ÉCONOMIE – La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : De l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique

ÉCONOMIE – La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : De l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique

lediplomate.media — imprimé le 09/07/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
recomposition de l'État industriel de l’Inde
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty, PhD

Responsable de la rubrique économie au Diplomate Média

« Come, make in India. Sell anywhere, but manufacture here. » *

Narendra Modi, discours de lancement de l’initiative « Make in India », Vigyan Bhawan, New Delhi, 25 septembre 2014.

« We cannot predict the future. We can only create it. »

Peter DruckerManagement Challenges for the 21st Century, New York, Harper Business, 1999[1]

Résumé exécutif

L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 a profondément transformé les équilibres industriels internationaux. Si cette évolution a conduit les principales économies développées à adapter leurs politiques industrielles afin de préserver leur compétitivité et leur autonomie technologique, elle a placé l’Inde dans une situation singulière. Contrairement au Japon, à la Corée du Sud ou à Taïwan, qui disposaient déjà d’une base manufacturière largement consolidée, l’Inde devait poursuivre sa propre industrialisation dans un environnement mondial désormais dominé par l’essor industriel chinois.

On montre que cette nouvelle configuration géoéconomique n’a pas conduit l’Inde à renoncer à son ambition manufacturière. Elle a, au contraire, favorisé la reconstruction progressive d’un État stratège mobilisant des instruments de politique industrielle de plus en plus diversifiés afin d’accélérer le développement industriel, de renforcer les capacités technologiques nationales, d’attirer les investissements internationaux et de réduire les dépendances dans les secteurs considérés comme stratégiques. Elle met en évidence l’évolution de cette politique industrielle depuis le début des années 2000 jusqu’en 2026. On analyse successivement les effets de l’émergence chinoise sur l’économie indienne, la reconstruction progressive d’un État stratège à partir du milieu des années 2010, l’affirmation d’une politique industrielle désormais orientée vers la souveraineté technologique, la sécurité économique et les technologies critiques, avant d’en dégager les principaux enseignements comparatifs.

Il semble fort que l’Inde ne cherche ni à reproduire le modèle chinois, ni à prolonger les trajectoires suivies par le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan. Elle construit progressivement une configuration originale de l’État industriel, fondée sur la combinaison d’un vaste marché intérieur, d’une démographie exceptionnelle, d’une économie ouverte, d’un soutien ciblé aux secteurs prioritaires et d’une insertion croissante dans les chaînes de valeur mondiales.

Cette trajectoire présente un intérêt particulier pour les réflexions contemporaines relatives au renouvellement de la politique industrielle européenne. Elle montre que l’ouverture commerciale demeure compatible avec une stratégie de développement fondée sur la définition de priorités industrielles, la mobilisation de financements publics, le renforcement des capacités technologiques nationales et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. À cet égard, l’expérience indienne offre plusieurs enseignements susceptibles d’alimenter les débats européens sur la compétitivité, la souveraineté économique et les partenariats industriels, notamment dans la perspective du renforcement des relations économiques entre l’Union européenne et l’Inde. Au-delà du seul cas indien, cette étude s’inscrit dans une réflexion plus générale consacrée aux transformations contemporaines de l’État industriel face à la mondialisation, à la montée de la sécurité économique et au déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie.

Introduction

L’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le 11 décembre 2001, constitue l’un des principaux tournants de l’économie mondiale contemporaine. En l’espace de deux décennies, la République populaire de Chine s’est imposée comme la première puissance manufacturière mondiale, transformant profondément les chaînes de valeur internationales, les échanges commerciaux et les équilibres industriels. Cette mutation a conduit de nombreuses économies développées à réviser leurs politiques industrielles afin de préserver leur compétitivité, leur autonomie technologique et, plus récemment, leur sécurité économique.[2]

Pour l’Inde, membre fondateur de l’OMC depuis 1995, le défi se présente toutefois dans des termes sensiblement différents. Alors que le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan disposaient déjà d’un appareil industriel largement consolidé au moment de l’émergence chinoise, l’Inde poursuivait encore sa propre transition économique engagée par les réformes de 1991. Son ambition n’était pas de préserver un leadership industriel acquis, mais de construire une base manufacturière capable d’accompagner le développement d’une économie appelée à devenir la plus peuplée du monde. Cette singularité confère au cas indien une portée particulière : il ne s’agit pas d’adapter une puissance industrielle existante à un nouvel environnement concurrentiel, mais de conduire une industrialisation de grande ampleur dans un ordre économique mondial déjà profondément structuré par la montée en puissance chinoise.

Cette situation invite également à dépasser une lecture exclusivement fondée sur les performances manufacturières. Comme l’observe Amartya Sen, le développement ne saurait être réduit à la seule croissance économique ; il consiste avant tout en un processus d’élargissement des libertés réelles et des capacités humaines.¹ La politique industrielle ne constitue ainsi pas une fin en elle-même, mais l’un des instruments permettant de soutenir durablement l’investissement, l’innovation, l’emploi qualifié, la diffusion technologique et, plus largement, le développement économique et social. L’originalité de la trajectoire indienne réside précisément dans la recherche d’un équilibre entre ces exigences de développement humain et la nécessité de renforcer les capacités industrielles, technologiques et productives du pays.

Depuis le début des années 2000, et plus encore à partir du milieu des années 2010, cette double ambition conduit progressivement les autorités indiennes à reconstruire un État stratège capable d’orienter les investissements, de soutenir l’innovation, de favoriser l’émergence de filières industrielles prioritaires et d’insérer plus étroitement l’économie nationale dans les chaînes de valeur mondiales.

L’hypothèse défendue dans cette étude est que l’essor industriel de la Chine n’a pas conduit l’Inde à renoncer à ses ambitions manufacturières. Il a, au contraire, contribué à accélérer la reconstruction d’une politique industrielle ambitieuse, désormais articulée autour de la souveraineté technologique, de la résilience des chaînes d’approvisionnement, de la compétitivité internationale et de la création d’emplois industriels. L’État indien ne cherche pas à reproduire le modèle chinois ; il élabore progressivement une trajectoire originale combinant ouverture économique, soutien ciblé aux secteurs stratégiques, valorisation d’un vaste marché intérieur et mobilisation de son potentiel démographique.

L’étude de cette évolution présente un double intérêt. Elle permet, d’une part, de mieux comprendre les transformations contemporaines de l’État stratège dans une grande démocratie émergente confrontée à la concurrence de la première puissance manufacturière mondiale. Elle offre, d’autre part, plusieurs enseignements susceptibles d’éclairer les réflexions conduites au sein de l’Union européenne sur le renouvellement de la politique industrielle, la définition de priorités stratégiques, la sécurisation des chaînes de valeur et l’articulation entre ouverture commerciale et autonomie économique. À l’heure où les négociations relatives à un accord de libre-échange entre l’Union européenne et l’Inde connaissent une nouvelle dynamique, l’expérience indienne mérite une attention particulière.

Dans cette perspective, il conviendra d’analyser successivement les fondements d’une politique industrielle confrontée au défi chinois (I), la reconstruction progressive d’un État stratège à partir du milieu des années 2010 (II), l’affirmation d’une politique industrielle désormais orientée vers la souveraineté technologique et la sécurité économique (III), avant d’en dégager les principaux enseignements comparatifs, tant au regard des expériences japonaise, coréenne et taïwanaise que des perspectives ouvertes pour la politique industrielle européenne (IV).

I. Les fondements de la recomposition de l’État industriel indien face à l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (2001-2014)

L’émergence de la Chine comme première puissance manufacturière mondiale constitue l’un des principaux facteurs explicatifs de la recomposition progressive de la politique industrielle indienne au cours du premier quart du XXIᵉ siècle. Si les réformes économiques engagées à partir de 1991 avaient déjà profondément modifié les mécanismes de développement du pays, elles n’avaient pas encore conduit à l’émergence d’un véritable État stratège capable d’orienter durablement les transformations industrielles de l’économie. L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001, modifie profondément les conditions dans lesquelles l’Inde doit désormais poursuivre son développement économique. La montée en puissance spectaculaire de l’industrie chinoise, la réorganisation des chaînes de valeur mondiales, l’accélération des investissements directs internationaux et la concentration croissante des capacités manufacturières en Asie orientale conduisent progressivement les autorités indiennes à réévaluer les fondements de leur stratégie de développement.[3]

Cette évolution ne procède cependant ni d’une réaction immédiate, ni d’une rupture doctrinale brutale. Elle résulte d’une prise de conscience progressive des limites d’un modèle reposant principalement sur les services et d’une réflexion renouvelée sur la place de l’industrie dans la croissance de long terme, l’emploi, l’innovation, la sécurité économique et l’affirmation internationale de l’Inde. L’État indien entreprend ainsi, par étapes successives, une recomposition de ses instruments d’intervention économique qui préparera les réformes plus ambitieuses engagées à partir du milieu des années 2010.[4]

L’analyse de cette première phase conduit ainsi à examiner successivement la situation particulière de l’économie indienne au moment de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (A), les conséquences de l’émergence manufacturière chinoise sur les équilibres industriels et commerciaux de l’Inde (B), avant d’étudier les premières inflexions de la politique industrielle qui annoncent la reconstruction progressive d’un véritable État stratège (C).

A. Une économie encore en transition lors de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce

L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001, intervient à un moment où l’économie indienne poursuit encore la profonde mutation engagée par les réformes de libéralisation de 1991. Après plusieurs décennies d’un modèle largement administré, marqué par le système des licences (Licence Raj), la planification économique et un contrôle étroit des investissements, l’Inde a progressivement engagé une ouverture de son économie destinée à restaurer sa compétitivité, à attirer les capitaux étrangers et à favoriser une croissance plus soutenue.

Cette situation résulte largement des choix économiques opérés depuis l’indépendance. Sous l’impulsion de Jawaharlal Nehru, l’Inde avait privilégié un modèle d’économie mixte accordant à l’État un rôle central dans la planification du développement, la création des grandes entreprises publiques et la constitution d’une base industrielle lourde. Inspirée à la fois par les expériences occidentales d’après-guerre et par certaines formes de planification, cette stratégie permit la mise en place d’importantes capacités scientifiques, universitaires et industrielles, mais s’accompagna également d’un encadrement administratif particulièrement contraignant de l’activité économique. Le système du Licence Raj, progressivement constitué au fil des décennies, limitait fortement l’initiative entrepreneuriale, les investissements privés et la concurrence, tout en ralentissant la modernisation de l’appareil productif. Les réformes engagées à partir de 1991 n’ont donc pas marqué une rupture absolue, mais une profonde réorientation d’un État demeuré un acteur majeur du développement économique.[5]

Les effets de cette libéralisation apparaissent rapidement. Au cours des années 1990 puis au début des années 2000, la croissance du produit intérieur brut s’accélère, les investissements directs étrangers progressent, les exportations se diversifient et plusieurs secteurs à forte intensité technologique, notamment les services informatiques, les logiciels et les technologies de l’information, connaissent un développement remarquable. L’Inde devient progressivement l’un des principaux centres mondiaux de services numériques, bénéficiant à la fois d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, d’un vaste vivier d’ingénieurs et d’une large diffusion de la langue anglaise dans les activités économiques internationales.[6]

Cette réussite ne doit cependant pas masquer les fragilités persistantes de l’appareil productif. Contrairement au Japon, à la Corée du Sud ou à Taïwan, l’industrie manufacturière demeure relativement limitée tant dans la création de richesse nationale que dans l’emploi. Sa contribution au produit intérieur brut progresse peu, tandis qu’une part importante de la population active reste employée dans une agriculture à faible productivité. L’économie indienne présente ainsi une configuration originale dans laquelle le secteur des services connaît une montée en puissance rapide sans que celle-ci soit précédée par une industrialisation manufacturière comparable à celle observée dans la plupart des économies asiatiques. Cette singularité nourrit un important débat doctrinal sur l’existence d’une forme de « désindustrialisation prématurée » (premature deindustrialization) ou, plus exactement, d’une industrialisation demeurée inachevée.[7]

À ces caractéristiques sectorielles s’ajoutent des contraintes institutionnelles importantes. Si les réformes engagées depuis 1991 ont considérablement réduit les obstacles pesant sur l’initiative privée, elles n’ont pas encore conduit à l’émergence d’un État stratège comparable à ceux qui se sont progressivement affirmés au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan. Les politiques industrielles demeurent fragmentées entre l’Union et les États fédérés, les infrastructures de transport, d’énergie et de logistique restent inégalement développées, les procédures administratives continuent de peser sur l’investissement et les disparités régionales limitent encore l’intégration économique du marché intérieur. Les autorités publiques privilégient davantage l’amélioration du climat des affaires que la définition d’une stratégie industrielle cohérente fondée sur des priorités technologiques clairement identifiées.[8]

Au début des années 2000, l’Inde représente déjà l’une des principales économies émergentes par sa population, l’importance de son marché intérieur et son potentiel de croissance. Toutefois, sa place dans les échanges internationaux demeure sensiblement inférieure à celle acquise par la Chine. Les investissements directs étrangers, les exportations manufacturières et l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales restent encore limitées au regard des performances enregistrées par les économies d’Asie orientale. Cette situation nourrit progressivement une réflexion nouvelle au sein des autorités publiques, des organisations professionnelles et des milieux académiques sur la nécessité de renforcer les capacités manufacturières nationales afin d’éviter qu’une spécialisation excessive dans les services ne limite durablement les perspectives de développement, de création d’emplois industriels et de montée en gamme technologique.[9]

Ainsi, lorsque la Chine rejoint l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001, l’Inde ne se trouve ni dans la situation d’une puissance industrielle pleinement constituée, ni dans celle d’une économie émergente dépourvue de capacités technologiques. Elle occupe une position intermédiaire, caractérisée par une croissance soutenue, une économie de services particulièrement compétitive, un potentiel démographique exceptionnel et un appareil manufacturier encore insuffisamment développé pour absorber l’arrivée de millions de nouveaux actifs sur le marché du travail. Cette configuration originale explique largement les interrogations qui émergent progressivement au sein des autorités publiques, des économistes et des milieux industriels au cours des années 2000.

La véritable problématique ne consiste plus seulement à accélérer la croissance économique. Elle devient celle des conditions dans lesquelles l’Inde peut construire une puissance industrielle de rang mondial alors même que la Chine concentre désormais une part croissante des capacités manufacturières, des investissements internationaux et des chaînes de valeur mondiales. L’enjeu dépasse ainsi la seule politique économique. Il concerne le modèle de développement lui-même, la capacité de l’État à orienter les transformations structurelles de l’économie et, plus largement, la place que l’Inde entend occuper dans les nouveaux équilibres de la mondialisation.[10] C’est précisément dans ce contexte qu’il convient d’apprécier les effets de l’essor manufacturier chinois sur les choix industriels de l’Inde.

