TRIBUNE – Europe : Prévenir le néo-bismarckisme allemand

Van der Leyen et Olaf Scholz avec en fond le portrait de Bismark et le drapeau allemand
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

L’Union Européenne telle que nous la connaissons est à l’heure allemande. Berlin a compris par le passé que l’élargissement servirait sa centralité économique, géographique et politique au sein de l’UE, l’hinterland des pays de l’Est étant un moyen de diluer le poids politique de la France au sein de l’ensemble. 

Ses efforts structurels, alors que la France adoptait les 35 heures, couplés à une sous-évaluation du Mark de 15% au moment de l’adoption de l’Euro, lui ont permis de conserver une industrie compétitive, là où la France se déclassait en voulant devenir une terre sans usines. 

Elle a ensuite soutenu des politiques alignées sur ses intérêts industriels : lorsque l’EPR a cessé d’être un projet franco-allemand, Merkel a pris le leadership d’une politique anti-nucléaire en Europe. Lorsqu’enfin la France a coopéré au plan spatial, l’Allemagne a pratiqué la politique du loup dans la bergerie et fait des pieds et de mains pour récupérer le contrôle d’Airbus. C’est ainsi que l’usine d’Airbus à Hambourg joue désormais un rôle central dans la production des avions de la famille A320, parmi d’autres modèles. 

Ce faisant, les chanceliers allemands n’ont fait que moderniser et adapter la politique diplomatique d’Otto Von Bismarck. Plutôt que de prétendre à la puissance, l’Allemagne est devenue l’horloger du système, la gouvernante indispensable, le pouvoir derrière le trône. La présidente de la commission est allemande. Le principal groupe parlementaire (188 sièges sur 703) est dominé par la délégation allemande (29 sièges) et son président est allemand. Bref rien ne peut se faire en Europe sans l’Allemagne.

Cette politique avait ceci de subtil qu’elle se faisait en trois dimensions. Loin de se cantonner au jeu européen, elle avait pour particularité d’être complémentaire de l’impérium américain, à qui elle a externalisé sa sécurité, et de correspondre aux choix sécuritaires des États européens de l’Est. Ainsi, quand l’Allemagne n’avait pas de projet d’armement franco-allemand dont son industrie pouvait tirer parti, Berlin préférait acheter américain qu’européen (son projet de bouclier anti-missiles européen (« European Sky Shield Initiative ») impliquait ainsi l’achat de technologies américaines). Quand l’Allemagne soutenait les élargissements à l’Est, c’était dans une logique compatible avec l’extension de l’OTAN à ces mêmes pays. 

On pourrait croire que notre nouveau Bismarck était maître du jeu européen mais proconsul du véritable maître du jeu mondial, vivant à Washington. C’est plus complexe : en réalité, l’Allemagne avait perfectionné le système Bismarckien car elle équilibrait cette dépendance militaire vis à vis de Washington par une dépendance énergétique envers la Russie et une dépendance commerciale / de croissance envers la Chine. Horloger du système européen mais aussi puissance d’équilibre mondiale, l’Allemagne jonglait entre deux sphères d’intervention qui se renforçait l’une l’autre. Elle savait tordre le bras aux « partenaires européens » pour son propre compte, par exemple en poussant les accords d’investissement avec la Chine sous présidence allemande de l’UE. Elle savait aussi utiliser le poids de l’UE pour renforcer sa position internationale.

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La guerre en Ukraine : Coup dur pour l’Allemagne

L’Ukraine a représenté un coup dur pour Berlin, car elle a percuté son double exercice d’équilibrisme, en la mettant au milieu d’un bras de fer entre deux des puissances dont elle dépendait et en réveillant Paris qu’elle avait patiemment ligoté depuis vingt ans. 

