ÉCONOMIE – Le retour de l’État stratège : La politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025)

Par François Souty
François Souty, Président-fondateur du Cercle Jefferson, Paris (2001), PhD Hist. Econ., ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024), a été membre du Comité d’experts de l’OCDE sur la politique de la concurrence de 1996 à 2024. Il enseigne les institutions de l’UE et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) et le droit et la politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de l’Université de Nantes.
Il est responsable de la section Économie au Diplomate Média.
« Non seulement la richesse, mais l’indépendance et la sécurité d’un pays paraissent être matériellement liées à la prospérité des manufactures. »
Alexander Hamilton, Report on Manufactures, 5 décembre 1791.[1]
Résumé exécutif
L’adoption de l’Inflation Reduction Act, du CHIPS and Science Act et des grands programmes fédéraux de soutien à l’industrie et aux technologies critiques a placé la politique industrielle américaine au centre des débats contemporains sur la puissance économique et la compétition internationale. Ces évolutions sont souvent présentées comme le signe d’un retour spectaculaire de l’État dans l’économie ou comme une rupture majeure avec plusieurs décennies de mondialisation libérale. Une telle interprétation apparaît toutefois et, pour le moins, fortement réductrice.
Le présent article défend l’idée que la politique industrielle américaine contemporaine ne constitue ni une innovation récente ni une simple réaction conjoncturelle à la montée de la Chine. Elle s’inscrit profondément dans une trajectoire intellectuelle, institutionnelle et stratégique plus longue, dont les origines remontent aux débats sur la compétitivité nationale qui se développent à la fin de la guerre froide et trouvent une première traduction politique sous l’administration Clinton. Les attentats du 11 septembre 2001, la crise financière de 2008, la pandémie de Covid-19 et l’affirmation de la Chine comme rival systémique ont progressivement transformé ces réflexions initiales en un véritable paradigme de sécurité économique nationale.
L’article montre que la période 2001-2025 correspond à la construction progressive d’un nouvel État stratège américain dont l’ambition dépasse largement les objectifs traditionnels de croissance ou de correction des défaillances de marché. La politique industrielle est désormais conçue comme un instrument de préservation de la puissance nationale, de sécurisation des chaînes d’approvisionnement critiques, de maîtrise des technologies stratégiques et de réduction des dépendances extérieures.
Cette transformation repose sur une architecture institutionnelle originale associant la Maison-Blanche, le Congrès, le Département du Commerce, le Département de l’Énergie, le Département de la Défense ainsi qu’un vaste ensemble d’agences fédérales de recherche et d’innovation. Elle mobilise simultanément des instruments budgétaires, fiscaux, réglementaires et commerciaux dont la cohérence procède d’une même logique stratégique : maintenir le leadership technologique et industriel des États-Unis dans un environnement international marqué par le retour de la compétition entre grandes puissances.
L’étude met également en évidence le rôle structurant joué par plusieurs secteurs considérés comme déterminants pour la sécurité nationale et la prospérité future du pays : semi-conducteurs, intelligence artificielle, informatique quantique, cybersécurité, biotechnologies, technologies spatiales, industrie de défense, batteries, véhicules électriques, hydrogène et technologies de la transition énergétique. À travers l’Inflation Reduction Act et le CHIPS and Science Act, l’administration Biden a donné à cette orientation une ampleur budgétaire et doctrinale inédite, sans pour autant rompre avec certaines tendances déjà perceptibles sous les administrations Bush, Obama et Trump.
Au-delà des alternances partisanes, l’article souligne ainsi l’émergence d’un consensus croissant autour de l’idée que la puissance économique, technologique et industrielle constitue désormais une dimension essentielle de la sécurité nationale. Cette évolution se traduit par un rapprochement inédit entre politique industrielle, politique commerciale et stratégie géopolitique. Contrôles à l’exportation, restrictions aux investissements, politiques de relocalisation, mécanismes de préférence nationale et dispositifs de soutien aux technologies critiques participent désormais d’une même logique de puissance.
L’analyse conduit finalement à s’interroger sur la nature profonde du modèle qui émerge aux États-Unis. Loin du simple retour d’un interventionnisme classique, il semble annoncer la formation d’un nouveau régime de gouvernance économique dans lequel l’État fédéral agit comme architecte de la compétitivité nationale, garant de la résilience économique et acteur central de la compétition technologique mondiale. Dans cette perspective, la politique industrielle américaine apparaît moins comme une parenthèse conjoncturelle que comme l’une des manifestations les plus significatives de la recomposition contemporaine des rapports entre économie, technologie, sécurité nationale et puissance.
Introduction
Depuis les origines mêmes de la Fédération américaine qui célèbre cette année son deux-cent-cinquantième anniversaire, l’histoire économique et de la politique industrielle des Etats-Unis s’inscrit dans une tension féconde entre deux traditions intellectuelles souvent présentées comme contradictoires mais qui apparaissent en réalité profondément complémentaires et en continuité. La première, incarnée par Alexander Hamilton et citée en exergue, voit dans le développement des manufactures, de la puissance productive et de l’innovation technique les fondements mêmes de la richesse, de l’indépendance et de la sécurité nationales. Dès 1791, dans son célèbre Report on Manufactures, Hamilton formule une intuition appelée à traverser avec une rare constance toute l’histoire économique des États-Unis jusqu’à 2026: une nation ne peut durablement préserver sa liberté politique sans disposer des capacités industrielles qui garantissent son autonomie stratégique.[2]
La seconde tradition est celle que décrit Alexis de Tocqueville, un demi-siècle plus tard, lorsqu’il observe une société américaine animée par une extraordinaire énergie entrepreneuriale, où les citoyens se tournent spontanément vers le commerce, l’industrie et l’innovation, tout en n’attendant de l’État qu’un cadre stable garantissant la sécurité de leurs activités et la protection de leurs droits : « Aux États-Unis, dès qu’un citoyen a quelques lumières et quelques ressources, il cherche à s’enrichir dans le commerce et l’industrie. Tout ce qu’il demande à l’État, c’est de ne point venir le troubler dans ses labeurs et d’en assurer le fruit. »[3]
Loin de s’opposer, ces deux lectures constituent les deux faces d’une même expérience historique. Hamilton souligne la nécessité d’un État capable d’orienter, de soutenir et parfois de protéger le développement des capacités productives nationales ; Tocqueville met en lumière la vitalité d’une société civile dont le dynamisme économique constitue la principale source de prospérité du pays. Toute l’histoire économique américaine peut être interprétée comme la recherche d’un équilibre entre ces deux pôles : d’un côté, la confiance dans l’initiative privée et la puissance créatrice du marché ; de l’autre, la conviction que certaines capacités industrielles, technologiques ou stratégiques ne peuvent être abandonnées aux seules forces économiques sans mettre en péril la puissance de la nation.
À bien des égards, les évolutions observées depuis le début du XXIe siècle témoignent du retour spectaculaire de cette problématique fondatrice. Face à la montée en puissance de la Chine, à la fragmentation géopolitique de la mondialisation, aux vulnérabilités révélées par les crises financières, sanitaires ou technologiques et à la centralité croissante des technologies critiques dans les rapports de puissance, les États-Unis semblent avoir progressivement redécouvert l’intuition hamiltonienne sans pour autant renoncer à l’héritage tocquevillien. La politique industrielle contemporaine apparaît ainsi moins comme une rupture que comme une réinterprétation moderne d’un débat ancien : comment concilier l’énergie créatrice du marché avec les exigences de la souveraineté économique, de la sécurité nationale et de la puissance technologique ?
Au cours des dernières années, la politique industrielle est redevenue l’un des objets les plus débattus de l’économie politique internationale. L’adoption successive de l’Infrastructure Investment and Jobs Act (2021), du CHIPS and Science Act (2022) et de l’Inflation Reduction Act (2022) a suscité une vaste littérature consacrée au « retour » de l’État dans l’économie américaine. Pour de nombreux observateurs, ces initiatives marqueraient une rupture historique avec plusieurs décennies dominées par la déréglementation, la mondialisation productive et la confiance dans les mécanismes autorégulateurs du marché.
Une telle lecture appelle cependant plusieurs réserves. Elle tend d’abord à surestimer la nouveauté des politiques engagées depuis le début des années 2020. Elle conduit ensuite à entretenir une représentation simplifiée de l’histoire économique américaine, souvent réduite à l’opposition entre intervention publique et libre marché. Or, depuis les réflexions fondatrices d’Alexander Hamilton sur les manufactures jusqu’aux grands programmes scientifiques et technologiques de la guerre froide puis avec l’émergence volontaire et ouverte de l’internet, l’État fédéral a constamment participé à la construction des capacités productives, technologiques et industrielles qui ont soutenu l’ascension puis le maintien de la puissance américaine.[4]
L’enjeu n’est donc pas tant d’expliquer un prétendu retour de la politique industrielle que de comprendre les formes nouvelles qu’elle revêt dans le contexte du premier quart du XXIe siècle. Car ce qui distingue la période contemporaine n’est pas l’existence même d’une intervention économique fédérale, mais son intégration croissante dans une vision plus large associant compétitivité, innovation, sécurité nationale et rivalité géopolitique.
Cette évolution trouve une partie de ses origines dans les débats qui émergent à la fin des années 1980 et au début des années 1990 autour de la notion de compétitivité nationale. Face aux performances industrielles japonaises, aux déficits commerciaux américains et aux premières manifestations de désindustrialisation, une génération d’économistes, de responsables politiques et d’experts de l’innovation s’interroge alors sur les conditions du maintien du leadership économique des États-Unis.[5] Derrière des approches parfois divergentes, les travaux de Robert Reich, Laura D’Andrea Tyson, Lester Thurow, Stephen Cohen ou John Zysman convergent autour d’une même préoccupation : la puissance économique des nations dépend désormais de leur capacité à maîtriser les technologies, les compétences, les infrastructures de connaissance et les secteurs stratégiques.[6]
Ces réflexions exercent une influence significative sur l’administration Clinton. Si celle-ci demeure attachée à l’ouverture commerciale et à l’internationalisation de l’économie américaine, elle développe simultanément une conception renouvelée de l’action publique fondée sur le soutien à l’innovation, aux infrastructures technologiques, à la recherche-développement et à certains secteurs industriels jugés déterminants pour la compétitivité nationale.[7] Avec le recul, cette période apparaît comme un moment intellectuel particulièrement fécond (dont la décision majeure d’ouvrir au monde entier de la recherche l’infrastructure des réseaux internet, déjà citée, mise en place jusque-là par les institutions académiques et militaro-industrielles des seuls Etats-Unis). Plusieurs analyses contemporaines — dont nos propres travaux publiés alors dans les Chroniques de la SEDEIS et aux Presses Universitaires de France, dans la collection « Que sais-je ? »[8] — avaient déjà souligné l’émergence d’une forme originale d’État stratège américain, distincte à la fois des traditions européennes de planification et des modèles asiatiques de politique industrielle.⁷[9]
Toutefois, les événements qui se succèdent depuis le début du XXIe siècle vont profondément modifier la portée de ces débats. Les attentats du 11 septembre 2001, la crise financière de 2008, l’ascension spectaculaire de la Chine elle-même fruit d’une politique industrielle chinoise particulièrement charpentée, les tensions croissantes autour des chaînes d’approvisionnement mondiales, la pandémie de Covid-19 puis l’accélération de la compétition technologique internationale conduisent progressivement les autorités américaines à redéfinir les contours mêmes de la sécurité nationale.
La notion de puissance économique cesse alors d’être envisagée comme un simple facteur de prospérité. Elle devient progressivement un attribut essentiel de la sécurité nationale. Semi-conducteurs, intelligence artificielle, batteries, terres rares, biotechnologies, infrastructures numériques ou capacités manufacturières critiques sont désormais perçus comme autant de ressources stratégiques dont dépend la préservation du leadership américain. Dans ce contexte, la politique industrielle ne vise plus seulement à corriger certaines défaillances de marché ou à soutenir l’innovation. Elle tend à organiser la résilience économique nationale, à réduire les dépendances stratégiques, à sécuriser les chaînes de valeur critiques et à préserver les fondements technologiques de la puissance américaine.
Les initiatives adoptées depuis le début des années 2020 illustrent l’aboutissement de cette transformation. Le CHIPS and Science Act vise à restaurer les capacités américaines dans le domaine des semi-conducteurs. L’Inflation Reduction Act mobilise des ressources budgétaires considérables afin de favoriser l’émergence d’une base industrielle compétitive dans les technologies de la transition énergétique. Les politiques de relocalisation productive, les contrôles à l’exportation, les restrictions aux investissements étrangers ou encore les stratégies de friend-shoring témoignent d’une articulation croissante entre politique industrielle, politique commerciale et sécurité nationale.
Cette évolution ne saurait être interprétée comme la simple conséquence des alternances partisanes. Certes, les administrations Bush, Obama, Trump et Biden ont privilégié des instruments différents et poursuivi des objectifs parfois distincts. Mais elles participent toutes, à des degrés divers, d’un mouvement plus profond de réaffirmation du rôle stratégique de l’État fédéral dans la préservation des capacités productives, technologiques et industrielles du pays.
Ainsi, la période comprise entre 2001 et 2025 correspond à la construction progressive d’un nouveau paradigme américain de sécurité économique. Celui-ci repose sur l’intégration croissante de la politique industrielle, de la politique technologique, de la politique commerciale et de la stratégie de sécurité nationale au sein d’une même logique de puissance. Loin d’apparaître comme une parenthèse ou une réaction conjoncturelle à la montée de la Chine, cette évolution s’inscrit dans une trajectoire intellectuelle et institutionnelle plus longue dont Hamilton constitue le point de départ doctrinal, les débats sur la compétitivité nationale des années Clinton l’un des moments fondateurs, et les politiques de réindustrialisation des années 2020 l’une des expressions les plus abouties. L’étude de ses origines, de ses instruments, de ses priorités sectorielles et de son articulation avec la politique commerciale permettra ainsi de mieux comprendre les ressorts du retour de l’État stratège dans la première puissance mondiale.
I. Des débats sur la compétitivité nationale à l’émergence de la sécurité économique : les fondements de la réorientation américaine (1990-2025)
L’ampleur des dispositifs industriels mis en œuvre par les États-Unis depuis le début des années 2020 a souvent conduit les observateurs à privilégier une lecture centrée sur les ruptures récentes : montée de la Chine, pandémie de Covid-19, tensions sur les chaînes d’approvisionnement ou retour de la rivalité entre grandes puissances. Ces facteurs jouent incontestablement un rôle majeur. Ils ne suffisent toutefois pas à expliquer l’émergence du nouveau paradigme industriel américain.