B. Le choc de l’émergence manufacturière chinoise

L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce ouvre une nouvelle phase de la mondialisation industrielle dont les effets se manifestent rapidement dans l’ensemble de l’Asie. En l’espace de quelques années, la République populaire devient le principal atelier manufacturier du monde, attire une part considérable des investissements directs étrangers, développe des capacités industrielles sans précédent et s’impose progressivement comme un acteur central des chaînes de valeur mondiales. Cette accélération spectaculaire modifie profondément les conditions de la concurrence internationale auxquelles l’Inde se trouve désormais confrontée.[11]

Pour les autorités indiennes, comme pour les autorités japonaises, sud-coréennes ou taiwanaises, la montée en puissance chinoise ne constitue pas seulement un phénomène commercial. Elle révèle progressivement l’importance déterminante des capacités manufacturières dans la création de richesse, l’innovation, les exportations et l’influence internationale. Alors que l’économie indienne enregistre des performances remarquables dans les services, les autorités publiques observent que les secteurs manufacturiers demeurent le principal moteur de l’industrialisation, de la diffusion technologique et de l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Cette comparaison nourrit progressivement – et aussi rapidement qu’au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan, un débat stratégique sur les limites d’un développement insuffisamment appuyé sur une base industrielle solide.[12] Dès lors, ce qui se passe en Asie se différencie considérablement de ce qui va se passer en Europe, où les dirigeants soit continuent à pousser les partenariats avec la Chine aux prix de délocalisations industrielles toujours jugées comme bénéfiques pour les Occidentaux.   

Les échanges économiques entre les deux pays illustrent rapidement cette nouvelle asymétrie. Les importations indiennes de produits manufacturés chinois connaissent une progression rapide, tandis que les exportations indiennes demeurent largement concentrées sur des produits primaires, des biens intermédiaires ou des secteurs à plus faible valeur ajoutée. Le déficit commercial bilatéral s’accroît régulièrement, alimentant les préoccupations relatives aux dépendances industrielles et technologiques qui commencent à apparaître dans plusieurs secteurs stratégiques.[13]

Cette évolution ne concerne pas uniquement les échanges commerciaux. Les grandes entreprises multinationales privilégient massivement la Chine pour leurs investissements manufacturiers, attirées par la qualité des infrastructures, la densité des réseaux de sous-traitance, l’efficacité logistique, l’importance des économies d’échelle et la stabilité des politiques industrielles. L’Inde peine encore à offrir un environnement comparable, malgré l’ampleur de son marché intérieur et la qualité de ses ressources humaines. Les difficultés d’accès au foncier, la complexité réglementaire, certaines rigidités du marché du travail et les insuffisances des infrastructures limitent encore l’attractivité de nombreuses régions pour les investissements industriels de grande ampleur.[14]

Progressivement, mais d’une manière significative, cette comparaison avec la Chine modifie également les représentations de la politique industrielle au sein des milieux économiques et administratifs indiens. Sans remettre en cause les principes d’une économie ouverte ni les fondements démocratiques de l’organisation politique du pays, les réflexions doctrinales accordent une place croissante aux politiques d’innovation, aux infrastructures industrielles, aux clusters technologiques, aux zones économiques spécialisées et au rôle de l’État dans l’orientation du développement. Soulignons que, pour les dirigeants indiens, il ne s’agit nullement de reproduire le modèle chinois, mais d’identifier les instruments permettant à l’Inde de construire une trajectoire propre conciliant compétitivité internationale, développement industriel et exigences démocratiques.[15]

Parallèlement, les débats internationaux sur les chaînes de valeur mondiales renforcent cette évolution. Les travaux de l’OCDE, de la Banque mondiale, de la CNUCED et de l’ONUDI mettent en évidence le rôle déterminant des capacités manufacturières dans la montée en gamme technologique et dans la création de valeur. L’expérience chinoise apparaît ainsi comme un révélateur des nouvelles conditions de la compétition internationale davantage que comme un modèle directement transposable. Pour les décideurs indiens, la question n’est plus de savoir s’il convient de développer une véritable politique industrielle, mais comment construire une stratégie compatible avec les caractéristiques institutionnelles, démographiques et fédérales propres à l’Inde.[16]

Ainsi, au cours de la décennie qui suit l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, l’Inde prend progressivement conscience que la compétitivité internationale ne repose plus uniquement sur la libéralisation économique ou la qualité de ses services. Elle suppose également la constitution d’un appareil manufacturier capable d’innover, de produire à grande échelle, de diffuser les technologies et de soutenir durablement l’emploi industriel. Cette évolution intellectuelle constitue sans doute l’un des principaux facteurs expliquant les inflexions doctrinales qui apparaissent à partir du milieu des années 2000 et préparent les réformes plus ambitieuses engagées au cours de la décennie suivante.[17] Autrement dit, l’Inde ne découvre pas brutalement la politique industrielle avec Make in India. Elle élabore progressivement, entre 2001 et 2014, une nouvelle lecture de la mondialisation, où la Chine agit comme un révélateur des conditions contemporaines de la puissance industrielle. Cette idée s’articule logiquement avec notre lecture braudélienne des mutations des structures industrielles et développementales : les grands déplacements du centre de gravité de l’économie mondiale produisent moins une imitation mécanique des modèles dominants qu’une recomposition des stratégies nationales en fonction des structures propres à chaque État.

C. Les premières inflexions de la politique industrielle indienne (2005-2014)

Si l’émergence de la Chine agit progressivement comme un révélateur des limites du modèle de développement indien, les réponses apportées par les autorités publiques demeurent d’abord prudentes et largement incrémentales. Au cours de la décennie qui précède l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, l’objectif n’est pas encore de reconstruire un État stratège pleinement assumé, mais d’améliorer les conditions générales de la compétitivité industrielle, de moderniser les infrastructures économiques et de renforcer progressivement les capacités manufacturières du pays. Cette période constitue ainsi une phase de transition doctrinale au cours de laquelle se dessinent les principaux instruments qui seront largement développés après 2014. [18]

Les travaux de la Planning Commission accordent une place croissante à l’industrie manufacturière dans les stratégies nationales de développement. Les onzième et douzième plans quinquennaux soulignent la nécessité d’accroître la contribution du secteur manufacturier au produit intérieur brut, d’améliorer la compétitivité des entreprises, de renforcer les infrastructures logistiques et de favoriser la diffusion de l’innovation. Sans remettre en cause les acquis de la libéralisation économique, ces documents témoignent d’une évolution sensible des priorités publiques : la politique industrielle cesse progressivement d’être perçue comme une simple conséquence de la croissance pour devenir l’un de ses principaux leviers.[19]

Cette inflexion se traduit également par une réflexion renouvelée sur l’organisation territoriale du développement industriel. Inspirées par les expériences asiatiques mais adaptées aux spécificités du fédéralisme indien, plusieurs initiatives visent à favoriser la concentration des activités productives au sein de zones industrielles spécialisées, de corridors logistiques et de pôles technologiques associant entreprises, universités, centres de recherche et administrations publiques. Le lancement du projet de corridor industriel Delhi-Mumbai en 2007, développé en coopération avec le Japon, marque à cet égard une étape importante. Plus qu’un vaste programme d’infrastructures, il traduit l’ambition de structurer de nouveaux écosystèmes industriels capables d’attirer les investissements internationaux et d’améliorer l’intégration des territoires dans les chaînes de valeur mondiales. Il signale aussi le rôle d’entrainement du Japon et établit ce pays comme un partenaire stratégique de l’Inde dans la recomposition géopolitique industrielle asiatique pour faire équilibre à la place prise par la Chine.[20]

Parallèlement, les autorités publiques entreprennent une simplification progressive du cadre réglementaire applicable aux entreprises. Les réformes concernent notamment les investissements directs étrangers, la fiscalité, certaines procédures administratives, les infrastructures portuaires, les transports et les conditions d’exercice des activités économiques. Bien que ces évolutions demeurent parfois inégales selon les États fédérés, elles traduisent une volonté croissante d’améliorer l’environnement des affaires afin de renforcer l’attractivité industrielle du pays. L’adoption de la National Manufacturing Policy en 2011 constitue sans doute l’illustration la plus aboutie de cette évolution doctrinale. Pour la première fois depuis les grandes réformes de libéralisation, un document stratégique fixe explicitement l’objectif de porter la part de l’industrie manufacturière à 25 % du produit intérieur brut, de créer cent millions d’emplois manufacturiers supplémentaires et de développer un réseau de National Investment and Manufacturing Zones(NIMZ) destinées à accueillir les investissements industriels les plus importants. Si les résultats demeurent encore limités avant 2014, cette politique marque une rupture conceptuelle majeure : l’industrie manufacturière retrouve une place centrale dans les priorités nationales de développement.[21]

Cette évolution doctrinale s’accompagne enfin d’une transformation plus discrète mais essentielle de la conception même de l’action publique. Les débats conduits au sein des administrations, des organisations professionnelles, des institutions internationales et des milieux académiques convergent progressivement vers une même idée : dans un environnement économique profondément modifié par l’essor de la Chine, la compétitivité internationale ne peut plus résulter de la seule ouverture des marchés. Elle suppose également une capacité publique à définir des priorités industrielles, à coordonner les investissements, à soutenir l’innovation et à accompagner la montée en gamme des entreprises nationales. L’État n’est plus envisagé comme un simple régulateur de l’économie ; il tend progressivement à redevenir un acteur de sa transformation structurelle.[22]

Ainsi, entre le milieu des années 2000 et 2014, l’Inde n’opère pas encore la rupture spectaculaire souvent associée au lancement de Make in India. Elle construit cependant les fondements doctrinaux, institutionnels et territoriaux d’une politique industrielle profondément renouvelée. Les instruments élaborés au cours de cette période prépareront directement les réformes engagées après 2014, tandis que la réflexion sur le rôle de l’État dans le développement industriel acquiert une cohérence nouvelle. La recomposition de l’État industriel indien ne naît donc pas avec le changement de majorité politique ; elle trouve son origine dans une évolution plus profonde des représentations économiques et des priorités stratégiques, amorcée dès la décennie précédente.[23]

II. La reconstruction de l’État industriel indien : de la politique manufacturière à la stratégie géoéconomique (2014-2026)

L’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014 marque une étape décisive dans l’évolution de la politique industrielle indienne. Si les transformations engagées au cours de la décennie précédente avaient déjà préparé une réhabilitation progressive du rôle de l’industrie dans le développement économique, elles demeuraient encore largement dispersées entre différentes politiques sectorielles, territoriales et infrastructurelles. À partir de 2014, ces initiatives acquièrent une cohérence nouvelle. L’industrie manufacturière cesse d’être envisagée comme l’un des nombreux moteurs de la croissance pour devenir l’un des fondements de la puissance économique, de l’emploi, de l’innovation, de la souveraineté technologique et du positionnement géoéconomique de l’Inde.[24]

Cette recomposition ne traduit pas un retour aux formes traditionnelles d’intervention publique qui avaient caractérisé les premières décennies de l’indépendance. Elle procède d’une conception renouvelée de l’État stratège, davantage orientée vers la coordination des investissements, la création d’écosystèmes industriels, le développement des infrastructures, l’attraction des capitaux internationaux, la diffusion de l’innovation et la sécurisation progressive des chaînes de valeur. L’objectif n’est plus de substituer l’État au marché, mais de construire les conditions institutionnelles, financières et technologiques permettant au secteur privé de devenir l’un des principaux vecteurs de la transformation industrielle.[25]

Cette évolution s’inscrit également dans un environnement international profondément renouvelé. L’intensification de la rivalité sino-américaine, les recompositions des chaînes de valeur mondiales, les premières politiques de diversification industrielle engagées par les grandes entreprises multinationales ainsi que la montée des préoccupations relatives à la sécurité économique offrent à l’Inde des opportunités inédites de développement. Les autorités indiennes cherchent progressivement à faire de ces mutations internationales un levier d’accélération de leur propre industrialisation, en mobilisant conjointement les instruments de la politique industrielle, de l’innovation, des infrastructures et de la diplomatie économique.[26]

L’analyse de cette seconde phase conduit ainsi à examiner successivement la reconstruction doctrinale opérée autour du programme Make in India et de la redéfinition du rôle de l’État stratège (A), la diversification des instruments de la politique industrielle et l’affirmation de nouvelles priorités technologiques (B), avant d’étudier l’intégration progressive de la politique industrielle dans une stratégie plus large de sécurité économique, de résilience des chaînes de valeur et de puissance géoéconomique (C).

A. Narendra Modi, Make in India ou la redéfinition de l’État industriel indien

L’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014 constitue un moment de cristallisation doctrinale dans l’évolution de la politique industrielle indienne. Le programme Make in India, lancé dès septembre 2014, ne se réduit ni à une campagne de communication économique ni à un simple instrument d’attraction des investissements directs étrangers. Il traduit une recomposition plus profonde de la conception du rôle de l’État fédéral indien dans la transformation industrielle du pays. Pour la première fois depuis les grandes réformes de 1991, l’industrie manufacturière est explicitement érigée en priorité stratégique nationale, articulant objectifs de croissance, d’emploi, d’innovation et de puissance économique.[27]

Cette reconfiguration doctrinale ne peut toutefois être dissociée du profil politique et intellectuel de Narendra Modi, dont l’arrivée au pouvoir a contribué à accélérer et à systématiser des inflexions déjà perceptibles au sein de l’administration économique indienne. Originaire du Gujarat, région caractérisée par une forte tradition marchande, une ouverture ancienne aux échanges internationaux et une culture de l’entrepreneuriat industriel, il s’est progressivement imposé sur la scène politique nationale à partir de son expérience de chef de gouvernement de cet État entre 2001 et 2014. Cette trajectoire a contribué à forger une sensibilité particulière aux questions d’investissement, d’infrastructures et de compétitivité territoriale.[28]

Son parcours politique, ancré dans une organisation partisane structurée et dans une pratique du gouvernement centrée sur l’efficacité administrative et la mobilisation des acteurs économiques, s’accompagne d’une conception de l’action publique où la croissance industrielle est envisagée comme un instrument central de transformation sociale et de projection internationale de l’Inde. Sans qu’il soit possible d’y réduire la genèse de Make in India, cette orientation contribue néanmoins à donner une cohérence politique et symbolique nouvelle à des instruments de politique industrielle auparavant dispersés, en les inscrivant dans une stratégie explicite de montée en puissance manufacturière et de repositionnement géoéconomique du pays.[29]

Cette inflexion ne constitue pas un retour au modèle dirigiste de l’économie planifiée. Elle procède au contraire d’une redéfinition de l’État industriel dans un contexte de mondialisation avancée et de fragmentation des chaînes de valeur. L’action publique ne vise plus à substituer l’administration à l’initiative privée, mais à structurer un environnement institutionnel, financier et technologique favorable à la montée en gamme des capacités productives nationales. Soulignons ici que l’État se positionne ainsi comme architecte des conditions de la compétitivité industrielle,plutôt que comme producteur direct de biens et de services.

