ÉCONOMIE – Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ?

Par François Souty
« Gouverner un grand État est comme cuire un petit poisson. »
Lao Tseu, Dao De Jing (Le Livre de la Voie et de la Vertu), chap. 60, trad. Jean Lévi, Paris, Albin Michel, 1990.
Résumé exécutif
L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 fut longtemps interprétée, dans les économies occidentales, comme le prélude à une convergence progressive de ce pays vers un modèle libéral de marché. Vingt-cinq ans plus tard, cette hypothèse apparaît largement démentie. Loin d’avoir abandonné la planification stratégique ou le rôle structurant de l’État, la Chine a progressivement élaboré un modèle très original de capitalisme administré articulant ouverture commerciale, pilotage technologique, politique industrielle, contrôle financier, puissance normative et supervision concurrentielle.
Cet article analyse les principales étapes de cette transformation depuis 2001. Il montre comment les instruments traditionnels de politique industrielle — subventions, crédit public, entreprises d’État, planification sectorielle, marchés publics, contrôle des données, normalisation technologique ou soutien aux champions nationaux — ont été progressivement intégrés dans une stratégie globale de puissance économique et géopolitique. Il souligne également le rôle particulier joué par le droit chinois de la concurrence depuis la loi antimonopole de 2007, lequel ne poursuit pas exclusivement des objectifs d’efficience économique, mais participe également d’une logique plus large de sécurité économique, de stabilité politique et de souveraineté technologique
Notre étude examine ensuite les principales controverses suscitées par ce modèle original dans les relations commerciales internationales : transferts technologiques, surcapacités industrielles, subventions publiques, restrictions numériques, dépendances critiques ou concurrence asymétrique. Elle analyse les réponses progressivement élaborées par les États-Unis et l’Union européenne, dans un contexte marqué par le retour mondial des politiques industrielles, l’érosion du consensus libre-échangiste et la montée des considérations de sécurité économique.
Enfin, l’article met en évidence les limites structurelles sérieuses du modèle européen face à la cohérence stratégique chinoise : fragmentation institutionnelle, contraintes budgétaires, discipline des aides d’État, incohérences stratégiques spécialement dans l’énergie, lenteur décisionnelle, possibles préjugés idéologiques industriels et difficulté persistante à articuler concurrence, souveraineté industrielle et puissance géoéconomique. Il défend l’idée que la Chine a progressivement construit non seulement une synthèse originale entre marché, État et stratégie de puissance, mais qu’elle contribue à transformer durablement les catégories classiques du droit économique international.
Introduction
Lorsque la Chine adhéra à l’Organisation mondiale du commerce le 11 décembre 2001, une partie importante des élites politiques et économiques occidentales considéra cet événement comme l’aboutissement d’un processus historique de convergence vers l’économie de marché libérale. L’intégration progressive de la Chine dans les chaînes de valeur mondiales, l’ouverture aux investissements étrangers, la modernisation de son appareil productif et la diffusion des normes du commerce international devaient, selon cette lecture, conduire à terme à une libéralisation croissante de son économie et à une réduction du rôle direct de l’État dans l’allocation des ressources.
Cette hypothèse reposait implicitement sur l’idée selon laquelle l’intégration commerciale produirait mécaniquement une convergence institutionnelle. Or, les deux décennies ayant suivi l’entrée de la Chine dans le système commercial multilatéral ont révélé une trajectoire très sensiblement différente. Loin de constituer une transition linéaire vers un capitalisme de marché comparable aux modèles occidentaux, l’expérience chinoise a progressivement donné naissance à une forme très originale de capitalisme administré, associant ouverture internationale, contrôle politique centralisé, planification technologique, soutien industriel massif et utilisation stratégique des mécanismes concurrentiels. Les volumes colossaux du PIB chinois concernés tendent à vérifier les observations de plusieurs économistes américains majeurs des années 1990 dont le sens prend une signification prémonitoire et même historique malgré l’absence totale de prise en compte du développement accéléré de l’économie chinoise et de ses effets d’entrainement. Ainsi, Les travaux de Lester Thurow, Laura D’Andrea Tyson et Robert Reich ont profondément structuré la réflexion géoéconomique américaine des années 1990 en question et inspiré, à des degrés divers, les politiques industrielles et commerciales des Administrations Clinton. Tous trois partageaient une intuition fondamentale : dans une économie mondialisée dominée par la concurrence technologique et industrielle, la puissance ne réside plus seulement dans les avantages comparatifs classiques, mais dans la capacité des grands espaces économiques intégrés à imposer leurs standards, leurs normes technologiques, leurs règles de concurrence et leurs formes d’organisation productive au reste du monde. Thurow insistait particulièrement sur la rivalité systémique entre grands blocs continentaux — États-Unis, Union européenne, Japon — tandis que Tyson soulignait le rôle des politiques industrielles et des marchés domestiques de grande taille dans la structuration des industries de haute technologie. Reich, de son côté, déplaçait l’analyse vers les chaînes de valeur mondialisées et la compétition par la connaissance. Anu Bradford prolongera ultérieurement cette intuition dans une perspective juridique et réglementaire avec la théorie du «Brussels Effect », peut-être dépassée en 2026, selon laquelle la taille du marché européen permet à l’Union européenne d’exporter extraterritorialement ses normes au reste du monde. Toutefois, ces auteurs, malgré leur remarquable capacité d’anticipation des mutations du capitalisme post-fordiste à l’aube des développements de l’économie digitale, n’avaient pas envisagé l’irruption de la Chine comme puissance systémique totale : à la fois marché continental, État-stratège, puissance industrielle, technologique, financière et normative capable, à son tour, de concurrencer simultanément et à la fois les États-Unis et l’Union européenne dans la définition des règles de l’économie mondiale. Ces auteurs sont un peu oubliés actuellement, mais leurs intuitions systémiques étaient fondées, quoique finalement, démenties au plan géographie.[1]
Le modèle industriel et digital chinois si original ne procède ni d’un simple retour au dirigisme classique, ni d’un rejet de l’économie de marché. Il repose au contraire sur une nouvelle hybridation sophistiquée entre mécanismes marchands et coordination étatique, dans laquelle la concurrence n’est pas conçue comme une fin autonome mais comme un instrument parmi d’autres au service d’objectifs supérieurs de stabilité, de montée en gamme industrielle, de sécurité économique et de puissance nationale. Dans cette architecture, les entreprises publiques, les banques d’État, les fonds industriels, les politiques de normalisation, le contrôle des données, les subventions ciblées, les marchés publics et le droit de la concurrence participent d’un même ensemble stratégique.
L’adoption de la loi antimonopole chinoise en 2007 illustre particulièrement cette spécificité. Inspirée en partie des expériences américaine et européenne, elle n’a jamais poursuivi exclusivement une logique classique de préservation du bien-être du consommateur ou d’efficience économique.[2] Son application révèle au contraire une articulation étroite entre objectifs d’efficacité économique, politique industrielle, contrôle des plateformes numériques, stabilité sociale et sécurité nationale.
Cette transformation progressive de l’économie politique mondiale conduit aujourd’hui les principales puissances industrielles à réexaminer leurs propres doctrines concurrentielles et industrielles. Aux États-Unis, tant les administrations démocrates que républicaines ont progressivement réintroduit les considérations de sécurité économique, de souveraineté technologique et de résilience industrielle au cœur de l’action publique. L’essor des contrôles technologiques, des politiques de relocalisation, du CHIPS and Science Act ou de l’Inflation Reduction Act témoigne ainsi du retour assumé d’une logique de puissance économique dans la conduite des politiques publiques.
L’Union Européenne elle-même semble désormais engagée dans une révision progressive de certains fondements de son modèle économique. Le rapport remis en 2024 par Mario Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne a dressé un constat particulièrement sévère du décrochage industriel, technologique et stratégique de l’Europe face aux États-Unis et à la Chine. Insistant sur la fragmentation des marchés européens, l’insuffisance des investissements communs, la faiblesse des capacités de financement et les limites d’une application parfois excessivement formaliste du droit de la concurrence, ce rapport a appelé à un profond sursaut industriel et institutionnel européen.[3]
Toutefois, malgré cette prise de conscience croissante, les instruments européens demeurent encore largement dispersés et d’une ampleur souvent inférieure aux dispositifs coordonnés mis en œuvre par les grandes puissances concurrentes.[4] À cet égard, la trajectoire chinoise révèle moins l’existence d’un simple modèle alternatif que celle d’une véritable rationalité stratégique intégrée, dans laquelle concurrence, industrie, technologie, finance, données, sécurité économique et puissance internationale participent d’une même architecture de long terme.
La question chinoise dépasse ainsi désormais largement le seul cadre du commerce international ou du droit de la concurrence. Elle renvoie plus fondamentalement à la recomposition contemporaine des rapports entre marché, État et puissance dans l’économie mondiale. Dans un contexte marqué par la fragmentation géopolitique croissante, le retour des politiques industrielles, les rivalités technologiques sino-américaines et les tensions sur les chaînes d’approvisionnement stratégiques, la politique industrielle chinoise apparaît désormais comme l’un des principaux révélateurs des mutations profondes du capitalisme mondial contemporain.
Le présent article se propose ainsi d’analyser les principales transformations de la politique industrielle chinoise depuis l’adhésion à l’OMC, les instruments mobilisés par les autorités chinoises, les controverses qu’ils ont suscitées ainsi que les conséquences profondes qu’ils induisent pour l’évolution contemporaine du droit de la concurrence, du commerce international et de la gouvernance économique mondiale. Une attention particulière sera portée aux différences structurelles entre les capacités d’action chinoises et européennes, afin de mettre en évidence les tensions croissantes entre logique concurrentielle et logique géoéconomique dans les économies développées contemporaines et peut-être de tirer des leçons bénéfiques pour les européens s’ils savent les pratiques analytiques et méthodiques qui ont si longtemps conduit leur développement proto-industriel puis industriel.
I – De l’intégration commerciale à la construction d’un capitalisme d’État technologiquement dirigé (2001-2013)
L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 constitue l’un des événements les plus structurants de l’histoire économique contemporaine. Rarement une adhésion au système commercial multilatéral aura produit des effets d’une telle ampleur sur les équilibres industriels mondiaux, les chaînes de valeur internationales, les politiques de concurrence et, plus largement, sur la hiérarchie des puissances économiques. En l’espace de deux décennies, la Chine est passée du statut d’« atelier du monde » à celui de concurrent technologique systémique des principales économies développées.
Dans un premier temps, cette intégration fut largement interprétée, en Europe comme aux États-Unis, comme le vecteur d’une convergence progressive vers une économie de marché de type occidental. L’ouverture commerciale, l’insertion dans les chaînes globales de production, l’essor des investissements étrangers et l’exposition croissante aux disciplines multilatérales devaient conduire, selon cette lecture, à une réduction graduelle du rôle économique de l’État chinois. Comme l’écrivait alors Nicholas Lardy, « l’expansion des forces du marché en Chine semblait de plus en plus irréversible ».[5]
Or, loin d’aboutir à un effacement progressif de l’État stratège, l’intégration internationale de la Chine a au contraire accompagné la montée en puissance d’un modèle original combinant mécanismes de marché, pilotage politique centralisé et politique industrielle de long terme. Cette évolution a profondément surpris une partie importante des économistes occidentaux. Barry Naughton observe ainsi que « la Chine ne s’est pas retirée de la politique industrielle après son adhésion à l’OMC ; elle l’a considérablement étendue et modernisée ».[6]
Ce basculement ne saurait toutefois être réduit à une simple résurgence du dirigisme classique. La spécificité du modèle chinois réside précisément dans sa capacité à articuler ouverture internationale, expérimentation décentralisée, concurrence encadrée, planification technologique et mobilisation coordonnée des instruments financiers, administratifs et réglementaires. Comme le souligne l’économiste californien Chalmers Johnson dans ses travaux fondateurs sur l’« État développeur » asiatique, « le rôle de l’État n’est pas de remplacer les marchés, mais de les orienter et de les orienter vers des objectifs stratégiques nationaux ».[7] La trajectoire chinoise prolonge et dépasse en partie cette logique en lui donnant une ampleur systémique inédite.
Cette première partie se propose ainsi d’analyser les fondements historiques et institutionnels de cette transformation. Elle montrera d’abord comment l’adhésion à l’OMC fut perçue comme l’amorce d’une convergence économique et juridique vers les standards occidentaux, avant que n’apparaisse progressivement la singularité du capitalisme administré chinois (A). Elle examinera ensuite les principaux instruments de politique industrielle mis en œuvre au cours des années 2000 — planification sectorielle, soutien financier public, entreprises d’État, contrôle du crédit, marchés publics ou politiques technologiques — qui ont permis l’accélération de la montée en gamme industrielle chinoise (B). Enfin, elle analysera l’adoption de la loi antimonopole de 2007 et la manière dont le droit chinois de la concurrence s’est progressivement intégré dans une architecture plus large de souveraineté économique, de contrôle technologique et de puissance industrielle (C).
A. L’entrée à l’OMC et les attentes occidentales d’une convergence vers l’économie de marché
L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce le 11 décembre 2001 marqua l’aboutissement de plus de quinze années de négociations particulièrement complexes avec les principales puissances commerciales occidentales. Pour États-Unis comme pour l’Union européenne, l’intégration de la Chine dans le système commercial multilatéral devait favoriser son insertion durable dans l’économie de marché mondiale et accélérer les réformes engagées depuis la période d’ouverture initiée par Deng Xiaoping.
À cette époque, une large partie des analyses occidentales reposait sur l’idée selon laquelle l’ouverture commerciale entraînerait mécaniquement une transformation progressive des structures économiques et institutionnelles chinoises. La diffusion des mécanismes concurrentiels, la montée en puissance du secteur privé, l’afflux d’investissements étrangers et l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales devaient progressivement réduire le poids des entreprises publiques et limiter les capacités d’intervention directe de l’État. Cette vision s’inscrivait dans le contexte plus large de l’optimisme libéral des années 1990, marqué par la conviction que la mondialisation économique favoriserait une convergence normative des grands systèmes économiques.
Comme le relevait alors Harry First, une partie importante des décideurs occidentaux considérait que l’intégration de la Chine dans les disciplines de l’OMC conduirait progressivement à une « normalisation » de son économie et de ses institutions concurrentielles.[8] Cette perception fut renforcée par les importantes réformes engagées dans les années 1990 : restructuration partielle des entreprises publiques, ouverture accrue aux investissements étrangers, développement du secteur exportateur et multiplication des joint ventures avec les groupes occidentaux et japonais.
Pourtant, dès les premières années suivant l’adhésion, plusieurs observateurs commencèrent à souligner les ambiguïtés profondes de cette trajectoire. Mark Wu notera ultérieurement que les disciplines classiques du système commercial multilatéral avaient été conçues pour des économies de marché relativement libérales et peinaient à appréhender un système dans lequel l’État demeurait structurellement présent dans l’allocation des ressources.[9] La Chine respectait formellement une partie importante de ses engagements internationaux tout en conservant un niveau élevé de coordination administrative, financière et industrielle.
Parallèlement, les autorités chinoises ne concevaient nullement l’adhésion à l’OMC comme un renoncement à la souveraineté économique ou à la planification stratégique. Bien au contraire, l’ouverture internationale apparaissait avant tout comme un instrument de modernisation accélérée de l’appareil productif national. Comme l’explique Justin Yifu Lin, la mondialisation fut pensée en Chine non comme une fin en soi mais comme un levier permettant de favoriser le transfert technologique, l’accumulation de capital industriel et la montée en gamme progressive de l’économie chinoise.[10]
Cette logique apparaît également dans les travaux de Zheng Yongnian, pour lequel l’ouverture économique chinoise ne procéda jamais d’une adhésion idéologique au libéralisme occidental, mais d’une stratégie pragmatique de renforcement national articulant intégration internationale et préservation de l’autonomie politique.[11] Dans cette perspective, l’OMC constitua moins le point de départ d’une occidentalisation économique de la Chine qu’un puissant accélérateur de sa transformation industrielle et technologique.
L’ampleur des résultats obtenus au cours de la décennie suivante allait profondément modifier les équilibres économiques mondiaux. Entre 2001 et 2013, la Chine devint successivement le premier exportateur mondial de biens manufacturés, l’un des principaux récipiendaires d’investissements directs étrangers, le centre de gravité de nombreuses chaînes de valeur industrielles, puis un concurrent technologique croissant dans les secteurs stratégiques.
Cette montée en puissance progressive révéla également les limites croissantes des hypothèses occidentales initiales. Loin de conduire à une dilution de l’État stratège, l’intégration internationale contribua paradoxalement à renforcer les capacités financières, technologiques et industrielles du système chinois. Comme le résume Scott Kennedy, « l’engagement n’a pas transformé la Chine en une économie de marché libérale ; Cela a contribué à créer un système capitaliste d’État bien plus performant ».[12]
C’est précisément cette combinaison entre ouverture internationale et consolidation d’un capitalisme administré technologiquement dirigé qui allait progressivement conduire la Chine à élaborer, au cours des années 2000 et 2010, une politique industrielle d’une ampleur, d’une originalité et d’une sophistication inédites.