Les transformations observées depuis deux décennies s’inscrivent dans une trajectoire intellectuelle et politique plus longue dont les origines remontent aux débats sur la compétitivité nationale qui se développent à la fin de la guerre froide. Dans un contexte marqué par les performances industrielles japonaises, l’apparition de déficits commerciaux persistants et les premières manifestations de désindustrialisation, une partie croissante des élites économiques et politiques américaines s’interroge alors sur les conditions du maintien du leadership des États-Unis dans l’économie mondiale. Les notions d’innovation, de technologie, de capital humain et de compétitivité deviennent progressivement des catégories centrales de l’analyse stratégique.[10]
Sous l’administration Clinton, ces réflexions trouvent une première traduction institutionnelle. Sans remettre en cause les principes généraux de l’ouverture commerciale ou de la mondialisation, les autorités fédérales développent une approche nouvelle du rôle économique de l’État fondée sur le soutien à l’innovation, à la recherche, aux infrastructures technologiques et aux secteurs industriels à forte intensité de connaissance. Plusieurs observateurs identifient alors l’émergence d’une forme originale d’État stratège dont les objectifs consistent moins à administrer l’économie qu’à renforcer les capacités structurelles de compétitivité du pays.[11]
Toutefois, les événements qui marquent le début du XXIe siècle vont progressivement transformer cette problématique de la compétitivité nationale. Les attentats du 11 septembre 2001, les guerres qui s’ensuivent, la crise financière de 2008, l’essor de la Chine comme puissance technologique et industrielle, puis les vulnérabilités révélées par la pandémie de Covid-19 conduisent les responsables américains à élargir progressivement la notion de sécurité nationale. Les enjeux industriels, technologiques et productifs cessent d’être perçus comme de simples déterminants de la croissance ; ils deviennent progressivement des composantes essentielles de la puissance et de la sécurité du pays.
Cette évolution marque le passage d’un paradigme centré sur la compétitivité nationale à un paradigme de sécurité économique. L’enjeu n’est plus seulement d’améliorer la performance économique américaine dans la concurrence internationale, mais de préserver les capacités industrielles, technologiques et productives considérées comme indispensables à l’autonomie stratégique des États-Unis. Les semi-conducteurs, les infrastructures numériques, l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou encore les chaînes d’approvisionnement critiques sont désormais appréhendés à travers une logique de sécurité nationale qui dépasse largement les cadres traditionnels de la politique industrielle.
La compréhension de cette transformation suppose donc de revenir sur ses origines intellectuelles, institutionnelles et doctrinales. Cette première partie analysera d’abord les débats qui entourent la compétitivité nationale sous l’administration Clinton avant d’examiner la manière dont les chocs géopolitiques, économiques et technologiques du premier quart du XXIe siècle ont progressivement conduit à l’émergence d’un nouveau paradigme américain de sécurité économique.
A. Le contexte de l’après-guerre froide et le défi japonais
Lorsque s’ouvre la décennie 1990, les États-Unis se trouvent dans une situation paradoxale. Sur le plan géopolitique, l’effondrement de l’Union soviétique semble consacrer la victoire définitive du modèle américain et annoncer l’avènement d’un ordre international largement structuré autour des principes de l’économie de marché et de la démocratie libérale. Sur le plan économique, en revanche, les certitudes sont beaucoup moins nombreuses. La puissance industrielle japonaise, la progression des exportations asiatiques et les difficultés rencontrées par plusieurs secteurs manufacturiers américains alimentent un débat croissant sur les fondements réels de la compétitivité nationale.
Depuis le milieu des années 1970, l’économie américaine est confrontée à une série de mutations qui fragilisent certains des ressorts traditionnels de sa domination industrielle. La concurrence internationale s’intensifie dans des secteurs jusqu’alors considérés comme des bastions de la puissance américaine : automobile, électronique grand public, composants électroniques, machines-outils ou encore équipements industriels. L’accumulation de déficits commerciaux vis-à-vis du Japon nourrit progressivement l’idée selon laquelle les États-Unis pourraient être engagés dans un processus de déclin relatif comparable à celui qu’avait connu le Royaume-Uni au cours du XXe siècle.¹[12]
À la fin des années 1980, cette inquiétude s’étend bien au-delà des cercles académiques. Les performances de l’économie japonaise impressionnent les responsables politiques, les chefs d’entreprise et une partie de l’opinion publique américaine. La capacité des groupes industriels nippons à conquérir des parts de marché dans les secteurs de haute technologie apparaît comme la manifestation d’un modèle économique particulièrement efficace, fondé sur la coopération entre l’État, les entreprises, les institutions financières et les centres de recherche. Les analyses consacrées au rôle du ministère japonais du Commerce international et de l’Industrie (MITI) rencontrent alors un succès considérable aux États-Unis.²[13]
Cette période voit également se développer une abondante littérature consacrée à ce qui est souvent présenté comme le « défi japonais ». Plusieurs auteurs remettent en cause les interprétations traditionnelles du commerce international fondées sur les seuls avantages comparatifs et soulignent l’importance croissante des politiques technologiques, de la formation, de l’organisation industrielle et des capacités d’innovation dans la compétition économique mondiale. La notion même de compétitivité nationale devient progressivement un objet central du débat public.
Dans ce contexte, les travaux de Michael Porter exercent une influence considérable. Son analyse de l’avantage concurrentiel des nations met en évidence le rôle joué par l’environnement institutionnel, les infrastructures, les systèmes d’innovation et les stratégies d’entreprise dans la réussite économique des pays industrialisés.³[14] À l’inverse, d’autres économistes, au premier rang desquels Paul Krugman, contestent vigoureusement la pertinence même de la notion de compétitivité nationale, estimant qu’elle risque de transposer abusivement aux États les raisonnements applicables aux entreprises.⁴[15]
Au-delà de cette controverse théorique, un constat tend néanmoins à s’imposer au tournant des années 1990 : les performances économiques d’une nation ne peuvent être réduites à la seule efficacité des mécanismes de marché. Les capacités d’innovation, la qualité des institutions de recherche, la formation de la main-d’œuvre, l’organisation des filières industrielles et la diffusion des technologies apparaissent comme des variables déterminantes de la puissance économique. Cette évolution contribue à réhabiliter l’idée selon laquelle l’État peut jouer un rôle actif dans la création des conditions structurelles de la compétitivité.
Le débat est d’autant plus vif que plusieurs secteurs symboliques de la puissance américaine semblent alors menacés. L’industrie automobile perd des parts de marché face aux constructeurs japonais. L’industrie des semi-conducteurs connaît une concurrence particulièrement intense. Les inquiétudes relatives à la désindustrialisation de certaines régions du pays se multiplient. Les questions industrielles cessent progressivement d’être considérées comme des enjeux sectoriels ; elles deviennent des sujets de politique nationale.
Cette évolution est renforcée par les travaux du Council on Competitiveness, organisation créée en 1986 afin de réfléchir aux moyens de préserver la capacité concurrentielle des États-Unis. Ses rapports insistent sur la nécessité de renforcer les investissements dans la recherche, l’éducation, les infrastructures et les technologies émergentes. Ils contribuent à diffuser l’idée selon laquelle la compétitivité constitue désormais un enjeu stratégique comparable, sous certains aspects, aux préoccupations traditionnelles de sécurité nationale.⁵[16]
Avec le recul, cette période apparaît comme un moment décisif dans l’histoire intellectuelle de la politique économique américaine. Certes, les débats des années 1980 et 1990 demeurent largement centrés sur la rivalité avec le Japon et sur les conséquences de la mondialisation. Ils n’anticipent ni l’ascension fulgurante de la Chine ni les bouleversements géopolitiques du début du XXIe siècle. Ils posent néanmoins plusieurs questions fondamentales qui demeurent au cœur des politiques industrielles contemporaines : comment préserver le leadership technologique des États-Unis ? Comment maintenir des capacités productives dans les secteurs stratégiques ? Quel rôle l’État peut-il jouer dans le renforcement de la compétitivité nationale ? Et comment articuler ouverture économique et préservation de la puissance ?
Les réponses apportées à ces interrogations sous l’administration Clinton constitueront le premier laboratoire intellectuel et institutionnel de la réorientation stratégique qui s’affirmera progressivement au cours des décennies suivantes.
B. Les débats sur la compétitivité nationale
L’une des caractéristiques les plus remarquables du débat économique américain au tournant des années 1980 et 1990 réside dans l’émergence de la compétitivité nationale comme catégorie centrale de l’analyse économique et stratégique. Longtemps perçue comme une notion essentiellement applicable aux entreprises, la compétitivité devient progressivement un attribut des nations elles-mêmes. Cette évolution témoigne d’une inquiétude croissante quant à la capacité des États-Unis à conserver leur position dominante dans l’économie mondiale face à la montée en puissance des économies asiatiques et à l’intensification de la concurrence technologique internationale.
La notion ne fait toutefois pas l’objet d’un consensus. Dès son apparition dans le débat public, elle suscite d’importantes controverses théoriques. Pour certains auteurs, la compétitivité nationale constitue un concept indispensable à la compréhension des nouvelles formes de concurrence internationale. Pour d’autres, elle relève davantage d’une métaphore politique que d’une catégorie scientifique rigoureuse.
Cette opposition est illustrée par la controverse qui oppose Michael Porter à Paul Krugman. Dans The Competitive Advantage of Nations, Porter soutient que les performances économiques des pays dépendent largement de la qualité de leur environnement productif, de leurs institutions, de leurs infrastructures, de leurs systèmes de formation et d’innovation ainsi que des interactions entre entreprises, centres de recherche et pouvoirs publics. Selon lui, la prospérité des nations repose moins sur les avantages comparatifs hérités que sur leur capacité à construire des avantages concurrentiels dynamiques.[17]
Krugman adopte une position radicalement différente. Dans un article devenu célèbre, il critique l’usage croissant de la notion de compétitivité nationale et considère qu’elle conduit à une vision erronée des relations économiques internationales. Les États ne sont pas des entreprises ; ils ne poursuivent pas les mêmes objectifs et ne sont pas soumis aux mêmes contraintes. Pour Krugman, le véritable déterminant de la prospérité demeure la productivité intérieure, et non une hypothétique compétition économique assimilable à une guerre commerciale permanente.[18]
Cette controverse masque toutefois un phénomène plus profond. Même lorsque les économistes contestent la validité théorique du concept de compétitivité nationale, ils reconnaissent généralement l’importance croissante des facteurs technologiques, éducatifs et institutionnels dans la création de richesse. La véritable question n’est donc pas tant de savoir si les nations sont compétitives que de déterminer comment elles construisent les capacités productives qui conditionnent leur prospérité future.
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrivent les travaux du Council on Competitiveness. Créée en 1986 à l’initiative de responsables industriels, universitaires et politiques, cette organisation devient rapidement l’un des principaux centres de réflexion sur l’avenir économique américain. Ses rapports insistent sur l’importance de la recherche scientifique, de l’innovation technologique, des infrastructures, de la formation et de l’investissement productif dans le maintien du leadership américain.[19]
Plus encore, le Council on Competitiveness contribue à diffuser l’idée selon laquelle les questions industrielles ne peuvent plus être séparées des enjeux de puissance. Les technologies avancées, les capacités manufacturières et les systèmes d’innovation apparaissent désormais comme des ressources stratégiques dont dépend la position internationale des États-Unis. Cette approche préfigure déjà plusieurs thèmes qui deviendront centraux dans les décennies suivantes : dépendances technologiques, souveraineté industrielle, résilience des chaînes d’approvisionnement et sécurité économique.
À cet égard, les débats américains des années 1990 présentent une singularité remarquable. Contrairement aux traditions européennes de politique industrielle, souvent associées à la planification sectorielle ou à l’intervention directe de l’État dans l’appareil productif, les réflexions américaines privilégient une approche plus indirecte. L’objectif n’est pas de désigner des « champions nationaux » ni de substituer l’administration aux mécanismes de marché. Il consiste plutôt à renforcer les capacités d’innovation, les infrastructures scientifiques et les écosystèmes technologiques permettant aux entreprises américaines de conserver leur avantage compétitif.
Cette distinction est essentielle pour comprendre l’évolution ultérieure de la politique industrielle américaine. Dès les années Clinton, l’intervention publique est principalement conçue comme un instrument de renforcement des capacités nationales (capacity building) plutôt que comme un mécanisme de gestion administrative de l’économie. Cette conception demeure largement présente dans les politiques contemporaines, même lorsque les montants financiers mobilisés atteignent des niveaux sans précédent.
Avec le recul, les débats sur la compétitivité nationale apparaissent ainsi comme un moment fondateur. Ils contribuent à déplacer le centre de gravité de la réflexion économique américaine : la question n’est plus seulement de savoir comment allouer efficacement les ressources dans une économie de marché, mais comment préserver les bases technologiques, industrielles et scientifiques de la puissance nationale dans un environnement international de plus en plus concurrentiel.
Cette évolution prépare directement les analyses développées par Robert Reich, Laura D’Andrea Tyson et Lester Thurow. Tous trois vont contribuer, chacun à leur manière, à élargir la réflexion sur la compétitivité en mettant l’accent sur le capital humain, l’économie de la connaissance, la concurrence stratégique et le rôle des industries de haute technologie dans la prospérité future des États-Unis. Leurs travaux constituent l’un des socles intellectuels les plus importants de la réorientation économique engagée sous l’administration Clinton.
C. Les apports doctrinaux de Robert Reich, Laura D’Andrea Tyson et Lester Thurow
Au-delà des débats relatifs à la compétitivité nationale, les années qui précèdent l’arrivée de Bill Clinton à la Maison-Blanche sont marquées par l’émergence d’un ensemble de réflexions qui contribuent à renouveler profondément l’analyse des rapports entre économie, technologie et puissance. Parmi les nombreux auteurs qui participent à ce mouvement, on retrouve les personnalités de Robert Reich, Laura D’Andrea Tyson et Lester Thurow, qui occupent une place particulière déjà remarquée. Leurs travaux, bien que différents dans leurs méthodes et leurs conclusions, convergent autour d’une même intuition : dans une économie mondialisée fondée sur la connaissance, la prospérité des nations dépend de plus en plus de leur capacité à maîtriser les technologies, à développer les compétences de leur population active et à organiser des systèmes performants d’innovation.
Cette réflexion s’inscrit dans un contexte marqué par la transition vers ce qui est alors décrit comme une «économie de la connaissance ». Les transformations technologiques, la diffusion de l’informatique, l’essor des réseaux numériques et l’internationalisation croissante des activités productives conduisent à remettre en cause les représentations traditionnelles de l’avantage économique. Les ressources naturelles, le coût du travail ou la taille du marché intérieur apparaissent de moins en moins suffisants pour expliquer les hiérarchies économiques internationales. L’attention se porte désormais sur les capacités d’apprentissage, d’innovation et d’adaptation des économies nationales.
Robert Reich, ancien directeur à l’U.S. Federal Trade Commission, alors spécialiste d’antitrust, est sans doute celui qui exprime le plus clairement cette mutation. Dans The Work of Nations, publié en 1991, il soutient que la richesse des nations dépend désormais moins de la localisation des activités industrielles que de la capacité à produire, organiser et mobiliser les connaissances, forgeant le concept de symbolic analysts(« manipulateurs de symboles ») pour les entrepreneurs les plus innovants.[20] Selon lui, les emplois les plus stratégiques sont ceux qui mobilisent des compétences analytiques, créatives et relationnelles élevées. La compétitivité américaine repose alors avant tout sur la qualité du système éducatif, de la recherche, de la formation continue et des infrastructures de connaissance. Cette approche conduit Reich à proposer une redéfinition du rôle économique de l’État. Celui-ci ne doit plus chercher principalement à protéger certaines industries ou certains marchés mais à renforcer les capacités collectives qui permettent aux entreprises et aux travailleurs américains de s’insérer dans les segments les plus dynamiques de l’économie mondiale. L’investissement dans l’éducation, la recherche scientifique, les infrastructures technologiques et le capital humain devient ainsi un impératif stratégique. Cette conception exercera une influence importante sur plusieurs orientations de l’administration Clinton, qui fait de Robert Reich son Secrétaire au Travail (correspondant en pratique aux Etats-Unis à un ministre de l’Industrie).[21]
Laura D’Andrea Tyson développe une perspective différente mais complémentaire. Ses travaux sur les industries de haute technologie et la concurrence internationale mettent en évidence les limites des modèles traditionnels du commerce international lorsqu’ils sont appliqués aux secteurs fondés sur l’innovation.[22] Dans ces domaines, les économies d’échelle, les effets d’apprentissage, les externalités technologiques et les investissements massifs en recherche-développement créent des situations dans lesquelles l’intervention publique peut influencer durablement la répartition internationale des activités productives.