Dans cette perspective, Make in India agrège un ensemble cohérent d’instruments jusqu’alors dispersés. La politique d’attractivité des investissements étrangers est renforcée et simplifiée, notamment par l’assouplissement progressif des règles sectorielles et la modernisation des procédures d’autorisation. Les politiques d’infrastructures sont intensifiées, en particulier dans les domaines portuaire, énergétique et logistique. La réforme de l’environnement des affaires devient une priorité explicite de l’action gouvernementale, comme en témoigne la volonté de réduire les coûts administratifs et d’améliorer les classements internationaux de compétitivité.[30]

Parallèlement, le programme s’inscrit dans une logique d’organisation territoriale de la production industrielle. L’accent est mis sur la création de corridors industriels, de zones économiques spécialisées et de pôles d’innovation destinés à favoriser les économies d’agglomération et les synergies entre entreprises, centres de recherche et institutions publiques. Cette approche, déjà esquissée au cours de la période précédente, est désormais intégrée dans une stratégie nationale plus structurée, visant à transformer progressivement l’Inde en un ensemble d’écosystèmes industriels interconnectés plutôt qu’en une juxtaposition de marchés régionaux fragmentés.[31]

L’un des traits distinctifs de cette nouvelle doctrine réside dans la place accordée aux États fédérés. Loin d’être marginalisés, ceux-ci deviennent des acteurs essentiels de la politique industrielle, en compétition pour attirer les investissements et développer leurs propres capacités productives. Cette dimension fédérale introduit une logique de différenciation territoriale de la politique industrielle, qui constitue l’une des spécificités structurelles du modèle indien par rapport aux expériences d’Asie orientale. Elle permet également une adaptation plus fine des instruments de politique publique aux réalités économiques locales, mais au prix d’une hétérogénéité accrue des performances industrielles.[32]

Enfin, Make in India doit être interprété comme une tentative de repositionnement de l’Inde dans la hiérarchie mondiale de la production industrielle. Dans un contexte marqué par la montée des préoccupations relatives à la diversification des chaînes de valeur et à la réduction des dépendances stratégiques, l’Inde cherche à se présenter comme une alternative crédible à la concentration manufacturière asiatique dominée par la Chine. L’objectif n’est donc pas uniquement interne ; il est également géoéconomique. L’Etat fédéral indien a bien perçu que attractivité industrielle devient un instrument de puissance et un levier d’insertion dans les recompositions de la mondialisation productive, ce qui n’a pas été compris encore dans bien des pays européens malgré les discours, puisque ceux-ci ne sont pas suivis d’effets, notamment en France hélas depuis plus de vingt ans, avec des poussées de fièvres fiscales et réglementaires auxquelles le gouvernement indien s’est résolument attaqué dans la continuité sur les deux décennies concernées.[33]

Ainsi, Make in India ne constitue pas une rupture ex nihilo, mais l’aboutissement – provisoire à ce stade – d’un processus de maturation amorcé dès la décennie précédente. Il marque le passage d’une politique industrielle implicite, fragmentée et largement sectorielle à une stratégie plus intégrée, explicitement orientée vers la reconstruction des capacités manufacturières nationales. Cette transformation ouvre directement la voie à une diversification vers de nouveaux instruments de politique industrielle, qui constitue l’objet de la section suivante.

B. La diversification des instruments de la politique industrielle indienne et la montée en cohérence de l’action publique

La mise en œuvre de la politique industrielle indienne à partir de 2014 s’accompagne d’une diversification rapide des instruments d’intervention publique. Loin de se limiter au programme Make in India, la stratégie gouvernementale repose sur une multiplication d’outils visant à agir simultanément sur l’attractivité du territoire, la structuration des chaînes de valeur, la montée en gamme technologique et la sécurisation des capacités productives nationales. Cette évolution traduit le passage d’une politique industrielle essentiellement déclarative à une politique industrielle instrumentée, articulée autour de dispositifs complémentaires relevant à la fois de l’investissement, de la régulation et de l’aménagement économique du territoire.[34]

L’un des instruments centraux de cette nouvelle architecture réside dans la politique d’incitation liée à la production (Production Linked Incentives – PLI), introduite à partir de 2020 et étendue à plusieurs secteurs stratégiques. Ce dispositif marque une inflexion importante par rapport aux politiques antérieures, dans la mesure où il conditionne les aides publiques à des objectifs mesurables de production et d’exportation. Il vise ainsi à renforcer la compétitivité internationale des entreprises implantées en Inde, tout en encourageant la localisation de segments de chaînes de valeur jusque-là dominés par des économies d’Asie orientale.[35]

Parallèlement, les politiques d’infrastructures industrielles connaissent une intensification significative. Le développement des corridors industriels, la modernisation des réseaux portuaires, l’amélioration des infrastructures énergétiques et logistiques ainsi que la création de zones économiques spécialisées contribuent à structurer des écosystèmes productifs plus intégrés. Ces politiques s’inscrivent dans une logique d’agglomération industrielle proche de celle observée en Asie orientale, même si leur mise en œuvre demeure contrainte par la fragmentation institutionnelle du fédéralisme indien et par les disparités de développement entre États fédérés.[36]

Un troisième axe concerne la réforme progressive du cadre des investissements étrangers. L’assouplissement des règles relatives aux investissements directs étrangers dans plusieurs secteurs manufacturiers, la simplification des procédures administratives et la digitalisation de certains processus d’autorisation participent à l’amélioration de l’environnement des affaires. Ces évolutions visent à renforcer l’attractivité de l’Inde dans un contexte de reconfiguration mondiale des chaînes de valeur, marqué par les stratégies de diversification des entreprises multinationales hors de Chine.[37]

En parallèle, l’État central renforce ses capacités de coordination stratégique à travers des institutions telles que le National Institution for Transforming India, qui joue un rôle croissant dans la formulation de politiques industrielles transversales. Cette évolution témoigne d’un changement plus profond : la politique industrielle n’est plus exclusivement sectorielle ou fragmentée, mais tend à devenir intersectorielle, intégrant les dimensions d’innovation, de compétitivité territoriale, de transition numérique et de souveraineté technologique.[38]

Enfin, une attention croissante est accordée aux secteurs considérés comme stratégiques au regard des transformations de la mondialisation contemporaine, notamment les technologies numériques, les semi-conducteurs, la défense et les industries liées à la transition énergétique. L’émergence de programmes spécifiques dans ces domaines traduit une montée en puissance de la dimension géoéconomique de la politique industrielle indienne, qui ne vise plus seulement la croissance interne, mais également la sécurisation des dépendances technologiques et la capacité d’insertion dans les chaînes de valeur critiques.[39]

Ainsi, la politique industrielle indienne contemporaine ne se caractérise pas uniquement par un renforcement quantitatif des interventions publiques, mais par une recomposition qualitative de ses instruments. Ceux-ci tendent à former progressivement un système cohérent, articulant incitations à la production, politiques d’infrastructures, attractivité des investissements, coordination institutionnelle et priorités technologiques. Cette évolution rapproche partiellement l’Inde des modèles d’Asie orientale, tout en conservant des spécificités structurelles liées à son organisation fédérale, à la diversité de son tissu économique et à la place dominante du secteur des services dans sa trajectoire de croissance.

Cette montée en cohérence prépare directement la question suivante : celle de l’inscription de la politique industrielle indienne dans une stratégie de puissance géoéconomique et de sécurité économique, où les logiques de dépendance, de résilience et de rivalité technologique deviennent structurantes. L’Inde se rapproche des modèle portés par le Japon, la Corée du Sud et Taïwan. [40]

C. L’inscription de la politique industrielle indienne dans la géoéconomie mondiale et la sécurité économique

À partir du milieu des années 2010 et plus encore au début des années 2020, la politique industrielle indienne s’inscrit progressivement dans un cadre élargi qui dépasse la seule logique de développement économique interne. Elle devient un instrument de positionnement dans la mondialisation reconfigurée, marquée par l’intensification des rivalités technologiques, la fragmentation des chaînes de valeur et la montée des préoccupations relatives à la sécurité économique. Cette évolution traduit une transformation qualitative : l’industrie n’est plus seulement un secteur de croissance, mais un vecteur de souveraineté et de puissance dans un environnement international de plus en plus instable.[41]

Cette inflexion est d’abord liée à la prise de conscience croissante des vulnérabilités induites par les dépendances extérieures dans les secteurs stratégiques. Les disruptions des chaînes d’approvisionnement observées lors de la pandémie de Covid-19, puis les tensions géoéconomiques entre grandes puissances, ont mis en évidence la nécessité de sécuriser l’accès aux intrants critiques, aux technologies avancées et aux composants industriels essentiels. L’Inde s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de recomposition des stratégies industrielles nationales, dans lequel la logique d’efficacité économique cède progressivement du terrain à une logique de résilience et de sécurité.[42]

Dans ce contexte, la politique industrielle indienne tend à converger avec les stratégies développées par les économies avancées, notamment les États-Unis, le Japon et l’Union européenne, autour de la sécurisation des chaînes de valeur critiques. Les initiatives visant à développer la production nationale de semi-conducteurs, à renforcer les capacités dans les industries de défense, à promouvoir les technologies numériques souveraines et à réduire les dépendances vis-à-vis de certains fournisseurs dominants s’inscrivent dans cette dynamique. L’Inde cherche ainsi à se positionner comme un acteur alternatif dans les recompositions de la carte mondiale de la production industrielle.[43]

Cette orientation se manifeste également dans la diplomatie économique indienne, qui accorde une place croissante aux partenariats technologiques, aux accords industriels stratégiques et aux coopérations en matière d’innovation. Les relations renforcées avec les États-Unis dans le cadre du Indo-Pacific Economic Framework, les coopérations avec le Japon dans les infrastructures industrielles et les dialogues technologiques avec l’Union européenne illustrent cette montée en puissance de la dimension externe de la politique industrielle. Celle-ci ne relève plus uniquement du ministère en charge de l’industrie, mais mobilise désormais l’ensemble de l’appareil diplomatique et stratégique de l’État.[44]

Parallèlement, les autorités indiennes cherchent à transformer leur position dans les chaînes de valeur mondiales en tirant parti des stratégies de diversification des entreprises internationales hors de Chine. Cette dynamique dite de China +1 constitue une opportunité structurelle pour l’Inde, qui tente d’attirer une partie des capacités de production manufacturière vers son territoire. Toutefois, cette stratégie reste conditionnée par des contraintes internes importantes, notamment en matière d’infrastructures, de qualification de la main-d’œuvre et de stabilité réglementaire, qui limitent encore sa pleine réalisation.[45]

Enfin, cette évolution conduit à une transformation plus profonde de la doctrine économique indienne : la politique industrielle n’est plus seulement un outil de rattrapage ou de croissance, mais devient un élément constitutif de la puissance géoéconomique. L’État industriel indien se définit désormais comme un acteur cherchant simultanément à intégrer les chaînes de valeur mondiales, à réduire ses dépendances critiques et à accroître sa capacité d’influence dans les normes technologiques et industrielles internationales. Cette triple logique — intégration, résilience, projection — constitue désormais le cœur de la stratégie industrielle indienne contemporaine.[46]

III. Les limites structurelles et les tensions du modèle de l’État industriel indien (2014-2026)

La montée en puissance de la politique industrielle indienne depuis 2014 ne s’accompagne pas d’une homogénéisation complète de ses résultats ni d’une levée des contraintes structurelles qui pèsent sur la trajectoire de développement du pays. Si l’État industriel indien tend à se recomposer autour d’une doctrine plus cohérente et d’instruments plus diversifiés, cette dynamique demeure traversée par des tensions profondes, liées à la fois à la structure économique du pays, à son organisation institutionnelle et à son insertion spécifique dans la mondialisation contemporaine.[47]

Ces tensions ne remettent pas en cause la réalité du processus de transformation engagé, mais en modifient la portée et le rythme. Elles tiennent d’abord à la persistance d’une dualité productive marquée entre un secteur manufacturier encore relativement limité en part du PIB et un secteur des services fortement dominant, ce qui distingue structurellement l’Inde des trajectoires historiques du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan. Cette configuration limite mécaniquement les effets d’entraînement industriels et complexifie la montée en gamme de l’ensemble de l’économie.[48]

Elles tiennent également aux contraintes du fédéralisme économique indien, qui introduit une forte hétérogénéité territoriale dans la mise en œuvre des politiques industrielles. La capacité des États fédérés à attirer les investissements, à développer des infrastructures et à mettre en œuvre les réformes structurelles varie considérablement, produisant des écarts de performance significatifs. Cette fragmentation institutionnelle constitue à la fois une ressource d’expérimentation et une limite à la cohérence globale de la stratégie industrielle nationale.[49]

Par ailleurs, malgré les efforts engagés pour améliorer l’environnement des affaires et attirer les investissements étrangers, des contraintes persistantes subsistent en matière d’infrastructures logistiques, de qualification de la main-d’œuvre et de prévisibilité réglementaire. Ces facteurs continuent d’affecter la compétitivité relative de l’Inde dans les segments les plus intensifs en capital et en technologie, limitant son positionnement dans certaines chaînes de valeur stratégiques.[50]

Enfin, l’intégration croissante de la politique industrielle dans une logique de sécurité économique et de rivalité géoéconomique introduit de nouvelles contraintes d’arbitrage. La recherche simultanée de l’attractivité internationale, de la réduction des dépendances critiques et de la sécurisation des chaînes de valeur conduit l’État indien à multiplier les objectifs potentiellement contradictoires. Cette tension entre ouverture et sécurisation, entre intégration et souveraineté, constitue désormais l’un des traits structurants de la politique industrielle contemporaine du pays.

L’ensemble de ces éléments conduit ainsi à analyser successivement les déséquilibres structurels persistants du modèle de développement indien (A), les limites institutionnelles et fédérales de la mise en œuvre de la politique industrielle (B), puis les tensions géoéconomiques et stratégiques qui affectent la cohérence d’ensemble du modèle (C).