B. La montée en puissance des instruments de politique industrielle : planification stratégique, soutien financier et consolidation des champions nationaux
Si l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce a constitué un puissant accélérateur de croissance, elle n’a jamais été conçue par les autorités chinoises comme un mécanisme d’abandon de la direction économique étatique. Bien au contraire, l’ouverture internationale fut progressivement intégrée dans une stratégie beaucoup plus large de modernisation industrielle, de rattrapage technologique et de sécurisation de la puissance nationale. Loin de réduire les capacités d’intervention publique, l’intégration à la mondialisation a permis à l’État chinois d’accroître considérablement ses ressources financières, ses capacités administratives et ses instruments de coordination économique.
Cette évolution constitue sans doute l’un des principaux malentendus ayant marqué les relations économiques sino-occidentales depuis le début des années 2000. Alors qu’une partie importante des économies développées poursuivait un mouvement de libéralisation, de désindustrialisation relative et de fragmentation des chaînes productives, la Chine renforçait méthodiquement les capacités de pilotage stratégique de son économie. Comme le souligne Barry Naughton, « La Chine a progressivement construit l’un des systèmes de politique industrielle les plus ambitieux et complets jamais mis en œuvre dans une grande économie ».[13]
Cette architecture ne repose pas sur un instrument unique mais sur une combinaison particulièrement dense de leviers complémentaires : planification quinquennale, contrôle du crédit bancaire, subventions ciblées, soutien massif aux infrastructures, financement public de la recherche, politiques de contenu local, entreprises publiques stratégiques, marchés publics, transferts technologiques, contrôle des investissements étrangers et politiques de normalisation technique. La spécificité du système chinois réside précisément dans cette capacité de coordination transversale entre institutions politiques, banques publiques, administrations sectorielles, gouvernements locaux et grands groupes industriels.
Dans cette perspective, les plans quinquennaux continuent d’occuper une place centrale. Contrairement à l’image parfois véhiculée en Occident d’une planification purement formelle ou symbolique, ceux-ci constituent de véritables instruments de hiérarchisation stratégique des priorités industrielles et technologiques nationales. Comme l’explique Sebastian Heilmann, la gouvernance économique chinoise repose sur un modèle « d’expérimentation hiérarchiquement pilotée » (hierarchically directed experimentation), combinant orientation centrale et adaptation locale.[14]
Le 11e plan quinquennal (2006-2010), puis surtout le 12e plan (2011-2015), marquèrent à cet égard une étape essentielle. Les autorités chinoises identifièrent progressivement plusieurs secteurs considérés comme stratégiques pour la montée en gamme industrielle : technologies de l’information, télécommunications, aéronautique, énergies renouvelables, équipements ferroviaires, intelligence artificielle émergente, biotechnologies, semi-conducteurs ou véhicules électriques. Cette logique de ciblage sectoriel allait préfigurer ultérieurement les ambitions beaucoup plus affirmées du programme Made in China 2025.
La politique de soutien financier joua également un rôle décisif dans cette accélération. Contrairement aux économies occidentales où l’allocation du capital repose principalement sur les marchés financiers privés, le système bancaire chinois demeure largement dominé par de grandes banques publiques étroitement coordonnées avec les priorités nationales. Cette structure permet aux autorités chinoises d’orienter massivement le crédit vers les secteurs jugés stratégiques, même lorsque leur rentabilité immédiate apparaît incertaine.
Comme l’observe Nicholas Lardy, cette capacité d’orientation du financement constitue l’un des principaux piliers du capitalisme administré chinois.[15] Les grandes banques d’État, les fonds souverains, les véhicules d’investissement locaux et les banques de développement ont ainsi permis le financement massif des infrastructures, des capacités industrielles, des programmes technologiques, des politiques d’urbanisation et des stratégies d’exportation. L’ampleur des investissements réalisés au cours des années 2000 et 2010 apparaît sans équivalent historique récent. Le développement des infrastructures ferroviaires, portuaires, énergétiques et numériques a profondément transformé les capacités productives du pays tout en soutenant l’intégration du marché intérieur chinois. Cette dynamique permit également à la Chine de consolider rapidement ses économies d’échelle industrielles et de favoriser l’émergence de groupes capables de concurrencer progressivement les grandes entreprises occidentales et japonaises.
Le rôle des entreprises publiques demeure à cet égard central. Contrairement aux anticipations formulées au moment de l’adhésion à l’OMC, les grands groupes publics chinois n’ont nullement disparu. Ils ont au contraire connu un processus de restructuration, de consolidation et parfois d’internationalisation accélérée. Les autorités chinoises ont progressivement cherché à transformer plusieurs entreprises publiques en véritables « champions nationaux » capables de soutenir les objectifs industriels et géopolitiques du pays.
Comme le souligne Scott Kennedy, la logique poursuivie ne consiste pas nécessairement à protéger artificiellement des entreprises inefficaces, mais à favoriser l’émergence de capacités industrielles considérées comme stratégiques à long terme.[16] Cette approche diffère profondément de la tradition européenne de politique de concurrence, historiquement plus méfiante à l’égard des concentrations industrielles soutenues par l’État.
L’exemple du secteur ferroviaire illustre particulièrement cette dynamique. Par une combinaison de transferts technologiques, de marchés publics, de financements publics massifs et de consolidation industrielle, la Chine est parvenue en moins de deux décennies à construire le plus vaste réseau ferroviaire à grande vitesse du monde tout en faisant émerger des groupes tels que CRRC Corporation capables de concurrencer directement les industriels occidentaux et japonais sur les marchés internationaux.
La même logique apparaît dans les télécommunications, les énergies renouvelables ou les batteries électriques. L’essor de groupes comme Huawei, ZTE ou plus récemment BYDne peut être compris indépendamment de cet environnement systémique associant financement public, protection relative du marché intérieur, soutien réglementaire, investissements massifs en recherche et développement, commandes publiques et stratégie d’internationalisation.
Cette articulation entre politique industrielle et souveraineté technologique s’est encore renforcée après la crise financière mondiale de 2008. Celle-ci fut perçue par les autorités chinoises comme la confirmation de la fragilité relative des économies occidentales et de la nécessité pour la Chine d’accélérer sa montée en gamme industrielle afin de réduire sa dépendance technologique. Comme le note Zheng Yongnian, la crise de 2008 a profondément renforcé au sein des élites chinoises l’idée selon laquelle le centre de gravité économique mondial était en train de se déplacer durablement vers l’Asie.[17]
Parallèlement, les économies occidentales commencèrent progressivement à percevoir les effets déstabilisateurs de cette montée en puissance industrielle. Les débats relatifs aux surcapacités chinoises, aux transferts technologiques forcés, aux subventions publiques ou à la concurrence asymétrique se multiplièrent aux États-Unis comme en Europe. Plusieurs secteurs industriels européens — acier, solaire, chimie, équipements industriels — furent confrontés à une concurrence chinoise d’une ampleur inédite.
Cette situation mit progressivement en évidence une différence structurelle majeure entre la Chine et l’Union européenne. Alors que la Chine disposait d’une forte capacité de coordination stratégique entre politique industrielle, financement, commerce extérieur et concurrence, l’Europe demeurait largement organisée autour d’une logique de fragmentation institutionnelle, de discipline budgétaire et de contrôle des aides d’État. Comme le relèvera plus tard Mario Draghi, cette asymétrie de moyens et de rapidité décisionnelle constitue désormais l’un des principaux facteurs du décrochage technologique européen.[18]
Ainsi, loin d’avoir produit un alignement progressif sur les standards occidentaux, l’intégration de la Chine dans l’économie mondiale a contribué à la consolidation d’un modèle original de capitalisme administré technologiquement dirigé. Ce modèle repose moins sur la substitution du marché par l’État que sur leur articulation stratégique dans la poursuite d’objectifs de puissance industrielle, technologique et géopolitique de long terme.
C. La loi antimonopole de 2007 : l’émergence d’un droit de la concurrence au service de la puissance économique et technologique
L’adoption par la Chine de sa première grande loi antimonopole en août 2007, entrée en vigueur le 1er août 2008, constitua l’un des événements juridiques majeurs de la transformation économique chinoise contemporaine. Longtemps attendue par les observateurs internationaux, cette réforme fut généralement interprétée, dans les économies occidentales, comme un signe supplémentaire de rapprochement progressif de la Chine avec les standards concurrentiels des grandes économies de marché. Pourtant, comme l’ont montré plusieurs analyses doctrinales, la spécificité du droit chinois de la concurrence réside précisément dans son insertion au sein d’une architecture beaucoup plus large de politique industrielle, de sécurité économique et de stratégie de puissance, comme on vient de le rappeler de manière extensive dans notre analyse parue dernièrement dans le Diplomate Média.[19]
Les premiers commentaires doctrinaux occidentaux soulignèrent immédiatement le caractère hybride du nouveau dispositif chinois. Inspirée à la fois des expériences américaine, européenne, allemande et japonaise, la loi antimonopole chinoise incorporait plusieurs instruments classiques du droit contemporain de la concurrence : contrôle des concentrations, prohibition des ententes, lutte contre les abus de position dominante et supervision des restrictions administratives à la concurrence. Toutefois, derrière cette proximité formelle avec les grands systèmes occidentaux, les finalités poursuivies apparaissaient sensiblement plus larges et plus ambiguës, très authentiquement chinoises.
Cette singularité ressort dès la lecture des objectifs officiellement assignés à la loi. Là où les traditions américaine et européenne ont historiquement privilégié, selon des intensités variables, la protection du consommateur, l’efficience économique ou le bon fonctionnement du marché intérieur, la loi anti-monopole chinoise de 2007 inscrit explicitement le droit de la concurrence dans une finalité plus large de politique économique nationale. Son article premier précise en effet que la loi vise non seulement à «prévenir et empêcher les comportements monopolistiques », mais également à « protéger la concurrence loyale sur le marché », à « améliorer l’efficacité économique », à « sauvegarder les intérêts des consommateurs et l’intérêt public social », ainsi qu’à « promouvoir le développement sain de l’économie socialiste de marché ». Cette rédaction révèle d’emblée une conception du droit de la concurrence étroitement articulée aux objectifs généraux de stabilité économique, de modernisation industrielle et de puissance nationale.[20] La concurrence n’y apparaît donc jamais comme une valeur autonome ; elle demeure bien intégrée dans un ensemble plus vaste de considérations économiques, sociales, industrielles et politiques.
Comme l’observe Harry First, le droit chinois de la concurrence s’est développé dans un environnement où l’État conserve une place structurelle dans l’organisation de l’économie, ce qui conduit nécessairement à une articulation particulière entre logique concurrentielle et objectifs stratégiques nationaux.[21] Cette spécificité explique largement pourquoi la politique de concurrence chinoise ne peut être analysée indépendamment des priorités industrielles et technologiques définies par les autorités centrales.
Le processus même d’élaboration de la loi témoigne de cette hybridation. Les débats préparatoires révélèrent très tôt des tensions importantes entre plusieurs objectifs parfois contradictoires : ouverture économique, modernisation du marché intérieur, contrôle des monopoles administratifs, protection des entreprises nationales, attractivité des investissements étrangers et préservation des intérêts stratégiques chinois. Comme le souligne Angela Huyue Zhang, le droit chinois de la concurrence est né d’un compromis complexe entre exigences de modernisation économique et volonté persistante de préserver les capacités d’intervention de l’État.[22]
Cette ambiguïté structurelle apparut rapidement dans la pratique décisionnelle des autorités chinoises. Durant les premières années d’application de la loi, plusieurs décisions concernant des opérations impliquant de grands groupes étrangers suscitèrent d’importants débats internationaux. Les affaires Coca-Cola/China Huiyuan Juice Group, Google, Qualcomm ou encore certaines enquêtes visant des groupes technologiques occidentaux alimentèrent progressivement les critiques relatives à une possible instrumentalisation stratégique du droit de la concurrence.
L’interdiction en 2009 du projet d’acquisition de Huiyuan par Coca-Cola constitua à cet égard un tournant symbolique majeur. Officiellement motivée par des préoccupations concurrentielles classiques, cette décision fut largement interprétée à l’étranger comme révélatrice de la volonté des autorités chinoises de protéger certaines entreprises nationales jugées stratégiques. Elle marqua également l’émergence progressive d’une forme de souveraineté économique concurrentielle dans laquelle le contrôle des concentrations pouvait devenir un instrument de politique industrielle et de sécurité économique.
Parallèlement, les autorités chinoises développèrent progressivement une approche plus offensive à l’égard des grandes entreprises technologiques, notamment dans les secteurs des télécommunications, du numérique et des plateformes. Les enquêtes engagées contre Qualcomm au milieu des années 2010 illustrèrent particulièrement cette évolution. Au-delà des problématiques classiques liées aux licences de propriété intellectuelle et aux abus de position dominante, ces procédures s’inscrivaient également dans un contexte beaucoup plus large de montée en puissance technologique chinoise et de volonté de réduction de la dépendance aux technologies étrangères.
Comme le relève Mark Wu, les catégories traditionnelles du droit occidental de la concurrence apparaissent parfois insuffisantes pour appréhender un système dans lequel les considérations concurrentielles, industrielles, technologiques et géopolitiques demeurent étroitement imbriquées.[23]Cette situation contribue largement aux incompréhensions persistantes entre la Chine et les économies occidentales dans le domaine du droit économique international.
Le rôle des entreprises publiques illustre également cette singularité du modèle chinois. Alors que les systèmes occidentaux tendent historiquement à considérer avec méfiance les situations de concentration économique soutenues par l’État, les autorités chinoises ont progressivement intégré plusieurs grands groupes publics dans leur stratégie de montée en gamme industrielle et technologique. La politique de concurrence n’a donc jamais poursuivi en Chine un objectif général de démantèlement des positions dominantes publiques comparable à certaines traditions antitrust américaines.
Au contraire, plusieurs secteurs jugés stratégiques — énergie, infrastructures, télécommunications, transport ferroviaire, défense, finance ou numérique — ont continué d’être structurés autour de grands groupes étroitement liés aux priorités nationales. Comme le souligne Barry Naughton, l’économie chinoise contemporaine ne repose pas sur l’effacement de l’État entrepreneur mais sur sa transformation en acteur stratégique de la concurrence mondiale.[24]
Cette orientation s’est encore accentuée avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. La politique de concurrence fut progressivement réinsérée dans une logique plus large de sécurité nationale, de souveraineté technologique et de contrôle stratégique des secteurs jugés essentiels. Les autorités chinoises cherchèrent simultanément à encadrer certaines concentrations privées considérées comme susceptibles d’échapper au contrôle politique central, à renforcer les capacités technologiques nationales, à sécuriser les données stratégiques, à réduire les dépendances extérieures dans les secteurs critiques et à préserver la stabilité économique, politique et sociale dans un contexte marqué par l’intensification des rivalités technologiques et commerciales internationales.[25]
Les grandes campagnes engagées à partir de 2020 contre plusieurs plateformes numériques chinoises telles que Alibaba Group ou Tencent ne sauraient être comprises exclusivement sous l’angle classique du droit de la concurrence. Elles traduisent également la volonté des autorités centrales de réaffirmer leur contrôle sur des acteurs privés devenus extrêmement puissants dans les domaines des données, du paiement numérique, du commerce électronique ou des infrastructures technologiques.
Comme l’explique Angela Huyue Zhang, la régulation concurrentielle chinoise contemporaine tend désormais à fusionner considérations économiques, contrôle politique, souveraineté numérique et stratégie technologique.[26] Cette évolution distingue profondément le modèle chinois des approches européenne et américaine, même si ces dernières connaissent elles-mêmes un retour croissant des préoccupations de sécurité économique et de souveraineté technologique.
Dans ce contexte, le droit chinois de la concurrence apparaît moins comme l’instrument d’une libéralisation économique progressive que comme l’un des composants d’une architecture plus large de capitalisme administré technologiquement dirigé. Son évolution depuis 2007 illustre ainsi la manière dont la Chine a progressivement intégré les instruments du droit économique contemporain dans une stratégie générale de puissance industrielle, technologique et géopolitique.
Cette trajectoire éclaire également les difficultés croissantes rencontrées par l’Union européenne. Alors que la politique européenne de concurrence demeure encore largement structurée autour des principes de neutralité concurrentielle et de discipline des aides d’État, la Chine a progressivement construit un système dans lequel concurrence, politique industrielle, souveraineté technologique et sécurité économique participent d’une même logique stratégique intégrée. Ce différentiel de cohérence systémique constitue désormais l’un des principaux enjeux des rivalités économiques contemporaines.
II – La montée en puissance d’une politique industrielle systémique (2013-2020)
L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping marque une rupture décisive dans l’évolution du modèle économique chinois contemporain. Si les décennies précédentes avaient déjà vu émerger une articulation étroite entre ouverture internationale, politique industrielle et contrôle étatique, la période ouverte à partir de 2013 se caractérise par un approfondissement considérable de cette logique systémique. La politique industrielle cesse progressivement d’apparaître comme un simple instrument de modernisation économique parmi d’autres ; elle devient l’un des piliers centraux de la sécurité nationale, de la souveraineté technologique et de la stratégie géopolitique chinoise.
Cette transformation intervient dans un contexte international profondément modifié. La crise financière mondiale de 2008 avait déjà contribué à fragiliser la confiance occidentale dans les mécanismes d’autorégulation de la mondialisation libérale. Simultanément, l’accélération de la montée en puissance technologique chinoise, les tensions commerciales croissantes avec les États-Unis et les nouvelles vulnérabilités liées aux chaînes d’approvisionnement mondiales conduisirent progressivement les autorités chinoises à réévaluer la place de la sécurité économique dans la stratégie nationale.
