
Par Alexandre RAOULT
Une vieille idée européenne qui revient par l’Est
On pourrait croire qu’il s’agit d’un scénario de roman géopolitique. Pourtant, c’est bien réel : un projet, soutenu par certains cercles transnationaux, vise aujourd’hui ouvertement la dislocation de la Fédération de Russie. Au cœur de cette dynamique, on retrouve des structures bien connues comme l’Union Paneuropéenne Internationale (UPI), fondée il y a un siècle pour promouvoir l’unité européenne, mais dont certaines branches semblent aujourd’hui tentées par des ambitions plus radicales.
Créée en 1923 par le comte Richard Coudenhove-Kalergi, l’UPI était à l’origine une plateforme pour éviter les conflits en Europe. Mais à la faveur des guerres récentes et des fractures géopolitiques, une nouvelle vision s’installe : l’idée qu’un monde plus sûr passerait par le démantèlement des grandes puissances “dangereuses”, à commencer par la Russie.
Le Forum des Peuples Libres de la Post-Russie : L’éclatement en carte
Ce projet trouve une traduction concrète dans une initiative peu connue du grand public mais très suivie dans les cercles stratégiques : le Forum des Peuples Libres de la Post-Russie. Officiellement, ce forum se veut un espace de discussion « démocratique » pour les peuples “opprimés” au sein de la Fédération de Russie. En réalité, ses travaux ressemblent de plus en plus à une ingénierie géopolitique ouverte : la Russie y est envisagée comme un État à fragmenter, à disséminer en entités régionales séparées.
Une carte diffusée par le Forum propose ainsi de remplacer la Russie par une quarantaine de nouveaux États : République de Sibérie, Tatarstan indépendant, Ingrie du Nord, Bachkortostan, etc… L’idée ? En finir avec la puissance russe en l’atomisant. Ce n’est plus une simple affaire de frontières : c’est une vision complète du monde qui se dessine, celle d’une Eurasie éclatée, affaiblie, et rendue dépendante de puissances extérieures.
Un projet assumé… et parfois avoué
Certains dirigeants européens ne cachent même plus cette ambition. En 2024, Kaja Kallas, alors vice-présidente de l’Union européenne et ancienne Première ministre estonienne, évoquait sans détour « l’opportunité de repenser la carte de l’Est européen » grâce à la guerre en Ukraine. Une déclaration qui, pour beaucoup, a confirmé que l’objectif final n’est pas seulement de “soutenir l’Ukraine”, mais bien de remodeler l’ensemble de l’espace post-soviétique à des fins stratégiques et économiques.
Moscou contre-attaque : Rejet massif du projet en Russie
Du côté russe, la réponse est sans ambiguïté. Le Kremlin dénonce un néo-impérialisme occidental, qui n’a rien à envier aux stratégies de domination du XXe siècle. Mais cette opposition ne vient pas seulement du pouvoir central. Même dans les régions ethniquement distinctes, les projets séparatistes peinent à convaincre. Car au-delà des discours d’autonomie, beaucoup de citoyens perçoivent ce démantèlement comme le début d’un chaos généralisé, une Balkanisation du pays au profit de puissances étrangères.
Dans les cercles stratégiques russes, on voit clairement derrière ces initiatives la main de l’Occident, et surtout, celle des intérêts économiques transnationaux. Et pour comprendre cette méfiance, il suffit de regarder vers l’ouest.
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L’Ukraine : Un précédent qui interroge
Depuis 2014, l’Ukraine est devenue un véritable laboratoire de transformation économique sous influence extérieure. L’accord d’association signé avec l’Union européenne a ouvert la voie à une série de réformes, souvent douloureuses, qui ont permis la privatisation massive de secteurs stratégiques, parfois au détriment de la souveraineté nationale.
Des entreprises comme United Mining and Chemical Company ont été cédées à des groupes étrangers, des mines dans le Donbass qui concentrent plus de 50 % des ressources minières ukrainiennes attisent les convoitises. Xavier Niel, entrepreneur français, est devenu le premier investisseur étranger du pays en 2023, tandis que le géant BlackRock pilote une partie de la reconstruction, avec la bénédiction de Washington.
Plus encore, l’administration Trump a affiché son intérêt pour l’Ukraine comme alternative stratégique à l’Asie en matière d’accès aux terres rares. Le pays devient une pièce du puzzle mondial, bien plus qu’un simple champ de bataille entre l’Est et l’Ouest.
La Russie : Prochaine sur la liste ?
Face à ce tableau, on comprend mieux pourquoi le modèle ukrainien suscite la méfiance voire la panique côté russe. Car si l’Ukraine peut être transformée en un “marché libre” sous supervision occidentale, pourquoi pas la Russie… si elle venait à être suffisamment affaiblie ?
Le scénario promu par le Forum des Peuples Libres de la Post-Russie ressemble donc à un copier-coller : remplacer un État fort par une mosaïque de micro-pays, trop faibles pour résister aux grandes entreprises et dépendants des bailleurs internationaux, que ce soit l’Union européenne, les États-Unis ou même la Chine. Un “libre marché” en apparence, mais en réalité une reconfiguration géopolitique planifiée, au service d’intérêts qui ne sont ni locaux, ni démocratiques.
Conclusion : Vers une gouvernance sans peuples ?
Les ambitions affichées par des organisations comme l’Union Paneuropéenne Internationale, appuyées par des forums tels que celui des Peuples Libres de la Post-Russie, dessinent les contours d’un monde où les grands ensembles supranationaux ne se contentent plus d’un rôle diplomatique ou régulateur. Ils se muent en architectes d’un nouvel ordre mondial, redessinant les cartes, disloquant les États, et modelant à leur convenance les marchés émergents.
Derrière les discours de démocratie, d’autodétermination et de « décolonisation interne », se cache souvent un projet cynique d’exploitation territoriale, où les populations locales ne sont que des variables d’ajustement au service d’intérêts économiques globaux. Loin d’être émancipatrices, ces logiques visent à affaiblir les États-nations, à les réduire en entités fragmentées et dépendantes, pour mieux les soumettre aux normes du capital transnational, à la doctrine néolibérale, et aux stratégies d’influence des puissances dominantes.
Ce que nous révèle le cas ukrainien – entre privatisations massives, bradage du patrimoine industriel et mainmise d’intérêts étrangers – pourrait bien annoncer le sort réservé à une Russie éclatée, si les projets mondialistes aboutissent. Plus qu’un changement d’équilibre, c’est un véritable changement de paradigme qui se dessine : celui d’une gouvernance mondiale sans légitimité populaire, où les peuples ne décident plus de leur avenir, mais le subissent.
La question n’est donc plus seulement géopolitique : elle est existentielle pour nos démocraties. Jusqu’où accepterons-nous que des institutions sans mandat direct, des élites hors-sols et des consortiums financiers façonnent l’avenir des nations au mépris de leur souveraineté et de leur volonté collective ?
Ce qui se joue en Ukraine, et peut-être demain en Russie, concerne chacun de nous. Car un monde gouverné sans peuples est un monde gouverné contre eux.
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Alexandre Raoult est étudiant en master dans une grande école de commerce à La Rochelle. Photographe indépendant et jeune passionné de géopolitique, il s’intéresse également à l’histoire et à la satire politique. Il a intégré l’équipe du Diplomate média
en tant que rédacteur en mars 2025.