Tyson souligne notamment que la concurrence internationale ne s’exerce pas uniquement entre entreprises mais également entre systèmes nationaux d’innovation. Les performances des firmes dépendent étroitement des écosystèmes scientifiques, éducatifs, financiers et institutionnels dans lesquels elles évoluent. Cette analyse contribue à légitimer une action publique visant à renforcer les capacités technologiques nationales sans pour autant remettre en cause les principes fondamentaux de l’économie de marché.
Cette réflexion revêt une importance particulière pour la compréhension des politiques industrielles contemporaines. Plusieurs arguments mobilisés aujourd’hui pour justifier le soutien public aux semi-conducteurs, aux technologies propres ou à l’intelligence artificielle trouvent déjà une formulation précoce dans les travaux consacrés aux industries de haute technologie au début des années 1990.
Lester Thurow adopte quant à lui une approche plus explicitement géoéconomique. Dans Head to Head, il décrit l’entrée dans une nouvelle phase de rivalité économique mondiale où les nations s’affrontent moins par la puissance militaire que par leur capacité à maîtriser les technologies avancées, à développer leur base industrielle et à améliorer leur productivité.[23] Pour Thurow, la concurrence économique internationale possède désormais une dimension stratégique comparable à celle que revêtaient auparavant les affrontements militaires.
Son analyse insiste sur le rôle central des investissements de long terme dans la recherche, l’éducation, les infrastructures et les technologies émergentes. Elle souligne également les risques associés à une confiance excessive dans les mécanismes spontanés du marché pour assurer la préservation des capacités productives essentielles. Sans préconiser une planification centralisée de l’économie, Thurow plaide pour une action publique plus volontariste afin de soutenir les secteurs déterminants pour la prospérité future.
Ces trois auteurs contribuent ainsi, chacun à leur manière, à déplacer le centre de gravité de la réflexion économique américaine. La question n’est plus seulement celle de l’efficacité allocative des marchés mais celle de la production des capacités nationales d’innovation et de compétitivité. L’État apparaît de moins en moins comme un simple arbitre chargé de garantir le bon fonctionnement de la concurrence et de plus en plus comme un acteur susceptible de renforcer les fondements structurels de la puissance économique.
L’influence de ces analyses sur l’administration Clinton est considérable. Robert Reich devient secrétaire au Travail entre 1993 et 1997 tandis que Laura D’Andrea Tyson préside successivement le Council of Economic Advisers du Président des Etats-Unis puis le National Economic Council. Les débats académiques sur la compétitivité, l’innovation et les technologies critiques pénètrent ainsi directement les centres de décision fédéraux au plus haut niveau.[24]
Avec le recul, il apparaît néanmoins que ces auteurs ont également sous-estimé certaines transformations majeures de l’économie mondiale. Leurs travaux demeurent largement structurés par la perception du Japon comme principal concurrent stratégique des États-Unis. Ils n’anticipent ni l’ampleur de l’intégration de la Chine dans l’économie mondiale ni la rapidité avec laquelle celle-ci deviendra un rival technologique, industriel et géopolitique de premier plan. Leur réflexion demeure également largement compatible avec les hypothèses dominantes de la mondialisation libérale des années 1990, qui reposent sur l’idée d’une interdépendance économique croissante entre les grandes puissances.
Cette limite ne doit toutefois pas masquer leur apport fondamental. Les notions de capital humain, d’économie de la connaissance, de concurrence technologique et de systèmes nationaux d’innovation qu’ils ont contribué à populariser constituent aujourd’hui encore des composantes essentielles du raisonnement stratégique américain. Sous cet angle, les débats des années Clinton apparaissent comme l’un des principaux laboratoires intellectuels du paradigme contemporain de sécurité économique qui structure désormais la politique industrielle des États-Unis.
D. L’administration Clinton ou les premiers jalons de l’État stratège américain
L’arrivée de Bill Clinton à la Maison-Blanche en 1993 constitue un moment charnière dans l’évolution de la politique économique américaine contemporaine. Sans rompre avec les principes généraux de l’ouverture commerciale et de la mondialisation, la nouvelle administration démocrate introduit une inflexion significative dans la conception du rôle économique de l’État fédéral. Celui-ci n’est plus uniquement perçu comme un garant du bon fonctionnement des marchés, mais comme un acteur susceptible de contribuer activement à la construction des conditions structurelles de la compétitivité nationale.
Cette réorientation ne procède pas d’une doctrine unifiée élaborée ex ante. Elle résulte plutôt de la convergence entre plusieurs influences intellectuelles, expériences administratives et contraintes économiques. Les débats des années 1980 sur le déclin industriel américain, la montée de la concurrence japonaise et les travaux sur la compétitivité nationale fournissent le cadre général de réflexion. Les économistes proches du Parti démocrate, tels que Robert Reich, Laura D’Andrea Tyson ou Ira Magaziner, jouent un rôle décisif dans la traduction de ces analyses en instruments de politique publique.[25]
a) L’institutionnalisation de la compétitivité nationale
L’une des premières manifestations de cette inflexion réside dans la création du National Economic Council (NEC) en 1993. Inspiré du modèle du National Security Council, ce nouvel organe placé au cœur de la Maison-Blanche vise à coordonner l’ensemble des politiques économiques fédérales dans une perspective stratégique. Il traduit institutionnellement l’idée selon laquelle les enjeux économiques, technologiques et industriels doivent être appréhendés de manière intégrée et non sectorielle.
Dans ce dispositif, du fait de leurs positions de membres du cabinet du Président des Etats-Unis, Robert Reich et Laura D’Andrea Tyson occupent une position centrale. Leur rôle ne se limite pas à l’expertise économique : ils contribuent à structurer une vision globale de la compétitivité américaine fondée sur l’articulation entre capital humain, innovation et transformation technologique. Ira Magaziner, conseiller proche du président, joue quant à lui un rôle important dans la conception des stratégies industrielles et technologiques transversales. Cette architecture institutionnelle traduit une évolution plus profonde : la compétitivité nationale devient un principe d’organisation de l’action publique fédérale. Elle ne constitue plus seulement un objectif parmi d’autres de la politique économique, mais un cadre d’interprétation général des choix publics.
b) La construction d’une politique nationale d’innovation
Dans le prolongement de cette institutionnalisation, l’administration Clinton met en place plusieurs instruments destinés à renforcer les capacités d’innovation de l’économie américaine. Le Technology Reinvestment Project, le Manufacturing Extension Partnership (MEP) et surtout l’Advanced Technology Program (ATP) incarnent cette nouvelle approche de l’intervention publique.
Ces dispositifs reposent sur une logique commune : il ne s’agit pas de substituer l’État aux entreprises dans la production ou la sélection des technologies, mais de corriger les défaillances de marché liées aux investissements de long terme en recherche et développement, notamment dans les phases amont de l’innovation. L’objectif est de favoriser la diffusion des technologies génériques, de soutenir les coopérations entre entreprises, universités et laboratoires publics, et de renforcer les capacités d’innovation du tissu industriel américain. Parallèlement, le lancement de la National Information Infrastructure illustre la volonté de structurer un environnement favorable au développement des technologies numériques. Cette stratégie, parfois qualifiée de « stratégie technologique nationale », marque une reconnaissance explicite du rôle des infrastructures immatérielles dans la compétitivité économique.
Dans cette perspective, la politique industrielle américaine ne prend pas la forme d’une planification sectorielle, mais celle d’un ensemble d’instruments horizontaux visant à renforcer les capacités systémiques d’innovation.
c) Les secteurs stratégiques : aéronautique, espace et industries de défense
Si l’administration Clinton privilégie une approche horizontale de la politique d’innovation, certains secteurs demeurent néanmoins au cœur des préoccupations stratégiques fédérales. L’aéronautique, l’espace et les industries de défense constituent à cet égard des domaines privilégiés d’articulation entre politique industrielle, sécurité nationale et compétitivité technologique.
Le secteur aéronautique illustre de manière particulièrement claire cette logique hybride. D’un côté, il est intégré dans les dynamiques concurrentielles internationales, notamment face à l’émergence d’Airbus comme concurrent structurant de Boeing. De l’autre, il demeure étroitement lié aux programmes de défense et aux investissements publics en recherche et développement. Cette dualité explique le maintien d’un soutien public indirect mais massif à l’industrie, notamment à travers les commandes militaires, les programmes de recherche duale et les partenariats technologiques.
Les industries spatiales et de défense s’inscrivent dans une logique comparable. Héritières de la guerre froide, elles connaissent dans les années 1990 une phase de recomposition marquée par la réduction des budgets militaires, mais aussi par la réorientation vers des technologies duales. L’objectif est moins de maintenir des capacités industrielles autonomes que de préserver des segments critiques de souveraineté technologique.
Dans ce contexte, les analyses développées à l’époque sur la politique aéronautique américaine soulignaient déjà la spécificité d’un modèle dans lequel l’intervention publique, bien que peu visible, demeure structurante pour les industries de haute technologie.[26]
d) Les enseignements d’un laboratoire stratégique
L’ensemble de ces évolutions permet de dégager plusieurs traits structurants de la politique économique de l’administration Clinton. Tout d’abord, l’État fédéral y apparaît moins comme un producteur direct de biens ou de services que comme un architecte de capacités. Son rôle consiste à structurer les conditions de l’innovation, à soutenir les investissements de long terme et à favoriser les interactions entre acteurs publics et privés.
Ensuite, la politique économique se trouve progressivement redéfinie autour de la notion de compétitivité systémique. Il ne s’agit plus seulement de garantir l’efficacité des marchés, mais de renforcer l’ensemble des facteurs qui conditionnent la performance économique à long terme : éducation, recherche, infrastructures, innovation technologique et organisation industrielle.
Enfin, cette période marque l’émergence d’une articulation nouvelle entre politique économique, politique technologique et considérations stratégiques. Sans être encore explicitement formulée comme une doctrine de sécurité économique, cette convergence préfigure les développements ultérieurs qui conduiront, après 2001, à une reconfiguration profonde des politiques industrielles américaines.
Avec le recul, l’administration Clinton apparaît ainsi comme un véritable laboratoire de l’État stratège américain contemporain. Elle ne rompt pas avec le paradigme de la mondialisation libérale, mais elle en infléchit progressivement les contours en réintroduisant l’idée selon laquelle la puissance économique repose sur des capacités nationales structurées et activement soutenues par l’action publique.
E. Les limites du paradigme de la compétitivité nationale
Si les débats sur la compétitivité nationale et les premières inflexions de la politique économique sous l’administration Clinton ont permis de réintroduire la question des capacités productives au cœur de la réflexion publique américaine, ce paradigme n’en demeure pas moins porteur de limites structurelles importantes. Ces limites apparaissent progressivement au cours des années 1990 et se révèlent pleinement au tournant du XXIe siècle.
Une première limite tient à la persistance d’une représentation encore largement duale de l’économie mondiale. Les analyses de la compétitivité nationale, y compris dans leurs versions les plus sophistiquées, restent majoritairement structurées par la référence implicite à la rivalité entre les États-Unis, l’Europe et le Japon. Cette grille de lecture, pertinente pour comprendre les tensions des années 1980 et du début des années 1990, se révèle rapidement inadaptée à la recomposition de l’économie mondiale, marquée par l’intégration accélérée de nouveaux acteurs industriels majeurs.[27]
La montée en puissance de la Chine constitue à cet égard un point de bascule décisif. L’intégration progressive de l’économie chinoise dans les chaînes de valeur mondiales, accélérée à partir de la fin des années 1990, transforme en profondeur les conditions de la concurrence internationale. Elle introduit un acteur systémique dont l’ampleur, la rapidité de croissance et la stratégie industrielle excèdent les cadres analytiques forgés dans la période précédente. Or, cette transformation est largement sous-estimée par les approches dominantes de la compétitivité nationale, qui continuent d’appréhender la mondialisation comme un processus essentiellement coopératif et équilibré.[28]
Une deuxième limite tient à la forte confiance accordée, durant les années 1990, aux vertus stabilisatrices de la mondialisation économique. Dans une large partie de la littérature, l’intensification des échanges, la diffusion des technologies et l’interdépendance croissante des économies sont perçues comme des facteurs de convergence et de pacification des relations internationales. Cette hypothèse conduit à minimiser les risques de fragmentation géoéconomique, de dépendances critiques ou de rivalités stratégiques autour des technologies sensibles.
Dans cette perspective, la politique industrielle demeure pensée principalement comme un instrument d’amélioration de la performance économique, et non comme un levier de réduction des vulnérabilités stratégiques. La dimension de sécurité économique, au sens contemporain du terme, reste encore largement implicite.
Une troisième limite concerne l’insuffisante prise en compte des effets systémiques des chaînes de valeur globalisées. La logique de spécialisation internationale et d’optimisation des coûts conduit à une fragmentation croissante des processus productifs, sans que soient pleinement anticipées les conséquences de cette fragmentation en termes de dépendances technologiques, industrielles et logistiques. Les vulnérabilités associées à la concentration de certaines productions stratégiques dans un nombre réduit de pays ou d’entreprises n’occupent encore qu’une place marginale dans les analyses de la période.[29]
Enfin, le paradigme de la compétitivité nationale reste largement centré sur une logique économique, même lorsqu’il intègre des dimensions technologiques ou institutionnelles. La question de la sécurité, entendue comme capacité à préserver des actifs industriels et technologiques essentiels en situation de crise ou de rivalité géopolitique, n’y est pas encore pleinement intégrée. Cette absence explique en partie la difficulté à anticiper la transformation ultérieure de la politique industrielle américaine en instrument de sécurité économique.
Ces limites n’annulent pas les apports des débats des années 1990. Elles en révèlent au contraire la portée historique. En réintroduisant la question des capacités productives, de l’innovation et des technologies critiques dans l’analyse économique, ces travaux ont fourni une base intellectuelle essentielle à la reconfiguration ultérieure de la politique économique américaine. Mais ils demeurent inscrits dans un moment historique spécifique, celui d’une mondialisation encore perçue comme largement intégratrice et d’un système international dominé par l’idée d’un “moment unipolaire”.[30]
Avec le recul, cette configuration apparaît transitoire. Les chocs du début du XXIe siècle — attentats du 11 septembre 2001, crise financière de 2008, montée des tensions commerciales et technologiques, pandémie de Covid-19 — vont progressivement transformer ces limites en enjeux centraux de la politique économique américaine. C’est à partir de cette relecture que s’impose progressivement un nouveau paradigme : celui de la sécurité économique, dans lequel la politique industrielle devient un instrument explicite de puissance et de résilience stratégique.[31]
II. De la compétitivité à la sécurité économique : la construction d’un État stratège américain (2001-2025)
La période ouverte par les attentats du 11 septembre 2001 marque un tournant décisif dans l’histoire de la politique économique américaine contemporaine. Sans constituer une rupture immédiate dans les instruments de la politique industrielle, ces événements inaugurent une transformation progressive mais profonde du cadre intellectuel dans lequel sont pensées les relations entre économie, technologie et sécurité nationale.