Comme l’observe Barry Naughton, la Chine entre alors dans une phase de « techno-industrial policy » beaucoup plus ambitieuse et centralisée, dans laquelle les objectifs industriels, technologiques, militaires et géopolitiques tendent désormais à fusionner.[27] Cette évolution se traduit par une centralisation accrue du pouvoir économique autour du Parti communiste chinois, un renforcement de la planification stratégique, une mobilisation financière massive en faveur des secteurs critiques et une volonté explicite de réduire les dépendances technologiques extérieures.
Dans cette perspective, la concurrence n’est plus envisagée comme un mécanisme autonome de régulation des marchés mais comme l’un des instruments d’une stratégie générale de puissance. Le droit de la concurrence, les politiques numériques, les normes techniques, le contrôle des données, les politiques de cybersécurité ou encore les restrictions aux investissements étrangers participent désormais d’une architecture intégrée visant à renforcer la résilience industrielle et technologique chinoise.
Cette deuxième partie analysera d’abord le tournant doctrinal et politique impulsé sous l’autorité de Xi Jinping, marqué par l’émergence d’un véritable techno-nationalisme articulant sécurité économique, autonomie stratégique et souveraineté technologique (A). Elle examinera ensuite le programme Made in China 2025 et l’identification des principaux secteurs stratégiques appelés à soutenir la montée en gamme industrielle chinoise (B). Enfin, elle étudiera les instruments contemporains de cette politique industrielle systémique : subventions et financements publics, rôle des entreprises publiques et des champions nationaux, maîtrise des normes et des données numériques, ainsi que l’utilisation croissante du droit de la concurrence comme instrument stratégique de contrôle économique et technologique (C).
A. Le tournant Xi Jinping : souveraineté technologique et sécurité économique
L’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012-2013 constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire économique et politique chinoise contemporaine. Sans rompre avec les orientations fondamentales engagées depuis la période des réformes de Deng Xiaoping, le nouveau leadership chinois engagea progressivement une profonde recentralisation politique et stratégique visant à renforcer le contrôle du Parti communiste sur les principaux leviers de puissance économique, technologique et financière.
Cette évolution procède d’un constat partagé par une partie importante des élites chinoises : dans un contexte marqué par l’intensification des rivalités internationales, les dépendances technologiques, financières ou numériques constituent désormais des vulnérabilités stratégiques majeures. La politique industrielle ne pouvait dès lors plus être conçue uniquement comme un instrument de croissance économique; elle devait devenir un élément central de la sécurité nationale et de la souveraineté de long terme.
Comme le souligne Sebastian Heilmann, le système chinois évolue alors vers une forme de « gouvernance stratégique intégrée » dans laquelle le Parti, l’État, les grandes entreprises publiques, les institutions financières et les autorités réglementaires participent à des objectifs communs de montée en puissance technologique et industrielle.[28] Cette logique se distingue profondément des modèles occidentaux fondés sur une séparation plus nette entre politique économique, sécurité nationale et régulation concurrentielle.
La centralisation du pouvoir constitue l’une des dimensions essentielles de cette transformation. Sous Xi Jinping, plusieurs organes du Parti communiste renforcent leur rôle direct dans la supervision des politiques industrielles, technologiques et financières. Les entreprises publiques stratégiques voient parallèlement leur articulation avec les priorités nationales se renforcer. La frontière entre gouvernance économique et gouvernance politique devient ainsi de plus en plus poreuse.
Cette évolution s’accompagne d’une fusion croissante entre sécurité nationale, politique industrielle et stratégie technologique. Les autorités chinoises considèrent désormais explicitement les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, les données ou les télécommunications comme des secteurs relevant directement des intérêts fondamentaux de la nation. Comme le note Rush Doshi, la Chine développe progressivement une conception globale de la puissance dans laquelle la maîtrise technologique conditionne désormais l’autonomie stratégique et la capacité d’influence internationale.[29]
La guerre commerciale et technologique engagée avec les États-Unis à partir de 2018 accentua encore cette dynamique. Les restrictions américaines visant notamment Huawei, les limitations sur l’accès aux semi-conducteurs avancés et les contrôles à l’exportation convainquirent définitivement les autorités chinoises de la nécessité d’accélérer la réduction des dépendances extérieures dans les technologies critiques. Cette évolution favorisa l’émergence d’une véritable doctrine d’autonomie stratégique technologique.
C’est dans ce contexte qu’apparut progressivement la stratégie dite de « circulation duale » (dual circulation). Formulée officiellement à partir de 2020 mais préparée dès les années précédentes, cette doctrine vise à rééquilibrer le modèle économique chinois autour du marché intérieur, de l’innovation nationale et de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement stratégiques, tout en maintenant l’intégration internationale lorsque celle-ci demeure favorable aux intérêts chinois. La mondialisation n’est plus rejetée, mais elle est désormais subordonnée aux impératifs de résilience nationale et de souveraineté technologique.
Comme l’explique Michael Pillsbury, une partie croissante de la réflexion stratégique chinoise considère que la compétition internationale contemporaine se joue principalement dans les domaines technologiques, industriels et informationnels.[30] Cette perception contribue largement à l’importance accordée aux politiques de soutien aux secteurs critiques et à la volonté de contrôler les infrastructures numériques, les flux de données et les standards technologiques internationaux.
Le développement du techno-nationalisme chinois constitue l’une des manifestations les plus visibles de cette évolution. Celui-ci ne se limite pas à une simple préférence économique nationale ; il repose sur la conviction que la maîtrise des technologies critiques conditionne directement la souveraineté politique, la sécurité nationale et le rang international de la Chine au XXIe siècle. Les politiques publiques cherchent dès lors à favoriser l’émergence d’écosystèmes technologiques nationaux capables de rivaliser avec les grandes puissances occidentales.
Cette orientation apparaît explicitement dans plusieurs textes officiels chinois relatifs à la cybersécurité, à la sécurité des données, à l’intelligence artificielle ou à la modernisation industrielle. Les discours publiés dans le Quotidien du Peuple (People’s Daily) insistent désormais régulièrement sur la nécessité de construire un « système industriel moderne », de sécuriser les chaînes d’approvisionnement stratégiques et de renforcer les capacités nationales d’innovation indépendante.[31]
Parallèlement, la politique de concurrence fut progressivement réinsérée dans cette architecture stratégique plus large. Les autorités chinoises cherchèrent simultanément à limiter certaines concentrations privées considérées comme susceptibles d’échapper au contrôle politique central, à renforcer les capacités technologiques nationales, à sécuriser les données stratégiques, à réduire les dépendances extérieures dans les secteurs critiques et à préserver la stabilité économique et sociale. Les grandes enquêtes engagées contre plusieurs plateformes numériques chinoises à partir de 2020 illustrent cette volonté de réarticuler discipline concurrentielle, contrôle politique et souveraineté technologique.
Comme le souligne Angela Huyue Zhang, la régulation économique chinoise contemporaine tend désormais à fusionner politique industrielle, sécurité nationale, contrôle des données et gouvernance des plateformes numériques.[32] Cette évolution distingue profondément le modèle chinois des approches européennes traditionnelles, historiquement davantage centrées sur la neutralité concurrentielle et la limitation des aides publiques.
Cette divergence contribue aujourd’hui à l’un des principaux débats stratégiques contemporains : les instruments juridiques et économiques élaborés par les démocraties libérales au cours de la mondialisation des années 1990 demeurent-ils adaptés face à des puissances capables de mobiliser simultanément politique industrielle, finance publique, régulation numérique, sécurité nationale et contrôle technologique dans une stratégie intégrée de long terme ?
B. « Made in China 2025 » et les secteurs stratégiques : la planification technologique au service de la puissance
L’annonce officielle du programme Made in China 2025 en mai 2015 constitue l’un des moments les plus révélateurs de l’évolution de la stratégie économique chinoise sous l’ère de Xi Jinping. Bien davantage qu’un simple plan sectoriel de modernisation industrielle, ce programme marque l’affirmation explicite d’une ambition technologique globale : réduire la dépendance de la Chine à l’égard des technologies étrangères, sécuriser les chaînes de valeur critiques et faire émerger des champions nationaux capables de dominer plusieurs industries stratégiques du XXIe siècle. De manière très étonnante, ce programme a été largement ignoré dans la décennie 2015-2025 par les dirigeants occidentaux, spécialement, les Européens. Tôt ou tard, l’Histoire jugera ces dirigeants responsables d’une faillite industrielle, stratégique, avec un décrochage sans précédent, pour ne pas qualifier cet échec de manière bien pire encore.
Pour de nombreux observateurs occidentaux notamment américains, toutefois, le programme révéla avec une clarté inédite la dimension systémique de la politique industrielle chinoise contemporaine. Alors que les décennies précédentes avaient souvent permis de maintenir une certaine ambiguïté entre logique de marché et pilotage étatique, Made in China 2025 assumait désormais ouvertement l’objectif de montée en puissance technologique nationale. Comme le relève Scott Kennedy, il s’agissait moins d’un simple programme industriel que d’une stratégie de transformation structurelle visant à repositionner la Chine au sommet des chaînes de valeur mondiales. Ce programme de stratégie industrielle a été particulièrement analysé en détail, en finesse et avec rigueur par les représentants commerciaux et industriels des Etats-Unis en Chine.[33]
Inspiré en partie des expériences allemandes d’« Industrie 4.0 », mais développé à une échelle financière, administrative et politique sans équivalent, le programme reposait sur plusieurs objectifs étroitement articulés : automatisation industrielle, innovation nationale, substitution technologique, amélioration qualitative de la production, maîtrise des standards techniques internationaux et réduction des dépendances extérieures dans les secteurs critiques.
L’ambition centrale consistait à faire évoluer la Chine d’une économie historiquement fondée sur la compétitivité-coût vers un modèle dominé par l’innovation technologique, la sophistication industrielle et la maîtrise des technologies de rupture. Cette transformation répondait à plusieurs impératifs simultanés : ralentissement progressif de la croissance extensive, hausse des coûts salariaux, vieillissement démographique, tensions géopolitiques croissantes et vulnérabilités technologiques révélées par les dépendances aux fournisseurs étrangers.
Les semi-conducteurs occupèrent rapidement une place centrale dans cette stratégie. Les autorités chinoises considéraient en effet la dépendance extérieure dans les composants avancés comme l’une des principales faiblesses structurelles du pays. Les restrictions américaines visant certaines entreprises technologiques chinoises renforcèrent encore cette perception. D’importants investissements publics furent ainsi orientés vers le développement d’une industrie nationale des puces électroniques, mobilisant fonds souverains, banques publiques, subventions provinciales et politiques de soutien ciblées.
Comme l’explique Chris Miller, la compétition autour des semi-conducteurs constitue désormais l’un des principaux théâtres de la rivalité stratégique sino-américaine.[34] La maîtrise des capacités de production avancées conditionne non seulement la puissance économique, mais également les capacités militaires, numériques et informationnelles des grandes puissances contemporaines.
L’intelligence artificielle devint également un axe majeur de la stratégie chinoise. Dès 2017, le Conseil d’État chinois adopta un plan national de développement de l’intelligence artificielle visant explicitement à faire de la Chine le principal centre mondial d’innovation en IA à l’horizon 2030. Cette politique bénéficie d’un environnement particulièrement favorable associant accès massif aux données, soutien public considérable, écosystème numérique intégré et forte coordination entre autorités publiques, universités et grandes plateformes technologiques.
Dans les véhicules électriques et les batteries, la Chine poursuivit une stratégie particulièrement cohérente et anticipatrice. Grâce à une combinaison de subventions publiques, de soutien à la demande intérieure, de contrôle partiel des chaînes d’approvisionnement critiques et d’investissements massifs dans les capacités industrielles, elle est progressivement devenue l’acteur dominant de plusieurs segments essentiels de la transition énergétique mondiale. L’essor spectaculaire de groupes comme BYD ou CATL illustre cette capacité de planification industrielle de long terme.
Cette dynamique dépasse largement la seule logique commerciale. Comme le souligne Adam Tooze, la transition énergétique mondiale constitue également un nouvel espace de compétition géoéconomique dans lequel la maîtrise des batteries, des matériaux critiques et des infrastructures énergétiques devient un facteur central de puissance.[35]
La robotique industrielle, les biotechnologies, les équipements aéronautiques et les télécommunications furent également identifiés comme des secteurs prioritaires. Dans chacun de ces domaines, la stratégie chinoise combine plusieurs instruments complémentaires : financement public massif, transferts technologiques, soutien réglementaire, commandes publiques, développement de standards nationaux et protection relative du marché intérieur.
Le cas des télécommunications apparaît particulièrement emblématique. L’ascension de Huawei dans les infrastructures 5G transforma progressivement une question industrielle en enjeu géopolitique mondial. Les débats relatifs à la sécurité des réseaux, à la souveraineté numérique et au contrôle des infrastructures critiques illustrent parfaitement la manière dont les technologies stratégiques tendent désormais à fusionner avec les problématiques de sécurité nationale.
Comme le relève Rush Doshi, les autorités chinoises considèrent explicitement la maîtrise des technologies critiques comme l’une des conditions essentielles du rééquilibrage de la puissance mondiale au profit de la Chine.[36] Cette logique explique largement l’ampleur des ressources mobilisées en faveur des secteurs technologiques stratégiques.
L’Union européenne apparaît, par contraste, longtemps demeurée beaucoup plus hésitante dans l’élaboration d’une politique industrielle technologique intégrée. Si plusieurs initiatives européennes ont progressivement émergé dans les semi-conducteurs, les batteries ou l’intelligence artificielle, l’Europe demeure caractérisée par une fragmentation institutionnelle importante, des capacités budgétaires plus limitées et une articulation souvent incomplète entre politique industrielle, politique commerciale et politique de concurrence.
Cette asymétrie contribue à nourrir le débat croissant relatif à l’adaptation du cadre européen de concurrence – réclamé par Mario Draghi – avec des arguments pressants extrêmement rationnels et stratégiques mais peu ou mal mis en œuvre, spécialement en France – face aux stratégies industrielles massives déployées par la Chine et, plus récemment, par les États-Unis eux-mêmes à travers des programmes tels que l’Inflation Reduction Actou le CHIPS and Science Act.
Au-delà des seuls instruments économiques, Made in China 2025 révèle plus profondément la transformation de la politique industrielle chinoise en véritable stratégie de puissance technologique intégrée. Les frontières traditionnelles entre industrie, innovation, sécurité nationale, concurrence et géopolitique tendent progressivement à s’effacer au profit d’une vision systémique de la souveraineté économique.[37] Cette évolution contribue directement à la reconfiguration actuelle des rapports de puissance mondiaux. Elle oblige également les économies occidentales à repenser plusieurs postulats hérités de la mondialisation libérale des décennies précédentes : neutralité des marchés, séparation entre politique industrielle et concurrence, ou encore autonomie relative des acteurs privés vis-à-vis des stratégies étatiques de long terme.[38]
C. Les instruments contemporains d’une politique industrielle systémique
L’efficacité de la politique industrielle chinoise contemporaine ne réside pas uniquement dans la définition d’objectifs stratégiques ambitieux ; elle repose également sur la mobilisation d’un ensemble particulièrement dense et coordonné d’instruments financiers, réglementaires, technologiques et concurrentiels. C’est précisément cette capacité d’articulation systémique entre institutions publiques, entreprises, finance, régulation numérique et stratégie industrielle qui distingue aujourd’hui le modèle chinois des approches occidentales plus fragmentées.
Alors que les économies libérales ont longtemps tendu à séparer relativement politique industrielle, droit de la concurrence, régulation financière et sécurité nationale, la Chine développe progressivement un modèle intégré dans lequel ces différents instruments participent d’une même logique de puissance économique et technologique. Comme le souligne Barry Naughton, la Chine contemporaine se caractérise moins par un simple « retour de l’État » que par l’émergence d’un véritable « État développeur techno-industriel » capable de coordonner simultanément finance, innovation, réglementation et stratégie géopolitique.[39]
1. Subventions, financement public et capitalisme administré
Le financement public constitue l’un des piliers essentiels de cette architecture industrielle. Contrairement aux économies occidentales largement dominées par les marchés financiers privés, le système chinois conserve une forte capacité d’orientation administrative du capital. Les grandes banques publiques, les fonds souverains, les véhicules d’investissement locaux et les fonds industriels spécialisés permettent aux autorités centrales et provinciales de canaliser massivement les ressources vers les secteurs jugés stratégiques.
Cette capacité de mobilisation financière atteint une ampleur exceptionnelle dans les semi-conducteurs, les batteries, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques ou les technologies vertes. Les « guidance funds » créés à partir du milieu des années 2010 jouent à cet égard un rôle central. Ces fonds d’orientation industrielle associent capitaux publics nationaux, financements provinciaux et parfois investissements privés afin de soutenir le développement d’écosystèmes technologiques prioritaires.
Comme le relève Nicholas Lardy, cette structure permet aux autorités chinoises de soutenir des investissements massifs sur des horizons de long terme parfois incompatibles avec les exigences de rentabilité immédiate des marchés occidentaux.[40] Même lorsque certains projets se révèlent inefficaces ou surdimensionnés, le système conserve une capacité remarquable de redéploiement rapide des ressources et d’apprentissage industriel.