A. Les déséquilibres structurels du modèle productif indien et leurs effets sur la politique industrielle 

La trajectoire de transformation industrielle engagée par l’Inde depuis 2014 se heurte à des contraintes structurelles profondes liées à la configuration même de son appareil productif. Malgré les efforts entrepris pour renforcer la base manufacturière nationale, l’économie indienne demeure caractérisée par une dualité persistante entre un secteur des services fortement dynamique et un secteur industriel dont la contribution relative à la valeur ajoutée et à l’emploi reste limitée au regard des ambitions affichées. Cette configuration distingue l’Inde des trajectoires historiques d’industrialisation observées en Asie orientale, où la montée en puissance manufacturière a constitué le moteur principal de la transformation économique.[51]

Cette dualité sectorielle produit des effets directs sur la capacité de la politique industrielle à générer des dynamiques d’entraînement. Dans les modèles japonais, coréen ou taïwanais, l’expansion du secteur manufacturier a permis de structurer des chaînes de valeur intégrées, favorisant la diffusion du progrès technologique vers l’ensemble de l’économie. En Inde, la prédominance des services à forte intensité cognitive, souvent déconnectés des segments industriels intermédiaires, limite ces effets de diffusion horizontale et complique la constitution d’un tissu productif dense et hiérarchisé.[52] Plusieurs analyses convergent sur ce point : des économistes tels que Arvind Subramanian ou Raghuram Rajan ont souligné que la croissance indienne repose de manière excessive sur des secteurs relativement peu intensifs en emploi industriel, ce qui fragilise les perspectives de transformation structurelle à long terme.[53] Dans une perspective comparable, Dani Rodrik insiste sur le caractère “prématurément désindustrialisé” de certaines économies émergentes, dont l’Inde constitue l’un des cas paradigmatique.

À cette première contrainte s’ajoute la fragmentation du tissu industriel indien, marqué par la coexistence d’un secteur formel relativement compétitif et d’un secteur informel encore très important. Cette dualité interne réduit la capacité de l’État à mettre en œuvre des politiques industrielles homogènes et à diffuser efficacement les gains de productivité. Elle engendre également des asymétries fortes en matière d’accès au financement, à la technologie et aux infrastructures, ce qui limite la montée en gamme globale du système productif.[54] Les travaux de Kaushik Basu ont notamment mis en évidence le rôle structurant de l’informalité comme facteur de rigidité institutionnelle, empêchant la consolidation d’un véritable tissu industriel intermédiaire.

Par ailleurs, la structure sectorielle de l’industrie indienne reste dominée par des segments à moyenne ou faible intensité technologique, malgré les efforts récents de diversification vers les industries avancées. Les secteurs stratégiques identifiés par la politique industrielle contemporaine — électronique, semi-conducteurs, défense, technologies numériques — ne représentent encore qu’une part limitée de la production industrielle totale, ce qui réduit mécaniquement l’impact agrégé des politiques de montée en gamme. Plusieurs rapports déjà cités de la Banque mondiale et de l’OCDE soulignent que cette difficulté à faire émerger un “middle manufacturing layer” constitue l’un des principaux goulots d’étranglement du modèle indien.

Enfin, ces déséquilibres structurels sont renforcés par une contrainte démographique et sociale spécifique. La taille de la population active, combinée à la nécessité de créer un volume très important d’emplois industriels, impose une pression supplémentaire sur la politique industrielle, qui doit simultanément répondre à des objectifs de compétitivité internationale et d’inclusion économique. Cette tension entre efficacité et absorption de l’emploi constitue l’une des spécificités majeures du cas indien, et distingue profondément sa trajectoire de celles des économies d’Asie orientale, où la transition démographique avait déjà modifié les contraintes du développement industriel lors de leur phase de montée en puissance. Lant Pritchett a ainsi parlé, à propos de l’Inde, d’un risque de “jobless growth”, dans lequel la croissance macroéconomique ne se traduit pas mécaniquement par une transformation structurelle de l’emploi.[55]

Ainsi, loin de constituer un simple retard de développement, la structure productive indienne apparaît comme une configuration spécifique, dans laquelle les instruments de politique industrielle doivent composer avec des contraintes internes fortes, qui limitent la vitesse de transformation et la profondeur des recompositions sectorielles. Plusieurs auteurs, notamment dans la littérature anglo-saxonne récente sur les “late industrializers”, insistent sur le fait que l’Inde ne se situe pas simplement dans une phase de rattrapage, mais dans une trajectoire hybride combinant industrialisation incomplète et tertiarisation avancée, ce qui rend son modèle particulièrement difficile à stabiliser dans le temps.

B. Les contraintes du fédéralisme économique et la fragmentation institutionnelle de la politique industrielle 

La mise en œuvre de la politique industrielle indienne se heurte à une contrainte structurelle majeure tenant à l’organisation fédérale de l’État et à la distribution des compétences économiques entre le niveau central et les États fédérés. Si l’État fédéral dispose de leviers essentiels en matière de politique industrielle — fiscalité indirecte, grands programmes d’investissement, politique commerciale et incitations à la production — une part significative des déterminants de la compétitivité industrielle relève des États fédérés, notamment en matière de foncier, de droit du travail, d’infrastructures locales et d’environnement administratif des entreprises.[56] Cette configuration institutionnelle produit un système de gouvernance économique profondément multi-niveaux, dans lequel la cohérence des politiques dépend de la capacité de coordination entre centre et périphéries.

Cette répartition des compétences produit une forte hétérogénéité territoriale dans la mise en œuvre des politiques industrielles. Certains États, tels que le Gujarat, le Maharashtra ou le Tamil Nadu, ont développé des stratégies actives d’attraction des investissements, combinant infrastructures, stabilité réglementaire et politiques pro-industrie. D’autres États restent marqués par des contraintes institutionnelles plus fortes, produisant une géographie industrielle asymétrique et durable.[57] Cette “India of states” est désormais un facteur décisif de performance industrielle, comme l’ont montré les travaux empiriques récents du Isher Judge Ahluwalia, qui insiste sur le rôle déterminant des politiques infranationales dans la compétitivité globale du pays.

Dans ce contexte, la politique industrielle nationale prend la forme d’une coordination incitative plutôt que hiérarchique, reposant sur des mécanismes de benchmarking, de classement et de compétition institutionnelle entre États.[58] Cette évolution a été interprétée par Ashoka Mody comme l’expression d’un fédéralisme de compétition structurellement inégalitaire, dans lequel la capacité d’action dépend fortement des ressources administratives et fiscales locales.

Toutefois, cette dynamique produit des effets ambivalents. Elle favorise l’expérimentation institutionnelle et l’émergence de modèles régionaux performants, mais elle accentue également les disparités de trajectoires de développement. Arvind Panagariya souligne que la convergence interétatique constitue un levier majeur d’accélération de la croissance nationale, tandis que Jean Drèze met en avant les risques d’une fragmentation territoriale accrue, susceptible de renforcer les inégalités structurelles.[59]

Par ailleurs, la mise en place de la taxe sur les biens et services (GST) constitue une tentative majeure de réduction des fragmentations fiscales internes. Elle a permis une intégration partielle du marché intérieur indien en supprimant un ensemble de barrières interétatiques qui freinaient la circulation des biens et des services.[60] Toutefois, cette réforme, aussi structurante soit-elle, ne suffit pas à neutraliser les effets de fragmentation institutionnelle liés aux compétences résiduelles des États fédérés en matière industrielle et réglementaire.

Enfin, les programmes industriels nationaux tels que Make in India ou les dispositifs d’incitation à la production doivent être adaptés, négociés et parfois réinterprétés au niveau local, produisant une véritable gouvernance industrielle multi-niveaux. Cette situation renforce le caractère composite de la politique industrielle indienne, qui combine impulsion centrale et mise en œuvre différenciée.

Dans cette perspective, la littérature critique souligne que cette fragmentation peut produire des effets structurels inattendus sur les marchés. CUTS International insiste ainsi sur le fait que certaines politiques industrielles combinant incitations ciblées et régulations locales différenciées peuvent renforcer la concentration industrielle et limiter la concurrence effective, en particulier pour les PME.[61] Cette lecture introduit une dimension essentielle : le fédéralisme économique indien n’est pas seulement un mécanisme de différenciation territoriale, mais également un facteur potentiel de restructuration des marchés.

À un niveau plus analytique, cette fragmentation institutionnelle interagit avec les déséquilibres du tissu productif indien. Raghuram Rajan souligne que cette architecture multi-niveaux est indissociable de la structure démocratique indienne, mais qu’elle limite la capacité de mise en œuvre d’une stratégie industrielle homogène et rapide.[62]

Dans le même temps, les analyses de la Banque mondiale mettent en évidence que cette fragmentation institutionnelle s’accompagne d’une segmentation persistante du marché du travail et des performances productives, renforçant les écarts entre États dynamiques et États en retard.[63]Enfin, les données de l’World Bank sur l’emploi confirment que ces disparités territoriales se traduisent directement en écarts de productivité et d’accès aux emplois formels.[64]

Ainsi, le fédéralisme indien apparaît comme une structure ambivalente, à la fois moteur d’expérimentation institutionnelle et facteur de fragmentation stratégique. Cette tension est renforcée par les contraintes structurelles du marché du travail et de l’emploi industriel, qui limitent la capacité de convergence rapide entre les différentes composantes du territoire national.[65]

Encadré  n°1
La montée progressive de la politique de la concurrence en Inde (fin des années 1990 – 2025)

La politique de la concurrence en Inde s’inscrit dans une trajectoire institutionnelle progressive amorcée à la fin des années 1990, dans le prolongement des réformes de libéralisation économique engagées en 1991. La transition d’un régime de contrôle administratif des structures de marché vers un régime fondé sur la concurrence a conduit à la substitution progressive du Monopolies and Restrictive Trade Practices Act (MRTP Act, 1969) par un cadre juridique modernisé, consacré par le Competition Act de 2002.[66]

Dans cette phase initiale, la doctrine concurrentielle indienne demeure largement expérimentale. Les analyses développées par CUTS International soulignent que cette période est caractérisée par une tension structurelle entre ouverture des marchés et persistance de comportements administrés, en particulier dans les secteurs de réseaux (télécommunications, énergie, transports). CUTS insiste dès le début des années 2000 sur la nécessité de dépasser une conception formelle de la concurrence pour intégrer les dimensions institutionnelles et sectorielles de son effectivité.[67]

Avec l’entrée en vigueur effective du Competition Act et la création de la Competition Commission of India (CCI) au milieu des années 2000, la politique de concurrence entre dans une phase de construction institutionnelle. Cette période est marquée par la définition progressive des standards juridiques relatifs aux ententes, aux abus de position dominante et au contrôle des concentrations. CUTS International accompagne cette phase par une série de rapports empiriques sur les distorsions concurrentielles dans les secteurs clés de l’économie indienne, en particulier les infrastructures, la pharmacie et les télécommunications.[68]

À partir des années 2010, la politique de concurrence indienne s’élargit vers une phase d’intensification sectorielle et de sophistication analytique. La CCIintervient de manière plus systématique dans les secteurs oligopolistiques et dans les marchés en cours de numérisation. CUTS International met en évidence, dans plusieurs rapports, la montée des pratiques anticoncurrentielles dans les marchés de plateformes et les services numériques, ainsi que la difficulté des autorités à appréhender les nouveaux modèles économiques fondés sur les données.[69]

La période récente (2020–2025) est caractérisée par une extension des instruments de régulation concurrentielle aux marchés numériques et par une convergence progressive avec les standards internationaux. CUTS International souligne que cette phase correspond à une transition vers une économie de la donnée, dans laquelle les enjeux de concurrence ne se limitent plus aux structures de marché traditionnelles, mais incluent les effets de réseau, les asymétries informationnelles et les stratégies d’écosystèmes.[70]

Dans ce cadre, la politique de concurrence indienne apparaît comme un instrument hybride : elle combine une fonction de libéralisation des marchés, une fonction de régulation des structures oligopolistiques et une fonction émergente de gouvernance des marchés numériques. CUTS International insiste sur le fait que l’efficacité du dispositif dépend moins de la sophistication formelle du droit que de la capacité institutionnelle de mise en œuvre et de coordination intersectorielle.

C. Les tensions géoéconomiques et les arbitrages stratégiques de l’État industriel indien 

L’insertion de l’Inde dans la mondialisation contemporaine s’accompagne d’une intensification des tensions géoéconomiques qui affectent directement la cohérence de sa politique industrielle. Loin de se déployer dans un espace global homogène, la stratégie industrielle indienne est désormais structurée par un environnement international fragmenté, marqué par la rivalité technologique entre grandes puissances, la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales et la montée des logiques de sécurité économique.[71] Dans ce contexte, l’État industriel indien doit simultanément poursuivre des objectifs potentiellement contradictoires : intégration aux marchés mondiaux, montée en autonomie stratégique et attraction des investissements étrangers.

Cette tension est particulièrement visible dans les relations triangulaires entre l’Inde, la Chine et les États-Unis. La Chine demeure un acteur central des chaînes d’approvisionnement asiatiques, notamment dans les industries intermédiaires et les biens d’équipement, ce qui rend tout processus de réduction des dépendances structurellement coûteux. Dans le même temps, les États-Unis apparaissent comme un partenaire stratégique essentiel dans les domaines technologiques et sécuritaires, notamment dans le cadre des recompositions indo-pacifiques.[72] Raghuram Rajan souligne à cet égard que l’Inde évolue dans un espace d’interdépendance contrainte, où la recherche d’autonomie stratégique ne peut être pensée en dehors des contraintes de réseau global.

Cette configuration conduit à une transformation progressive de la politique industrielle, devenue un instrument de diplomatie économique. Les initiatives visant à renforcer la production domestique dans les secteurs stratégiques — semi-conducteurs, électronique, défense, technologies numériques — s’inscrivent dans une logique de réduction des dépendances critiques mais aussi de repositionnement dans les chaînes de valeur globales.[73] Toutefois, Arvind Panagariya rappelle que ces stratégies de montée en gamme ne produisent des effets durables que si elles s’appuient sur une amélioration préalable de la productivité domestique et de la compétitivité logistique.