Alors que les débats des années 1990 avaient largement structuré la politique économique autour de la notion de compétitivité nationale, la décennie 2000 voit émerger une relecture de ces enjeux à travers le prisme de la vulnérabilité stratégique. La mondialisation, longtemps perçue comme un vecteur d’efficacité et de convergence, devient progressivement analysée comme une source potentielle de dépendances critiques. Les chaînes de valeur globalisées, les externalités technologiques et les interdépendances industrielles sont désormais appréhendées sous l’angle de la résilience et de la sécurité économique. Cette reconfiguration ne se produit pas de manière linéaire. Elle résulte de la superposition de plusieurs chocs : les guerres du terrorisme, la crise financière de 2008, les tensions commerciales et technologiques avec la Chine, puis la pandémie de Covid-19. Chacun de ces événements contribue à élargir le périmètre de la sécurité nationale pour y intégrer des dimensions industrielles, technologiques et logistiques jusqu’alors relativement périphériques.
Dans ce contexte, la politique industrielle américaine connaît une mutation progressive : d’un ensemble d’instruments principalement orientés vers le soutien à l’innovation et à la compétitivité, elle devient un dispositif explicite de sécurisation des capacités productives critiques. Cette évolution aboutit, au cours des années 2020, à l’émergence d’un véritable paradigme de sécurité économique, dans lequel l’État fédéral assume pleinement un rôle d’architecte stratégique des chaînes de valeur et des technologies essentielles.[32]
Cette deuxième partie retrace les étapes de cette transformation, depuis l’élargissement progressif de la notion de sécurité nationale au début des années 2000 jusqu’à la structuration contemporaine d’un État stratège américain assumé, articulant politique industrielle, politique commerciale et stratégie géopolitique.
A. Le basculement post-11 septembre : sécurité nationale et extension du champ économique
L’ouverture du XXIᵉ siècle constitue un moment de reconfiguration profonde de la pensée stratégique américaine, non pas immédiatement perceptible dans ses instruments économiques, mais décisif dans la transformation des catégories intellectuelles qui structurent la politique publique. Les attentats du 11 septembre 2001 ne produisent pas seulement un choc sécuritaire ; ils engagent une extension progressive, mais durable, du périmètre de la sécurité nationale à des domaines qui relevaient jusqu’alors principalement de la rationalité économique ou industrielle.
Dans les années 1990, la réflexion américaine sur la compétitivité nationale demeure largement organisée autour d’une distinction relativement stable entre sphère économique et sphère sécuritaire. Même si certains travaux, notamment ceux issus des milieux liés à la défense ou à la technologie duale, avaient déjà esquissé des rapprochements entre innovation industrielle et puissance stratégique, ces deux univers restaient conceptuellement distincts. L’économie relevait de la performance, la sécurité de la protection contre des menaces exogènes.[33]
Le 11 septembre introduit une rupture dans cette architecture intellectuelle. La vulnérabilité révélée par les attaques conduit à une relecture extensive de la notion d’infrastructure critique, qui devient progressivement un objet central de la doctrine de homeland security. Cette catégorie ne se limite pas aux réseaux physiques ou énergétiques ; elle englobe progressivement les systèmes de communication, les technologies de l’information, les infrastructures logicielles et, plus largement, les dispositifs industriels indispensables au fonctionnement de l’économie moderne.[34]
Ce déplacement est fondamental : il signifie que l’économie n’est plus seulement un champ d’activité autonome dont la performance doit être optimisée, mais un ensemble de systèmes potentiellement vulnérables dont la continuité conditionne directement la sécurité nationale. L’État fédéral est ainsi conduit à intégrer des dimensions économiques dans son architecture sécuritaire, amorçant un processus d’hybridation des rationalités publiques.[35]
Dans un premier temps, cette évolution demeure cependant partielle et encore largement encadrée par le paradigme économique dominant. Les administrations Bush poursuivent, sur le plan macroéconomique, une orientation globalement favorable aux mécanismes de marché, au libre-échange et à l’ouverture financière. Mais cette continuité masque une transformation plus discrète et plus structurelle : la multiplication des dispositifs de sécurisation des technologies sensibles, le renforcement des contrôles à l’exportation dans certains secteurs stratégiques, et l’attention croissante portée aux dépendances industrielles critiques.
Progressivement, les technologies de l’information, les réseaux de communication et certaines infrastructures industrielles deviennent des objets de surveillance stratégique. L’émergence de la cybersécurité comme domaine autonome traduit cette évolution : la frontière entre sécurité militaire, sécurité intérieure et sécurité économique commence à s’estomper.
Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large de redéfinition de la puissance américaine dans un monde post-bipolaire. Loin d’un système international stabilisé autour d’une unipolarité économique et normative, les États-Unis découvrent progressivement la persistance de vulnérabilités systémiques liées à l’interdépendance globale. La mondialisation, initialement pensée comme un vecteur d’efficacité et de diffusion du modèle américain, apparaît désormais également comme une source potentielle d’exposition stratégique.[36]
Le secteur industriel n’échappe pas à cette relecture. Les chaînes de valeur globalisées, largement optimisées sur des critères de coût et de flexibilité, sont désormais perçues comme susceptibles de créer des points de dépendance critique. Cette prise de conscience reste encore diffuse dans les années 2000, mais elle prépare les inflexions plus nettes qui interviendront après la crise financière de 2008 puis, surtout, avec la montée en puissance de la Chine.
Ainsi, le basculement ouvert par le 11 septembre ne réside pas seulement dans la lutte contre le terrorisme, mais dans une transformation plus profonde : l’élargissement progressif de la notion de sécurité nationale à l’ensemble des conditions matérielles de fonctionnement de la puissance économique. Ce mouvement inaugure une logique qui deviendra centrale dans la décennie suivante, celle de la sécurité économique, dans laquelle la stabilité des systèmes productifs, technologiques et logistiques est intégrée à la définition même de la souveraineté.
B. La crise financière de 2008 et la réhabilitation de l’État comme stabilisateur systémique
La crise financière de 2008 constitue un tournant majeur dans l’évolution contemporaine de la politique économique américaine, non seulement par son ampleur macroéconomique, mais surtout par les inflexions doctrinales profondes qu’elle induit dans la conception du rôle de l’État. À la différence du choc du 11 septembre 2001, qui avait principalement affecté la sphère sécuritaire en élargissant progressivement le périmètre de la sécurité nationale, la crise financière opère une transformation directe au cœur même de la rationalité économique américaine : elle met en cause la capacité des marchés à assurer spontanément la stabilité systémique.[37]
Dans les années précédant la crise, la doctrine dominante reste structurée par une forte confiance dans les mécanismes d’autorégulation des marchés financiers et dans l’efficience allocative des innovations financières. L’intégration financière mondiale, l’expansion du crédit et la sophistication croissante des instruments dérivés sont alors interprétées comme des facteurs de diffusion du risque, de liquidité accrue et d’optimisation intertemporelle de la croissance. La stabilité macroéconomique est largement pensée comme un produit endogène de la rationalité des marchés, sous l’hypothèse d’une capacité suffisante des acteurs privés à internaliser le risque systémique.
La crise de 2008 invalide brutalement cette représentation. L’effondrement du système bancaire parallèle (shadow banking system), la généralisation des produits titrisés et la propagation rapide des défauts de paiement sur les marchés immobiliers américains révèlent l’existence de déséquilibres systémiques massifs, longtemps invisibilisés par les modèles de gestion du risque. La faillite de Lehman Brothers agit comme un déclencheur de contagion globale, mettant en évidence les interdépendances critiques entre institutions financières, marchés de capitaux, agences de notation et stabilité macroéconomique mondiale.[38]
Au-delà de sa dimension financière, la crise révèle également une faille épistémologique majeure : l’incapacité des cadres analytiques dominants à intégrer les effets de réseau, les corrélations extrêmes en situation de stress et les dynamiques non linéaires propres aux systèmes financiers globalisés. Elle constitue ainsi une crise à la fois de liquidité, de solvabilité et de représentation du risque.
Face à cet effondrement, l’intervention de l’État fédéral prend une ampleur sans précédent depuis la Grande Dépression. Les dispositifs de stabilisation mis en œuvre — programmes de sauvetage bancaire, garanties de liquidité, recapitalisations massives, politiques de relance budgétaire et expansion quantitative de la Réserve fédérale — traduisent une réaffirmation spectaculaire de la capacité de l’État à agir comme garant ultime de la stabilité systémique.[39] Cette intervention ne se limite pas à une fonction conjoncturelle de stabilisation : elle réactive une conception keynésienne implicite du rôle de l’État comme ultime assureur de la continuité du système économique.
Cette réhabilitation s’accompagne d’un déplacement doctrinal significatif. La crise introduit une rupture dans la confiance accordée aux mécanismes d’autorégulation financière et contribue à revaloriser les instruments publics de supervision macroprudentielle, de régulation systémique et de contrôle des flux de capitaux. Elle marque également une montée en puissance de la notion de systemic risk, qui devient progressivement une catégorie centrale de la politique économique américaine.
Cette évolution est particulièrement décisive pour la trajectoire ultérieure de la politique industrielle. En révélant la fragilité des interdépendances financières et productives, la crise de 2008 amorce une prise de conscience plus large des risques associés à la fragmentation globale des chaînes de valeur. Celles-ci ne sont plus uniquement analysées comme des dispositifs d’efficience économique, mais progressivement comme des structures potentiellement génératrices de vulnérabilités systémiques en cas de choc financier, logistique ou géopolitique.
Dans ce cadre, l’État fédéral retrouve une légitimité élargie non seulement comme régulateur des marchés, mais comme garant de la stabilité structurelle du système économique dans son ensemble. Cette réhabilitation ne prend pas immédiatement la forme d’une politique industrielle explicite, mais elle en constitue une condition de possibilité essentielle : elle réouvre l’espace intellectuel et institutionnel de l’intervention publique dans l’économie réelle, notamment dans les secteurs technologiques et industriels critiques.[40]
Ainsi, la crise de 2008 doit être interprétée non comme une simple rupture conjoncturelle, mais comme un moment de recomposition structurelle du rôle de l’État. D’un acteur progressivement marginalisé dans la logique de dérégulation des décennies précédentes, il devient à nouveau un stabilisateur systémique central, chargé d’assurer la résilience globale de l’économie américaine. Cette transformation prépare directement les évolutions ultérieures : réémergence des politiques industrielles sous Obama, conflictualisation commerciale sous Trump, puis formalisation explicite du paradigme de sécurité économique sous Biden.
C. Les administrations Obama I et II : de la gestion de crise à la réhabilitation progressive de la politique industrielle (2009-2016)
Les deux administrations Obama occupent une place charnière dans l’histoire récente de la politique industrielle américaine. Souvent éclipsées par l’ampleur des initiatives engagées sous Biden ou par la conflictualisation géoéconomique introduite par Donald Trump, elles constituent pourtant un moment décisif de réorientation de l’action économique fédérale. Héritant de la plus grave crise financière depuis les années 1930 comme évoqué précédemment, Barack Obama doit simultanément stabiliser le système financier, soutenir l’emploi, préserver les capacités industrielles nationales et préparer le positionnement technologique des États-Unis dans les secteurs appelés à structurer la croissance future.[41] Dans ce contexte, l’administration démocrate développe une approche qui prolonge plusieurs intuitions formulées sous Clinton — importance de l’innovation, de la recherche, du capital humain et des technologies avancées — tout en leur donnant une dimension plus directement industrielle.[42] Le sauvetage de l’industrie automobile, les investissements massifs dans les infrastructures énergétiques, le soutien aux technologies propres, l’essor des partenariats public-privé dans la recherche ainsi que le renforcement des programmes fédéraux d’innovation témoignent d’un retour progressif de l’État producteur de capacités économiques.[43]
Cette évolution demeure toutefois largement pragmatique et ne s’accompagne pas encore d’une véritable doctrine de souveraineté industrielle.[44]L’objectif principal reste la reconstruction économique après la crise et le maintien du leadership technologique américain dans un contexte de concurrence internationale croissante.[45] Les initiatives telles que l’American Recovery and Reinvestment Act de 2009, les programmes de soutien aux énergies renouvelables, la création des premiers réseaux de Manufacturing Innovation Institutes ou encore le développement de l’Advanced Manufacturing Partnership traduisent néanmoins une prise de conscience grandissante de l’importance des capacités productives nationales.[46] À travers ces dispositifs apparaît déjà l’idée selon laquelle la compétitivité ne dépend pas seulement de l’innovation scientifique mais également de la maîtrise des chaînes de valeur, des procédés industriels et des écosystèmes technologiques. Si la Chine n’est pas encore au cœur du discours officiel comme elle le deviendra ultérieurement, sa montée en puissance industrielle, commerciale et technologique constitue déjà l’arrière-plan stratégique de nombreuses initiatives fédérales.[47]
Les années Obama voient également émerger un ensemble de débats qui préfigurent directement les préoccupations de la décennie suivante.[48]Les conséquences de la désindustrialisation observée depuis les années 1990, la concentration croissante des capacités manufacturières mondiales en Asie orientale, les fragilités de certaines chaînes d’approvisionnement et les interrogations relatives au maintien d’une base industrielle avancée aux États-Unis commencent à occuper une place croissante dans les travaux des agences fédérales, des universités et des centres de réflexion spécialisés.[49] La publication de plusieurs rapports du President’s Council of Advisors on Science and Technology (PCAST), du National Science and Technology Council ou encore du National Research Council contribue alors à réhabiliter la notion même de politique manufacturière dans un pays qui s’était longtemps présenté comme l’incarnation du capitalisme post-industriel.[50]
Parallèlement, la politique énergétique engagée par l’administration Obama ne poursuit pas uniquement des objectifs environnementaux. Elle répond également à des considérations de compétitivité industrielle et de leadership technologique. Les investissements consentis dans les batteries, les réseaux intelligents, les véhicules électriques, les énergies renouvelables et les technologies de stockage annoncent plusieurs des priorités qui seront reprises, amplifiées et systématisées sous l’administration Biden.[51] Avec le recul, il apparaît clairement que nombre des filières industrielles soutenues par l’Inflation Reduction Act trouvent leur origine dans les programmes expérimentés entre 2009 et 2016.
Enfin, les années Obama marquent une évolution intellectuelle plus profonde encore. Sous l’effet conjugué de la crise financière, de l’essor de la Chine et de l’accélération des transformations technologiques, l’idée selon laquelle les capacités productives nationales constituent un élément de la puissance économique commence progressivement à réapparaître dans le débat stratégique américain. Sans aller jusqu’à la logique de sécurité économique qui s’imposera après 2017, l’administration Obama contribue à réintroduire dans la réflexion publique des notions telles que résilience industrielle, innovation stratégique, technologies critiques ou compétitivité systémique.[52] À cet égard, les administrations Obama constituent moins une parenthèse qu’une transition : elles prolongent l’État innovateur hérité de Clinton tout en préparant l’émergence de l’État stratège qui s’affirmera successivement sous Trump et Biden. La politique industrielle américaine cesse alors progressivement d’être un simple soutien à l’innovation pour devenir l’un des instruments de la résilience économique, de la compétitivité nationale et, bientôt, de la sécurité économique.