Les collectivités provinciales et locales jouent également un rôle fondamental dans cette dynamique. La concurrence entre provinces chinoises pour attirer industries stratégiques, centres de recherche et investissements technologiques alimente une forme de compétition administrative encadrée qui contribue à accélérer l’industrialisation de plusieurs secteurs prioritaires. Comme l’explique Sebastian Heilmann, cette articulation entre expérimentation locale et coordination centrale constitue l’une des singularités majeures du modèle chinois.[41]
L’ampleur de ces soutiens suscite toutefois d’importantes tensions commerciales internationales. Les États-Unis, l’Union européenne et plusieurs partenaires commerciaux dénoncent régulièrement les effets distorsifs des subventions chinoises, notamment dans l’acier, les panneaux solaires, les batteries, les véhicules électriques ou les équipements industriels. Ces critiques traduisent plus largement les difficultés du cadre commercial multilatéral contemporain à appréhender des stratégies industrielles de cette ampleur.
2. Entreprises publiques, consolidation sectorielle et champions nationaux
Le rôle des entreprises publiques demeure également central dans l’économie politique chinoise contemporaine. Contrairement aux anticipations formulées au moment de l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, les grandes entreprises d’État n’ont pas disparu sous l’effet de la libéralisation économique ; elles ont au contraire été restructurées, consolidées et intégrées dans les priorités stratégiques nationales.
Cette évolution reflète une conception particulière de la concurrence industrielle. Les autorités chinoises ne considèrent pas nécessairement la concentration économique comme un problème en soi lorsque celle-ci permet de renforcer les capacités technologiques nationales, d’accroître les économies d’échelle ou de soutenir la compétitivité internationale des groupes chinois. Dans plusieurs secteurs jugés stratégiques — énergie, ferroviaire, construction navale, défense, infrastructures numériques ou aéronautique — les consolidations industrielles ont ainsi été explicitement encouragées par les autorités centrales.
L’émergence de groupes tels que CRRC Corporation dans le ferroviaire, COMAC dans l’aéronautique ou encore State Grid Corporation of China dans les infrastructures énergétiques illustre cette stratégie de concentration dirigée. Comme le souligne Scott Kennedy, la Chine cherche moins à multiplier les acteurs concurrents qu’à faire émerger des groupes capables de rivaliser à l’échelle mondiale dans les secteurs critiques.[42]
Cette approche contraste fortement avec les traditions européennes de politique de concurrence, historiquement plus réticentes à l’égard des concentrations soutenues par l’État. L’affaire Siemens/Alstom a particulièrement illustré cette divergence doctrinale entre logique de marché intérieur et logique de puissance industrielle.
3. Normes, données et souveraineté numérique
La maîtrise des normes techniques, des infrastructures numériques et des flux de données constitue désormais un autre pilier essentiel de la stratégie industrielle chinoise. Les autorités chinoises considèrent en effet que les standards technologiques, la cybersécurité et le contrôle des données représentent des enjeux majeurs de souveraineté économique et géopolitique.
Cette orientation s’est traduite par l’adoption progressive d’un ensemble législatif particulièrement dense dans les domaines du numérique et des données. La Data Security Law adoptée en 2021, la Personal Information Protection Law ou encore les réglementations relatives à la cybersécurité renforcent considérablement les capacités de supervision des autorités chinoises sur les données stratégiques et les infrastructures numériques.
Comme l’observe Samm Sacks, le modèle chinois de gouvernance numérique repose sur une articulation étroite entre sécurité nationale, développement industriel et contrôle des données.[43] Les flux informationnels ne sont plus considérés comme de simples actifs économiques privés mais comme des ressources stratégiques relevant directement des intérêts fondamentaux de l’État.
Cette logique s’inscrit également dans une stratégie plus large de normalisation technologique internationale. La Chine cherche désormais activement à influencer les standards mondiaux dans les télécommunications, l’intelligence artificielle, les réseaux électriques intelligents, les infrastructures numériques ou les technologies vertes. La compétition technologique contemporaine ne porte donc plus uniquement sur les produits ou les capacités industrielles, mais également sur la définition des règles techniques qui structureront les marchés mondiaux futurs.
Parallèlement, les autorités chinoises ont progressivement développé leurs propres mécanismes de contrôle des exportations et de restriction technologique, notamment dans les terres rares, certains matériaux critiques ou certaines technologies sensibles. Cette évolution témoigne de la transformation progressive des interdépendances économiques en instruments potentiels de puissance géopolitique.
4. Le droit de la concurrence comme instrument stratégique de gouvernance
Le droit de la concurrence lui-même a progressivement été intégré dans cette architecture systémique. Les grandes enquêtes engagées à partir de 2020 contre plusieurs plateformes numériques chinoises illustrent particulièrement cette évolution. Les procédures visant Alibaba Group, Tencent ou Meituan ne peuvent être analysées exclusivement à travers les catégories classiques du droit concurrentiel occidental.
Ces interventions poursuivaient simultanément plusieurs objectifs : limitation des positions dominantes privées, protection des consommateurs, contrôle des données stratégiques, réduction des risques financiers systémiques et réaffirmation de l’autorité politique du Parti communiste sur les grands groupes technologiques. Comme le souligne Angela Huyue Zhang, la régulation chinoise des plateformes numériques tend désormais à fusionner concurrence, cybersécurité, gouvernance des données et stabilité politique[44]. La suspension très médiatisée en son temps de l’introduction en bourse de Ant Group en 2020 puis l’arrestation du fondateur et milliardaire chinois Jack Ma constitue à cet égard un moment particulièrement révélateur.[45] Cette décision traduisait moins une simple préoccupation concurrentielle qu’une volonté plus large de reprendre le contrôle sur des acteurs privés devenus centraux dans les infrastructures financières et numériques chinoises.
Cette évolution illustre plus largement la spécificité du modèle chinois contemporain : la concurrence n’y constitue jamais une finalité autonome mais un instrument parmi d’autres au service de la stabilité politique, de la souveraineté technologique et de la stratégie de puissance nationale. Cette logique diffère profondément des conceptions européennes classiques fondées sur la neutralité concurrentielle et l’autonomie relative du marché.
Ainsi, la politique industrielle chinoise contemporaine ne peut être comprise comme une juxtaposition de mesures sectorielles isolées. Elle repose sur une intégration particulièrement poussée entre finance publique, planification stratégique, gouvernance technologique, contrôle réglementaire et politique de concurrence. Cette cohérence systémique constitue sans doute l’un des principaux facteurs expliquant la rapidité de la montée en puissance industrielle et technologique chinoise depuis le début des années 2010 — et, corrélativement, l’inquiétude croissante qu’elle suscite dans les grandes économies occidentales.
III – La fragmentation du modèle économique mondial : réactions occidentales, retour des politiques industrielles et crise du paradigme concurrentiel libéral
L’ascension industrielle et technologique de la Chine a progressivement provoqué une transformation profonde de l’économie politique internationale contemporaine. Ce qui apparaissait encore, au début des années 2000, comme un processus essentiellement fondé sur l’interdépendance économique et l’intégration croissante des marchés mondiaux tend désormais à se reconfigurer autour de logiques de rivalité stratégique, de souveraineté technologique et de sécurisation des chaînes de valeur critiques.
La mondialisation libérale issue des années 1990 reposait largement sur plusieurs postulats structurants : primauté de l’efficience économique, relative neutralité géopolitique des échanges, fragmentation internationale des chaînes de production et autonomie croissante des marchés par rapport aux stratégies étatiques. Or, la montée en puissance chinoise a progressivement remis en cause chacun de ces équilibres. L’émergence d’un capitalisme administré technologiquement dirigé, capable de mobiliser simultanément politique industrielle, finance publique, réglementation numérique et stratégie géopolitique, a conduit les grandes économies occidentales à réévaluer leurs propres doctrines économiques et concurrentielles.
Comme le souligne Dani Rodrik, le retour contemporain des politiques industrielles traduit moins une parenthèse conjoncturelle qu’une transformation structurelle de l’économie mondiale, dans laquelle les États cherchent à reconquérir des capacités de contrôle sur les technologies, les infrastructures et les dépendances stratégiques.[46] Cette évolution se manifeste désormais aussi bien aux États-Unis qu’au sein de l’Union européenne, même si les réponses institutionnelles demeurent profondément différentes.
Les États-Unis ont ainsi engagé un tournant particulièrement spectaculaire, combinant restrictions technologiques, contrôles à l’exportation, subventions industrielles massives et réinterprétation de leur doctrine antitrust dans un contexte de rivalité systémique avec la Chine (A). L’Union européenne, plus tardive et plus divisée, tente parallèlement d’adapter son cadre de concurrence et ses politiques industrielles afin de limiter le risque de décrochage technologique et industriel (B). Enfin, ces transformations contribuent à l’émergence d’un nouvel ordre économique fragmenté dans lequel la sécurité économique, les technologies critiques et les chaînes d’approvisionnement deviennent des objets centraux de compétition géopolitique (C).
A. Le tournant américain : sécurité économique, politique industrielle et redéfinition de l’antitrust
La réaction des États-Unis face à la montée en puissance chinoise constitue probablement l’une des transformations doctrinales les plus importantes de l’économie politique américaine depuis la fin de la guerre froide. Longtemps fondée sur une vision relativement libérale de la mondialisation et sur la conviction que l’intégration économique favoriserait progressivement la convergence des modèles économiques et politiques, la stratégie américaine s’oriente désormais vers une logique beaucoup plus explicitement géopolitique et techno-industrielle.
Ce basculement s’explique d’abord par la perception croissante d’un décrochage industriel et technologique américain dans certains secteurs stratégiques. Les pertes d’emplois manufacturiers, la dépendance aux chaînes d’approvisionnement asiatiques, la concentration de certaines capacités industrielles critiques en Chine et les transferts technologiques accumulés depuis les années 2000 alimentèrent progressivement un rare consensus bipartisan à Washington.
Comme l’observe Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale de l’administration Biden, les États-Unis ont trop longtemps privilégié l’efficience économique de court terme au détriment de la résilience industrielle et de la sécurité technologique, influençant dans la même direction erronée les membres de la Commission européenne et ses principales administrations stratégiques mais aussi les juges de la Cour Européenne de Justice.[47] Cette critique marque une rupture importante avec plusieurs décennies de doctrine économique américaine largement dominée par les principes de dérégulation, d’ouverture commerciale et de limitation des interventions industrielles fédérales.
L’administration de Donald Trump a constitué une accentuation de la rupture dessinée en fait depuis l’Administration Obama. Avec les Administrations Trump I et surtout Trump II, les droits de douane massifs imposés aux produits chinois, les restrictions visant Huawei, les contrôles renforcés des investissements étrangers par le Committee on Foreign Investment in the United States ou encore les premières limitations sur les exportations de technologies sensibles traduisirent l’émergence d’une approche beaucoup plus conflictuelle des relations économiques sino-américaines.
Toutefois, loin de disparaître avec l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, cette dynamique fut au contraire approfondie et systématisée. L’administration Biden conserva l’essentiel des restrictions commerciales visant la Chine tout en développant une stratégie beaucoup plus cohérente de politique industrielle technologique, renforcée par l’Administration Trump II. Comme le relève Kurt Campbell, la rivalité sino-américaine est désormais perçue à Washington comme une compétition de long terme portant directement sur les capacités industrielles, technologiques et scientifiques des deux puissances.[48]
Cette évolution se matérialisa notamment à travers plusieurs textes majeurs tels que le CHIPS and Science Act de 2022 ou l’Inflation Reduction Act déjà cités. Ces programmes mobilisent des centaines de milliards de dollars de subventions, crédits d’impôt et financements publics afin de soutenir la relocalisation industrielle, les semi-conducteurs, les batteries, les technologies vertes et les infrastructures critiques.
L’ampleur de ces interventions marque une rupture historique dans un pays longtemps réticent à toute forme explicite de politique industrielle fédérale. Comme le souligne Jennifer Harris, les États-Unis redécouvrent désormais les instruments de puissance économique qu’ils avaient eux-mêmes contribué à marginaliser durant les décennies de mondialisation libérale.[49]
La question technologique occupe une place centrale dans cette stratégie. Les contrôles américains sur les exportations de semi-conducteurs avancés, les restrictions visant les équipements lithographiques ou encore les limitations imposées à certaines coopérations scientifiques témoignent d’une volonté explicite de ralentir les capacités chinoises dans plusieurs technologies critiques.
Comme l’explique Chris Miller, les semi-conducteurs constituent désormais « l’infrastructure stratégique invisible » de la puissance contemporaine.[50] Leur maîtrise conditionne directement les capacités militaires, numériques, industrielles et informationnelles des grandes puissances.
Cette évolution influence également profondément le droit américain de la concurrence. Sous l’impulsion de responsables tels que Lina Khan à la Federal Trade Commission ou Jonathan Kanter à la division antitrust de l’U.S. Department of Justice, l’antitrust américain tend progressivement à dépasser le cadre strictement consumériste hérité de l’école de Chicago.
Les nouveaux débats antitrust américains intègrent désormais davantage les problématiques de concentration économique, de résilience industrielle, d’innovation, de dépendance stratégique et de pouvoir structurel des grandes plateformes numériques. Sans renouer avec l’antitrust structurel du début du XXe siècle, cette évolution marque néanmoins un éloignement significatif du paradigme centré exclusivement sur les effets de prix à court terme.
Parallèlement, plusieurs penseurs américains influents considèrent désormais que la politique de concurrence ne peut plus être pensée indépendamment de la compétition géopolitique mondiale. Comme le souligne Robert Atkinson, président de l’Information Technology and Innovation Foundation, une politique antitrust excessivement restrictive pourrait paradoxalement fragiliser la capacité des entreprises américaines à faire face à des concurrents soutenus massivement par des États étrangers.[51]
Cette réorientation doctrinale demeure toutefois traversée par d’importantes tensions internes. Une partie de la tradition antitrust américaine demeure attachée à la limitation des concentrations économiques et à la lutte contre le pouvoir des grandes plateformes technologiques, tandis qu’une autre insiste davantage sur la nécessité de préserver la compétitivité géopolitique américaine face à la Chine.
Ces contradictions traduisent plus largement les ambiguïtés de la période contemporaine : les économies occidentales cherchent simultanément à limiter les excès de concentration privée tout en reconstruisant des capacités industrielles capables de rivaliser avec des systèmes étatiques fortement intégrés. Le cas américain apparaît ainsi comme l’un des laboratoires les plus révélateurs de la recomposition actuelle des rapports entre concurrence, industrie et géopolitique.
B. L’Union européenne face au défi chinois : entre réveil industriel, contraintes concurrentielles et fragmentation stratégique
Au plan spécifiquement juridique et réglementaire (différencié de l’inspiration économique atlantiste de ses décisions), l’Union européenne a longtemps abordé la mondialisation économique dans une perspective fondamentalement différente de celle des États-Unis ou de la Chine. Alors que Washington conservait, même durant les décennies de libéralisation économique, une forte culture stratégique de puissance et que Pékin développait progressivement un capitalisme administré technologiquement dirigé, l’Europe privilégia principalement une approche normative reposant sur l’ouverture commerciale, la discipline concurrentielle et la régulation juridique du marché intérieur, respectant au plan économique les lignes directrices de ce qui a été qualifié de « Consensus de Washington ».
Cette singularité normative européenne – qui perdure largement en 2026 – trouve ses racines dans la construction même du projet communautaire. Depuis les origines de la Communauté économique européenne, le droit de la concurrence fut conçu avant tout comme un instrument d’intégration du marché intérieur destiné à prévenir les fragmentations nationales, les aides d’État distorsives et les concentrations susceptibles d’entraver la libre circulation économique. Comme le rappelait Mario Monti, la politique européenne de concurrence fut historiquement pensée comme une « constitution économique du marché intérieur », de même qu’aux Etats-Unis pour le droit antitrust considéré comme une véritable « Constitution économique », davantage que comme un outil de puissance géopolitique.[52]
Cette approche produisit plusieurs succès incontestables : approfondissement du marché unique, protection des consommateurs, limitation des cartels et encadrement des aides publiques. Toutefois, elle contribua également à installer une forme de dissociation entre politique de concurrence, politique industrielle et stratégie géoéconomique au moment même où les grandes puissances concurrentes développaient des stratégies beaucoup plus intégrées.
Pendant longtemps, l’Europe considéra ainsi que l’ouverture commerciale mondiale, la diffusion des règles multilatérales et l’intégration économique croissante suffiraient à garantir sa prospérité de long terme. L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce fut largement soutenue par les institutions européennes dans l’espoir d’une convergence progressive vers les standards économiques et juridiques occidentaux.
Or, l’accélération de la montée en puissance industrielle et technologique chinoise révéla progressivement les fragilités structurelles du modèle européen. Dans plusieurs secteurs critiques — batteries, semi-conducteurs, cloud, intelligence artificielle, plateformes numériques, infrastructures télécoms ou technologies vertes — l’Europe apparut de plus en plus dépendante d’acteurs américains ou asiatiques. Cette dépendance suscita des inquiétudes croissantes quant au risque de marginalisation industrielle et technologique du continent.