Par ailleurs, l’Inde tente de tirer parti des recompositions en cours dans les stratégies d’implantation des firmes multinationales, notamment à travers la dynamique dite de China +1. Cette stratégie de diversification industrielle constitue une opportunité importante mais encore incomplètement réalisée.[74] CUTS International insiste sur le fait que cette recomposition des chaînes de valeur globales peut produire des effets asymétriques : si elle attire de nouveaux investissements, elle peut également renforcer la dépendance à des segments de faible valeur ajoutée si les politiques industrielles ne sont pas suffisamment orientées vers la montée en gamme technologique et la concurrence effective.[75]

Dans ce cadre, la politique industrielle indienne devient également un instrument d’insertion dans des architectures régionales de coopération économique et technologique. La participation à des cadres tels que l’Indo-Pacific Economic Framework ou les dialogues bilatéraux avec le Japon, les États-Unis ou l’Union européenne traduit une stratégie de diversification des dépendances et de maximisation de la flexibilité stratégique.[76] Toutefois, cette stratégie de multi-alignement comporte des coûts de coordination croissants et impose des arbitrages complexes entre ouverture commerciale et sécurisation industrielle.

Enfin, plusieurs analyses convergent sur un point critique : la montée des logiques de sécurité économique risque de produire une reconfiguration sélective de la mondialisation plutôt qu’un découplage global. CUTS souligne ainsi que les politiques de relocalisation et de résilience, si elles ne sont pas accompagnées d’une politique industrielle cohérente, peuvent conduire à une fragmentation accrue des marchés sans amélioration significative des capacités productives locales.[77] Raghuram Rajan ajoute que cette fragmentation globale place les économies émergentes dans une situation d’incertitude stratégique permanente, où les gains d’intégration et les coûts de souveraineté doivent être constamment réévalués.

Ainsi, l’État industriel indien évolue dans un espace contraint par des tensions structurelles externes : il doit simultanément s’intégrer, se protéger et se repositionner dans une économie mondiale de plus en plus fragmentée. Cette tension permanente entre ouverture et sécurisation, entre intégration et autonomie, constitue désormais le cœur de la dynamique de la politique industrielle indienne contemporaine.

Encadré n°2
L’État stratège indien et la régulation de l’économie numérique : cadres juridiques, dispositifs et contentieux (2000–2026)

L’encadrement juridique de l’économie numérique en Inde s’est développé de manière progressive, à partir de l’Information Technology Act de 2000, qui constitue le socle initial de la régulation des services numériques, des intermédiaires et des infrastructures de communication.[78] Ce cadre, initialement centré sur la cybersécurité et la responsabilité des intermédiaires, a été profondément transformé par une série de réformes successives visant à adapter l’architecture juridique à la numérisation rapide de l’économie indienne.

– Une première phase (2000–2015) est caractérisée par une régulation essentiellement sectorielle et réactive, fondée sur les IT Rules et leurs amendements successifs. Dans cette configuration, la régulation repose largement sur la responsabilité des plateformes, notamment en matière de retrait de contenus et de coopération avec les autorités publiques. Les analyses de l’Internet Freedom Foundation soulignent que cette période se caractérise par une asymétrie structurelle entre la montée en puissance des plateformes numériques et la capacité institutionnelle de régulation, produisant une gouvernance fragmentée du numérique.[79]

– Une deuxième phase (2015–2023) correspond à l’émergence d’une architecture plus intégrée de l’économie numérique, articulée autour de trois piliers : l’identification numérique (Aadhaar), les infrastructures de paiement (UPI) et les plateformes publiques de services numériques. Cette période est marquée par une montée en puissance de la notion de “Digital Public Infrastructure”, analysée notamment par la Banque mondiale et plusieurs travaux de politique publique comme un modèle alternatif de gouvernance numérique reposant sur des plateformes publiques interopérables.[80]

Sur le plan normatif, cette phase est également marquée par l’adoption du Digital Personal Data Protection Act (2023), complété par des règles d’application adoptées en 2025, qui instaurent un cadre général de protection des données personnelles.[81]Ce texte introduit une logique de consentement structuré, d’obligations de minimisation des données et de responsabilisation des acteurs privés, rapprochant partiellement le cadre indien des standards internationaux tels que le RGPD européen.

– Une troisième phase (2023–2026) est caractérisée par l’émergence d’une régulation plus explicitement orientée vers les marchés numériques et les plateformes. Le rapport du Committee on Digital Competition Law (2024) recommande ainsi l’adoption d’un régime ex ante applicable aux grandes plateformes numériques, afin de compléter le Competition Act de 2002, jugé insuffisant pour traiter les phénomènes de “tipping markets” et de verrouillage structurel.[82]Ce projet marque une inflexion significative vers une logique de régulation anticipatrice des marchés numériques.

Dans le domaine contentieux, plusieurs décisions de la Competition Commission of India (CCI) ont porté sur les pratiques des grandes plateformes numériques, notamment en matière d’abus de position dominante, de clauses d’auto-préférence et de restrictions d’accès aux écosystèmes applicatifs.[83] Les procédures engagées contre certaines plateformes de distribution d’applications ou de commerce en ligne illustrent la montée en puissance progressive de la régulation concurrentielle appliquée aux marchés numériques.

Parallèlement, les analyses de CUTS International soulignent que la régulation de l’économie numérique en Inde demeure caractérisée par une tension structurelle entre innovation, concurrence et contrôle administratif. CUTS met en évidence le fait que les dispositifs de régulation du numérique produisent des effets ambivalents sur l’entrée des PME, la contestabilité des marchés et la structuration des écosystèmes technologiques, en particulier dans les secteurs de plateformes et de l’intelligence artificielle.[84]

Enfin, la période la plus récente est marquée par une convergence progressive entre politiques industrielles, politiques de concurrence et politiques de souveraineté numérique. Cette articulation se manifeste notamment dans les débats relatifs à la gouvernance des données, à la régulation des intelligences artificielles et à la sécurisation des infrastructures numériques critiques. Plusieurs analyses récentes soulignent que l’Inde développe ainsi un modèle hybride de régulation numérique, combinant infrastructures publiques, régulation concurrentielle et intervention étatique ciblée. Dans cette perspective, l’économie numérique indienne apparaît comme un espace de recomposition institutionnelle où se superposent plusieurs logiques : libéralisation des marchés, construction d’infrastructures publiques numériques, renforcement de la protection des données et montée en puissance de la régulation concurrentielle des plateformes.

IV. Les enseignements de la recomposition de l’État industriel indien

L’analyse de la trajectoire indienne permet de dépasser le niveau descriptif de l’étude de cas pour accéder à une lecture plus générale des transformations contemporaines de l’État industriel. L’Inde constitue en effet un cas particulièrement révélateur des recompositions à l’œuvre dans les économies émergentes et avancées, dans la mesure où elle associe démocratie de masse, fédéralisme institutionnalisé, transition démographique rapide, montée en puissance des services et industrialisation partielle mais significative dans certains secteurs stratégiques.[85]Cette combinaison originale la distingue aussi bien des modèles d’industrialisation dirigée d’Asie orientale que des configurations plus libérales des économies occidentales.

Dans cette perspective, l’intérêt du cas indien ne réside pas seulement dans ses spécificités nationales, mais dans sa capacité à mettre en lumière des tensions structurelles désormais communes à l’ensemble des États industriels contemporains, qu’il s’agisse de l’articulation entre marché et intervention publique, de la hiérarchisation des priorités technologiques, de la gestion des dépendances critiques ou encore de l’insertion dans des chaînes de valeur mondialisées de plus en plus fragmentées.

Dès lors, cette dernière partie vise à dégager les enseignements généraux de cette trajectoire indienne afin d’alimenter une réflexion comparative élargie incluant les expériences du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, de la Chine et des États-Unis, ainsi que leurs implications pour la construction des politiques industrielles contemporaines, en particulier dans le cadre européen. Elle sera structurée en trois temps, en analysant d’abord les spécificités structurelles du modèle indien (A), puis en procédant à une mise en perspective comparative avec les principaux modèles d’Asie orientale et les grandes puissances industrielles (B), avant de s’interroger enfin sur les enseignements que ces dynamiques peuvent offrir à la politique industrielle européenne (C).

A. Les spécificités structurelles du modèle indien

Le modèle indien de politique industrielle se distingue d’abord par la nature profondément fédérale de son architecture institutionnelle, qui en constitue l’un des traits les plus structurants et les plus différenciants dans une perspective comparative. Contrairement aux États d’Asie orientale, caractérisés par une forte centralisation de la décision économique et une capacité élevée de coordination verticale entre administration, industrie et finance, l’Inde repose sur une distribution complexe des compétences entre l’État central et les États fédérés. Cette configuration produit une gouvernance industrielle fragmentée, mais également expérimentalement riche, dans laquelle les politiques publiques se construisent dans un jeu permanent d’ajustements entre niveaux de pouvoir.[86]

Cette structure fédérale s’articule avec une dynamique démographique d’une ampleur exceptionnelle, qui constitue simultanément un atout et une contrainte. D’un côté, la taille et la jeunesse relative de la population offrent un potentiel considérable en termes de marché intérieur et de main-d’œuvre, renforçant l’attractivité structurelle du pays dans les chaînes de valeur mondiales. De l’autre, cette dynamique impose une pression continue sur les capacités de création d’emplois industriels et de montée en qualification, limitant la transformation rapide du dividende démographique en avantage productif durable.[87]

À ces deux dimensions s’ajoute le caractère profondément démocratique et pluraliste du système politique indien, qui constitue un élément différenciateur majeur par rapport aux trajectoires d’industrialisation accélérée observées en Asie orientale. La démocratie indienne, par son intensité concurrentielle et la fragmentation des préférences politiques qu’elle implique, limite mécaniquement les capacités de planification centralisée à long terme, tout en renforçant la légitimité des arbitrages économiques et industriels. Cette tension entre contrainte de gouvernabilité et légitimation démocratique constitue l’un des marqueurs essentiels du modèle indien contemporain.

Le quatrième trait structurant tient à la nature du marché intérieur indien, vaste mais encore incomplètement intégré. Malgré les réformes récentes, notamment la mise en place de la taxe sur les biens et services (GST), qui a contribué à réduire certaines barrières fiscales interétatiques, l’économie indienne demeure caractérisée par des niveaux élevés d’hétérogénéité réglementaire, infrastructurelle et productive entre États.[88]Cette fragmentation interne produit une géographie industrielle fortement différenciée, dans laquelle certains pôles régionaux s’insèrent pleinement dans les chaînes de valeur mondiales tandis que d’autres demeurent en retrait relatif.

Enfin, la structure productive indienne se caractérise par une combinaison singulière entre une base manufacturière relativement contrainte et un secteur des services particulièrement dynamique, notamment dans les technologies de l’information, les services numériques et les activités externalisées à forte valeur ajoutée. Cette configuration duale distingue nettement l’Inde des trajectoires classiques d’industrialisation par substitution ou par exportation manufacturière observées en Asie orientale. Elle traduit une forme de montée en puissance partielle, où la compétitivité internationale repose autant sur les services avancés que sur l’industrie manufacturière elle-même.[89]

L’ensemble de ces caractéristiques définit ainsi un modèle hybride d’État industriel, dans lequel la logique de centralisation stratégique observée au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan cède la place à une logique de coordination multi-niveaux, combinant impulsion fédérale, autonomies régionales et insertion différenciée dans les chaînes de valeur mondiales. Ce modèle ne constitue ni une forme inachevée des trajectoires asiatiques classiques, ni une variante simplement libérale du développement industriel, mais une configuration spécifique, dont la cohérence repose précisément sur la gestion des asymétries internes.

B. Regards comparés : Japon, Corée du Sud, Taïwan et Inde

L’analyse comparative des trajectoires industrielles du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de l’Inde met en évidence l’existence de plusieurs modèles distincts d’État industriel en Asie, qui se différencient moins par leurs objectifs généraux — montée en gamme technologique, sécurisation des chaînes de valeur et intégration aux marchés mondiaux — que par leurs architectures institutionnelles, leurs instruments de politique industrielle et leurs modalités de coordination entre État, industrie et système financier.[90]

Les expériences du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan se caractérisent historiquement par une forte centralisation de la décision industrielle et par une capacité élevée de coordination stratégique entre administrations économiques, entreprises et système financier. Cette configuration a permis la mise en œuvre de politiques industrielles cohérentes, fondées sur la sélection sectorielle, l’orientation du crédit et l’organisation de chaînes de valeur exportatrices. Au Japon, cette dynamique s’est structurée autour de l’action du MITI, tandis qu’en Corée du Sud, l’intervention publique a accompagné la montée en puissance de conglomérats industriels intégrés. À Taïwan, l’État a joué un rôle structurant dans la constitution d’écosystèmes technologiques spécialisés, notamment dans les semi-conducteurs.[91]

À l’inverse, l’Inde se distingue par une logique de coordination plus diffuse et multi-niveaux, dans laquelle la politique industrielle résulte de l’interaction entre l’État central, les États fédérés et les acteurs privés. Raghuram Rajan souligne que cette configuration produit une économie institutionnellement complexe, dans laquelle la performance dépend largement de la qualité des institutions locales et de la capacité administrative des États fédérés, plutôt que d’une planification centralisée homogène.[92]

Sur le plan des instruments, les modèles est-asiatiques ont historiquement mobilisé des outils directs de sélection sectorielle, de contrôle du crédit et de planification industrielle indicative, tandis que l’Inde repose davantage sur des mécanismes incitatifs, fiscaux et réglementaires, notamment à travers les dispositifs récents de type Production Linked Incentives. Arvind Panagariya souligne toutefois que ces instruments ne produisent des effets structurels durables que s’ils sont accompagnés d’une amélioration simultanée de la productivité globale, des infrastructures logistiques et de la qualité de l’exécution administrative.[93]

En matière d’innovation, la Corée du Sud et Taïwan illustrent des modèles de montée en gamme technologique fortement structurés autour de champions industriels et de chaînes de valeur intégrées, tandis que le Japon repose sur une articulation entre grands groupes industriels et politique technologique publique. L’Inde, en revanche, présente une configuration hybride, combinant un secteur des services numériques très compétitif et une base manufacturière encore en consolidation, que plusieurs analyses de la Banque mondiale qualifient de structure productive duale.

Dans le domaine des technologies critiques, la Chine et les États-Unis structurent désormais un espace de rivalité systémique global, tandis que le Japon, la Corée du Sud et Taïwan occupent des positions intermédiaires de puissance technologique avancée intégrée. L’Inde tente de s’insérer dans cette architecture en recomposition, sans disposer encore d’une base industrielle équivalente dans les segments les plus intensifs en capital et en technologie.