D. L’émergence du facteur chinois comme variable systémique de la sécurité économique américaine
À partir des années 2010, la montée en puissance de la Chine constitue un facteur décisif de recomposition de la politique économique américaine, en ce qu’elle transforme progressivement une relation de concurrence commerciale classique en une relation de rivalité systémique. Ce déplacement ne résulte pas d’un événement isolé mais d’un processus cumulatif d’intégration économique, d’industrialisation accélérée et de montée en gamme technologique, accompagné d’une consolidation continue des instruments chinois de politique industrielle et de régulation stratégique.
Dans les années 1990 et au début des années 2000, la Chine est encore largement analysée comme une économie émergente insérée dans les dynamiques de la mondialisation productive, bénéficiant des externalités de la fragmentation internationale des chaînes de valeur. Toutefois, cette lecture s’avère progressivement insuffisante à mesure que se structure un modèle de capitalisme institutionnel spécifique, dans lequel l’État joue un rôle central non seulement dans la correction des défaillances de marché, mais dans la structuration même des marchés et des trajectoires industrielles.
Les travaux sur l’État développementaliste ont depuis longtemps montré que certains États d’Asie orientale ont mobilisé des instruments publics puissants pour orienter la transformation industrielle et technologique de leurs économies.[53] Dans le cas chinois, cette logique prend une dimension systémique, combinant planification stratégique, politique industrielle sectorielle, contrôle des flux de capitaux et orientation des innovations vers des objectifs de puissance. Il en résulte une configuration institutionnelle dans laquelle la concurrence n’est pas supprimée, mais encadrée et structurée par des finalités de souveraineté économique et technologique.
Cette transformation conduit progressivement à une relecture de la nature même de la concurrence internationale. Celle-ci cesse d’être appréhendée comme une simple rivalité entre firmes pour devenir une compétition entre architectures institutionnelles de capitalisme. Les analyses contemporaines de l’économie chinoise mettent ainsi en évidence la capacité de l’État à coordonner les acteurs publics et privés dans des secteurs stratégiques tels que les semi-conducteurs, les plateformes numériques, les télécommunications et les infrastructures industrielles avancées.[54]
Dans ce contexte, les États-Unis reconfigurent progressivement leurs instruments de politique économique extérieure. Le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) devient un dispositif central de filtrage des investissements étrangers dans les secteurs jugés sensibles, notamment les technologies duales, les infrastructures critiques et les industries de défense. Parallèlement, les « export controls » sont renforcés afin de limiter les transferts de technologies avancées vers des acteurs chinois considérés comme stratégiques.
Cette évolution marque une mutation conceptuelle majeure : la politique économique extérieure américaine cesse d’être exclusivement orientée vers la libéralisation des échanges et devient un instrument de gestion des dépendances stratégiques. L’interdépendance économique est ainsi progressivement requalifiée en vulnérabilité potentielle, susceptible d’être instrumentalisée dans un contexte de rivalité systémique.
Dans cette perspective, la littérature récente sur la weaponized interdependence met en évidence la manière dont la structure des réseaux économiques globaux peut être mobilisée comme levier de coercition par les États occupant des positions nodales dans ces réseaux.[55] Les États-Unis, en tant que centre du système financier et technologique mondial, disposent précisément de tels leviers, ce qui explique la montée en puissance des politiques de contrôle des flux technologiques, industriels et financiers.
Cette dynamique est également éclairée par les travaux consacrés à l’évolution du droit de la concurrence dans un contexte de globalisation stratégique. Harry First souligne ainsi que les instruments traditionnels de l’antitrust, initialement conçus pour réguler les marchés domestiques, ont été progressivement réinterprétés à la lumière des enjeux de puissance économique globale, notamment face aux grandes plateformes numériques et aux entreprises adossées à des stratégies étatiques de long terme.[56]
Dans ce cadre, les chaînes de valeur globales deviennent un objet central de la stratégie de sécurité économique. Les secteurs des semi-conducteurs, des technologies numériques, des équipements de télécommunications et des infrastructures industrielles avancées apparaissent comme des nœuds critiques de dépendance mutuelle, dans lesquels la concentration géographique de certaines capacités de production — notamment en Asie orientale — est désormais perçue comme un risque stratégique majeur.
Cette relecture stratégique est renforcée par la montée des tensions commerciales et technologiques entre Washington et Pékin à partir de la fin des années 2010. Les restrictions sur certaines entreprises technologiques chinoises, les sanctions ciblées et les politiques de relocalisation industrielle traduisent l’émergence progressive d’une logique de découplage sélectif (selective decoupling), centrée sur les technologies jugées critiques pour la sécurité nationale.
Dans ce contexte, notre analyse récente du droit chinois de la concurrence met en évidence un point décisif : loin d’être un simple acteur adaptatif de la mondialisation, la Chine a progressivement construit un système de concurrence encadrée par l’État, dans lequel les règles du marché sont structurées par des objectifs industriels et stratégiques de long terme.[57] Cette dynamique contribue précisément à renforcer la perception américaine d’une rivalité systémique dépassant largement la sphère commerciale.
Ainsi, la Chine devient progressivement, dans le champ doctrinal américain, non plus seulement un concurrent économique, mais un organisateur alternatif de la mondialisation industrielle et technologique. Cette transformation est déterminante : elle conduit à la reconfiguration des instruments américains de politique économique extérieure et prépare directement la formalisation du paradigme de sécurité économique dans les années 2020, Démocrates et Républicains étant complémentaires sinon explicitement sur le même axe de fait.
E. Les fluctuations de la politique industrielle américaine des années 1990 aux années 2020
L’examen rétrospectif de l’évolution de la politique industrielle américaine depuis le début des années 1990 fait apparaître non pas une trajectoire linéaire, mais une succession de trois configurations historiques distinctes qui correspondent à autant de conceptions du rôle économique de l’État fédéral.
La première phase, qui s’étend approximativement de l’administration Clinton à la fin de la présidence de George W. Bush (1993-2008), peut être qualifiée « d’État innovateur invisible ». Durant cette période, l’intervention publique demeure substantielle mais largement implicite. Les financements fédéraux de la recherche, de l’innovation et des technologies avancées continuent de jouer un rôle déterminant à travers des institutions telles que la National Science Foundation (NSF), le National Institutes of Health (NIH), la DARPA ou encore les laboratoires nationaux. Toutefois, cette action publique n’est généralement pas présentée comme une politique industrielle au sens classique du terme. Elle s’inscrit davantage dans une logique de soutien à l’innovation, à la compétitivité et à la croissance fondée sur la connaissance. L’État agit déjà comme un acteur essentiel de la transformation technologique, mais sans revendiquer explicitement une fonction de pilotage industriel. Il s’agit en quelque sorte d’un market-compatible innovation state, conciliant intervention publique et confiance dans les mécanismes de marché.
La deuxième phase correspond aux années 2009-2016 et s’ouvre dans le contexte exceptionnel de la crise financière mondiale. L’administration Obama réactive alors des instruments d’intervention plus visibles afin de stabiliser l’économie, soutenir l’investissement et favoriser l’émergence de nouveaux secteurs de croissance. Les programmes de relance, les investissements dans les infrastructures, les technologies énergétiques et les industries propres témoignent d’une montée en puissance de l’action publique. Pour autant, cette réorientation demeure largement motivée par des impératifs de sortie de crise et de reconstruction économique. La politique industrielle apparaît alors comme un instrument de stabilisation et de modernisation plutôt que comme un outil de puissance nationale. Cette période peut ainsi être interprétée comme celle d’un « État stabilisateur post-crise », caractérisé par une crisis-driven industrial policy dont l’objectif premier demeure la restauration de la croissance et de l’emploi.
La troisième phase, qui s’étend de 2017 à 2026, marque une transformation d’une tout autre ampleur. Sous les administrations Trump puis Biden, la politique industrielle cesse progressivement d’être un simple instrument économique pour devenir un élément central de la stratégie nationale américaine. Les volumes financiers mobilisés atteignent des niveaux sans précédent, dépassant largement le millier de milliards de dollars lorsqu’on agrège subventions, crédits d’impôt, garanties publiques et programmes sectoriels. (cf. tableaux en annexe 3 et 4). Plus fondamentalement encore, les frontières entre politique industrielle, politique commerciale, politique technologique et sécurité nationale tendent à disparaître. La montée en puissance de la Chine, les vulnérabilités révélées par les chaînes de valeur mondiales, la compétition dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou les technologies énergétiques contribuent à faire émerger une véritable logique de sécurité économique. Les États-Unis entrent ainsi dans l’ère de l’« État stratège géoéconomique », caractérisée par une security-driven industrial policy dans laquelle les capacités industrielles sont désormais perçues comme des attributs essentiels de la puissance nationale.
Cette périodisation met en lumière une dynamique fondamentale souvent négligée. L’évolution américaine ne procède pas d’un retour soudain de la politique industrielle après plusieurs décennies d’absence. Elle correspond plutôt à une transformation progressive de sa nature et de ses finalités. Sous Clinton, l’accent est mis sur l’innovation et la compétitivité ; sous Obama, sur la stabilisation économique et la reconstruction industrielle après la crise ; sous Trump, sur la conflictualisation géoéconomique des interdépendances ; sous Biden, enfin, sur l’institutionnalisation d’une politique industrielle de grande ampleur intégrée à une stratégie globale de puissance.
Dès lors, la conclusion principale qui se dégage de cette trajectoire historique est que les États-Unis n’ont pas redécouvert la politique industrielle au cours des années 2020. Ils ont progressivement transformé un État de l’innovation en un État de la puissance économique organisée, dans lequel les politiques industrielles, technologiques, commerciales et sécuritaires tendent désormais à converger au service d’un même objectif : la préservation du leadership américain dans un environnement international devenu structurellement plus compétitif et plus conflictuel.
III. De la rivalité systémique à l’État stratège : Trump, Biden et la formalisation de la sécurité économique (2017-2025)
La période ouverte à partir de 2017 marque une inflexion décisive dans la trajectoire de la politique industrielle américaine. Après la montée progressive des vulnérabilités systémiques révélées par la crise financière de 2008, puis la prise de conscience du facteur chinois comme rival institutionnel et technologique, les États-Unis opèrent un changement de paradigme explicite : la concurrence économique ne peut plus être dissociée des impératifs de sécurité nationale.
Cette reconfiguration ne procède pas d’une doctrine unifiée ex ante, mais d’une sédimentation progressive de dispositifs juridiques, commerciaux, technologiques et industriels. Elle traduit une hybridation croissante entre trois rationalités jusqu’alors partiellement distinctes : la logique du marché, la logique de puissance et la logique de sécurité.
Sous l’administration Trump I, cette hybridation prend la forme d’une conflictualisation directe des interdépendances économiques. Sous l’administration Biden, elle se stabilise et se rationalise dans un ensemble cohérent de politiques industrielles explicites, articulant subvention, planification ciblée et sécurisation des chaînes de valeur critiques. Cette séquence aboutit à la formalisation d’un paradigme intégré de sécurité économique. L’administration Trump II va encore renforcer la dynamique géopolitique de la politique industrielle américaine, principal facteur de mise en défaut de la cuirasse commerciale européenne, dont l’accord de Turnberry en juillet 2025 apporte la preuve de la déficience géopolitique.
A. L’administration Trump : la conflictualisation stratégique des interdépendances (2017–2020)
L’administration Trump constitue une rupture visible dans la continuité libérale du commerce international, mais cette rupture doit être interprétée moins comme une innovation ex nihilo que comme l’activation politique d’un diagnostic déjà largement constitué dans les décennies précédentes : celui de la vulnérabilité structurelle des interdépendances économiques américaines face à la montée en puissance de la Chine et à la recomposition des hiérarchies industrielles mondiales.
La nouveauté essentielle ne réside donc pas dans la perception du problème, déjà formulée dans une partie de la littérature américaine sur le déclin relatif de la puissance industrielle des États-Unis,[58] mais dans le passage d’une logique de régulation diffuse à une logique d’affrontement stratégique explicite. Le commerce international cesse d’être conçu comme un espace d’optimisation mutuelle fondé sur les gains du libre-échange, pour devenir un champ de rapports de force asymétriques, dans lequel les dépendances industrielles, technologiques et financières peuvent être converties en instruments de contrainte.
Cette reconfiguration s’inscrit dans une critique plus ancienne de l’hypothèse de neutralité du commerce international. Dès les années 1990 et 2000, certains auteurs américains avaient souligné que la mondialisation pouvait produire des effets distributifs asymétriques et des vulnérabilités industrielles durables, notamment dans les secteurs manufacturiers avancés.[59] L’administration Trump radicalise cette intuition en lui donnant une traduction instrumentale.
Cette évolution se manifeste d’abord par la remise en cause partielle des cadres multilatéraux traditionnels, au profit d’une approche bilatérale, transactionnelle et asymétrique des relations économiques. Les droits de douane imposés à la Chine à partir de 2018 ne relèvent pas uniquement d’un instrument de protection sectorielle : ils s’inscrivent dans une stratégie de rééquilibrage structurel des chaînes de valeur, visant à réduire les dépendances critiques dans les secteurs industriels stratégiques, notamment l’acier, l’aluminium, les équipements industriels et certaines composantes technologiques.
Cette logique tarifaire s’accompagne d’une montée en puissance de la dimension juridique et institutionnelle de la politique économique extérieure. Le renforcement du Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) par le Foreign Investment Risk Review Modernization Act (FIRRMA) marque une transformation structurelle de la doctrine américaine : l’investissement étranger n’est plus considéré comme neutre du point de vue économique, mais comme potentiellement porteur de risques technologiques, industriels et sécuritaires. L’élargissement du champ d’application aux investissements minoritaires et aux technologies émergentes traduit une extension du concept de sécurité nationale à la sphère économique.
Parallèlement, les export controls deviennent un instrument central de la politique technologique américaine. Les restrictions imposées aux entreprises chinoises dans les domaines des semi-conducteurs, des infrastructures de télécommunications et de l’intelligence artificielle traduisent une prise de conscience croissante du caractère dual — civil et militaire — des technologies avancées. Cette évolution est particulièrement visible dans le cas des semi-conducteurs, où la maîtrise des chaînes de conception et de fabrication devient un enjeu de souveraineté technologique.[60]
Dans le même temps, la frontière entre politique commerciale et politique de défense devient structurellement poreuse. Comme l’ont montré plusieurs analyses de la doctrine américaine contemporaine, la politique industrielle et la politique de sécurité nationale tendent à converger dans une même rationalité stratégique, où la maîtrise des capacités productives est intégrée à la définition même de la puissance.[61]
Ce mouvement s’accompagne d’une requalification doctrinale majeure : les interdépendances économiques ne sont plus seulement analysées comme sources d’efficience allocative et de croissance, mais comme des structures potentiellement vulnérables à des formes de coercition économique. Cette inflexion constitue l’un des pivots intellectuels de la période, préparant directement les transformations de la décennie 2020.
Dans cette perspective, la logique Trump II peut être interprétée comme une première traduction politique du diagnostic formulé par Farrell et Newman sous le concept déjà cité de weaponized interdependence, selon lequel les réseaux économiques globaux peuvent être mobilisés comme instruments de pouvoir par les États occupant des positions nodales dans ces architectures globales.[62] Les États-Unis, en tant que centre du système financier mondial et acteur central des infrastructures technologiques, disposent précisément de tels leviers structurels.