Comme le souligne Jean Pisani-Ferry, l’Europe se trouve aujourd’hui confrontée à une tension fondamentale entre son attachement historique à l’ouverture concurrentielle et la nécessité croissante – alarmante même – de préserver ses capacités industrielles stratégiques.[53] Cette contradiction apparaît particulièrement visible dans le domaine des technologies critiques.
L’affaire Siemens/Alstom de 2019 constitua à cet égard un moment de rupture majeur dans le débat européen. Le veto opposé par la Commission européenne au rapprochement des deux groupes ferroviaires suscita de vives critiques en France et en Allemagne, plusieurs responsables politiques estimant que l’application stricte du droit de la concurrence empêchait l’émergence de « champions européens » capables de rivaliser avec les grands groupes soutenus par des États tiers, notamment chinois.
Cette controverse contribua à accélérer un débat doctrinal déjà émergent sur l’adaptation des règles européennes de concurrence dans un contexte de rivalité géoéconomique mondiale. Comme l’a observé Isabelle de Silva, ancienne présidente de l’Autorité française de la concurrence, la politique de concurrence ne peut plus aujourd’hui être pensée indépendamment des enjeux de souveraineté économique et technologique.[54]
La crise sanitaire de 2020 puis les tensions géopolitiques croissantes avec la Chine et la Russie accélérèrent encore cette prise de conscience. Les pénuries de composants, les dépendances médicales, les vulnérabilités énergétiques et les perturbations logistiques révélèrent brutalement les fragilités de certaines chaînes de valeur européennes.
Dans ce contexte, plusieurs initiatives industrielles européennes furent progressivement développées. Les «Important Projects of Common European Interest » (IPCEI) dans les batteries, l’hydrogène ou les semi-conducteurs témoignent d’une volonté croissante de coordination industrielle continentale. L’European Chips Act adopté en 2023 vise également à renforcer les capacités européennes dans les semi-conducteurs avancés.
Toutefois, ces initiatives demeurent souvent confrontées à plusieurs limites structurelles : fragmentation institutionnelle, capacités budgétaires dispersées, divergences entre États membres et poids persistant du contrôle des aides d’État. Contrairement à la Chine ou aux États-Unis, l’Union européenne ne dispose pas d’un véritable budget fédéral industriel capable de soutenir massivement des stratégies technologiques de long terme.
Comme le relève Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité européenne présenté officiellement en septembre 2024, le risque de décrochage technologique européen est désormais devenu systémique.[55] Le rapport insiste explicitement sur l’insuffisance des investissements européens, la fragmentation des marchés de capitaux, le retard numérique et les difficultés d’articulation entre politique industrielle et droit de la concurrence.
Le rapport Draghi marque à cet égard une évolution doctrinale importante. Pour la première fois avec une telle netteté, un ancien président de la Banque centrale européenne appelle explicitement à une révision profonde de plusieurs piliers du modèle économique européen : politique industrielle, financement de l’innovation, intégration des marchés de capitaux et interprétation du droit de la concurrence.
Cette réorientation demeure néanmoins politiquement délicate. Plusieurs États membres restent attachés à une conception traditionnelle de la concurrence et craignent qu’un assouplissement trop important des règles européennes ne favorise principalement les grands États disposant des marges budgétaires les plus importantes, au premier rang desquels l’Allemagne et la France.
La question des aides d’État illustre particulièrement cette tension. Depuis la crise sanitaire puis l’adoption de l’Inflation Reduction Act américain, les assouplissements temporaires accordés par la Commission ont principalement bénéficié aux États disposant déjà des capacités budgétaires les plus élevées. Cette situation alimente des inquiétudes croissantes quant au risque de fragmentation du marché intérieur européen lui-même.
Parallèlement, l’Union européenne tente également de développer de nouveaux instruments de défense économique face aux stratégies chinoises. Le règlement sur les subventions étrangères, les mécanismes de filtrage des investissements étrangers ou encore les instruments anti-coercition témoignent d’une montée progressive des préoccupations géopolitiques dans la politique économique européenne.
Comme le souligne Anu Bradford, l’Europe demeure toutefois confrontée à une difficulté structurelle majeure : elle continue d’exercer principalement une « puissance réglementaire » alors même que la compétition mondiale contemporaine repose de plus en plus sur des capacités industrielles, financières et technologiques massives.[56] Cette absence de mobilité stratégique normative est autant due à une forme de routine technocratique des agents pourtant de très haut niveau de la Commission qu’à la frilosité craintive et rétive au changement d’un certain nombre d’Etats Membres pusillanimes.
Cette tension constitue sans doute l’un des enjeux centraux des années à venir. L’Union européenne peut-elle préserver les acquis fondamentaux de son modèle concurrentiel tout en développant des instruments industriels capables de répondre à la montée des capitalismes stratégiques américain et chinois ? Ou risque-t-elle, à défaut de réforme suffisamment rapide et coordonnée, un affaiblissement progressif de sa position industrielle et technologique mondiale ?
L’évolution récente des débats européens suggère en tout cas qu’une transformation doctrinale importante est désormais engagée. Reste à savoir si cette inflexion sera suffisamment profonde, rapide et cohérente pour permettre à l’Europe de s’adapter à un environnement international de plus en plus structuré par les rivalités technologiques et géopolitiques.
C. Vers un nouvel ordre économique fragmenté : sécurité économique, blocs technologiques et retour durable de la puissance
L’économie mondiale contemporaine semble désormais engagée dans une transformation structurelle qui dépasse largement le seul cadre des tensions sino-américaines. Depuis la fin des années 2010, les relations économiques internationales tendent progressivement à s’éloigner du paradigme de mondialisation libérale relativement intégrée qui avait dominé l’après-guerre froide. Les notions de sécurité économique, de souveraineté technologique, de résilience industrielle et de contrôle des dépendances stratégiques occupent désormais une place centrale dans les politiques publiques des grandes puissances.
Cette évolution ne signifie pas nécessairement la disparition de la mondialisation, mais plutôt sa reconfiguration autour de logiques géopolitiques beaucoup plus affirmées. Comme le souligne Henry Farrell, les interdépendances économiques mondiales ne constituent plus seulement des vecteurs d’intégration et d’efficience ; elles deviennent également des instruments potentiels de coercition, d’influence et de puissance.[57] Les chaînes d’approvisionnement, les réseaux numériques, les systèmes financiers ou les infrastructures technologiques apparaissent désormais comme des espaces de compétition stratégique.
L’ascension de la Chine joue un rôle central dans cette transformation. La capacité chinoise à articuler politique industrielle, finance publique, contrôle technologique et stratégie géopolitique a profondément modifié la perception occidentale des interdépendances économiques. Ce qui était longtemps perçu comme un facteur stabilisateur est progressivement devenu une source de vulnérabilité stratégique.
La crise sanitaire mondiale de 2020 constitua un accélérateur majeur de cette prise de conscience. Les pénuries médicales, les perturbations logistiques, les tensions sur les composants électroniques ou encore les difficultés d’approvisionnement énergétique révélèrent brutalement le degré de dépendance des économies occidentales à certaines chaînes de valeur concentrées en Asie. Cette expérience contribua à replacer au cœur des politiques économiques des notions longtemps marginalisées telles que la résilience, les stocks stratégiques ou la sécurisation des capacités industrielles critiques.
Comme l’observe Adam Tooze, la pandémie agit comme un révélateur des fragilités accumulées par plusieurs décennies de mondialisation fondée prioritairement sur l’optimisation des coûts et la fragmentation internationale de la production.[58] Les grandes puissances redécouvrent désormais les coûts potentiels d’une dépendance excessive à des fournisseurs étrangers dans des secteurs critiques.
Cette évolution se manifeste particulièrement dans les technologies avancées. Les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures cloud, les réseaux télécoms, les batteries ou encore les terres rares deviennent des objets centraux de compétition géopolitique. Les États cherchent progressivement à sécuriser leurs approvisionnements, à contrôler certaines exportations sensibles et à développer des capacités industrielles nationales ou alliées.
La notion américaine de « friend-shoring », visant à réorganiser certaines chaînes d’approvisionnement autour de partenaires géopolitiquement fiables, illustre cette nouvelle logique.[59] L’objectif n’est plus uniquement l’efficience économique maximale mais également la réduction des vulnérabilités stratégiques dans un environnement international perçu comme plus conflictuel et moins prévisible.
Cette fragmentation croissante contribue parallèlement à l’émergence de blocs technologiques partiellement concurrents. Les restrictions américaines visant certaines technologies avancées, les réponses chinoises dans les terres rares ou les contrôles croissants sur les données numériques traduisent une régionalisation progressive de certaines infrastructures technologiques mondiales.
Comme le souligne Chris Miller, la compétition contemporaine autour des semi-conducteurs illustre parfaitement cette dynamique : les chaînes de valeur technologiques demeurent profondément mondialisées tout en étant simultanément de plus en plus politisées.[60] Les interdépendances persistent, mais elles deviennent elles-mêmes des objets de rivalité stratégique.
Cette évolution affecte également profondément le droit économique international. Les règles élaborées dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce apparaissent souvent mal adaptées à des stratégies industrielles massives mobilisant simultanément subventions, contrôles technologiques, normes numériques, sécurité nationale et soutien financier étatique. Les procédures multilatérales peinent à appréhender des modèles économiques hybrides situés à la frontière entre marché et stratégie de puissance. Comme l’observe Mark Wu, le système commercial international contemporain fut largement conçu pour gérer les interactions entre économies de marché relativement comparables, et non la compétition entre capitalismes stratégiques reposant sur des degrés d’intervention étatique très différents.[61]
Cette transformation contribue également à modifier les doctrines traditionnelles du droit de la concurrence. Dans plusieurs grandes économies, la concurrence n’est plus pensée exclusivement à travers le prisme du bien-être immédiat du consommateur ou de l’efficience allocative ; elle tend progressivement à être réarticulée avec des objectifs de résilience industrielle, de souveraineté technologique et de sécurité nationale. Les débats relatifs aux « champions nationaux », aux concentrations industrielles stratégiques, aux subventions technologiques ou aux restrictions d’investissements étrangers traduisent cette évolution doctrinale. Comme le relève Margrethe Vestager elle-même, longtemps symbole d’une approche rigoureuse et très politique du droit européen de la concurrence, l’Union européenne doit désormais apprendre à concilier ouverture économique, innovation et souveraineté stratégique.[62]
Le risque d’une fragmentation durable de l’économie mondiale demeure toutefois considérable. Une multiplication excessive des barrières technologiques, des restrictions commerciales et des politiques de relocalisation pourrait entraîner une hausse durable des coûts de production, des inefficacités économiques importantes et un ralentissement de l’innovation mondiale. Plusieurs économistes soulignent ainsi que l’économie mondiale entre probablement dans une phase intermédiaire et hybride : ni retour complet au protectionnisme des années 1930, ni maintien de la mondialisation hyper-intégrée des années 1990-2010. Comme l’explique Richard Baldwin, les États cherchent désormais moins à abandonner la mondialisation qu’à la « recâbler » autour de nouvelles priorités stratégiques.[63]
Dans cette recomposition globale, la Chine occupe une position singulière. Elle demeure profondément intégrée aux échanges mondiaux tout en développant simultanément des instruments croissants d’autonomie stratégique et de contrôle technologique. Cette dualité constitue probablement l’une des caractéristiques centrales du nouvel ordre économique émergent : l’interdépendance n’a pas disparu, mais elle est désormais traversée par des logiques permanentes de compétition géopolitique.
L’évolution actuelle marque ainsi le retour durable de la puissance au cœur de l’économie mondiale. La séparation relative qui semblait s’être imposée après la guerre froide entre logique économique et logique stratégique tend progressivement à s’effacer. Industrie, finance, technologie, données, concurrence et sécurité nationale apparaissent désormais comme les différentes dimensions d’une même compétition systémique entre grandes puissances.
Pour l’Union européenne, l’enjeu est particulièrement décisif. Située entre les capitalismes stratégiques américain et chinois, l’Europe doit déterminer d’urgence si elle souhaite demeurer principalement une puissance normative régulatrice ou si elle entend également redevenir une puissance industrielle et technologique pleinement intégrée dans les nouvelles logiques géoéconomiques mondiales. Malheureusement, le débat n’a pas eu lieu lors de la dernière campagne des élections européennes de 2024 et pas davantage lors de l’investiture de la Commission von der Leyen II en novembre 2024. Seules les présentations des rapports d’Enrico Letta en avril 2024 sur la création d’un marché unique des capitaux et surtout le rapport Draghi sur la nécessité de redéploiement de la compétitivité européenne en septembre 2024 ont tenté de secouer l’apathie face aux réalités du décrochage européen par rapport aux Etats-Unis et à la Chine notamment sur l’économie digitale mais aussi sur l’économie industrielle classique. La stratégie industrielle chinoise ne fait que souligner davantage, si besoin était, ce décalage.
IV – Une nouvelle synthèse entre puissance, concurrence et sécurité : vers un nouveau paradigme géoéconomique avec leadership chinois?
L’évolution de la politique industrielle chinoise depuis l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 dépasse désormais largement le seul cadre des transformations économiques internes chinoises. Elle a progressivement contribué à une reconfiguration beaucoup plus profonde de l’économie politique internationale contemporaine, remettant en cause plusieurs des postulats fondamentaux qui avaient structuré la mondialisation libérale depuis la fin de la guerre froide.
Pendant près de trois décennies, le paradigme dominant des grandes économies occidentales reposait sur une séparation relative entre logique économique et logique stratégique. Le commerce international devait favoriser l’efficience globale ; le droit de la concurrence devait préserver le bon fonctionnement des marchés ; la fragmentation internationale des chaînes de valeur était perçue comme un facteur de prospérité et de stabilisation géopolitique ; enfin, l’interdépendance économique croissante était supposée réduire progressivement les rivalités de puissance. Cette architecture intellectuelle et normative apparaît aujourd’hui profondément fragilisée.
L’ascension technologique et industrielle chinoise a joué un rôle déterminant dans cette transformation. La capacité de Pékin à articuler politique industrielle, financement public, contrôle technologique, sécurité nationale et stratégie géopolitique a progressivement conduit les principales puissances occidentales à réévaluer leurs propres doctrines économiques. Comme le souligne Dani Rodrik, le retour contemporain des politiques industrielles traduit moins une parenthèse conjoncturelle qu’un changement structurel durable dans lequel les États cherchent à retrouver des capacités de maîtrise sur les dépendances technologiques, les infrastructures critiques et les chaînes de valeur stratégiques.[64]
Ce basculement intellectuel se manifeste désormais aussi bien aux États-Unis qu’au sein de l’Union européenne, même si les réponses institutionnelles demeurent profondément asymétriques. La politique industrielle américaine connaît un spectaculaire renouveau à travers les subventions technologiques, les contrôles à l’exportation et la réinterprétation géopolitique de la sécurité économique. L’Union européenne tente parallèlement d’adapter plus lentement ses doctrines concurrentielles et industrielles à un environnement international devenu beaucoup plus conflictuel.
Les milieux économiques occidentaux eux-mêmes ont progressivement modifié leur perception du modèle chinois. Alors que les premières années suivant l’entrée de la Chine à l’OMC furent largement marquées par l’optimisme lié à l’ouverture du marché chinois, les rapports publiés depuis une quinzaine d’années par l’U.S. Chamber of Commerce, l’American Chamber of Commerce in China ou encore l’European Union Chamber of Commerce in China témoignent d’une inquiétude croissante concernant l’ampleur des subventions publiques chinoises, les distorsions concurrentielles, les transferts technologiques, les restrictions réglementaires et la montée d’un techno-nationalisme de plus en plus assumé. Les derniers rapports sont édifiants sur l’efficacité produite par les options choisies par le Gouvernement Chinois.[65]
Plus profondément encore, la période contemporaine semble marquer le retour durable de la puissance au cœur de l’économie mondiale. Industrie, technologie, données, concurrence, finance et sécurité nationale apparaissent désormais comme les différentes dimensions d’une même compétition systémique entre grands ensembles géopolitiques. Comme déjà noté avec Henry Farrell et Abraham Newman, les interdépendances économiques elles-mêmes tendent aujourd’hui à devenir des instruments potentiels de coercition et de rivalité stratégique.[66]
Cette quatrième partie analysera d’abord la remise en cause progressive du consensus libéral hérité des années 1990, marquée par le retour de l’État stratège, la fragmentation croissante du commerce mondial et l’émergence des notions de sécurité économique et de souveraineté technologique (A). Elle examinera ensuite la manière dont le droit de la concurrence tend désormais à être réinterprété comme un instrument de puissance dans les grandes économies contemporaines, révélant certaines convergences inattendues entre les approches chinoises, américaines et, plus récemment, européennes (B). Enfin, elle étudiera les difficultés spécifiques rencontrées par l’Union européenne face au défi chinois : insuffisance budgétaire, fragmentation des marchés de capitaux, faiblesse relative des champions technologiques européens et tensions persistantes entre orthodoxie concurrentielle et impératifs de souveraineté économique (C).
A. La fin du consensus libéral des années 1990 ?
L’une des transformations les plus importantes de l’économie mondiale contemporaine réside probablement dans l’affaiblissement progressif du consensus libéral qui avait largement dominé les politiques économiques occidentales depuis les années 1990. Durant cette période, l’ouverture commerciale, la dérégulation financière, la fragmentation internationale des chaînes de production et la limitation des interventions étatiques étaient généralement perçues comme les conditions naturelles d’une croissance économique efficiente et durable.