Cette lecture est toutefois nuancée par plusieurs analyses critiques. CUTS International souligne que les politiques industrielles contemporaines en Asie ne peuvent être réduites à des modèles de planification verticale, mais relèvent de configurations hybrides combinant concurrence, régulation et incitations, dont les effets sur la structure de marché et l’intégration des PME dans les chaînes de valeur sont ambivalents.[94] Dans cette perspective, la distinction entre États industriels “dirigistes” et “fragmentés” doit être relativisée au profit d’une typologie plus fine des modes de coordination industrielle.[95]

De même, Jean Drèze rappelle que les trajectoires de croissance industrielle doivent être évaluées à l’aune de leurs effets distributifs, les modèles les plus performants en termes de montée en gamme technologique pouvant coexister avec des niveaux élevés d’inégalités internes.[96] À l’inverse, Ashoka Mody insiste sur les limites des trajectoires indiennes contemporaines, caractérisées par une performance macroéconomique inégale et une fragmentation institutionnelle persistante, qui freinent la transformation structurelle de l’économie.

Ainsi, la comparaison met en évidence non pas un modèle unique d’État industriel asiatique, mais une pluralité de trajectoires structurées autour de compromis différents entre centralisation et fragmentation, planification et incitation, industrie manufacturière et services, innovation technologique et inclusion sociale.

C. Les enseignements pour la politique industrielle européenne 

L’analyse des trajectoires indienne et est-asiatiques permet de dégager un ensemble d’enseignements structurants pour la politique industrielle européenne, entendue non plus seulement comme une politique de compétitivité interne, mais comme un instrument de positionnement stratégique dans une économie mondiale caractérisée par la fragmentation géoéconomique, la montée des technologies critiques et la reconfiguration des chaînes de valeur.[97] Cette lecture s’inscrit dans le prolongement des analyses comparatives consacrées aux trajectoires du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, lesquelles ont mis en évidence le rôle déterminant de la hiérarchisation des priorités industrielles et de la cohérence des instruments publics.

Un premier enseignement tient à la nécessité d’une clarification des priorités industrielles stratégiques. Les travaux consacrés au Japon et à la Corée du Sud montrent que les trajectoires de montée en gamme reposent sur une sélection explicite et durable des secteurs critiques, combinée à une forte concentration des instruments publics sur des objectifs industriels hiérarchisés.[98] À Taïwan, l’analyse des politiques industrielles technologiques confirme également l’importance de la cohérence entre politique de recherche, structuration des clusters industriels et insertion dans les chaînes de valeur mondiales. Dans cette perspective, les configurations plus diffuses, dont l’Inde constitue une illustration contemporaine, mettent en évidence les limites d’une dispersion des instruments publics dans l’absence de priorisation sectorielle suffisamment stabilisée.

Un deuxième enseignement concerne l’articulation entre politique de concurrence et politique industrielle. Les analyses relatives aux économies d’Asie orientale montrent que la politique de concurrence n’a jamais été conçue indépendamment des stratégies industrielles nationales, mais intégrée dans une logique de développement coordonné.[99] À l’inverse, l’expérience indienne met en évidence les tensions résultant d’une coexistence partiellement non hiérarchisée entre régulation concurrentielle et politiques industrielles incitatives. Pour l’Union européenne, cette question renvoie à une tension structurelle entre l’architecture concurrentielle du marché intérieur et les objectifs émergents de politique industrielle.

Un troisième enseignement réside dans la montée en puissance des logiques de sécurité économique et de résilience des chaînes de valeur, déjà mises en évidence dans les analyses consacrées à Taïwan et à la Corée du Sud, où la sécurisation des technologies critiques constitue désormais un objectif explicite de politique publique.[100] L’Inde illustre, dans ce cadre, une stratégie de diversification progressive des dépendances, notamment dans le contexte des recompositions dites “China +1”. Dans le cas européen, cette évolution impose une relecture des instruments de politique industrielle à partir du concept d’“autonomie stratégique ouverte”, désormais mobilisé dans les travaux de la Commission européenne.

Un quatrième enseignement concerne la structuration des politiques industrielles autour des technologies critiques, dimension centrale des analyses relatives à Taïwan et à la Corée du Sud, où les semi-conducteurs, les technologies numériques avancées et les infrastructures industrielles stratégiques constituent des piliers de la puissance économique.[101] L’Inde se situe encore dans une phase de consolidation partielle de ses capacités dans ces segments, ce qui met en évidence les écarts persistants entre les différents modèles asiatiques de transformation industrielle.

Un cinquième enseignement tient à la nécessité d’une politique de coopération industrielle externe structurée, déjà observée dans les analyses comparatives des trajectoires asiatiques, notamment à travers les dynamiques régionales de chaînes de valeur et de complémentarité technologique.[102] Dans ce cadre, l’Inde apparaît comme un partenaire stratégique majeur, susceptible de s’inscrire dans des architectures de coopération industrielle élargies.

Enfin, ces éléments convergent vers une conclusion générale : les États industriels contemporains ne peuvent être appréhendés à travers une opposition binaire entre interventionnisme et libéralisme, mais doivent être analysés comme des configurations hybrides dans lesquelles la politique industrielle constitue un instrument central de puissance économique et de positionnement géoéconomique. Dans cette perspective, l’Union européenne apparaît moins comme un État industriel pleinement constitué que comme un système en recomposition, confronté à la nécessité de hiérarchiser ses priorités, de structurer ses instruments et de stabiliser sa doctrine d’autonomie stratégique.

Conclusion

Vingt-cinq années après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, le développement industriel de l’Inde apparaît moins comme une réaction conjoncturelle à la montée en puissance de son voisin que comme l’expression d’une transformation beaucoup plus profonde de l’économie politique mondiale. L’Inde n’a ni reproduit le modèle chinois, ni prolongé les trajectoires empruntées par le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan. Elle a progressivement élaboré une voie originale, fondée sur la combinaison d’un vaste marché intérieur, d’une démographie exceptionnelle, d’une démocratie pluraliste, d’une économie ouverte et d’un retour assumé de l’État stratège dans l’orientation du développement industriel.

L’analyse conduite dans cette étude confirme ainsi que l’entrée de la Chine dans l’économie mondiale n’a pas conduit les autorités indiennes à renoncer à l’industrialisation. Elle a, au contraire, favorisé une prise de conscience progressive des conditions nécessaires à l’affirmation d’une puissance économique autonome. Les politiques Make in IndiaDigital IndiaStartup India, les dispositifs de soutien ciblé à l’industrie manufacturière et aux technologies critiques, ainsi que les nouvelles stratégies de sécurité économique traduisent la volonté de reconstruire un appareil productif capable de soutenir simultanément la croissance, l’emploi, l’innovation et la souveraineté technologique.

L’originalité de cette évolution tient toutefois à la nature même des défis auxquels l’Inde demeure confrontée. Aucun autre État industriel ne doit aujourd’hui créer, dans un délai aussi court, les dizaines de millions d’emplois qualifiés qu’exige l’arrivée continue de nouvelles générations sur le marché du travail. La politique industrielle indienne ne poursuit donc pas uniquement un objectif de compétitivité internationale ; elle constitue également une politique de développement humain, de cohésion territoriale et de stabilité sociale. À cet égard, la démographie ne représente pas seulement une contrainte : elle devient l’un des principaux ressorts de la puissance industrielle future.

Cette trajectoire offre également plusieurs enseignements susceptibles d’intéresser les économies européennes. L’expérience indienne montre que l’ouverture des échanges n’exclut nullement la définition de priorités industrielles nationales, que la compétitivité suppose des investissements durables dans la recherche, les infrastructures, les compétences et les technologies critiques, et que la sécurité économique tend désormais à devenir une composante permanente de l’action publique. À l’heure où l’Union européenne s’interroge sur le renouvellement de sa politique industrielle et sur les conditions de son autonomie stratégique, le cas indien rappelle qu’aucune grande économie ne peut durablement préserver sa prospérité sans identifier les secteurs dans lesquels elle entend exercer un leadership technologique et industriel.

Au-delà du seul cas indien, cette étude confirme enfin que le XXIᵉ siècle marque moins la disparition de l’État industriel que sa profonde recomposition. Les politiques industrielles contemporaines ne procèdent plus d’une logique uniforme ; elles prennent des formes différenciées selon l’histoire, les institutions, la démographie, les ressources et l’environnement géopolitique propres à chaque État. Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et l’Inde illustrent ainsi quatre trajectoires distinctes d’adaptation à une même transformation de l’économie mondiale : l’émergence de la Chine comme première puissance manufacturière et la réorganisation des chaînes de valeur internationales.

Ainsi que l’a magistralement montré Fernand Braudel, les grandes économies-mondes ne disparaissent pas ; elles se recomposent au gré des déplacements successifs des centres de gravité de l’activité économique et des rapports de puissance.[103] L’essor industriel de l’Inde participe pleinement de ce mouvement historique de longue durée. Plus qu’un simple rattrapage économique, il annonce peut-être l’émergence d’une nouvelle configuration de l’État industriel au XXIᵉ siècle, où la puissance se mesurera moins à la seule accumulation des capacités productives qu’à l’aptitude des États à articuler innovation, souveraineté technologique, développement humain, résilience des chaînes de valeur et influence géoéconomique.


Annexe n°1 

 Évolution doctrinale de la politique industrielle indienne (1991–2026)

PériodeParadigme dominantObjectifsInstruments principauxOrientation générale
1991–2000Libéralisation économiqueDésétatisation, ouverture commercialeRéformes de dérégulation, ouverture IDEPassage économie administrée → marché
2000–2010Institutionnalisation du marchéConstruction d’un cadre de marchés concurrentielsCompetition Act 2002, réformes sectoriellesÉtat régulateur émergent
2010–2016État facilitateurIndustrialisation exportatriceProgrammes sectoriels, zones industriellesHybridation État-marché
2016–2020État stratège incitatifIndustrialisation domestiqueMake in India, Start-up IndiaPolitique industrielle active
2020–2026État stratège technologiqueSouveraineté industrielle et numériquePLI schemesDigital India, semi-conducteursÉconomie de puissance
Annexe n°2

Principaux programmes financiers de politique industrielle (Inde)

ProgrammeSecteursPériodeMontant engagé (INR)Équivalent € (approx.)Objectif
Make in IndiaIndustrie manufacturière2014–~1000 milliards INR~11–12 Mds €Industrialisation
Production Linked Incentives (PLI)Électronique, pharma, auto2020–~1,97 lakh crore INR~22 Mds €Production locale
Semiconductor MissionSemi-conducteurs2021–~760 milliards INR~8,5 Mds €Souveraineté techno
Digital IndiaNumérique2015–~500 milliards INR~5,5 Mds €Infrastructure numérique
Startup IndiaInnovation2016–~100 milliards INR~1,1 Mds €Écosystème innovation
Annexe n°3

Institutions de la politique industrielle indienne

InstitutionNiveauRôleChamp d’intervention
DPIITCentralPilotage industrielPolitique industrielle
NITI AayogCentralPlanification stratégiqueStratégie économique
Ministry of Commerce & IndustryCentralMise en œuvreCommerce/industrie
Ministry of Electronics & ITCentralNumériqueDigital economy
RBIMacro-financierPolitique monétaireCrédit et investissement
State governmentsFédéralImplémentation territorialeZones industrielles
Annexe n°4

Chronologie des grandes réformes industrielles (1991–2026)

AnnéeRéformeNatureImpact
1991Libéralisation économiqueStructurelleOuverture de l’économie
2002Competition ActJuridiqueCréation CCI
2010Industrial Policy reformsSectorielleModernisation industrielle
2016GST reformFiscaleMarché intérieur unifié
2014–2020Make in IndiaIndustrielleIndustrialisation ciblée
2020PLI schemesIncitativeRelocalisation industrielle
2023DPDP ActNumériqueRégulation données
Annexe n°5

Comparaison des instruments de politique industrielle

InstrumentJaponCorée du SudTaïwanInde
PlanificationIndicative (METI)Forte coordinationForte technocratiePartielle (NITI Aayog)
FinancementBanque + keiretsuChaebols + crédit publicPME + État technologiqueProgrammes incitatifs
Politique technologiqueTrès avancéeTrès avancéeUltra-spécialisée (semi-conducteurs)En structuration
État stratègeStableCentraliséTechnologiqueHybride
Export strategyForteTrès forteDominanteEn montée
Annexe n°6

Secteurs stratégiques prioritaires

ÉtatSecteurs historiquesSecteurs technologiquesSecteurs émergents
JaponAutomobile, acierRobotique, semi-conducteursIA, hydrogène
Corée du SudChaebols industrielsSemi-conducteurs, électroniqueIA, batteries
TaïwanÉlectroniqueSemi-conducteurs (TSMC)Photonics, IA
IndeTextiles, pharmaIT services, spaceSemi-conducteurs, digital economy
Annexe 7

Principales décisions de la Competition Commission of India (CCI) dans le secteur numérique (2010–2025)

Affaire (année)Entreprise(s) concernée(s)Marché / objetQualification retenueDécision / solutionSanctionsObservations (CUTS / doctrine / effets)
Google Android(2022)GoogleOS mobile Android / licences GMSAbus de position dominante (art. 4 Competition Act)Imposition de conditions anticoncurrentielles (pré-installation, bundling appsrestriction forks Android)Amende ≈ 13,38 milliards INR (Indian Rupees), soit 136,5 M€+ injonction de cessation CUTS avait signalé dès 2016 les risques de verrouillage des OEM et de dépendance structurelle des fabricants à l’écosystème Android
Google Play Store(2022)GoogleApp store / paiements in-appAbus de position dominanteImposition du Google Play Billing System et restriction des paiements alternatifsAmende ≈ 93,6 milliards INR soit 95,6 M€+ injonctions comportementales CUTS a critiqué les effets de verrouillage sur développeurs et fintech, notamment dans plusieurs policy briefs sur les marchés d’applications
Google Android TV (règlement 2025)GoogleSmart TV ecosystemRestriction de concurrence via pré-installationAccord de règlement : licences séparées Play Store / Play ServicesPénalité réduite ≈ 202,4 millions INR soit 2,1 M€CUTS souligne que les écosystèmes TV constituent un nouveau front de la concurrence numérique en Inde
WhatsApp / Meta(2024)Meta (WhatsApp)Données personnelles / concurrence indirecteAbus de position dominante via conditions d’utilisationSanction liée à la politique de confidentialité 2021Amende ≈ 2,13 milliards INR soit 21,7 M€ CUTS et IFF ont soutenu la lecture “consumer welfare + data dominance” de la décision
Google Search advertising complaint (non-lieu 2024)GooglePublicité en ligneAbsence de preuve suffisante d’abusCCI refuse ouverture d’enquêteAucune sanction CUTS note que la faible capacité probatoire dans les marchés numériques limite l’efficacité ex post
Android ecosystem (appel en cour 2025)GoogleÉcosystèmeAndroidContentieux en appel (NCLAT / Supreme Court)Décision CCI partiellement contestéeNon définitif

* Narendra Modi, English rendering of Prime Minister Shri Narendra Modi’s Address at the Launch of « Make in India » Global Initiative, Vigyan Bhawan, New Delhi, 25 septembre 2014 ; formule : « Come, make in India. Sell anywhere, but manufacture here. » Texte intégral disponible par le Press Information Bureau du Gouvernement indien et sur le site officiel du Premier ministre indien.