Ainsi, loin d’être un simple épisode protectionniste ou une dérive unilatérale, la politique économique de l’administration Trump constitue une phase de transition systémique. Elle transforme une inquiétude structurelle diffuse — celle du déclin industriel relatif et de la dépendance technologique — en instruments coercitifs explicites, mais sans encore produire une architecture industrielle pleinement cohérente. Elle ouvre ainsi un espace de recomposition qui sera stabilisé et institutionnalisé sous l’administration suivante.
B. L’administration Biden : institutionnalisation de la politique industrielle et consolidation de la sécurité économique
L’administration Biden marque une rupture d’un autre ordre : non pas l’invention de la conflictualité économique avec la Chine, mais son institutionnalisation dans un cadre stratégique global, stabilisé et progressivement intégré dans les doctrines fédérales de sécurité nationale et économique. Là où la période Trump introduit une conflictualité explicite et souvent transactionnelle, la période Biden construit une architecture cohérente de puissance économique publique.
Cette transformation se manifeste d’abord par la réhabilitation explicite de la politique industrielle comme instrument légitime de l’action publique fédérale. L’Inflation Reduction Act (IRA) et le CHIPS and Science Act constituent les deux piliers structurants de cette nouvelle orientation. Le premier organise une politique massive de subventions et de crédits d’impôt orientés vers la transition énergétique et la relocalisation industrielle verte ; le second vise directement la sécurisation et l’expansion des capacités domestiques de production de semi-conducteurs, considérées comme infrastructures critiques de la puissance technologique américaine.
Cette double dynamique traduit un changement doctrinal profond : la politique industrielle cesse d’être un instrument exceptionnel ou correctif pour devenir une composante structurelle de la stratégie économique nationale. L’État fédéral n’intervient plus uniquement pour corriger des défaillances de marché, mais pour orienter activement la structure productive de l’économie dans un environnement de compétition systémique.
Ce basculement s’inscrit dans une transformation plus large de la doctrine américaine de sécurité économique. Le concept d’economic security est progressivement intégré dans les documents stratégiques du Département du Commerce, du Département du Trésor et du Conseil de sécurité nationale, en lien avec la montée des préoccupations relatives aux chaînes de valeur critiques et aux dépendances technologiques.
Dans ce cadre, la mondialisation n’est plus appréhendée comme un processus homogène d’intégration mais comme un système fragmenté, structuré par des logiques de rivalité technologique, de résilience industrielle et de sécurisation des flux stratégiques. Les politiques de friend-shoring et de de-risking traduisent cette inflexion, en introduisant une géographie politique explicite dans la gestion des chaînes de valeur globales.
Cette évolution ne peut être comprise sans référence aux travaux récents sur la transformation du capitalisme politique américain. La littérature contemporaine souligne que la politique industrielle américaine connaît un retour marqué depuis la crise financière de 2008, mais qu’elle est désormais reconfigurée autour d’objectifs de sécurité nationale et de compétitivité technologique dans un contexte de rivalité avec la Chine.[63]
Dans ce cadre, plusieurs analyses mettent en évidence que l’IRA et le CHIPS Act ne constituent pas des ruptures isolées, mais l’aboutissement d’une recomposition longue de l’État fédéral comme acteur stratégique de l’économie industrielle et technologique.[64]
Ainsi, l’administration Biden ne rompt pas avec la dynamique engagée sous Trump I; elle en assure la stabilisation institutionnelle et la projection de long terme. Elle transforme un ensemble de mesures fragmentées en un paradigme structuré de sécurité économique, dans lequel politique industrielle, politique commerciale et politique technologique deviennent indissociables.[65]
C. Vers la géopolitisation de la politique industrielle : de l’outil économique à l’instrument de puissance
L’ensemble des évolutions analysées depuis le début des années 2000 conduit progressivement à une transformation qualitative de la politique industrielle américaine : celle-ci cesse d’être un simple instrument de correction des défaillances de marché ou de soutien sectoriel à l’innovation pour devenir un dispositif central de projection de puissance dans un environnement international caractérisé par la compétition systémique.
Cette évolution marque l’irruption explicite de la dimension géopolitique au cœur de la politique industrielle contemporaine. Les choix d’investissement, de subvention, de régulation technologique ou de localisation productive ne relèvent plus uniquement de considérations d’efficacité économique interne ; comme déjà indiqué, ils sont désormais structurés par des objectifs de sécurité nationale, de résilience stratégique et de positionnement dans la hiérarchie mondiale des puissances.[66]
Ainsi, la politique industrielle devient progressivement une politique de structuration du système international lui-même, en tant qu’elle contribue à organiser les dépendances technologiques, les flux de valeur et les capacités productives critiques.[67] L’enjeu n’est plus seulement de “produire plus efficacement”, mais de déterminer qui contrôle les infrastructures matérielles et immatérielles de la puissance économique mondiale.[68]
Cette mutation peut être analysée comme la convergence de trois dynamiques déjà identifiées : la requalification des interdépendances comme vulnérabilités stratégiques, la montée en puissance de la Chine comme architecture alternative de capitalisme organisé, et la réaffirmation de l’État américain comme acteur central de la structuration des chaînes de valeur globales. Leur combinaison produit un effet de bascule : la politique industrielle devient un vecteur de géopolitique appliquée.
Dans cette perspective, les secteurs technologiques critiques — semi-conducteurs, intelligence artificielle, infrastructures numériques, énergie bas-carbone — cessent d’être des industries parmi d’autres pour devenir des espaces de souveraineté partagée ou disputée, dans lesquels se joue désormais une partie essentielle de la hiérarchie internationale des puissances.[69]
Cette évolution consacre ainsi un renversement analytique majeur : là où la mondialisation avait été pensée comme un processus de dilution des frontières économiques et politiques, elle apparaît désormais comme un système de fragmentation organisée, structuré par des logiques concurrentes de puissance industrielle et technologique.
Encadré 1
L’architecture institutionnelle de la politique industrielle américaine
L’architecture institutionnelle de la politique industrielle américaine est récapitulée dans le tableau figurant en annexe 1. Elle repose sur une organisation qui ne relève plus d’une simple division fonctionnelle de l’action publique, mais d’un véritable système de production de la puissance économique. À première vue, les compétences apparaissent fragmentées entre des agences spécialisées — innovation (NSF, DARPA), commerce (USTR, Department of Commerce), finances publiques et politique monétaire (Treasury, Federal Reserve), sécurité économique (CFIUS), ou encore industrie énergétique et technologique (Department of Energy). Toutefois, cette fragmentation est largement compensée par une convergence croissante des finalités stratégiques.
Depuis le début des années 2000, et plus encore à partir de la séquence 2017–2025, ces institutions tendent à s’aligner autour d’un objectif commun : la sécurisation des capacités industrielles critiques et la gestion des interdépendances économiques dans un environnement de compétition systémique. La présidence joue ici un rôle d’impulsion stratégique central, en définissant les grandes orientations (sécurité économique, réindustrialisation, compétition technologique), tandis que le Congrès fournit l’architecture normative et budgétaire des grands programmes industriels, notamment à travers les dispositifs récents tels que l’IRA ou le CHIPS and Science Act.
Dans ce dispositif, certaines agences occupent des positions structurantes spécifiques. La DARPA et, plus largement, l’écosystème de la recherche fédérale (NSF, NIH, laboratoires nationaux) assurent la production de l’innovation de rupture, tandis que le Department of Energy devient un acteur central de l’investissement industriel dans la transition énergétique. En parallèle, le Department of Commerce et son Bureau of Industry and Security, ainsi que le Department of the Treasury via l’Office of Foreign Assests Control (OFAC), assurent la dimension restrictive et coercitive de la politique industrielle extérieure, en contrôlant respectivement les exportations technologiques et les flux financiers sensibles.
Enfin, des organes transversaux comme le National Economic Council ou le CFIUS assurent la cohérence systémique de l’ensemble, en articulant politique économique, sécurité nationale et stratégie technologique. Le Pentagone, quant à lui, conserve un rôle structurant en tant que principal investisseur public dans les technologies duales, consolidant ainsi le lien historique entre innovation militaire et puissance industrielle.
L’ensemble de cette architecture témoigne ainsi d’une évolution majeure : la politique industrielle américaine n’est plus un domaine sectoriel de l’action publique, mais une fonction systémique de l’État fédéral, dans laquelle l’économie, la technologie et la sécurité nationale tendent à fusionner dans une même rationalité géoéconomique de puissance.
D. Administration Trump II : vers le “corollaire Trump” de la doctrine Monroe et la géopolitisation intégrale de la politique industrielle
La seconde administration Trump — ou plus largement la phase de radicalisation doctrinale du trumpisme économique au milieu des années 2020 — marque une intensification décisive du processus de fusion entre politique industrielle, politique commerciale et stratégie géopolitique globale. À ce stade, la politique industrielle cesse d’être un simple instrument de compétitivité ou de réindustrialisation : elle devient un vecteur explicite de structuration géopolitique de l’espace économique mondial.
Cette évolution est particulièrement visible dans la reconfiguration de la doctrine Monroe, progressivement réinterprétée dans le débat américain contemporain comme une matrice de projection de puissance hémisphérique. Plusieurs analyses de presse et de recherche ont ainsi souligné la résurgence d’une lecture élargie de cette doctrine, dans laquelle l’hémisphère occidental est conçu par les Etats-Unis comme un espace stratégique devant être protégé de l’influence de puissances extra-hémisphériques, notamment la Chine.[70] L’Union européenne n’a pas hélas pas encore intégré cette lecture élargie dans la mise au point d’une panoplie d’instruments effectivement opérationnels pour protéger son industrie qui continue, jour après jour, à se vider de sa substance de manière alarmante.
Dans ce contexte, The Hill met en évidence la transformation de la doctrine Monroe en un instrument de politique économique et de sécurité nationale élargie, soulignant que sa réactivation contemporaine ne concerne plus uniquement la dimension militaire ou diplomatique, mais également le contrôle des infrastructures critiques, des chaînes logistiques et des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques.[71] Cette lecture contribue à stabiliser dans le débat public américain l’idée d’un véritable “corollaire contemporain” à la doctrine Monroe, adapté à une économie globalisée et technologiquement intégrée.
Parallèlement, une littérature de plus en plus structurée — notamment autour de Chatham House — propose de conceptualiser cette évolution comme l’émergence d’une “Monroe Doctrine économique”, dans laquelle les États-Unis cherchent à reconfigurer l’hémisphère occidental comme un espace privilégié de sécurisation des chaînes de valeur, des ressources critiques et des infrastructures industrielles stratégiques.[72] L’enjeu n’est plus seulement territorial ou diplomatique, mais directement géoéconomique : il s’agit de contrôler les flux de matières premières, les capacités de transformation industrielle et les réseaux logistiques associés.
Cette dynamique est particulièrement visible dans la compétition mondiale autour des terres rares, du lithium et des métaux critiques, où la logique de sécurité nationale s’étend désormais à la structuration des chaînes d’approvisionnement globales. Les politiques commerciales américaines deviennent ainsi indissociables d’une stratégie de sécurisation des ressources indispensables à la transition énergétique et aux technologies numériques avancées.
Dans ce cadre, la dimension doctrinale du trumpisme économique est explicitée de manière plus systématique dans certains cercles proches de la politique économique américaine. Le discours de Stephen Miran au Hudson Institute en avril 2025 propose une interprétation structurée du rôle des États-Unis dans l’économie mondiale, en insistant sur l’idée que le système international repose sur des asymétries de charge liées au financement de la sécurité globale et de la stabilité monétaire, supportées de manière disproportionnée par l’économie américaine.[73] Cette lecture justifie une reconfiguration des instruments commerciaux, notamment tarifaires, comme mécanismes de rééquilibrage systémique.
Dans cette perspective, les accords commerciaux récents doivent être interprétés non comme des instruments de libéralisation, mais comme des outils de sélection stratégique des partenaires économiques et de structuration de blocs compatibles avec les intérêts industriels américains. Notre analyse détaillée début 2026 de l’accord de Turnberry illustre précisément cette évolution : il s’agit moins d’un accord commercial classique que d’un dispositif de recomposition des interdépendances transatlantiques dans une logique de puissance nord-américaine.[74]
L’ensemble de ces transformations converge vers une reconfiguration profonde de la politique industrielle américaine, désormais inséparable d’une stratégie géopolitique globale. Celle-ci repose sur trois piliers structurants : la sécurisation des ressources critiques, la reterritorialisation partielle des chaînes de valeur et la structuration de blocs économiques compatibles avec les objectifs de puissance américaine.
Ainsi, la séquence Trump II peut être interprétée comme l’aboutissement d’un processus de géopolitisation intégrale de la politique industrielle, dans lequel les instruments économiques deviennent des outils de projection stratégique, et où la distinction entre économie et sécurité nationale tend à s’effacer au profit d’une logique unifiée de puissance.
Encadré 2
Politique industrielle, politique commerciale et stratégie de puissance : vers un nouveau mercantilisme technologique américain ?
L’évolution des États-Unis au cours du premier quart du XXIe siècle se caractérise par un effacement progressif des frontières entre politique industrielle, politique commerciale et sécurité nationale. Loin de relever d’une rupture brutale, cette recomposition procède d’une convergence cumulative, nourrie par les crises successives, les alternances politiques et l’intensification de la rivalité systémique avec la Chine.
L’administration Obama constitue un premier moment de réactivation partielle de l’intervention industrielle fédérale à la suite de la crise de 2008, notamment via l’American Recovery and Reinvestment Act et les programmes du Department of Energy. Cette phase demeure toutefois dominée par une logique de stabilisation macroéconomique, sans doctrine explicite de puissance industrielle.
Le tournant intervient avec les administrations Trump I et II, qui reconfigurent profondément la lecture américaine de l’économie internationale en introduisant une logique de conflictualisation des interdépendances. Les instruments tarifaires, les contrôles d’investissements (CFIUS) et les export controls deviennent des outils centraux d’une stratégie de sécurité économique élargie, dans laquelle le commerce est intégré à la logique de puissance.
L’administration Biden institutionnalise ensuite une politique industrielle d’ampleur inédite par les montant financiers mis en œuvre (voir tableau en annexe 3). Elle est articulée autour de l’Inflation Reduction Act et du CHIPS and Science Act. L’État fédéral devient un acteur structurant des chaînes de valeur mondiales, mobilisant subventions, crédits fiscaux et conditionnalités industrielles pour orienter la localisation des capacités productives et accélérer la transition énergétique.