L’effondrement de l’Union soviétique et la généralisation apparente des économies de marché semblaient alors consacrer la victoire historique du modèle libéral occidental. L’intégration croissante de la Chine dans l’économie mondiale, culminant avec son adhésion à l’OMC en 2001, fut largement interprétée comme une confirmation supplémentaire de cette dynamique de convergence.
Comme l’écrivait alors Thomas Friedman, la mondialisation était supposée conduire progressivement à une homogénéisation des comportements économiques et à une réduction des rivalités géopolitiques traditionnelles.[67] L’efficience économique globale semblait devoir primer durablement sur les considérations de puissance.
Or, l’évolution du capitalisme chinois a progressivement remis en cause plusieurs de ces postulats fondamentaux. Loin de converger vers un modèle libéral occidental classique, la Chine a développé une forme originale de capitalisme administré combinant ouverture internationale, contrôle politique centralisé, financement public massif, soutien industriel stratégique et planification technologique de long terme.
Cette trajectoire a profondément surpris une partie importante des élites économiques occidentales. Comme le souligne Martin Wolf, de nombreux responsables occidentaux avaient sous-estimé la capacité d’un système politiquement autoritaire à utiliser les instruments de la mondialisation pour accélérer sa propre montée en puissance technologique et industrielle.[68]
La crise financière mondiale de 2008 constitua un premier choc majeur pour le consensus libéral. Alors que les économies occidentales furent profondément fragilisées par les déséquilibres financiers et la désindustrialisation, la Chine apparut capable de mobiliser rapidement ses leviers publics afin de soutenir massivement l’investissement et l’activité industrielle. Cette divergence contribua à renforcer l’attractivité relative du modèle chinois dans plusieurs régions du monde.
Les tensions commerciales sino-américaines, la pandémie de Covid-19, les perturbations logistiques mondiales puis les rivalités technologiques autour des semi-conducteurs ou des batteries accélérèrent ensuite cette remise en cause. Les chaînes de valeur mondiales commencèrent progressivement à être réévaluées non plus seulement sous l’angle de l’efficience économique mais également sous celui de la résilience stratégique.
La notion de « sécurité économique » devint alors centrale dans les doctrines occidentales contemporaines. Celle-ci désigne désormais la capacité d’un État ou d’un ensemble régional à préserver l’accès aux technologies critiques, aux infrastructures essentielles, aux données stratégiques et aux chaînes d’approvisionnement vitales dans un contexte international perçu comme plus conflictuel.
Comme le relève Jake Sullivan, les États-Unis considèrent désormais explicitement que certaines dépendances technologiques ou industrielles peuvent constituer des vulnérabilités stratégiques majeures.[69] Cette logique explique largement le retour des politiques industrielles américaines, les restrictions à l’exportation de technologies sensibles et les nouvelles stratégies de relocalisation industrielle.
La souveraineté technologique devient parallèlement un objectif central dans les grandes économies avancées. Semi-conducteurs, intelligence artificielle, infrastructures cloud, cybersécurité, batteries ou données numériques sont désormais perçus comme des secteurs conditionnant directement l’autonomie stratégique et la puissance future des États. Cette évolution se traduit également par une fragmentation progressive du commerce mondial. Sans assister à une véritable démondialisation, l’économie internationale tend à se réorganiser autour de blocs technologiques, de partenariats géopolitiques privilégiés et de mécanismes croissants de contrôle des investissements, des données ou des exportations sensibles.
Les grandes organisations occidentales représentant les communautés des affaires présentes en Chine ont elles-mêmes progressivement intégré cette nouvelle réalité. Les rapports récents de l’European Union Chamber of Commerce in China insistent régulièrement sur les effets des subventions industrielles chinoises, des politiques de localisation technologique et des asymétries réglementaires persistantes.[70] De son côté, l’American Chamber of Commerce in China souligne l’importance croissante des risques géopolitiques, des restrictions technologiques et des tensions de sécurité nationale dans l’environnement économique chinois contemporain.[71]
Comme l’observe Graham Allison, l’économie mondiale entre ainsi dans une phase de rivalité systémique durable entre grandes puissances technologiques et industrielles.[72] Cette évolution ne signifie pas nécessairement la disparition de l’interdépendance économique mondiale, mais elle implique sa réinterprétation permanente à travers le prisme de la sécurité, de la résilience et de la puissance.
Le consensus libéral, notamment celui du « Consensus de Washington » des années 1990, apparaît dès lors profondément ébranlé. Le retour de l’État stratège, la montée des politiques industrielles, la politisation des chaînes de valeur et l’intégration croissante entre économie et sécurité nationale traduisent probablement l’émergence d’un nouveau paradigme géoéconomique dont les contours restent encore largement en formation.
B. La concurrence comme instrument de puissance : recomposition doctrinale et convergence relative des modèles
L’une des évolutions les plus significatives de la période contemporaine réside dans la transformation progressive du droit de la concurrence, qui tend à sortir du cadre strictement économique et technico-juridique dans lequel il s’était historiquement développé pour devenir, de manière plus explicite, un instrument d’articulation entre marché, technologie et puissance. Cette évolution ne procède pas d’un basculement uniforme, mais plutôt d’une convergence partielle et pragmatique entre les grandes économies, chacune adaptant ses instruments concurrentiels à ses propres objectifs de sécurité économique et de compétitivité stratégique.
Dans le modèle initialement dominant des années 1990 et 2000, le droit de la concurrence reposait sur une logique relativement homogène : protection du bien-être du consommateur, lutte contre les ententes, contrôle des concentrations et efficacité allocative des marchés. Cette architecture doctrinale, fortement influencée par l’école dite de Chicago aux États-Unis et transposée en Europe dans une version institutionnalisée par la Commission européenne, postulait que la concurrence constituait avant tout un mécanisme d’efficience économique autonome, relativement déconnecté des considérations de puissance ou de souveraineté.
Or, cette séparation tend aujourd’hui à s’estomper. Comme le souligne A. Douglas Melamed, l’antitrust américain lui-même est désormais traversé par des tensions entre une approche centrée sur l’efficience économique et une approche intégrant davantage les enjeux de structure industrielle, d’innovation et de résilience stratégique.[73] Cette évolution reflète directement les transformations plus larges de l’économie politique américaine face à la compétition technologique avec la Chine.
Aux États-Unis, la politique de concurrence a ainsi progressivement intégré des considérations qui excèdent le seul cadre des prix ou du surplus du consommateur. Sous l’influence de responsables tels que Lina Khan à la Federal Trade Commission et Jonathan Kanter au U.S. Department of Justice, l’analyse des concentrations et des comportements des grandes plateformes numériques intègre désormais plus explicitement les enjeux de pouvoir de marché structurel, d’innovation, de contrôle des infrastructures numériques et de dépendances technologiques.
Comme l’observe Tim Wu, le droit de la concurrence américain revient ainsi partiellement à une sensibilité plus structurelle, attentive aux risques de concentration excessive du pouvoir économique dans des secteurs essentiels de l’économie numérique et industrielle.[74] Cette évolution ne constitue pas une rupture totale avec la tradition antitrust américaine, mais plutôt une reconfiguration interne de ses finalités.
Dans le même temps, les impératifs de sécurité nationale ont progressivement pénétré le champ concurrentiel. Les restrictions visant certaines acquisitions étrangères, les contrôles renforcés des investissements ou encore les limitations technologiques à destination de certains acteurs étrangers traduisent une intégration croissante entre droit de la concurrence et sécurité économique. L’activité du Committee on Foreign Investment in the United States illustre particulièrement cette hybridation entre logique concurrentielle et logique de sécurité nationale.
Du côté chinois, l’évolution est encore plus explicite. Dans la Chine, le droit de la concurrence, longtemps perçu comme un instrument d’organisation progressive du marché, est désormais pleinement intégré à une architecture plus large de politique industrielle et de gouvernance économique stratégique. Les interventions visant des plateformes comme Alibaba Group, Tencent ou Meituan ne peuvent être comprises uniquement à travers les catégories classiques de la concurrence, mais s’inscrivent dans une logique combinant régulation des monopoles privés, contrôle des données, stabilisation financière et encadrement politique des grands groupes technologiques.
Comme le souligne Angela Huyue Zhang, la régulation chinoise des plateformes numériques illustre la fusion progressive entre droit de la concurrence, droit de la cybersécurité et gouvernance politique de l’économie numérique.[75] La concurrence n’y est pas conçue comme une fin en soi, mais comme un outil au service d’objectifs multiples de souveraineté technologique et de stabilité systémique.
L’Union européenne présente quant à elle une trajectoire plus ambivalente. Historiquement fondé sur une logique de neutralité concurrentielle, le droit européen a longtemps été conçu comme un mécanisme de préservation du marché intérieur plutôt que comme un instrument de puissance externe. Toutefois, sous l’effet combiné des tensions géoéconomiques et des dépendances technologiques croissantes, une inflexion progressive est observable. Comme le souligne Mario Draghi, la compétitivité européenne dépend désormais de la capacité à articuler politique de concurrence, politique industrielle et souveraineté technologique dans un ensemble cohérent.[76] Cette évolution implique une relecture partielle des objectifs traditionnels de la concurrence, notamment dans les secteurs stratégiques. Le débat européen sur les « champions industriels » illustre parfaitement cette tension. L’affaire Siemens/ Alstom a cristallisé les divergences entre une approche strictement concurrentielle, défendue par la Commission européenne, et une approche plus géoéconomique défendue par plusieurs États membres, notamment la France et l’Allemagne. Dans ce contexte, certains auteurs soulignent que le droit de la concurrence tend désormais à devenir un « langage commun » de la puissance économique, utilisé différemment selon les systèmes mais mobilisé dans des finalités convergentes de sécurisation stratégique. Comme l’explique Anu Bradford, les grandes puissances utilisent désormais leurs cadres juridiques économiques — antitrust, régulation numérique, contrôle des investissements — comme instruments d’influence dans la compétition mondiale.[77]
Cette convergence relative ne signifie pas uniformisation. Les États-Unis conservent une tradition antitrust juridiquement sophistiquée mais désormais plus ouverte aux considérations industrielles ; la Chine assume explicitement l’intégration du droit de la concurrence dans une stratégie globale de puissance ; l’Union européenne, enfin, tente de préserver son modèle juridique tout en l’adaptant progressivement à des impératifs de souveraineté économique. Ainsi, la concurrence n’apparaît plus comme un domaine autonome et neutre du droit économique international. Elle devient un espace de médiation entre des objectifs potentiellement contradictoires : efficience économique, innovation, sécurité nationale, souveraineté technologique et compétitivité industrielle. Cette transformation marque une étape importante dans la recomposition des fondements mêmes du droit économique contemporain.
C. L’Union européenne face au défi chinois : contraintes structurelles, souveraineté économique et tensions du modèle concurrentiel
L’Union européenne occupe une position singulière dans la recomposition actuelle de l’économie mondiale. À la différence des États-Unis et de la Chine, elle ne dispose pas d’un État fédéral pleinement intégré en matière budgétaire, industrielle et technologique. Cette caractéristique institutionnelle, longtemps perçue comme un atout normatif fondé sur la régulation et le droit, apparaît désormais comme une contrainte dans un environnement international dominé par des politiques industrielles massives et des stratégies de puissance assumées.
La montée en puissance chinoise a agi comme un révélateur des limites structurelles du modèle européen. Celui-ci repose sur une articulation complexe entre marché intérieur, discipline concurrentielle, encadrement strict des aides d’État et fragmentation persistante des politiques industrielles entre États membres. Comme le souligne Jean Pisani-Ferry, l’Europe est confrontée à un dilemme fondamental : préserver la cohérence de son ordre concurrentiel tout en reconstruisant des capacités d’investissement et d’innovation à la hauteur des rivalités technologiques mondiales.[78]
L’un des handicaps majeurs de l’Union réside dans l’insuffisance de capacités budgétaires centralisées qui pourraient permettre de tirer avantage d’une consolidation de la puissance financière européenne fragmentée. Contrairement aux États-Unis, capables de mobiliser des instruments fédéraux massifs tels que le CHIPS and Science Actou l’Inflation Reduction Act, l’Europe demeure contrainte par un budget communautaire limité et une forte dépendance aux budgets nationaux, dont certains sont, de surcroit, hélas, largement déficitaires. Les dispositifs comme les IPCEI ou l’European Chips Acttémoignent d’un effort réel de structuration industrielle, mais encore fragmenté et très insuffisant en termes d’efficacité comparée.[79]
Cette fragmentation se double d’une intégration incomplète des marchés de capitaux européens, qui limite la capacité des entreprises à financer leur croissance à grande échelle. De nombreuses entreprises technologiques européennes sont ainsi contraintes de se financer ou de s’introduire en bourse hors de l’Union, principalement aux États-Unis, ce qui accentue un phénomène de dépendance structurelle.[80] Comme le souligne Mario Draghi dans son rapport de 2024, cette fragmentation financière constitue un obstacle majeur à la souveraineté technologique européenne et à la montée en puissance industrielle du continent.[81]
À ces contraintes s’ajoute la lenteur relative des processus décisionnels européens, liée à la gouvernance multi-niveaux de l’Union. Cette temporalité institutionnelle contraste fortement avec la réactivité stratégique observée en Chine et, dans une moindre mesure, aux États-Unis, notamment dans les domaines technologiques critiques. L’Europe souffre également d’une faiblesse relative dans l’émergence de champions industriels mondiaux dans les secteurs stratégiques. Dans les technologies numériques, les semi-conducteurs avancés, le cloud ou les plateformes digitales, l’Union demeure largement dépendante d’acteurs américains ou asiatiques.
Les milieux économiques européens présents en Chine, notamment l’European Union Chamber of Commerce in China, soulignent régulièrement les distorsions concurrentielles liées aux subventions industrielles chinoises, aux barrières d’accès au marché et aux asymétries structurelles de concurrence. Ces analyses convergent avec celles de la U.S. Chamber of Commerce sur la montée d’un capitalisme industriel fortement soutenu par l’État chinois.[82] Ces constats nourrissent un débat doctrinal de plus en plus structurant sur l’évolution du droit européen de la concurrence. Historiquement centré sur la protection du marché intérieur et la prévention des distorsions nationales, celui-ci est désormais interrogé à l’aune d’objectifs plus larges : résilience industrielle, souveraineté technologique et sécurité économique.[83] Toutefois, cette évolution se heurte à des tensions internes importantes. Certains États membres défendent une conception stricte de la concurrence, garante d’efficacité et d’intégration du marché intérieur, tandis que d’autres plaident pour une approche plus flexible permettant la constitution de groupes industriels européens capables de rivaliser avec les grandes puissances économiques mondiales.[84] Comme l’a souligné Margrethe Vestager, la politique de concurrence européenne doit désormais concilier ouverture des marchés, innovation et impératifs de souveraineté économique.[85]
Ainsi, l’Union européenne apparaît à la fois comme une puissance normative majeure et une puissance industrielle incomplète. Sa capacité d’adaptation dépendra de sa faculté à articuler plus étroitement politique de concurrence et politique industrielle dans un environnement international marqué par la montée des capitalismes stratégiques.
Conclusion
Vingt-cinq années après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, le bilan historique apparaît singulièrement éloigné des anticipations formulées au début des années 2000 par une large partie des élites économiques occidentales. L’intégration commerciale mondiale n’a pas conduit à une convergence institutionnelle vers le modèle libéral occidental ; elle a, au contraire, accompagné l’émergence progressive d’une forme originale de capitalisme administré combinant marché, planification stratégique, politique industrielle, contrôle technologique et puissance étatique.
L’expérience chinoise révèle ainsi une transformation profonde de la relation entre concurrence et puissance. Dans le modèle chinois contemporain, la concurrence n’est ni rejetée, ni conçue comme une finalité autonome. Elle demeure subordonnée à des objectifs supérieurs de souveraineté technologique, de sécurité économique, de stabilité politique et de montée en gamme industrielle. Les instruments traditionnellement analysés de manière distincte — droit de la concurrence, subventions publiques, normalisation technique, contrôle des données, financement public, entreprises d’État, politique commerciale ou politique de sécurité nationale — participent désormais d’une architecture stratégique intégrée, caractérisée par sa continuité, sa rapidité d’exécution et sa remarquable capacité de coordination.
Comme l’observe Barry Naughton, la Chine a progressivement développé « un système industriel extraordinairement adaptatif, capable de combiner expérimentation décentralisée et pilotage stratégique centralisé ».[86] Cette capacité d’articulation entre flexibilité économique et direction politique constitue sans doute l’une des différences structurelles majeures avec les économies européennes contemporaines, dont les mécanismes décisionnels demeurent plus fragmentés, plus lents et souvent contraints par des équilibres institutionnels complexes.
De même, Scott Kennedy souligne que la politique industrielle chinoise ne saurait être réduite à un simple ensemble de subventions publiques : elle constitue « un écosystème complet de soutien coordonné à la compétitivité nationale »,[87] associant finance publique, politiques technologiques, régulation administrative, contrôle des chaînes d’approvisionnement et stratégies d’influence normative. C’est précisément cette cohérence systémique qui explique en partie les difficultés rencontrées par les économies occidentales pour répondre efficacement à la montée en puissance chinoise.