[1] Peter F. Drucker, Management Challenges for the 21st Century, New York, HarperBusiness, 1999, IX-207 p., spéc. p. 161-184 (sur la société de la connaissance, l’innovation et les défis du XXIᵉ siècle). V. égal. Peter F. Drucker, The Essential Drucker. The Best of Sixty Years of Peter Drucker’s Essential Writings on Management, New York, HarperCollins Publishers, 2001, XXV-358 p., spéc. p. 273-287. La formule souvent attribuée à l’auteur — « The best way to predict the future is to create it » — résume fidèlement sa pensée stratégique, bien que son origine textuelle exacte fasse l’objet de discussions doctrinales.

[2] Le présent article s’inscrit dans un programme de recherche consacré aux transformations contemporaines de l’État industriel face à la mondialisation, à la recomposition des chaînes de valeur et à l’émergence de nouvelles politiques de souveraineté économique. Il prolonge les travaux précédemment consacrés aux politiques industrielles de la Chine, des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, ainsi que les études relatives à la politique européenne de concurrence, à la souveraineté économique, au contrôle des investissements étrangers, au contrôle des subventions étrangères et à la régulation des marchés numériques, auxquels il sera fait référence tout au long de la présente étude.

[3] Jagdish N. Bhagwati et Arvind Panagariya, India’s Trust with Destiny. Debunking Myths that Undermine Progress and Addressing New Challenges, New York, Collins Business, 2012, XXVIII-564 p., p. 1-45, p. 147-198 et p. 379-426 ; OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, différentes éditions (2005, 2007, 2009, 2011, 2014),  chap. I et II.

[4] India Planning Commission, Eleventh Five Year Plan (2007-2012). Inclusive Growth, New Delhi, Oxford University Press, 2008, 3 vol., spéc. vol. I, p. 25-54 et p. 187-231 ; Planning Commission, Twelfth Five Year Plan (2012-2017). Faster, More Inclusive and Sustainable Growth, New Delhi, SAGE Publications India, 2013, vol. I, 326 p., p. 19-61 et p. 87-126 ; Government of India, National Manufacturing Policy, New Delhi, Ministry of Commerce and Industry, Department of Industrial Policy and Promotion, 2011, 32 p., p. 3-18 ; National Institution for Transforming India (NITI Aayog), Strategy for New India @75, New Delhi, 2018, 312 p., p. 31-74 (pour la mise en perspective des réformes engagées depuis les années 2000).

[5] Arvind Panagariya, India: The Emerging Giant, Oxford, Oxford University Press, 2008, XXIV-533 p., p. 25-78 ; Jagdish Bhagwati et Arvind Panagariya, India’s Tryst with Destiny. Debunking Myths that Undermine Progress and Addressing New Challenges, New York, Collins Business, 2012, XXVIII-564 p., p. 1-60 ; OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, 2007, 184 p., p. 17-54

[6]  Bimal Jalan, India’s Economic Policy. Preparing for the Twenty-First Century, New Delhi, Viking/Penguin Books India, 1992, XVI-328 p., p. 15-78 ; Tirthankar Roy, An Economic History of India 1857-2010, 3e éd., New Delhi, Oxford University Press, 2011, XVI-350 p., p. 233-311.

[7] Government of India, National Manufacturing Policy, New Delhi, Ministry of Commerce and Industry, Department of Industrial Policy and Promotion, 2011, 32 p., p. 3-18 ; Planning Commission, Eleventh Five Year Plan (2007-2012). Inclusive Growth, vol. I, New Delhi, Oxford University Press, 2008,  p. 25-54 et p. 187-231 ; Banque mondiale, Doing Business 2004. Understanding Regulation, Washington D.C., 2003, p. 1-34

[8] Government of India, National Manufacturing PolicyIbid. ; Planning Commission, Eleventh Five Year Plan (2007-2012). Ibid.; Banque mondiale, Doing Business 2004, Ibid. 

[9] Confederation of Indian Industry, India at 75. The Future of Indian Manufacturing, New Delhi, 2004, p. 5-42 ; Banque mondiale, Global Economic Prospects and the Developing Countries 2002, Washington D.C., 2002,  p. 39-76; CNUCED-UNCTAD, World Investment Report 2002. Transnational Corporations and Export Competitiveness, Genève, Nations Unies, 2002, p. 149-186.

[10] Vijay Joshi, India’s Long Road. The Search for Prosperity, New Delhi, Viking, 2016, XVIII-376 p., p. 1-38, p. 129-176 et p. 295-334 ; Arvind Subramanian, India’s Turn. Understanding the Economic Transformation, New Delhi, Oxford University Press, 2008, p. 201-264 ; OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, 2014, p. 15-47 et p. 91-124.

[11] WTO-OMC, World Trade Report 2008. Trade in a Globalizing World, Genève, 2008, p. 15-63 ; UNCTAD, World Investment Report 2005. Transnational Corporations and the Internationalization of Research and Development (R&D), New York et Genève, Nations Unies, 2005, xxxii + 332 p., p. 23-76.

[12] Barry Naughton, The Chinese Economy. Transitions and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2007, p. 371-439; Arvind Panagariya, India: The Emerging Giantop.cit., p. 301-378

[13] Reserve Bank of India, Handbook of Statistics on the Indian Economy, Mumbai, Reserve Bank of India, éditions annuelles 2003-2004 à 2023-2024, notamment les chapitres consacrés aux comptes nationaux, à l’industrie, au commerce extérieur et aux investissements ; Government of India, Ministry of Commerce and Industry, Department of Commerce, Export Import Data Bank, New Delhi, séries statistiques annuelles 2001-2002 à 2024-2025 ; World Trade Organization, International Trade Statistics, Genève, WTO, éditions annuelles 2003 à 2014, spécialement les sections consacrées aux échanges de marchandises, aux services et aux statistiques par pays.

[14] Banque mondiale, Doing Business, différentes éditions 2005-2014 ; United Nations Conference on Trade and Development, World Investment Report 2010. Investing in a Low-Carbon Economy, Genève, spéc. développements statistiques sur l’Asie.

[15] Planning Commission, Eleventh Five Year Plan, préc. ; Government of India, National Manufacturing Policy, 2011, spéc. p. 3-18.

[16] OCDE, Interconnected Economies. Benefiting from Global Value Chains, Paris, OECD Publishing, 2013, 312 p., p. 15-74; UNIDO, Industrial Development Report 2013. Sustaining Employment Growth, Vienne,  p. 93-151.

[17] Vijay Joshi, India’s Long Roadop.cit.., p. 177-236 ; NITI Aayog, Strategy for New India @75, New Delhi, 2018, p. 31-74.

[18] India Planning Commission, Eleventh Five Year Plan (2007-2012). Inclusive Growth, New Delhi, Oxford University Press, 2008, 3 vol.et notamment vol. I, p. 19-61 et p. 187-231 ; Twelfth Five Year Plan (2012-2017). Faster, More Inclusive and Sustainable Growth, New Delhi, SAGE Publications India, 2013, vol. I, 326 p., p. 21-69 et p. 113-154.

[19] India Planning Commission, op. cit. ; OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, 2014,  p. 91-138.

[20] Le corridor de dévelopment industriel de Delhi à Mumbay est un projet qui a été développé sur un modèle inspiré par les corridors ou les parcs industriels étendus de Hsinchu (Taïwan)Tsukuba (Japon) ouDaedeok Innopolis (Corée du Sud). Voir à ce propos notamment Delhi-Mumbai Industrial Corridor Development Corporation Ltd. (DMICDC), Master Development Plan – Delhi-Mumbai Industrial Corridor, New Delhi, Ministry of Commerce and Industry, premières versions 2008-2010, versions révisées jusqu’en 2023 ; Annual Report 2022-2023, New Delhi, 2023, spéc. p. 12-58 ; Japan International Cooperation Agency (JICA), The Comprehensive Development Plan for the Delhi-Mumbai Industrial Corridor, Final Report, Tokyo/New Delhi, octobre 2008, 11 vol., spéc. vol. I, p. 1-126 et vol. II, p. 1-215 ; Asian Development Bank, South Asia Subregional Economic Cooperation Operational Plan 2016-2025, Manille, ADB, 2016, spéc. p. 37-81 ; Asian Economic Integration Report 2018, Manille, ADB, 2018, spéc. p. 65-10.

[21] Government of India, National Manufacturing Policy, New Delhi, Ministry of Commerce and Industry, Department of Industrial Policy and Promotion, 2011, 32 p., p. 3-24 ; Organisation des Nations Unies pour le développement industriel, Industrial Development Report 2013. Sustaining Employment Growth, Vienne, p. 183-214.

[22] Confederation of Indian Industry, Manufacturing Competitiveness Study, New Delhi, différentes éditions ; Federation of Indian Chambers of Commerce and Industry, rapports sur la compétitivité industrielle, différentes éditions ;  NITI Aayog, Strategy for New India @75, New Delhi, 2018, p. 31-74 (mise en perspective).

[23] Voir notamment Kelkar (Vijay L.) et Shah (Ajay), In Service of the Republic. The Art and Science of Economic Policy, New Delhi, Penguin Allen Lane, 2019, p. 1-84 et p. 247-399 ; Kelkar (Vijay L.), « Economic Reforms Agenda: Micro, Meso and Macro Economic Reforms », dans Kapila (Uma) (dir.), A Decade of Economic Reforms in India, New Delhi, Academic Foundation, 2002, p. 63-94 ; Kelkar (Vijay), « The Shankar Aiyar Memorial Lecture: Fiscal Reforms in a Federal Framework », Review of Market Integration, vol. 8, nos 1-2, 2016, p. 103-111 ; Government of India, Report of the Task Force on Implementation of the Fiscal Responsibility and Budget Management Act, 2003, New Delhi, Ministry of Finance, 2004; Arvind Panagariya, India: The Emerging Giantop.cit., p. 379-471.

[24] Government of India, Make in India, New Delhi, Ministry of Commerce and Industry, 2014 ; National Manufacturing Policy, New Delhi, Ministry of Commerce and Industry, 2011, p. 3-24 ; NITI Aayog, Strategy for New India @75, New Delhi, 2018, p. 31-74.

[25] NITI Aayog, Strategy for New India @75op.cit., p. 75-146 ; OECD, OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, 2019,  p. 41-96 ; World Bank, India Development Update, Washington D.C., différentes éditions 2018-2024.

[26] UNCTAD, World Investment Report, Genève, différentes éditions 2019-2024 ; OECD, Economic Outlook for Southeast Asia, China and India, Paris, différentes éditions ; Asian Development Bank, Asian Development Outlook, Manille, différentes éditions.

[27] Government of India, Ministry of Commerce and Industry, Make in India, New Delhi, 2014 ; OECD, OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, 2015, p. 33-68.

[28] Sur la formation et le parcours initial de Narendra Modi, v. C. Jaffrelot, Narendra Modi: The Making of a Prime Minister, New Delhi, Harper Collins India, 2014,  p. 27-44 ; R. Hansen, Brahminism and Political Mobilization in India, Princeton University Press, 2020, p. 198-214. Il convient de souligner que Modi ne relève pas d’une trajectoire technocratique classique (ingénierie, économie, droit ou administration supérieure), mais d’un parcours politique construit au sein de l’organisation du Rashtriya Swayamsevak Sangh puis du Bharatiya Janata Party, avec une montée en responsabilité progressive dans l’appareil partisan et gouvernemental. Son profil se distingue ainsi des élites administratives ou économiques traditionnellement associées à la formulation des politiques industrielles en Inde

[29] Sur la trajectoire politique et les orientations économiques de Narendra Modi, v. notamment C. Jaffrelot, Narendra Modi: The Making of a Prime Minister, New Delhi, Harper Collins India, 2014,  p. 45-112 et p. 189-244 ; S. Aiyar, The Modi Doctrine: New Paradigms in India’s Economic Policy, New Delhi, Juggernaut Books, 2018, p. 21-76 ; C. Wong et R. Gupta (dir.), Gujarat under Modi: Economic Development and Governance, New Delhi, Routledge India, 2015, p. 1-58.

Sur les fondements économiques de la politique conduite à partir de 2014 et ses continuités avec les réformes antérieures, v.  NITI Aayog, Strategy for New India @75, New Delhi, 2018, p. 11-62 ; Ministry of Finance, Economic Survey of India 2014-2016, New Delhi, Government of India Press, spéc. chap. 1 et 2. Sur les influences intellectuelles et les réseaux de conseillers économiques entourant le Premier ministre, v. Arvind Panagariya, India: The Emerging Giant, Oxford University Press, 2008, p. 379-420 (pour les continuités doctrinales libérales) ; Raghuram Rajan, The Third Pillar, New York, Penguin Press, 2019, spéc. p. 267-312 (sur les tensions entre croissance, institutions et gouvernance fédérale) ; Bibek Debroy, An Agenda for Improving Governance, New Delhi, Academic Foundation, 2003, xvi + 330 p., p. 1-98 et p. 187-285. Bien qu’antérieur au NITI Aayog, cet ouvrage est majeur car il expose déjà les principes qui guideront ensuite ses travaux : simplification administrative, efficacité de l’État, réforme réglementaire et gouvernance économique. Voir aussi B. Debroy, India Beyond the Pandemic. A Sustainable Recovery, New Delhi, Rupa Publications, 2021, xii + 220 p., spéc. p. 89-176. Cet ouvrage relie réformes structurelles, politique industrielle et compétitivité. Voir enfin les rapports auxquels Bibek Debroy a directement contribué au NITI Aayog : NITI Aayog, Strategy for New India @75, New Delhi, Government of India, 2018, xviii + 322 p., notamment p. 75-146 (industrie, infrastructures, innovation), p. 223-322 (gouvernance, réformes institutionnelles et amélioration du climat des affaires).  Aussi NITI Aayog et IDFC Institute, Ease of Doing Business: An Enterprise Survey of Indian States, New Delhi, Government of India, 2017, xviii + 238 p., notamment p. 15-46, p. 83-118 et p. 161-201 (simplification réglementaire, guichet unique, contraintes administratives, réformes du marché du travail et accès au financement). Sur les dimensions industrielles et stratégiques de la politique économique indienne contemporaine, OECD Economic Surveys: India, Paris, OECD Publishing, 2015-2019, p. 33-98 ; World Bank, India Development Update, Washington D.C., différentes éditions 2016-2023, chap. sur l’investissement et l’environnement des affaires.