Après l’invasion de l’Ukraine par la Fédération de Russie le 24 février 2022, Olaf Scholz a annoncé un « changement d’époque » (« Zeitenwende »), l’Allemagne s’alignant sur Washington pour faire reculer Poutine. Scholz a ainsi opté pour la livraison d’armes (des chars Léopard, le système de défense aérienne « Patriot »), le renforcement de l’armée allemande, le soutien aux sanctions contre l’agresseur russe et la recherche d’alternatives aux hydrocarbures russes (surtout après la destruction de North Stream). Berlin est ainsi devenue le deuxième plus grand donateur militaire de l’Ukraine après les États-Unis, et cherché en apparence à se dégager de ses contrats russes. 

Cependant, tel un culbuto, une fois le choc de l’invasion encaissé, Berlin est revenue progressivement à sa position de départ et n’a jamais rompu vraiment avec Poutine. Elle est restée lucide sur les intérêts cachés de Biden dans la vente de gaz de substitution, parfois à des prix astronomiques. 

Défendant une approche froide et pacifique, Berlin a donc toujours chercher à apaiser la Russie. C’est ceci qui explique qu’elle ait refusé de fournir des missiles de croisière à longue portée Taurus à l’Ukraine. Cette ligne rouge a été à un moment donné un enjeu politique interne, Friedrich Merz, président des chrétiens-démocrates allemands au Bundestag, se positionnant au départ sur une ligne plus agressive vis à vis de la Russie (en faisant pression pour fournir des missiles) mais il a rapidement mis de l’eau dans son vin, ce qui montre qu’en réalité la ligne Scholz était proche du barycentre géopolitique allemand. 

La France, quant à elle, affichait une ligne concurrente et différente, exagérément plus ferme, en parlant de la défaite de la Russie, en agitant l’envoi de troupes au sol ou en faisant mention des retards répétés dans les livraisons d’armes occidentales à Kiev. Cette ligne agaçait fortement les Allemands, peu tentés par l’aventurisme et le cavalier-seul. 

On le sait, l’ère Bismarckienne s’est fracassée sur les velléités de puissance du jeune Kaiser, Guillaume II, qui ne comprenait pas à quoi il servait de dissimuler la véritable puissance allemande. En basculant d’horloger du système, arbitre des élégances du jeu diplomatique, à un rôle plus actif de compétiteur, l’Allemagne du début du XXème siècle se fit enfermer dans un jeu d’alliances qui devrait s’avérer funeste pour son ascension. L’irruption de Trump dans le jeu de quilles de la diplomatie a suscité le même effet que Guillaume II. 

Comment accepter d’être le proconsul d’un suzerain qui s’immisce dans votre fonctionnement interne ? Comment accepter d’être sous un parapluie de défense qu’on menace à tout moment de vous retirer ? Comment rester compétitifs alors que Washington a ouvert une guerre économique sans précédent, sur le commerce bien sûr mais aussi en cherchant à piller les ressources et à voler les entreprises de demain à ses partenaires ? Comment rester ami avec la Chine alors que Washington demande de choisir ? 

L’Allemagne est face à un certain vertige car elle doit choisir son camp

Choisir le camp américano-russe au détriment de l’Ukraine ruinerait son crédit au sein de l’UE. Choisir l’Europe, ce serait courir derrière la France qui possède encore l’avantage au plan diplomatique et militaire. Choisir la Chine – le 14 février 2025, Wang Yi, membre du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois et ministre chinois des Affaires étrangères a rencontré Friedrich Merz en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité – cumulerait les défauts des deux précédents choix. 

La France doit donc rester vigilante à l’établissement d’un nouveau système Bismarckien. L’Allemagne pourrait être tentée d’utiliser une prise de judo pour retourner la force de frappe française contre ses intérêts. Ce serait par exemple pousser pour un bond fédéral sur la diplomatie et le militaire, visant à mutualiser notre siège au Conseil de Sécurité ou notre arme nucléaire. Pour que l’Europe fonctionne convenablement, Paris doit être capable de défendre sa vision, qui ne se réduit pas à une politique étrangère dictée par sa balance commerciale… 

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