Plus profondément encore, plusieurs grands intellectuels chinois contemporains insistent eux-mêmes sur le caractère structurel et durable de cette transformation. Pour Justin Yifu Lin, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, le développement chinois repose moins sur une opposition entre marché et État que sur leur articulation dynamique dans un processus continu de transformation structurelle.[88] Selon cette approche, les économies capables d’organiser sur longue période la coordination entre innovation, financement, politique industrielle et montée en gamme technologique disposent d’un avantage décisif dans les phases de transition industrielle mondiale. Cette idée de continuité stratégique apparaît également au cœur des analyses de Zheng Yongnian et Sarah Tang. Pour eux, l’avantage comparatif contemporain de la Chine ne réside plus seulement dans sa taille de marché, ses capacités industrielles ou ses coûts de production, mais dans sa faculté à maintenir une vision stratégique cohérente sur plusieurs décennies, là où les démocraties occidentales demeurent souvent contraintes par des temporalités politiques plus courtes et par une fragmentation décisionnelle croissante.[89] Sous cet angle, la question chinoise ne renvoie pas uniquement à un différentiel de compétitivité économique ; elle interroge plus fondamentalement la capacité des grandes puissances contemporaines à articuler souveraineté, technologie, financement, industrie et stabilité politique dans un environnement international devenu durablement conflictuel.
Le contraste apparaît aujourd’hui particulièrement saisissant avec l’Union européenne. Malgré une prise de conscience désormais réelle des enjeux de souveraineté industrielle et technologique, les réponses européennes demeurent encore largement inachevées. Le rapport Draghi a mis en lumière avec une rare netteté le risque de marginalisation progressive de l’économie européenne dans les technologies critiques, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, l’énergie, les infrastructures numériques ou les industries de défense.[90] Pourtant, les instruments européens restent souvent dispersés entre niveaux nationaux et institutions européennes, tandis que les règles budgétaires, la fragmentation des marchés de capitaux et les contraintes historiques du droit des aides d’État continuent de limiter la rapidité d’action collective.
Dans cette perspective, le risque pour les Européens n’est pas uniquement économique. Il est également technologique, normatif et géopolitique. Le décrochage industriel pourrait progressivement conduire à une dépendance accrue dans les secteurs stratégiques, réduisant à terme la capacité de l’Europe à préserver son autonomie décisionnelle, sa souveraineté numérique et son influence internationale. Comme le relève Mark Wu, les grandes rivalités contemporaines portent désormais moins sur les seuls échanges commerciaux que sur « la capacité des États à organiser et sécuriser les écosystèmes technologiques du futur ».[91]
Derrière les transformations de la politique industrielle chinoise se dessine ainsi peut-être plus largement, comme l’a suggéré Wang Hui, l’émergence progressive d’une forme de modernité économique non occidentale, dans laquelle les catégories classiques séparant État, marché et puissance perdent progressivement leur portée analytique traditionnelle.[92] L’évolution chinoise ne constitue donc plus seulement un défi commercial ou concurrentiel pour les économies développées ; elle participe d’une recomposition plus profonde de l’ordre économique mondial et des fondements mêmes du capitalisme contemporain.
L’enjeu pour l’Europe ne réside dès lors plus uniquement dans l’adaptation marginale de ses instruments concurrentiels ou industriels. Il consiste plus fondamentalement à déterminer si elle demeure capable de reconstruire, dans un environnement international profondément transformé, une véritable capacité stratégique collective à la hauteur des dynamiques de puissance désormais à l’œuvre dans les relations économiques mondiales.
Annexe 1
Principaux indicateurs de la montée en puissance industrielle et technologique chinoise
après l’adhésion à l’OMC (2001-2013)
| Indicateur | 2001 | 2013 | Évolution / observations |
| PIB nominal de la Chine | env. 1 340 Md USD | env. 9 600 Md USD | Multiplication par plus de 7 ; passage au rang de deuxième économie mondiale |
| Part de la Chine dans le PIB mondial | env. 4 % | env. 12 % | Triplement du poids économique mondial |
| Exportations de biens | env. 266 Md USD | env. 2 210 Md USD | Multiplication par plus de 8 ; premier exportateur mondial à partir de 2009 |
| Part dans les exportations manufacturières mondiales | env. 6 % | env. 17-18 % | Domination progressive des chaînes de valeur industrielles mondiales |
| Excédent commercial | env. 22 Md USD | env. 259 Md USD | Accumulation massive de réserves et capacités d’investissement |
| Réserves de change | env. 212 Md USD | env. 3 880 Md USD | Plus importantes réserves de change mondiales |
| Flux annuels d’IDE entrants | env. 47 Md USD | env. 123 Md USD | Intégration profonde dans la mondialisation productive |
| Population urbaine | env. 37 % | env. 53 % | Urbanisation accélérée soutenant industrialisation et consommation |
| Dépenses nationales de R&D | env. 0,95 % du PIB | env. 2,01 % du PIB | Forte montée en gamme technologique |
| Dépenses chinoises de R&D (montant absolu) | env. 33 Md USD | env. 191 Md USD | Deuxième investisseur mondial en R&D |
| Nombre annuel de diplômés STEM | env. 1,5 million | plus de 4 millions | Constitution d’un vaste capital humain technologique |
| Production d’acier | env. 150 Mt | env. 779 Mt | Premier producteur mondial avec capacités massives |
| Production automobile | env. 2,3 millions | env. 22 millions | Premier marché automobile mondial |
| Part des entreprises publiques dans les secteurs stratégiques | Majoritaire | Majoritaire | Maintien du contrôle public malgré l’ouverture |
| Part de la Chine dans la consommation mondiale de ciment | env. 40 % | plus de 55 % | Intensité exceptionnelle des investissements infrastructurels |
| Longueur du réseau ferroviaire à grande vitesse | quasi inexistante | plus de 11 000 km | Déploiement industriel et technologique accéléré |
| Utilisateurs d’internet | env. 22 millions | plus de 600 millions | Fondation de l’économie numérique chinoise |
| Classement mondial des ports chinois (Top 10 mondial) | 3 ports | 7 ports | Contrôle croissant des infrastructures logistiques mondiales |
| Contribution de la Chine à la croissance mondiale | env. 7 % | plus de 30 % | Centralité croissante dans l’économie mondiale |
Sources : données compilées à partir des statistiques de la Banque mondiale, de l’Organisation mondiale du commerce, du Fonds monétaire international, de l’Organisation de coopération et de développement économiques, de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, du National Bureau of Statistics of China et du Ministry of Commerce of the People’s Republic of China ; v. égal. Barry Naughton, The Chinese Economy: Adaptation and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018 ; Nicholas R. Lardy, Integrating China into the Global Economy, Washington D.C., Brookings Institution, 2002 ; Justin Yifu Lin, Demystifying the Chinese Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 2012 ; Scott Kennedy, The State and the Market in Contemporary China, Washington D.C., Center for Strategic and International Studies, 2016. Les données sont arrondies et présentées à titre principalement illustratif afin de faire apparaître les grandes tendances structurelles de l’accélération industrielle et technologique chinoise après l’adhésion à l’OMC.
Annexe 2
Indicateurs comparés de la reconfiguration géoéconomique mondiale : Chine – États-Unis – Union européenne (2001-2025)
| Indicateurs stratégiques | Chine | États-Unis | Union européenne |
| Part de l’industrie manufacturière mondiale (2001) | env. 8 % | env. 25 % | env. 22 % |
| Part de l’industrie manufacturière mondiale (2024-2025) | env. 31-32 % | env. 15-16 % | env. 14-15 % |
| Dépenses de R&D (% PIB, 2001) | env. 0,9 % | env. 2,7 % | env. 1,8 % |
| Dépenses de R&D (% PIB, 2024) | env. 2,6-2,7 % | env. 3,4-3,5 % | env. 2,2-2,3 % |
| Dépenses annuelles totales de R&D (2024, USD courants) | env. 720-750 Mds $ | env. 880-950 Mds $ | env. 430-470 Mds $ |
| Production mondiale de batteries lithium-ion (2024) | env. 75-80 % | env. 6-7 % | env. 7-8 % |
| Part mondiale des capacités de raffinage des terres rares (2024) | env. 85-90 % | < 5 % | marginale |
| Part mondiale des installations de panneaux solaires (2024) | > 80 % | env. 3-4 % | env. 2-3 % |
| Part mondiale des véhicules électriques produits (2024) | env. 58-60 % | env. 10-12 % | env. 15-17 % |
| Dépenses publiques directes annoncées pour les semi-conducteurs (2020-2025) | > 150 Mds $ cumulés estimés | env. 52 Mds $ (CHIPS Act fédéral hors aides locales) | env. 43 Mds € (European Chips Act + aides nationales estimées) |
| Nombre des 10 premières entreprises mondiales du numérique (capitalisation, 2025) | 2-3 | 6-7 | 0 |
| Part mondiale des dépôts de brevets (OMPI, 2024) | env. 45-46 % | env. 18-19 % | env. 17-18 % |
| Part des exportations mondiales de haute technologie (2024) | env. 26-28 % | env. 14-15 % | env. 15-16 % |
| Part des capacités mondiales de production de semi-conducteurs avancés (<10 nm) | encore limitée (<10 %) mais forte progression | leadership conception + équipements critiques | forte dépendance extérieure |
| Capacité de financement public centralisé des politiques industrielles | Très forte centralisation État/banques publiques/provinces | Forte montée récente via plans fédéraux | Fragmentée entre États membres et Commission |
| Doctrine dominante de concurrence (2000-2015) | Concurrence subordonnée à la stratégie industrielle | Primat du consumer welfare | Primat du marché intérieur et neutralité concurrentielle |
| Doctrine dominante de concurrence (2020-2025) | Concurrence comme instrument stratégique intégré | Antitrust + sécurité économique + souveraineté technologique | Rééquilibrage progressif entre concurrence et souveraineté |
Sources : données compilées à partir des statistiques de la Banque mondiale, de l’Organisation de coopération et de développement économiques, de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, de l’Agence internationale de l’énergie, de la Semiconductor Industry Association, de l’International Energy Agency, du rapport Draghi sur la compétitivité européenne (2024), des travaux de Barry Naughton, Chris Miller, Scott Kennedy, de l’U.S. Chamber of Commerce, de l’European Union Chamber of Commerce in Chinaainsi que des principales statistiques industrielles chinoises et américaines publiées entre 2023 et 2025. Les chiffres mentionnés constituent des ordres de grandeur consolidés destinés à illustrer les tendances structurelles de la compétition industrielle et technologique contemporaine.
[1] Lester C. Thurow, Head to Head. The Coming Economic Battle among Japan, Europe and America, New York, William Morrow and Company, 1992, XIII-321 p. ; du même auteur, The Future of Capitalism. How Today’s Economic Forces Shape Tomorrow’s World, New York, William Morrow and Company, 1996, X-385 p. ; Robert B. REICH, The Work of Nations. Preparing Ourselves for 21st Century Capitalism, New York, Alfred A. Knopf, 1991, XVI-331 p. ; Laura D’Andrea TYSON, Who’s Bashing Whom? Trade Conflict in High-Technology Industries, Washington D.C., Institute for International Economics, 1992, XII-311 p. ; pour une reformulation contemporaine de cette logique dans le champ normatif et réglementaire, v. également Anu BRADFORD, The Brussels Effect. How the European Union Rules the World, Oxford, Oxford University Press, 2020, XX-424 p.
[2] François Souty, « Le droit chinois de la concurrence depuis 2007 : entre modernisation économique, contrôle des plateformes et stratégie de puissance », Le Diplomate Média, mai 2026, en ligne. On y souligne déjà et notamment la spécificité d’un droit de la concurrence intégré dans une architecture plus large de souveraineté économique, de politique industrielle et de sécurité nationale, sensiblement distincte des traditions concurrentielles occidentales.
[3] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, Bruxelles, Commission européenne, sept. 2024, 393 p., spéc. p. 1-23, 67-89 et 271-299 ; v. égal. Commission européenne, The future of European competitiveness – In-depth analysis and recommendations, Bruxelles, 2024. Commission européenne – Rapport Draghi.
[4] François Souty, « Le rapport Draghi et l’avenir de la politique européenne de concurrence : entre réveil industriel, souveraineté économique et fragmentation géopolitique », Diplomate Média, déc. 2025, en ligne, spéc. sur les tensions entre compétitivité européenne, aides d’État, politique industrielle et rivalité sino-américaine.
[5] Nicholas R. Lardy, Integrating China into the Global Economy, Washington D.C., Brookings Institution, 2002, spéc. p. 3-18.
[6] Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978 to 2020, Mexico City, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021, spéc. p. 9-16 ; v. égal. Barry Naughton, The Chinese Economy: Adaptation and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018, spéc. p. 395-451.
[7] Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle: The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, spéc. p. 17-31.
[8] Harry First, « China and Global Antitrust », World Competition, vol. 32, n° 1, 2009, p. 7-26, spéc. p. 9-13 ; v. égal. Harry First et Spencer Weber Waller, Advanced Introduction to Competition Law and Economics, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2013.
[9] Mark Wu, « The “China, Inc.” Challenge to Global Trade Governance », Harvard International Law Journal, vol. 57, n° 2, 2016, p. 261-324, spéc. p. 270-289
[10] Justin Yifu Lin, Demystifying the Chinese Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, spéc. p. 1-24 ; v. égal. Justin Yifu Lin, « New Structural Economics: A Framework for Rethinking Development », The World Bank Research Observer, vol. 26, n° 2, 2011, p. 193-221
[11] Zheng Yongnian, China’s Great Transformation, Singapour, Straits Times Press, 2008, spéc. p. 45-67 ; v. égal. Zheng Yongnian et Sarah Y. Tong (dir.), China’s Evolving Industrial Policies and Economic Restructuring, Londres/New York, Routledge, 2015
[12] Scott Kennedy, The State and the Market in Contemporary China: Toward the 13th Five-Year Plan, Washington D.C., Center for Strategic and International Studies, 2016, spéc. p. 3-11.
[13] Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978 to 2020, Mexico City, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021, spéc. p. 7-24 ; v. égal. Barry Naughton, The Chinese Economy: Adaptation and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018, spéc. p. 395-451.
[14] Sebastian Heilmann, Red Swan: How Unorthodox Policy-Making Facilitated China’s Rise, Hong Kong, Chinese University Press, 2018, spéc. p. 31-58 ; v. égal. Sebastian Heilmann, « Policy Experimentation in China’s Economic Rise », Studies in Comparative International Development, vol. 43, n° 1, 2008, p. 1-26.
[15] Nicholas R. Lardy, Markets over Mao: The Rise of Private Business in China, Washington D.C., Peterson Institute for International Economics, 2014, spéc. p. 89-127
[16] Scott Kennedy, The Fat Tech Dragon: Benchmarking China’s Innovation Drive, Washington D.C., Center for Strategic and International Studies, 2024, spéc. p. 4-24 ; v. égal. Scott Kennedy, « The Myth of China’s State Capitalism », Foreign Affairs, vol. 104, n° 1, 2025, p. 54-68
[17] Zheng Yongnian, China’s Great Transformation, Singapour, Straits Times Press, 2008, spéc. p. 112-139 ; v. égal. Zheng Yongnian et Lance L.P. Gore (dir.), China Enters the Xi Jinping Era, Londres/New York, Routledge, 2015.
[18] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, Bruxelles, Commission européenne, sept. 2024, spéc. p. 67-89 et 271-299. V. notes 3 et 4.
[19] François Souty, « Le droit chinois de la concurrence : entre ouverture économique, contrôle étatique et stratégie industrielle », Concurrences, n° 4-2010, art. n° 35678, spéc. p. 12-27 ; v. égal. François Souty, « Le droit chinois de la concurrence depuis 2007 : entre modernisation économique, contrôle des plateformes et stratégie de puissance », Le Diplomate Média, mai 2026, en ligne.
[20] Anti-Monopoly Law of the People’s Republic of China (adoptée le 30 août 2007 par le Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire, entrée en vigueur le 1er août 2008, révisée en 2022), art. 1 : « This Law is enacted for the purpose of preventing and restraining monopolistic conduct, protecting fair market competition, enhancing economic efficiency, safeguarding the interests of consumers and the public interest, and promoting the healthy development of the socialist market economy ». V. note 22 infra: Angela Huyue Zhang, Chinese Antitrust Exceptionalism: How the Rise of China Challenges.
[21] Harry First, « China and Global Antitrust », World Competition, vol. 32, n° 1, 2009, p. 7-26, spéc. p. 8-15 ; v. égal. Harry First et Spencer Weber Waller, Advanced Introduction to Competition Law and Economics, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2013.
[22] Angela Huyue Zhang, Chinese Antitrust Exceptionalism: How the Rise of China Challenges Global Regulation, Oxford, Oxford University Press, 2021, spéc. p. 1-34 ; v. égal. Angela Huyue Zhang, High Wire: How China Regulates Big Tech and Governs Its Economy, Oxford, Oxford University Press, 2024.
[23] Mark Wu, « The “China, Inc.” Challenge to Global Trade Governance », Harvard International Law Journal, vol. 57, n° 2, 2016, p. 261-324, spéc. p. 270-302.
[24] Barry Naughton, The Chinese Economy: Adaptation and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018, spéc. p. 395-451 ; v. égal. Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978 to 2020, Mexico City, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021.