Au-delà des alternances partisanes, un consensus bipartisan s’impose progressivement autour de la figure de l’État stratège. Celui-ci repose sur l’intégration croissante des instruments de relocalisation productive (Buy American, reshoring, friend-shoring), des politiques tarifaires et des dispositifs de contrôle technologique. Cette convergence dessine les contours d’un modèle hybride dans lequel la logique de marché est encadrée par des impératifs de souveraineté économique et de sécurité nationale. Il en résulte l’émergence d’un véritable mercantilisme technologique contemporain, où la puissance économique ne se mesure plus uniquement à l’aune de l’efficience, mais également à celle de la maîtrise des chaînes de valeur, des technologies critiques et des dépendances stratégiques. L’État fédéral apparaît ainsi comme un architecte central des interdépendances globales, au croisement de l’économie, de la technologie et de la géopolitique. Le cœur de la politique industrielle américaine des années 2020 représente entre 1 000 et 1 500 milliards $ cumulés sur 10 ans (direct + fiscal + effets induits). Le pivot n’est plus le budget explicite mais : la capacité fiscale et financière de l’État fédéral à orienter le capital privé. Le dernier tableau en annexe 5 récapitulant l’estimation agrégée des financements ou incitations industrielles des administrations américaines depuis Bill Clinton souligne que l’administration Trump II ne procède pas à un démantèlement des Bidenomics. La rupture porte davantage sur la finalité des instruments que sur leur ampleur. Là où Biden mobilisait principalement les subventions, crédits d’impôt et investissements verts pour reconstruire une base industrielle nationale, Trump II tend à réorienter des volumes financiers comparables vers une logique plus explicitement géopolitique : réindustrialisation manufacturière, autonomie minérale, sécurité technologique, contrôle des chaînes de valeur et mobilisation du commerce extérieur comme instrument de puissance. À l’horizon de la décennie 2030, la différence entre les deux administrations pourrait ainsi apparaître moins comme une opposition entre intervention et non-intervention que comme une divergence entre deux formes d’État stratège : l’État investisseur de Biden et l’État géoéconomique intégral de Trump II.
Conclusion
L’évolution de la politique industrielle américaine depuis le début des années 2000 met en lumière une transformation profonde de la relation entre économie, technologie et puissance. Ce qui apparaît, à première vue, comme un retour récent de l’État dans l’économie — illustré par l’IRA, le CHIPS and Science Act ou les dispositifs de sécurisation des chaînes d’approvisionnement critiques — s’inscrit en réalité dans une trajectoire longue, dont les racines intellectuelles et institutionnelles remontent aux débats sur la compétitivité nationale des années 1980 et 1990, quand ce n’est pas beaucoup plus haut dans le temps.
La période Clinton constitue un moment particulièrement fondateur. Elle voit se structurer, autour des travaux notamment de Robert Reich, Laura D’Andrea Tyson ou Lester Thurow, puis à travers l’action institutionnelle du National Economic Council et des premières politiques fédérales d’innovation, une première tentative de redéfinition du rôle économique de l’État dans une économie globalisée. Sans rompre avec l’horizon de la mondialisation libérale, cette phase introduit néanmoins une idée décisive : la performance économique d’une nation dépend de manière systémique de ses capacités technologiques, industrielles et organisationnelles, et ne peut être laissée aux seuls mécanismes de marché.
Les chocs du début du XXIe siècle — terrorisme, crises financières, pandémie, tensions géoéconomiques et montée en puissance de la Chine — vont progressivement transformer cette intuition en paradigme structurant. La compétitivité nationale, initialement pensée comme un enjeu de performance économique, est reconfigurée en une problématique de sécurité économique. L’État fédéral américain ne se contente plus d’encourager l’innovation : il organise, oriente et protège les capacités productives jugées essentielles à la préservation de la puissance nationale dans un environnement international redevenu conflictuel.
Cette évolution débouche sur l’émergence d’un véritable État stratège américain, caractérisé par l’articulation croissante entre politique industrielle, politique commerciale, politique technologique et stratégie de sécurité nationale. Les instruments mobilisés — subventions massives, crédits d’impôt, restrictions aux exportations, contrôle des investissements, politiques de relocalisation et soutien ciblé aux technologies critiques — participent d’un même mouvement de recomposition de la puissance économique. Une dernière observation mérite d’être soulignée tant elle éclaire la profondeur de la transformation engagée. L’analyse des volumes financiers mobilisés par les autorités fédérales révèle en effet un changement d’échelle sans précédent dans l’histoire récente de la politique industrielle américaine. Entre le début de l’administration Clinton et la crise financière de 2008, les interventions fédérales directement ou indirectement orientées vers le soutien des capacités technologiques et industrielles peuvent être estimées à un montant cumulé de l’ordre de 500 à 1 000 milliards de dollars, principalement concentrés dans les budgets de défense, les programmes de recherche et les dispositifs d’innovation diffus. La période 2009-2020 marque une accélération sensible de cet effort sous l’effet de la crise financière, des politiques de relance et des premiers investissements dans la transition énergétique, mais l’ensemble demeure encore fragmenté et dépourvu d’une véritable doctrine unificatrice. En revanche, la période ouverte à partir de 2021 constitue une rupture d’une tout autre ampleur. L’addition des engagements associés à l’Infrastructure Investment and Jobs Act, au CHIPS and Science Act, à l’Inflation Reduction Act ainsi qu’aux multiples programmes fédéraux complémentaires conduit à des montants qui dépassent désormais 1 000 à 1 500 milliards de dollars d’interventions industrielles explicites. Au-delà même de ces chiffres spectaculaires, c’est leur signification politique qui importe. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, les États-Unis ont engagé une stratégie cohérente mobilisant simultanément la politique industrielle, la politique technologique, la politique commerciale et la sécurité nationale. L’évolution observée ne correspond donc pas à un simple accroissement budgétaire ; elle traduit l’émergence d’un nouveau régime d’action publique dans lequel la puissance économique est redevenue un objet central de la stratégie nationale américaine. L’un des enseignements majeurs de cette trajectoire réside dans le caractère cumulatif de ces transformations. Contrairement à une lecture qui opposerait une phase de mondialisation libérale à une phase récente de retour de l’intervention publique, l’analyse révèle une continuité plus profonde. Les politiques contemporaines prolongent, en les radicalisant, des intuitions formulées dès les années 1990 sur la centralité des capacités technologiques et industrielles dans la puissance des nations. À l’échelle de deux siècles d’histoire américaine, l’événement majeur n’est peut-être pas le retour de la politique industrielle, mais la réapparition d’une ambition hamiltonienne assumée, désormais adaptée aux réalités de la mondialisation, de la révolution numérique et de la compétition systémique entre grandes puissances.
Cette continuité invite à une lecture plus générale des recompositions actuelles de l’économie mondiale, notamment du point de vue européen. Elle suggère que la frontière entre économie et sécurité, longtemps considérée comme nette dans les paradigmes classiques de la mondialisation, tend désormais à se brouiller au profit d’une intégration croissante des enjeux productifs dans les stratégies de puissance. Dans cette perspective, le cas américain ne constitue pas une exception, mais un révélateur. Il met en évidence une transformation plus large des rapports entre États, marchés et technologies dans un contexte de retour durable des logiques de rivalité systémique.
C’est précisément à ce niveau que la réflexion européenne apparaît aujourd’hui confrontée à un défi majeur. Les analyses récentes consacrées à la compétitivité de l’Union européenne — au premier rang desquelles le rapport de référence sur la compétitivité européenne — témoignent d’une prise de conscience salutaire des fragilités structurelles du continent en matière industrielle, technologique et énergétique. Toutefois, elles demeurent encore largement inscrites dans une temporalité analytique qui tend à interpréter les évolutions américaines et chinoises comme des ajustements récents plutôt que comme l’aboutissement de trajectoires stratégiques longues.
Or, la comparaison avec les États-Unis montre que les inflexions actuelles ne sont ni conjoncturelles ni réactives au sens strict. Elles résultent d’un processus de maturation intellectuelle, institutionnelle et politique engagé depuis plusieurs décennies. Sur ce point, la lenteur relative avec laquelle l’Union européenne intègre la dimension de sécurité économique dans ses politiques industrielles et technologiques constitue un enjeu stratégique majeur. Il en résulte une interrogation centrale : l’Europe peut-elle encore se contenter d’une lecture essentiellement économique de la compétitivité dans un environnement mondial où les grandes puissances articulent désormais explicitement industrie, technologie et sécurité nationale ?
La réponse à cette question conditionne largement la capacité de l’Union européenne et de ses États membres à maintenir leur autonomie stratégique dans les prochaines décennies. Elle suppose une réévaluation profonde des instruments existants, mais surtout une mise en cohérence des politiques industrielles, commerciales, technologiques et de sécurité dans une perspective véritablement stratégique. Dans ce sens, une actualisation ambitieuse et accélérée des travaux et réformes engagés sur la compétitivité européenne, notamment dans le prolongement du rapport Draghi, apparaît indispensable. Elle gagnerait à intégrer pleinement la dimension historique et structurelle des transformations américaines et chinoises, afin de dépasser une lecture encore trop souvent réactive des évolutions en cours.
C’est à cette condition que l’Europe pourra passer d’une logique d’adaptation à une logique de conception stratégique autonome, à la hauteur des recompositions profondes de l’économie mondiale et des nouveaux rapports entre puissance, technologie et souveraineté.
Annexe 1
Les institutions de la politique industrielle américaine (architecture et fonctions, 1945–2025)
| Institution | Nature | Rôle dans la politique industrielle | Instruments principaux | Évolution récente (2000–2025) | Commentaire analytique (fonction stratégique) |
| Présidence des États-Unis (Executive Office) | Pouvoir exécutif central | Définition de la stratégie industrielle globale et arbitrage inter-agences | Décrets (Executive Orders), National Security Strategy, Industrial Strategy | Montée en puissance sous Trump I, Biden, Trump II (industrial policy assumée) | Devient le centre de gravité de la politique industrielle : passage d’un rôle de coordination à un rôle de pilotage stratégique direct de l’économie |
| Congrès des États-Unis | Pouvoir législatif | Vote des grands programmes industriels et budgétaires | Lois-cadres (IRA, CHIPS Act), budgets fédéraux, autorisations fiscales | Retour en force depuis 2009 (stimulus, puis IRA massif) | Le Congrès redevient un co-producteur de politique industrielle, notamment via la fiscalité et les crédits d’impôt |
| DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) | Agence fédérale (DoW) | Financement de technologies de rupture à usage dual | Programmes R&D, missions technologiques | Extension vers IA, cyber, semi-conducteurs avancés | Institution emblématique de l’État innovateur américain : matrice historique de l’innovation militaire et civile |
| CFIUS (Committee on Foreign Investment in the United States) | Comité interministériel | Contrôle des investissements étrangers entrants | Filtrage FDI, blocage acquisitions sensibles | Renforcement majeur via FIRRMA (2018) | Transforme l’investissement étranger en objet de sécurité nationale élargie |
| Department of Commerce (BIS – Bureau of Industry and Security) | Administration fédérale | Contrôle des exportations technologiques | Export controls, entity list, restrictions technologiques | Hyper activation contre la Chine (semi-conducteurs) | Devient un instrument central de guerre économique technologique |
| Department of the Treasury (OFAC) | Administration fédérale | Sanctions économiques et financières | Sanctions secondaires, gel d’actifs | Extension extraterritoriale des sanctions | Pilier de la puissance financière américaine : arme systémique du dollar |
| Department of Energy(DOE) | Ministère sectoriel | Transition énergétique et innovation industrielle | Loan Programs Office, subventions énergie, nucléaire, batteries | Expansion massive avec IRA | Devient un banquier industriel de la transition énergétique |
| National Science Foundation (NSF) | Agence de recherche | Financement recherche fondamentale | Grants (bourses) universitaires, programmes IA/quantique | Budget fortement augmenté (CHIPS Act) | Pilier de la chaîne innovation → industrialisation |
| National Institutes of Health (NIH) | Agence de recherche biomédicale | Leadership biotech et santé | Financement recherche médicale | Accélération post-COVID | Structure la puissance américaine en biotechnologies et santé globale |
| Office of the U.S. Trade Representative (USTR) | Administration commerciale | Politique commerciale internationale | Négociation accords, tarifs, Section 301 | Pivot anti-Chine depuis 2017 | Fusion progressive commerce–sécurité nationale |
| Federal Reserve System | Banque centrale indépendante | Conditions monétaires de l’investissement industriel | Taux directeurs, liquidité, Quantitative Easing | Rôle indirect dans réindustrialisation | Acteur indirect mais crucial : conditionne la capacité d’investissement industriel |
| White House National Economic Council(NEC) | Organe exécutif de coordination | Coordination macroéconomique et industrielle | Arbitrage inter-agences | Rôle renforcé sous Clinton puis Biden | “État stratège interne” : interface entre politique industrielle et macroéconomie |
| Pentagon (Department of War) | Ministère de la guerre (ex-ministère de la défense) | Innovation duale et demande technologique | Marchés publics, R&D défense, supply chainsécurisée | Retour central dans semi-conducteurs et IA | Véritable investisseur technologique structurant du capitalisme américain |
Annexe 2
État stratège et bascule géoéconomique : les instruments contemporains de la politique industrielle américaine (2009–2025)
| Instrument | Mécanisme | Période d’intensification | Finalité stratégique | Commentaire analytique (rôle structurel) | Commentaire géoéconomique (lecture systémique) |
| Subventions directes (IRA, CHIPS Act) | Financement budgétaire massif ciblé sur secteurs critiques (énergie, semi-conducteurs, batteries) | 2021–2025 | Relocalisation industrielle et leadership technologique | Passage d’un État régulateur à un État producteur de structure industrielle. La subvention devient un outil de construction de capacités, non plus de correction de marché. | Instrument de “reconfiguration des chaînes de valeur mondiales” : l’État américain devient un acteur de sélection des sites de production globaux et non plus un simple bénéficiaire de la mondialisation. |
| Incitations fiscales (tax credits, production credits) | Réduction d’impôt conditionnée à production et investissement domestiques | 2010s–2025 | Orientation des flux d’investissement privés | L’État agit indirectement par signal-prix fiscal, créant une planification décentralisée. Le marché reste formellement intact mais fortement orienté. | Dispositif de “pilotage invisible” de la mondialisation : l’attractivité fiscale devient un instrument de compétition interétatique pour les capacités industrielles. |
