ÉCONOMIE – Réindustrialisation de la France et fuite des cerveaux : Deux paramètres d’une même équation

Par Frédéric Rosard
La réindustrialisation est la clé d’une croissance économique durable et de la souveraineté du pays, mais elle ne fonctionnera pas tant que nous ne pourrons pas arrêter la « fuite des cerveaux » qui empêche la France de bénéficier pleinement de ses meilleurs talents.
Le déclin industriel
L’industrie française est en déclin constant depuis plusieurs décennies. La proportion de l’industrie dans le produit intérieur brut français est passée d’environ 27 % à 16 % entre 1980 et 2021. Cette désindustrialisation massive est associée entre autres choses à la perte de savoir-faire en raison des importations de biens, notamment dans des domaines stratégiques.
La crise sanitaire causée par le Covid-19 a mis en évidence la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et a poussé la France à vouloir réinvestir dans sa capacité industrielle, y compris dans les technologies stratégiques.
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Des initiatives gouvernementales
Pour soutenir une renaissance industrielle, le gouvernement français a proposé d’investir massivement, notamment à travers des plans de relance.
La réhabilitation des secteurs industriels fait partie de ce vaste plan de relance économique « France Relance », dans lequel certains domaines innovants tels que la transition énergétique, la mobilité électrique ou l’intelligence artificielle sont davantage priorisés.
Une simplification des procédures administratives, un assouplissement des règles fiscales pour attirer les investisseurs et une innovation plus assurée grâce à une coopération technologique plus étroite avec les entreprises sont également prévus.
La fuite des cerveaux
Alors que la France veut se réindustrialiser, la fuite des cerveaux rend la compétitivité plus précaire. Ce phénomène était même évoqué dans le rapport de l’Assemblée nationale de 2025 visant à établir les freins à la réindustrialisation. En effet, de meilleurs salaires, de meilleures perspectives de carrière et des conditions de travail plus inspirantes et propices à l’innovation sont des arguments qui interpellent les candidats à l’expatriation.
Cette tendance peut s’expliquer par une combinaison de facteurs : les structures économiques en France sont marquées par des impôts complexes et élevés, des charges bureaucratiques imposantes et des lois du travail rigides aussi bien pour les entreprises que pour les personnels. Il existe également un manque de confiance dans la méritocratie et une réticence à soutenir le talent local, ce qui pèse sur l’établissement national. Enfin, le coût et la qualité de la vie dans certains grands centres urbains renforcent tout autant cette tentation d’expatriation.
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Une éternelle redécouverte
Durant son passage au ministère des Affaires sociales et de l’Emploi, de mars 1986 à mai 1988, Philippe Séguin commande un rapport approfondi sur la fuite des cerveaux qu’il compare à l’exode des Huguenots après l’Édit de Nantes. En 1999, une commission pilotée par Jean François-Poncet se penche sur l’expatriation des jeunes Français et vient corroborer, une nouvelle fois, le lien étroit entre ce phénomène migratoire et la décroissance industrielle et géopolitique de la nation. Ces deux rapports emblématiques illustrent parfaitement l’évolution observée au cours des quarante dernières années. Avec le temps, une multitude d’études concordantes ont mis en lumière l’ampleur croissante de cette perte de talents. Néanmoins, les mesures adoptées pour contrer ce fléau demeurent largement trop timides pour en contenir véritablement les effets.
Le cercle vicieux
Désindustrialisation et fuite des cerveaux se nourrissent l’une l’autre. Ainsi, les relations entre elles se perpétuent. Les pertes importantes de savoir-faire entravent la capacité d’innovation et l’amélioration de la qualité de l’industrie française, en particulier dans les entreprises de haute technologie qui ont besoin de R&D, de propriété industrielle (brevets). Cela rend également les nouveaux investissements dans le pays moins attrayants.
En revanche, une politique réussie de réindustrialisation et de nouveaux emplois qualifiés, le soutien à la recherche et aux startups technologiques peuvent être un levier important pour garder ces talents « à la maison » et inverser la tendance.
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Bibiliographie :
Bénassy-Quéré, A., et al. (2021). Économie industrielle et innovation : enjeux et politiques en France. Paris : Éditions La Découverte.
Commissariat général à la stratégie et à la prospective (2020). La France et la réindustrialisation : ambitions et stratégies. Rapport officiel.
Assemblée nationale (2025). Rapport d’information sur les freins à la réindustrialisation de la France.
OCDE (2021). Competitiveness and industrial performance in France. OECD Publishing.
Stephan, J.-M. (2022). « La désindustrialisation française, causes et perspectives », Revue Française d’Économie, 36(2), pp. 157-180.
Martin, P., & Bonnet, C. (2023). « La fuite des cerveaux : impacts économiques et stratégies de rétention des compétences », Cahiers Français, 423, pp. 45-60.
Agence nationale de la recherche (ANR). (2022). « Innovation technologique et politique industrielle en France : le rôle des talents ».
Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique – Plan « France Relance ».
https://www.economie.gouv.fr/france-relance
Banque mondiale. Données sur la part de l’industrie dans le PIB français.
https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NV.IND.TOTL.ZS?locations=FR
OCDE – Rapport sur la mobilité internationale des talents en Europe, notamment en France.
https://www.oecd.org/fr/sti/mobilite-des-talents
Réseau LEPC. (2025, October 1). Le saviez-vous ? Expatriation des diplômés Français. Les Entreprises pour la Cité.
Contrepoints. (2025, October). Fuite des cerveaux : un coût d’un milliard d’euros par an pour la France. Contrepoints.
CNC CEF. (2025, January). La France : une Attractivité Renforcée et Résiliente en 2025. Les Conseillers du Commerce Extérieur de la France.
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Docteur en mathématiques appliquées, Frédéric Rosard enseigne à Sciences Po – Paris et à l’EGE (École de Guerre Économique).
Son sujet de recherche principal est à l’intersection entre géopolitique et science.
Depuis plusieurs années, il s’est spécialisé dans les études sur la fuite des cerveaux et sa gestion. Il analyse à l’échelle mondiale les migrations de talents et de compétences. Il fusionne recherche académique et implications concrètes pour étudier les conséquences économiques, sociales ou scientifiques.
Grâce à cette approche pluridisciplinaire, il élabore des stratégies et des politiques pour accroitre l’attrait de certaines entités afin d’attirer de nouveaux talents (ou de les faire revenir) et/ou de retenir ceux déjà présents. Cette démarche est mise en œuvre lors de ces interventions pour accompagner les entreprises dans cette problématique.
Il est l’auteur de nombreux articles et d’interventions dans ce domaine.