[25] V. not. « Xi stresses anti-monopoly regulation, anti-pollution fight, better reserve system », People’s Daily Online(Xinhua), 31 août 2021 ; « Xi: Accelerate upgrading of industries », People’s Daily Online, 6 mai 2023 ; Angela Huyue Zhang, High Wire: How China Regulates Big Tech and Governs Its Economy, Oxford, Oxford University Press, 2024, spéc. p. 56-103 ; v. égal. Angela Huyue Zhang, « Chinese Tech Regulation and Geopolitical Competition », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 11, n° 2, 2023, p. 245-276 ; Mark Wu, « The “China, Inc.” Challenge to Global Trade Governance », Harvard International Law Journal, vol. 57, n° 2, 2016, p. 261-324, spéc. p. 294-302.
[26] Angela Huyue Zhang, High Wire: How China Regulates Big Tech and Governs Its Economy, Oxford, Oxford University Press, 2024, spéc. p. 56-103 ; v. égal. Angela Huyue Zhang, « Chinese Tech Regulation and Geopolitical Competition », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 11, n° 2, 2023, p. 245-276.
[27] Op. cit.
[28] Sebastian Heilmann, op.cit., spéc. p. 173-214.
[29] Rush Doshi, The Long Game: China’s Grand Strategy to Displace American Order, Oxford, Oxford University Press, 2021, spéc. p. 95-162.
[30] Michael Pillsbury, The Hundred-Year Marathon: China’s Secret Strategy to Replace America as the Global Superpower, New York, Henry Holt and Company, 2015, spéc. p. 87-146.
[31] « Xi: Accelerate upgrading of industries », People’s Daily Online, 6 mai 2023 ; v. égal. « Xi stresses self-reliance in science and technology », People’s Daily Online, 29 mai 2021.
[32] Angela Huyue Zhang, op.cit., spéc. p. 56-103 ; v. égal. Angela Huyue Zhang, « Chinese Tech Regulation and Geopolitical Competition », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 11, n° 2, 2023, p. 245-276.
[33] Scott Kennedy, Made in China 2025, Washington D.C., Center for Strategic and International Studies, 2015, spéc. p. 1-38 ; v. égal. Scott Kennedy, « The Fat Tech Dragon », Foreign Affairs, vol. 104, n° 1, 2025, p. 54-68. V. not. U.S. Chamber of Commerce – Made in China 2025: Global Ambitions Built on Local Protections, Washington D.C., U.S. Chamber of Commerce, 2017, spéc. p. 1-34 ; U.S. Chamber of Commerce – Was Made in China 2025 Successful?, rapport préparé par Rhodium Group pour la U.S. Chamber of Commerce, Washington D.C., 5 mai 2025, spéc. p. 3-42 ; China’s Next-Generation Industrial Policy, Rhodium Group/U.S. Chamber of Commerce, Washington D.C., mai 2026, spéc. Executive Summary et p. 1-18. V. égal. Made in China 2025: Evaluating China’s Performance, U.S.-China Economic and Security Review Commission, Washington D.C., nov. 2025, spéc. p. 3-27 ; « As Beijing’s “Made in China 2025” Plan Nears Finish Line, How Well Has It Done? », South China Morning Post, Hong Kong, 2024, cité et analysé dans le rapport de la U.S.-China Economic and Security Review Commission préc., Appendix I. La Chambrr de Commerce européenne en Chine a particcipé à un éclairage plus modeste mais intéressant : European Union Chamber of Commerce in China, Made in China 2025: The Cost of Technological Leadership, Pékin, EUCCC, 2025, spéc. p. 5-39.
Ces différentes études convergent largement pour souligner que, malgré certains retards persistants dans les semi-conducteurs avancés, l’aéronautique ou certains équipements de haute précision, la Chine a atteint ou dépassé plusieurs objectifs majeurs du programme dans les véhicules électriques, les batteries, les équipements électriques, les infrastructures ferroviaires, les équipements maritimes ou certaines technologies numériques, grâce à une combinaison particulièrement cohérente de subventions publiques, barrières réglementaires, financements dirigés, soutien aux entreprises publiques et contrôle stratégique du marché intérieur.
[34] Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, spéc. p. 187-289.
[35] Adam Tooze, Shutdown: How Covid Shook the World’s Economy, New York, Viking, 2021, spéc. p. 245-286 ; v. égal. Adam Tooze, « Industrial Policy Is Back », Foreign Policy, 14 déc. 2021.
[36] Rush Doshi, op.cit., spéc. p. 95-162. V. note 29.
[37] Barry Naughton, op.cit., spéc. p. 24-41 ; v. égal. Barry Naughton, The Chinese Economy: Adaptation and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018, spéc. p. 395-451.
[38] Angela Huyue Zhang, High Wire: How China Regulates Big Tech and Governs Its Economy, Oxford, Oxford University Press, 2024, spéc. p. 34-89.
[39] Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978 to 2020, op.cit. spéc. p. 24-41 ; v. égal. Barry Naughton, « The State Strike Back: The End of Economic Reform in China? », op.cit., p. 48-57.
[40] Nicholas R. Lardy, Markets over Mao. op.cit. V. spéc. p. 89-127.
[41] Sebastian Heilmann, Red Swan, op.cit., v. spéc. p. 31-58 et 173-214.
[42] Scott Kennedy, op.cit., spéc. p. 4-24.
[43] Samm Sacks, « New China Data Privacy Standard Looks More Like GDPR Than Expected », Center for Strategic and International Studies, Washington D.C., 7 mai 2021 ; v. égal. Samm Sacks, « Beijing Wants to Rewrite the Rules of the Digital Economy », Foreign Affairs, 18 mars 2021.
[44] Angela Huyue Zhang, High Wire: How China Regulates Big Tech and Governs Its Economy, Oxford, Oxford University Press, 2024, spéc. p. 56-103 ; v. égal. Angela Huyue Zhang, « Chinese Tech Regulation and Geopolitical Competition », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 11, n° 2, 2023, p. 245-276
[45] L’introduction en bourse avortée en 2020 de Ant Group est emblématique. Initialement appelée à devenir la plus importante IPO de l’histoire financière mondiale, pour plus de 300 milliards de dollars U.S., l’opération fut brutalement suspendue quelques jours avant son lancement après les critiques formulées publiquement par Jack Ma contre les autorités de régulation financière chinoises. Cet épisode illustra de manière spectaculaire la primauté persistante des impératifs de stabilité politique, de sécurité financière et de contrôle stratégique sur les logiques purement marchandes ou actionnariales dans le capitalisme chinois contemporain V. not. « Listing interrupted: China suspends Ant Group’s $37bn IPO », Reuters / Al Jazeera, 3 nov. 2020 ; « China slams the brakes on Ant Group’s $37 billion listing », Reuters, 3 nov. 2020 ; Lulu Yilun Chen, Enda Curran et Sofia Horta e Costa, « Derailing of Jack Ma’s Ant IPO shows Xi Jinping is in charge », Bloomberg / The Japan Times, 5 nov. 2020 ; Angela Huyue Zhang, High Wire. Op.cit. v. spéc. p. 87-112 ; v. égal. « Chinese President Xi Jinping decided to halt Ant’s IPO», Reuters reprenant des informations du Wall Street Journal, 13 nov. 2020.
[46] Dani Rodrik, Straight Talk on Trade: Ideas for a Sane World Economy, Princeton, Princeton University Press, 2017, spéc. p. 197-248 ; v. égal. Dani Rodrik, « Industrial Policy for the Twenty-First Century », Harvard Kennedy School Working Paper, 2004.
[47] Jake Sullivan, « Remarks by National Security Advisor Jake Sullivan on Renewing American Economic Leadership », discours à la Brookings Institution, Washington D.C., 27 avr. 2023 ; v. égal. Jake Sullivan, « The Sources of American Power», Foreign Affairs, vol. 102, n° 6, 2023, p. 8-21.
[48] Kurt M. Campbell et Rush Doshi, « Underestimating China », Foreign Affairs, vol. 100, n° 5, 2021, p. 18-24.
[49] Jennifer M. Harris, « The New Economics of Power », Foreign Affairs, vol. 103, n° 2, 2024, p. 10-27 ; v. égal. Jennifer Harris et Jake Sullivan, « America Needs a New Economic Philosophy », The Atlantic, oct. 2023
[50] Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, spéc. p. 187-289
[51] Robert D. Atkinson, « Competition Policy and National Competitiveness », Washington D.C., Information Technology and Innovation Foundation, 2020 ; v. égal. Robert D. Atkinson et Michael Lind, Big Is Beautiful: Debunking the Myth of Small Business, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018.
[52] Mario Monti, « Competition Policy in a Globalized Economy », conférence au Fordham Competition Law Institute, New York, 31 oct. 2001 ; v. égal. Mario Monti, « The Future for Competition Policy in the European Union », discours, Merchant Taylor’s Hall, Londres, 9 juill. 2001.
[53] Jean Pisani-Ferry, Le réveil des démons : la crise de l’euro et comment nous en sortir, Paris, Fayard, 2011 ; v. égal. Jean Pisani-Ferry et George Papaconstantinou, Europe’s Ground Wars, Oxford, Oxford University Press, 2024, spéc. p. 201-248
[54] Isabelle de Silva, « Politique de concurrence et souveraineté économique », in Concurrence et souveraineté, Paris, Concurrences, coll. « Concurrences », 2022, p. 15-27.
[55] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, Bruxelles, Commission européenne, sept. 2024, spéc. p. 1-24, 67-89 et 271-299.
[56] Anu Bradford, Digital Empires: The Global Battle to Regulate Technology, Oxford, Oxford University Press, 2023, spéc. p. 287-352 ; v. égal. Anu Bradford, The Brussels Effect: How the European Union Rules the World, Oxford, Oxford University Press, 2020.
[57] Henry Farrell et Abraham Newman, Underground Empire: How America Weaponized the World Economy, New York, Henry Holt and Company, 2023, spéc. p. 1-37 et 189-267 ; v. égal. Henry Farrell et Abraham Newman, « Weaponized Interdependence », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42-79.
[58] Adam Tooze, Shutdown: How Covid Shook the World’s Economy, New York, Viking, 2021, spéc. p. 245-286.
[59] Janet L. Yellen, « Remarks by Secretary of the Treasury Janet L. Yellen on Way Forward for the Global Economy », Atlantic Council, Washington D.C., 13 avr. 2022 ; v. égal. « Friend-shoring Global Supply Chains », discours officiel du U.S. Department of the Treasury.
[60] Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, spéc. p. 187-352
[61] Mark Wu, « The “China, Inc.” Challenge to Global Trade Governance », Harvard International Law Journal, vol. 57, n° 2, 2016, p. 261-324, spéc. p. 294-317
[62] Margrethe Vestager, « Europe’s Place in the New Industrial Revolution », discours au European Policy Centre, Bruxelles, 2022 ; v. égal. Margrethe Vestager, « Competition Policy in Support of Europe’s Green Ambition », discours, 2021. En ligne.
[63] Richard Baldwin, The Great Convergence: Information Technology and the New Globalization, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2016 ; v. égal. Richard Baldwin, « The Globotics Upheaval », Oxford, Oxford University Press, 2019, spéc. p. 301-336.
[64] Dani Rodrik, Straight Talk on Trade: op.cit., Princeton, Princeton University Press, 2017, spéc. p. 197-248 ; v. égal. Dani Rodrik, « Industrial Policy for the Twenty-First Century », op.cit., 2004.
[65] U.S Chamber of Commerce, Made in China 2025, op. cit., American Chamber of commerce in China, China Business Climate Survey Report 2025, op.cit., lien : American Chamber of Commerce in China – China Business Climate Survey Report 2025 ; European Union Chamber of Commerce in China, European Business in China Position Paper 2024/2025, Beijing, 20205. lien : European Union Chamber of Commerce in China – European Business in China Position Paper 2024/2025.
[66] Henry Farrell et Abraham Newman, Underground Empire: How America Weaponized the World Economy, New York, Henry Holt and Company, 2023, spéc. p. 1-37 et 189-267 ; v. égal. Henry Farrell et Abraham Newman, « Weaponized Interdependence », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42-79.
[67] Thomas L. Friedman, The Lexus and the Olive Tree, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1999, spéc. p. 7-29.
[68] Martin Wolf, The Crisis of Democratic Capitalism, London, Allen Lane/Penguin Books, 2023, spéc. p. 187-244.
[69] Jake Sullivan, « Remarks by National Security Advisor Jake Sullivan on Renewing American Economic Leadership », discours à la Brookings Institution, Washington D.C., 27 avr. 2023.
[70] European Union Chamber of Commerce in China, European Business in China Position Paper 2024/2025, Pékin, EUCCC, 2024, spéc. p. 23-67 et 143-201.
[71] American Chamber of Commerce in China, China Business Climate Survey Report 2025, Pékin, AmCham China, 2025, spéc. p. 11-39.
[72] Graham Allison, Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap?, Boston/New York, Houghton Mifflin Harcourt, 2017, spéc. p. 29-58.
[73] A. Douglas Melamed, « Antitrust Law and Its Critics », University of Chicago Law Review, vol. 85, n° 3, 2018, p. 251-276 ; v. égal. A. Douglas Melamed et Nicolas Petit, « The Misguided Assault on the Consumer Welfare Standard », George Mason Law Review, vol. 53, 2016, p. 39-65.
[74] Tim Wu, The Curse of Bigness, op.cit., spéc. p. 12-48.
[75] Angela Huyue Zhang, High Wire, op.cit, spéc. p. 56-103 et 211-240.
[76] Mario Draghi, Op. cit., spéc. p. 67-120 et 271-299.
[77] Anu Bradford, Op. cit., spéc. p. 287-352.
[78] Jean Pisani-Ferry, Le réveil des démons : la crise de l’euro et comment nous en sortir, Paris, Fayard, 2011 ; v. égal. Jean Pisani-Ferry et George Papaconstantinou, Europe’s Ground Wars, Oxford, Oxford University Press, 2024, spéc. p. 201-248
[79] François Souty, « Digital Markets Act, régulation européenne, américaine et chinoise : souveraineté numérique et reconfiguration du droit de la concurrence », Le Diplomate Média, 4 février 2026.
[80] François Souty, « America First Antitrust : le renouveau conservateur de l’antitrust américain sous l’administration Trump II », Le Diplomate Média, 13 janvier 2026.
[81] Mario Draghi, op.citt, 2024, spéc. p. 1-24, 67-120 et 271-299.
[82] European Union Chamber of Commerce in China, op.cit., 2024/2025, Pékin, EUCCC, 2024, spéc. p. 23-67 et 143-201. U.S. Chamber of Commerce, Made in China 2025: Global Ambitions Built on Local Protections, Washington D.C., 2017, https://www.uschamber.com/report/made-china-2025-global-ambitions-built-local-protections-0.
[83] François Souty, « Politique de la concurrence et droit de la concurrence dans l’Union européenne : recompositions contemporaines et enjeux de souveraineté économique », Le Diplomate Média, 5 janvier 2026.
[84] François Souty, « Politique de la concurrence et antitrust en Europe et aux États-Unis : perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques », Le Diplomate Média, 30 décembre 2025.
[85] Margrethe Vestager, « Competition Policy in Support of Europe’s Green and Digital Transitions », Commission européenne, discours, 2021 ; v. égal. Margrethe Vestager, « Europe’s Place in the New Industrial Revolution », European Policy Centre, Bruxelles, 2022.
[86] Barry Naughton, op.cit., 2021, 76 p., spéc. p. 12-24 ; v. égal. Barry Naughton, The Chinese Economy: op.cit. 2018, spéc. p. 395-451.
[87] Scott Kennedy, The Fat Tech Dragon: Benchmarking China’s Innovation Drive, Washington D.C., Center for Strategic and International Studies, 2024, spéc. p. 4-17 ; v. égal. Scott Kennedy, « The Myth of China’s State Capitalism », Foreign Affairs, vol. 104, n° 1, 2025, p. 54-68.
[88] Justin Yifu Lin, « Industrial Policy Revisited: A New Structural Economics Perspective », China Economic Journal, vol. 7, n° 3, 2014, p. 382-396 ; v. égal. Justin Yifu Lin et Jianjun Zhou, « China’s Industrial Development Strategies and Policies », in Xiaolan Fu et al. (dir.), The Oxford Handbook of China Innovation, Oxford, Oxford University Press, 2021, p. 56-72.
[89] Zheng Yongnian et Sarah Y. Tong (dir.), China’s Evolving Industrial Policies and Economic Restructuring, Londres/New York, Routledge, 2015, spéc. Introduction et p. 1-18 ; v. égal. Zheng Yongnian, Technology and Industrial Transformation of China, Londres, Routledge, 2024.
[90] Mario Draghi, op.cit., spéc. p. 1-23, 67-89 et 271-299.
[91] Mark Wu, « The “China, Inc.” Challenge to Global Trade Governance », Harvard International Law Journal, vol. 57, n° 2, 2016, p. 261-324, spéc. p. 302-318 ; v. égal. Mark Wu, « Weaponized Interdependence and Technological Sovereignty », Harvard Law School Working Paper, 2023.
[92] Wang Hui, The Rise of Modern Chinese Thought, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2020 (rééd.), spéc. vol. IV ; v. égal. Wang Hui, China’s Twentieth Century, Londres/New York, Verso, 2016.
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