ciblées de libération d’otages, de collecte de renseignement en profondeur, d’évacuation de ressortissants en situation d’urgence, de soutien à des forces locales dans des zones de conflit ou de destruction de cibles terroristes.Les forces spéciales expérimentent par ailleurs de nouvelles technologies et de nouvelles tactiques sur le terrain. Elles sont regroupées sous une même autorité opérationnelle : le Commandement des opérations spéciales (COS), un état-major interarmées situé à Paris Balard, 4400 personnels.Des militaires issus des 3 armées ont des compétences exceptionnelles telles que snipers, nageurs de combat ou chuteurs opérationnels.°1er RPIMa – 1er régiment parachutiste d’infanterie de marine, Bayonne.°13ème RDP – 13ème régiment de dragons parachutistes, camp de Souge (Gironde).°Commandos Marine, Brest.°CPA 10, commando parachutiste de l’air n°10, Orléans. |
Pour aller plus loin :
°Rémi Bernier, Histoire du 1er RPIMa, le Régiment d’exception des Forces spéciales, Paris, Mareuil, 2025.
°Largo, Commando Marine. Le brick et la dague, Paris, Mareuil, 2024.
°Nicolas S. « Stan » ; JC Sanchez, Forces spéciales, Les guerriers du 10, Paris, Mareuil, 2024.
°Aldo, « Pilote des forces spéciales. Dans la tête d’un ange gardien des commandos », Paris, Solar, 2024.
°Teddy Palassy, Forces spéciales et unités d’élites, au cœur de leurs émotions, Paris, Solar, 2023.
°Louis Saillans, Chef de guerre, Au coeur des opérations spéciales avec un commando marine, Paris, Mareuil, 2022.
°Walter Bruyère‑Ostells, Le COS – Histoire des forces spéciales françaises, Paris, Perrin, 2022.
° Teddy Palassy, Forces spéciales et unités d’élite – des parcours d’exception, Paris, Solar, 2022.
°Largo, Journal de bord d’un commando Marine, Paris, Mareuil, 2021.
°Matt, Objectif : forces spéciales, Paris, Pierre de Taillac, 2021.
°Général Christophe Gomart : Soldat de l’ombre : au cœur des forces spéciales, Paris, Tallandier, 2020.
°Jean-MarcTanguy, Forces spéciales, Paris, Gründ, 2020.
[1] Ana Pouvreau : « La fascination du public pour les Forces spéciales », Opérations spéciales, mai-juin 2021, pp.72-74.
[2] °Nicolas S. « Stan » ; JC Sanchez, Forces spéciales, Les guerriers du 10, Paris, Mareuil, 2024, p.186. Cet ouvrage est composé de dix récits sur les missions, formations et entraînements des hommes du CPA 10.
[3] Ibid., p.5.
[4] Charles d’Azérat, A Coeur ouvert – Récit d’un commando du CPA 10, Paris, Mareuil, 2026.
[5] https://www.youtube.com/watch?v=xEPjwnODLo8&t=12s
[6] La devise du CPA 10 est : « L’étoile te guide, l’aile te porte, le glaive te défend et la couronne t’attend ».
[7] Charles d’Azérat, p.35.
[8] Charles d’Azérat, p.80.
[9] Charles d’Azérat, p. 138
[10] Sont morts en service aérien commandé ou morts au combat depuis 1997 au CPA10: Caporal-Chef Patrick GROS (1997) ; Caporal-Chef Kevin BASQUIN (2006), Caporal-Chef Sébastien PLANELLES (2006) ; Adjudant Thomas DUPUY (2014) ; Sergent-chef Alexis GUARATO (2015) ; Sergent-Chef Nicolas MAZIER (2023).
[11] Le contexte de cette libération d’otages fut controversé, car le couple de Français libérés en 2019, Laurent Lassimouillas et Patrick Picque, s’était aventuré en voyage de noces dans le parc national de la Pendjari au Bénin, une zone déconseillée par le ministère des Affaires étrangères en raison du risque de terrorisme islamique. Leur guide béninois fut également tué lors de leur enlèvement avant leur transfert vers le Burkina Faso. Ce qui porte à trois le nombre de morts auxquels s’ajoutent quatre terroristes tués (cf. « Polémique – les ex-otages français au Bénin taxés d’inconscience », Libération, 12 mai 2019).
[12] Charles d’Azérat, p.62.
[13] Charles d’Azérat, p.146.
[14] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/18/substances-psychedeliques-donald-trump-allege-des-restrictions-pour-les-anciens-combattants-qui-luttent-contre-le-stress-post-traumatique_6681173_3210.html
[15] Veteran suicide rate slightly increased, latest report finds
https://www.militarytimes.com/news/your-military/2026/02/06/veteran-suicide-rate-slightly-increased-latest-report-finds/
[16] Charles d’Azérat, p.159
[17] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1938653/aide-medicale-mourir-veterans-sante-mentale-gouvernement-federal
[18]https://www.independent.co.uk/news/world/americas/christine-gauthier-paralympian-euthanasia-canada-b2238319.html
[19] https://fr.aleteia.org/2023/03/01/don-dorganes-apres-euthanasie-du-concept-a-la-pratique/
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