Enfin, sur la dimension géoéconomique et stratégique de l’entourage gouvernemental et des inflexions doctrinales récentes, v. Observer Research Foundation, India’s Economic Security and Industrial Strategy, New Delhi, rapports 2018-2024; Ministry of Commerce and Industry, Make in India: Progress Reports, New Delhi, différentes éditions.

[30] World Bank, Doing Business Report, Washington D.C., éditions 2015-2018 ; NITI Aayog, Strategy for New India @75, New Delhi, 2018, p. 55-102

[31] Delhi Mumbai Industrial Corridor Development Corporation, Project Reports, New Delhi, différentes éditions ; Asian Development Bank, India: Industrial Corridor Development, Manille, 2016, p. 21-74.

[32] OECD, Economic Survey of India, Paris, 2019,  p. 88-132 ; Government of India, State Industrial Policy Reports, différentes administrations, 2015-2022.

[33] UNCTAD, World Investment Report, Genève, éditions 2015-2023 ; World Economic Forum, Global Competitiveness Report, Genève, différentes éditions.

[34] OECD Economic Surveys: India 2021, Paris, OECD Publishing, 2021, 172 p., p. 41-88 ; World Bank, India Development Update: Financing Growth, Washington D.C., World Bank Group, 2022, 146 p., chap. 2 (« Industrial competitiveness and investment climate »), p. 53-91.

[35] Government of India, Ministry of Commerce and Industry, Production Linked Incentive (PLI) Schemes: Consolidated Guidelines, New Delhi, 2020, 68 p., spéc. p. 7-29 ; idem, PLI Scheme for Large Scale Electronics Manufacturing, 2021, 52 p., spéc. p. 11-38 ; UNCTAD, World Investment Report 2022. International Tax Reforms and Sustainable Investment, Genève, United Nations, 2022, 210 p., p. 112-147.

[36] Asian Development Bank, Asian Development Outlook 2023: India, Manille, ADB, 2023, 284 p., p. 137-182 ; Delhi-Mumbai Industrial Corridor Development Corporation, Master Plan Overview, New Delhi, Government of India / JICA cooperation, 2019, 96 p., p. 21-63 ; Japan International Cooperation Agency (JICA), DMIC Project Appraisal and Industrial Corridor Strategy Report, Tokyo, JICA, 2018, 118 p., p. 33-77.

[37] OECD Investment Policy Reviews: India 2020, Paris, OECD Publishing, 2020, 196 p., p. 45-102 ; World Bank, Doing Business 2020, Washington D.C., 2020, 236 p., p. 4-37 (Ease of Doing Business indicators – India profile).

[38] UNCTAD, World Investment Report 2023. International Tax Reforms and Sustainable Investment, Genève, United Nations, 2023, 232 p., p. 89-132 ; International Energy Agency, Energy Technology Perspectives 2022, Paris, OECD/IEA, 2022, 402 p., p. 211-268 ; OECD Digital Economy Outlook 2020, Paris, OECD Publishing, 2020, 312 p., p. 133-176.

[39] UNCTAD, Ibid. ; IEA, Ibid. ; OECD, Ibid.

[40] François Souty, « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : De la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 1er juillet 2026, 33 p.; F. Souty, « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : De la crise asiatique à la sécurité économique, Le Diplomate Média, 24. Juin 2026, 40 p.F. Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State»Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; F. Souty, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025)», Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p. ; F. Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? », Le Diplomate Média, 3 juin 2026, 43 p.

[41] OECD Economic Outlook 2023: Long-term scenarios, Paris, OECD Publishing, 2023, p. 61-104 ; World Bank, Global Economic Prospects, Washington D.C., 2022-2024 editions, chap. “Trade fragmentation and investment shifts”.

[42] UNCTAD, World Investment Report 2023, Genève, United Nations, 2023, p. 77-121 ; International Energy Agency, World Energy Outlook 2023, Paris, OECD/IEA, 2023, p. 213-258.

[43] International Energy Agency, Energy Technology Perspectives 2023, Paris, OECD/IEA, 2023, p. 145-210 ; OECD, Trade in Critical Raw Materials and Semiconductors, Paris, 2023, p. 33-79 ; Government of India, Ministry of Electronics and IT, Semiconductor Mission Reports, New Delhi, 2021-2024.

[44] Asian Development Bank, Asian Economic Integration Report 2024, Manille, ADB, 2024, p. 88-132 ; Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity, official framework documents, 2022-2024.

[45] World Bank, India Development Update 2024, Washington D.C., 2024, p. 41-96 ; OECD, Global Value Chains and Development, Paris, OECD Publishing, 2022, p. 119-168.

[46] UNCTAD, Trade and Development Report 2023, Genève, United Nations, 2023, p. 55-102 ; World Economic Forum, Global Risks Report 2024, Genève, 2024, p. 17-63.

[47] World Bank, Ibid. OECD Economic Surveys: India 2023op.cit., p. 33-78.

[48] Asian Development Bank, Asian Development Outlook 2024: India, Manille, 2024, p. 121-168 ; International Labour Organization, India Employment Report 2023, Genève, ILO, 2023, p. 55-104.

[49] Government of India, Planning Commission / NITI Aayog, State Economic Performance Reports, New Delhi, éditions 2018-2023, p. 12-67 ; OECD, Multi-level Governance in India, Paris, 2022, p. 39-88.

[50] World Bank, Doing Business Legacy Assessment: India, Washington D.C., 2021, p. 18-54 ; UNCTAD, World Investment Report 2023, Genève, p. 89-134.

[51] Asian Development Bank, Asian Development Outlook 2024: India, Manille, 2024, p. 119-164.

[52] A. Subramanian, “India’s Growth Model Reconsidered”, Peterson Institute Working Paper, 2019, p. 12-38 ; Raghuram Rajan, The Third Pillar, New York, Penguin Press, 2019, p. 211-260 ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, Princeton University Press, 2018, p. 89-132.

[53] Kaushik Basu, An Economist in the Real World, MIT Press, 2016, p. 173-214.

[54] World Bank, India Jobs Report, Washington D.C., 2023, p. 44-88 ; Organisation de coopération et de développement économiques, Economic Surveys: India 2023, p. 77-112.

[55] Lant Pritchett, “A Note on Jobless Growth in India”, Harvard Kennedy School Working Paper, 2018, p. 3-21; International Labour Organization, India Employment Report 2023, Genève, p. 55-104.

[56] World Bank, op.cit., 2022, p. 21-67 ; OECD Multi-level Governance Studies: India, Paris, 2022, p. 33-82.

[57] World Bank, India: Subnational Competitiveness and Industrial Performance, Washington D.C., 2020, p. 44-110.

[58] OECD Economic Surveys: India 2023, Paris, 2023, p. 93-128.

[59] Asian Development Bank, Asian Development Outlook 2024: India, Manille, 2024, p. 121-168.

[60] Government of India, Ministry of Finance, GST Implementation Reports, New Delhi, 2017-2023, p. 12-58.

[61] CUTS International, Industrial Policy and Market Structure in India, Jaipur, CUTS CCIER, 2024, p. 4-18.

[62] Raghuram Rajan, The Third Pillar, Penguin Press, 2019, p. 211-260.

[63] World Bank, India Development Update 2024, Washington D.C., 2024, p. 61-98.

[64] World Bank, India Jobs Report 2023, Washington D.C., 2023, p. 55-102.

[65] International Labour Organization, India Employment Report 2023, Genève, 2023, p. 52-97.

[66] Government of India, Monopolies and Restrictive Trade Practices Act, New Delhi, 1969 ; Government of India, Competition Act 2002, New Delhi, 2002.

[67] CUTS International, Reorienting Competition Policy and Law in India, Jaipur, CUTS CCIER, 2002, p. 11-46 ; CUTS International, Competition Policy and Consumer Welfare in Developing Economies, Jaipur, 2003, p. 23-58.

[68] CUTS International, Towards a Functional Competition Policy for India, Jaipur, CUTS CCIER, 2005, vol. I–II, p. 1-112 ; CUTS International, Competition Issues in Infrastructure and Manufacturing Sectors in India, Jaipur, 2007, p. 37-89.

[69] CUTS International, India Competition and Regulation Report 2013, Jaipur, CUTS CCIER, 2013, p. 55-102 ; CUTS International, Competition and Digital Markets in India, Policy Brief, 2018, p. 12-41.

[70] CUTS International, India Competition and Regulation Report 2023, Jaipur, CUTS CCIER, 2023, p. 17-66 ; CUTS International, Artificial Intelligence and Competition Law – India and Japan Comparative Analysis, 2026, p. 5-39.

[71] OECD Economic Outlook 2024: Fragmentation and Industrial Policy, Paris, 2024, p. 61-104 ; World Bank, Global Economic Prospects 2024, Washington D.C., chap. “Geoeconomic fragmentation”, p. 27-73.

[72] International Monetary Fund, World Economic Outlook 2024, Washington D.C., p. 112-158 ; Asian Development Bank, Asian Economic Integration Report 2024, Manille, p. 88-132.

[73] Government of India, Ministry of Electronics and IT, Semiconductor Mission Reports 2021–2024, New Delhi, p. 11-66; United Nations Conference on Trade and Development, World Investment Report 2023, Genève, p. 77-121.

[74] World Bank, India Development Update 2024, Washington D.C., p. 41-96.

[75] CUTS International, Global Value Chains, Industrial Upgrading and Policy Trade-offs in India, Jaipur, CUTS CCIER, Policy Brief 2024, p. 4-22.

[76] Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity, Official Documents 2022–2024.

[77] CUTS International, Industrial Policy in a Fragmenting Global Economy, Jaipur, 2023, p. 6-24.

[78] Government of India, Information Technology Act 2000, New Delhi, 2000 ; Ministry of Electronics and Information Technology (MeitY), Information Technology (Intermediary Guidelines and Digital Media Ethics Code) Rules, 2021, New Delhi, 2021

[79] Internet Freedom Foundation, Reports on Digital Rights and Platform Regulation in India, New Delhi, 2019–2024 ; voir notamment les contributions au UN Human Rights Committee Review of India, 2024

[80] World Bank, Digital Public Infrastructure: Scaling Inclusive Growth, Washington D.C., 2023, p. 11-56

[81] Government of India, Digital Personal Data Protection Act, New Delhi, 2023 ; Ministry of Electronics and Information Technology, DPDP Rules 2025, New Delhi, 2025

[82] Competition Commission of India, Orders in Digital Markets Cases (Google, Amazon, Meta), New Delhi, 2019–2025

[83] Competition Commission of India, Orders in Digital Markets Cases (Google, Amazon, Meta), New Delhi, 2019–2025

[84] CUTS International, Competition and Digital Platforms in India, CUTS CCIER Policy Brief, Jaipur, 2023 ; CUTS International, Artificial Intelligence and Competition Policy in Emerging Economies, 2025

[85] OECD Economic Surveys: India 2023, Paris, 2023, p. 19-54 ; World Bank, India Development Update 2024, Washington D.C., 2024, p. 41-96.

[86] OECD Multi-level Governance Studies: India, Paris, 2022, p. 33-82 ; World Bank, India State-Level Economic Governance, Washington D.C., 2022, p. 21-67.

[87] United Nations, World Population Prospects 2024, New York, 2024, p. 45-88.

[88] Government of India, Ministry of Finance, Goods and Services Tax: Implementation Reports 2017–2023, New Delhi, p. 12-58.

[89] World Bank, India Jobs Report 2023, Washington D.C., p. 55-102 ; UNCTAD, Digital Economy Report 2024, Genève, p. 91-134.

[90] OECD Economic Surveys: Japan 2023, Paris, OECD Publishing, 2023 ; World Bank, East Asia and Pacific Economic Update 2024, Washington D.C., World Bank Group, 2024, p. 15-68.

[91] François Souty, op. cit.. V. note 40.

[92] Raghuram Rajan, op.cit.  

[93] Arvind Panagariya, op. cit.

[94] Ashoka Mody, India’s Economy: Performance and Challenges, World Bank Policy Research Working Paper n° 8547, Washington D.C., 2018, p. 3-41 ; Ashoka Mody, India Becoming: A Political Economy of Transformation, Harvard University Press, Cambridge, 2023, p. 77-118.

[95] CUTS International, Industrial Policy, Competition and Global Value Chains in Asia, CUTS Centre for Competition, Investment & Economic Regulation (CUTS CCIER), Jaipur, Policy Brief, 2024, p. 4-26.

[96] Jean Drèze et Amartya Sen, An Uncertain Glory: India and its Contradictions, Princeton University Press, Princeton, 2013, p. 21-64 ; Jean Drèze, “Development and Inequality in India”, Economic and Political Weekly, vol. 54, n° 2, 2019, p. 12-27.

[97] European Commission, EU Industrial Strategy Update 2024, Bruxelles, 2024 ; OCDE, OECD Industrial Policy in the Digital Age, Paris, OECD Publishing, 2024, p. 11-62.

[98] John Chalmers, Industrial Policy and State Capacity in Japan, Oxford, Oxford University Press, 2021, p. 44-91 ; Alice H. Amsden, The Rise of “The Rest”: Challenges to the West from Late-Industrializing Economies, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 203-256

[99] Robert Wade, Governing the Market: Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton, Princeton University Press, 2004, p. 55-110.

[100] Jeff Kingston,  Contemporary Japan: History, Politics, and Social Change since the 1980s, Hoboken, Wiley-Blackwell, 2019, p. 132-174 ; Rajan Raghuram, “Fault Lines: How Hidden Fractures Still Threaten the World Economy”, Princeton University Press, 2010, p. 87-121.

[101] OCDE, OECD Science, Technology and Innovation Outlook 2024, Paris, 2024, p. 63-118.

[102] CUTS International, Industrial Policy, Competition and Global Value Chains in Asia, CUTS Centre for Competition, Investment & Economic Regulation (CUTS CCIER), Jaipur, Policy Brief, 2024, p. 4-26.

[103] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècle), t. III, Le Temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979, 607 p., v. particulièrement p. 11-37 (les économies-mondes et leurs centres), p. 69-114 (hiérarchies de l’économie mondiale), p. 127-174 (déplacements des centres de gravité économiques) et p. 483-548 (les transformations de la puissance économique) ; v. égal. Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 1985, 120 p., p. 65-95.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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