| Prêts et garanties publiques (DOE Loan Programs Office) | Crédit public long terme pour projets industriels risqués | 2009–2025 (accélération post-IRA) | « Dérisquage » des investissements stratégiques | L’État assume une fonction d’assureur systémique des transitions industrielles, absorbant le risque technologique et financier. | Réintroduction de la logique de “capitalisme d’État de sécurité” : l’investissement privé est rendu possible par la puissance financière publique fédérale. |
| Marchés publics stratégiques (défense, énergie, technologies vertes) | Commandes publiques orientées vers secteurs critiques | Continu, forte expansion 2017–2025 | Création de marchés captifs industriels | Le marché public devient un outil de structuration de la demande industrielle et non plus un simple mécanisme d’achat. | L’État crée artificiellement des marchés mondiaux indirects : la puissance publique américaine devient un “acheteur structurant” de technologies globales. |
| Partenariats public-privé (PPP technologiques) | Co-investissement État–firmes (Big Tech, défense, énergie) | 2000s–2025 | Accélération de l’innovation et intégration technologique | Fusion progressive entre appareil d’État et grandes firmes technologiques dans la production d’innovation stratégique. | Émergence d’un “capitalisme de co-production de puissance” : les firmes deviennent des relais quasi-étatiques de projection technologique. |
| Conditionnalités industrielles et territoriales (local content rules) | Subventions conditionnées à production sur sol américain | 2022–2025 | « reshoring» (rapatriement) des activités industrielles | Introduction d’une logique de souveraineté productive : l’accès au soutien public dépend de la localisation industrielle. | Retour d’une logique quasi-mercantiliste dans un système globalisé : la territorialité redevient un critère central de la puissance économique. |
Annexe 3
Instruments contemporains de la politique industrielle américaine (avec ordres de grandeur budgétaires)
| Instrument | Mécanisme | Période | Finalité | Commentaire analytique | Commentaire géoéconomique | Ordres de grandeur budgétaires |
| Subventions directes (IRA, CHIPS Act) | Subventions + crédits d’investissement industriels | 2021–2025 | Relocalisation + leadership techno | État producteur de structure industrielle | Recomposition des chaînes de valeur mondiales | IRA : ~369 Mds $ (énergie/climat sur 10 ans) ; CHIPS Act : ~52,7 Mds $ + ~200 Mds $ effets induits (privés) |
| Incitations fiscales (tax credits IRA) | Crédits d’impôt production / investissement | 2010s–2025 | Orientation des investissements | Planification indirecte par fiscalité | Compétition inter-étatique pour investissements | Coût estimé : 500 à 800 Mds $ sur 10 ans (selon CBO et analyses Brookings) |
| Prêts et garanties (DOE Loan Programs Office) | Prêts publics pour projets industriels | 2009–2025 | « Dérisquage » industriel | État assureur de la transition | Capitalisme de sécurité | Capacité d’engagement : >400 Mds $ autorisés ; portefeuille actif ~100–150 Mds $ |
| Marchés publics stratégiques | Commandes défense / énergie / techno | Continu | Création de demande industrielle | État comme acheteur structurant | Structuration des marchés globaux | Défense US : ~850–900 Mds $/an (DoW budgétaire total) ; part technologique croissante |
| Partenariats public-privé (PPP) | Co-financement innovation | 2000s–2025 | Accélération innovation | Hybridation État–Big Tech | Co-production de puissance | Volumes diffus : plusieurs dizaines de Mds $/an (NSF + DOE + programmes IA/énergie) |
| Conditionnalités industrielles (local content) | Subventions conditionnées à production US | 2022–2025 | Reshoring ou reterritorialisation | Souveraineté productive | Retour du mercantilisme stratégique | Coût indirect inclus dans IRA/CHIPS (~400–600 Mds $ effets cumulés) |
Sources : Textes FIRRMA (2018), les règlements de l’U.S. Department of Commerce (Bureau of Industry and Security) et les rapports OFAC du Department of the Treasury. Les analyses stratégiques reposent sur Farrell & Newman (2019), Edward Fishman (Chokepoints, 2022) et Henry Farrell (Johns Hopkins SAIS). Données économiques issues du Bureau of Economic Analysis (BEA) et des estimations du Peterson Institute for International Economics (PIIE). La dimension doctrinale est complétée par Blackwill & Harris (2016) et les travaux de l’Atlantic Council sur “economic security state”
Annexe 4
Évolution des volumes financiers de politique industrielle aux États-Unis (1993–2025)
| Administration | Période | Volume financier agrégé de politique industrielle (ordre de grandeur) | Instruments dominants | Orientation stratégique | Lecture analytique (rupture / continuité) |
| Bill Clinton | 1993–2001 | ~10 à 30 Mds $ / an (implicite, hors défense) | NSF, NIH, DARPA, NEC, infrastructures techno | Innovation, compétitivité, économie de la connaissance | État innovateur diffus : politique industrielle non nommée mais conceptualisée, intégrée dans recherche + défense |
| George W. Bush | 2001–2009 | ~20 à 50 Mds $ / an (fortement défense + R&D duale) | Défense R&D, Homeland Security, NIH renforcé | Sécurité nationale + technologie duale | Glissement vers sécurisation de l’innovation, mais sans doctrine industrielle explicite |
| Barack Obama | 2009–2017 | ~80 à 150 Mds $ cumulés (ARRA + DOE + énergie + innovation) | ARRA (stimulus), DOE Loan Programs, clean tech | Transition énergétique + innovation post-crise | Première inflexion : retour discret de l’État industriel via crise financière |
| Donald Trump (I) et (II) | 2017–2021 et 2025 -en cours | ~50 à 150 Mds $ (incl. guerre commerciale + CHIPS amorcé + défense) | Tarifs Chine, CFIUS renforcé, export controls | Rivalité Chine + souveraineté industrielle | Passage à la géoéconomie conflictuelle, début de politisation des chaînes de valeur |
| Joe Biden | 2021–2025 | ~1 000 à 1 500 Mds $ (10 ans cumulés IRA + CHIPS + IIJA + crédits fiscaux) | IRA (~369 Mds), CHIPS (~280 Mds), tax credits (~500–800 Mds), DOE loans | Réindustrialisation + climat + sécurité techno | Rupture majeure : État stratège assumé, planification indirecte massive |
Sources : Les données budgétaires agrégées proviennent des séries historiques du U.S. Office of Management and Budget (OMB) et des rapports du Congressional Budget Office(CBO). Les analyses sectorielles s’appuient sur les budgets fédéraux R&D (NSF, NIH, DARPA, DOE) et les statistiques du White House Office of Science and Technology Policy(OSTP). Les évaluations des programmes récents (IRA, CHIPS Act) reposent sur CBO (2022–2025) et Brookings Institution. Enfin, les interprétations doctrinales mobilisent Rodrik (2017), Atkinson (2012) et Mazzucato (2013) sur la montée de l’État entrepreneur et stratège.
Annexe 5
Estimation agrégée des financements ou incitations industrielles
| Administration | Ordre de grandeur |
| Clinton (1993-2000) | 150 à 250 Md$ |
| Bush (2001-2008) | 300 à 500 Md$ |
| Obama (2009-2016) | 500 à 800 Md$ |
| Trump I (2017-2020) | 300 à 600 Md$ |
| Biden (2021-2025) | 1 200 à 1 500 Md$ |
| Trump II (2025-2029, projection à mi-2026) | 900 à 1 400 Md$ |
Annexe 6
Les principaux instruments de la politique industrielle de l’administration Trump II (2025-2026)
| Axe stratégique | Inspirateurs / références doctrinales | Instruments mobilisés | Institutions pilotes | Ordre de grandeur financier (2025-2026) | Commentaire |
| Réindustrialisation manufacturière | Stephen Miran, Oren Cass, Robert Lighthizer | Tarifs sectoriels, préférences nationales, relocalisations | Maison-Blanche,USTR, Commerce Department | 100 à 300 Md$ d’investissements privés induits | L’industrie manufacturière est considérée comme un actif stratégique et non plus comme une simple variable économique. |
| Semi-conducteurs | Continuité du CHIPS Actmais réorientation plus nationaliste | Tarifs sur puces, conditionnalités d’investissement, contrôles technologiques | Commerce Department, BIS | 50 à 80 Md$ mobilisés ou redéployés | Accent mis sur la localisation physique des capacités de production sur le territoire américain. |
| Minéraux critiques et terres rares | Doctrine de sécurité économique ; stratégie d’autonomie des chaînes critiques | Defense Production Act, prêts fédéraux, accélération des permis miniers | DOE, DoW, DFC, Interior Department | 50 à 100 Md$ | La dépendance à la Chine est explicitement qualifiée de vulnérabilité stratégique. |
| Politique commerciale offensive | Stephen Miran, Robert Lighthizer | Tarifs réciproques, Section 232, IEEPA | USTR, Treasury, Maison-Blanche | Effet économique portant sur plusieurs centaines de milliards de dollars d’échanges | Le commerce devient un levier de restructuration industrielle et non plus seulement un instrument de politique commerciale. |
| Sécurité technologique | Héritage du premier mandat Trump et continuité bipartisane | Export controls, restrictions technologiques, sanctions ciblées | BIS, Commerce Department, CFIUS | Non budgétaire mais impact majeur sur les flux technologiques | Fusion croissante entre politique industrielle et sécurité nationale. |
| Politique énergétique et infrastructures critiques | Doctrine «America First » appliquée aux ressources stratégiques | Soutien aux infrastructures énergétiques, nucléaire, data centers, IA | DOE, DoW | Plusieurs dizaines de milliards de dollars | L’énergie est pensée comme une condition de la puissance industrielle. |
| Approvisionnement extérieur en ressources critiques | Corollaire Trump à la doctrine Monroe | Diplomatie minière, accords bilatéraux, sécurisation des chaînes d’approvisionnement | State Department, Commerce, DoW | Variable selon les projets | Forte attention portée au lithium, au cuivre et aux terres rares d’Amérique latine et de l’Arctique. |
[1] Alexander Hamilton, Report on Manufactures, présenté à la Chambre des représentants des États-Unis le 5 décembre 1791, Philadelphia, Childs and Swaine, 1791, 58 p., spéc. p. 1-39 ; voir également Harold C. Syrett (dir.), The Papers of Alexander Hamilton, vol. X, New York, Columbia University Press, 1966, p. 230-340. Sur la place de Hamilton dans la tradition de politique industrielle américaine, voir Douglas A. Irwin, Clashing over Commerce. A History of US Trade Policy, Chicago, University of Chicago Press, 2017, 832 p., spéc. p. 69-96 ; Michael Lind, Land of Promise. An Economic History of the United States, New York, Harper, 2012, 592 p., spéc. p. 45-72.
[2] Ibid.
[3] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Deuxième partie, Livre IV, chap. XX, Paris, Pagnerre, 1848, t. IV, p. 178. Rééd. sous la direction de Françoise Mélonio, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1992, 1736 p., spéc. p. 322-329 et p. 731-736. Sur les analyses tocquevilliennes de l’industrie et de l’économie américaine, voir Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, Paris, Fayard, 1982, 181 p., spéc. p. 121-150 ; Lucien Jaume, Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté, Paris, Fayard, 2008, 476 p., spéc. p. 253-286.
[4] Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State. Debunking Public vs. Private Sector Myths, Londres, Anthem Press, 2013, 266 p., spéc. p. 83-125 ; Fred Block et Matthew R. Keller (dir.), State of Innovation. The U.S. Government’s Role in Technology Development, Boulder (Colorado), Paradigm Publishers, 2011, 352 p., spéc. p. 1-32 et p. 257-286 ; Linda Weiss, America Inc.? Innovation and Enterprise in the National Security State, Ithaca, Cornell University Press, 2014, 264 p., spéc. p. 1-41 et p. 169-223.
[5] Council on Competitiveness, Gaining New Ground. Technology Priorities for America’s Future, Washington D.C., Council on Competitiveness, 1991, 95 p., spéc. p. 1-18 ; Council on Competitiveness, Picking Up the Pace. The Commercial Challenge to American Innovation, Washington D.C., 1988, 68 p., spéc. p. 3-22 ; National Research Council, The Government Role in Civilian Technology. Building a New Alliance, Washington D.C., National Academy Press, 1992, 328 p., spéc. p. 1-27.
[6] Robert B. Reich, The Work of Nations. Preparing Ourselves for 21st Century Capitalism, New York, Alfred A. Knopf, 1991, 331 p., spéc. p. 3-17 et p. 171-184 ; Laura D’Andrea Tyson, Who’s Bashing Whom? Trade Conflict in High-Technology Industries, Washington D.C., Institute for International Economics, 1992, 311 p., spéc. p. 1-25 et p. 117-168 ; Lester C. Thurow, Head to Head. The Coming Economic Battle among Japan, Europe and America, New York, William Morrow and Company, 1992, 336 p., spéc. p. 25-59 et p. 273-311 ; Stephen S. Cohen et John Zysman, Manufacturing Matters. The Myth of the Post-Industrial Economy, New York, Basic Books, 1987, 297 p., spéc. p. 3-30 et p. 245-270. À ce groupe d’universitaires plutôt démocrates, il convient d’ajouter Michael E. Porter, The Competitive Advantage of Nations, New York, Free Press, 1990, 855 p., spéc. p. 71-130 ; Paul Krugman, Prix Nobel d’Economie, « Competitiveness: A Dangerous Obsession », Foreign Affairs, vol. 73, n° 2, mars-avril 1994, p. 28-44 ; Clyde V. Prestowitz Jr., Trading Places. How We Allowed Japan to Take the Lead, New York, Basic Books, 1988, 394 p., spéc. p. 1-38 et p. 285-337.
[7] François Souty, « Les fondements théoriques de la politique économique du président Clinton », Chroniques de la SEDEIS, vol. 42, n° 9, Paris, S.E.D.E.I.S., septembre 1993, p. 371-380 ; François Souty, « Politique de la concurrence de l’administration Clinton », Chroniques économiques de la SEDEIS, vol. 43, n° 3, Paris, S.E.D.E.I.S., mars 1994, p. 89-98 ; François Souty, « La politique aéronautique de l’administration Clinton », Chroniques économiques de la SEDEIS, vol. 43, n° 6, Paris, S.E.D.E.I.S., juin 1994, p. 207-214 ; François Souty, La politique de la concurrence des États-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », mars 1995, 128 p. ; François Souty, « Mondialisation économique et politique de la concurrence », Chroniques économiques de la SEDEIS, vol. 44, n° 10, Paris, S.E.D.E.I.S., octobre 1995, p. 387-395. Pour compléter cette réflexion sur l’évolution des formes contemporaines de la puissance économique, voir également F. Souty, « Le droit chinois de la concurrence : de la loi anti-monopole de 2007 à la régulation stratégique d’une économie de marché intégrée (2008-2025) », Le Diplomate Média, 29 avril 2026, 40 p., spéc. p. 1-40.
[8] F. Souty, « Les fondements théoriques de la politique économique du président Clinton », Chroniques de la SEDEIS, vol. 42, n° 9, septembre 1993, p. 371-380 ; F. Souty, La politique de la concurrence des États-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », mars 1995, 128 p., spéc. p. 55-78.
[9] Robert B. Reich, Op.cit., p. 3-17 ; Laura D’Andrea Tyson, op.cit., p. 117-168 ; Lester C. Thurow, op.cit., p. 25-59.
[10] R. Reich et alii. Op.cit. voir note 9.
[11] V. F. Souty, op.cit., note 8.
[12] Ezra Vogel, Japan as Number One. Lessons for America, Cambridge (Mass.), Harvard Univ. Press, 1979, 272 p.; Clyde V. Prestowitz Jr., Trading Places. How We Allowed Japan to Take the Lead, New York, Basic Books, 1988, 336 p., p. 1-40.
[13] Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle. The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, 393 p., spéc. p. 17-34 et p. 305-324.
[14] Michael E. Porter, op. cit., spéc. p. 71-130 et p. 545-582.
[15] Paul Krugman, « Competitiveness: A Dangerous Obsession », Foreign Affairs, vol. 73, n° 2, mars-avril 1994, p. 28-44.
[16] Council on Competitiveness, Gaining New Ground. Technology Priorities for America’s Future, Washington D.C., Council on Competitiveness, 1991, 95 p., spéc. p. 1-18 et p. 59-76.
[17] Michael E. Porter, op.cit. p. 71-130, 344-378 et 545-582.
[18] Paul Krugman, « Competitiveness: A Dangerous Obsession », Foreign Affairs, vol. 73, n° 2, mars-avril 1994, p. 28-44, spéc. p. 30-36.
[19] Council on Competitiveness, op.cit; Council on Competitiveness, Endless Frontier, Limited Resources. U.S. R&D Policy for Competitiveness, Washington D.C., 1996, 84 p., spéc. p. 5-27.
[20] Robert B. Reich, op.cit, not. p. 3-17, p. 109-140 et p. 171-184.
[21] Robert B. Reich, The Work of Nations. op.cit., spéc. p. 3-17, p. 109-140 et p. 171-184.
[22] Laura D’Andrea Tyson, op.cit., spéc. p. 1-25, p. 117-168 et p. 227-281 ; Laura D’Andrea Tyson, Who’s Bashing Whom? Cet ouvrage connaît une seconde édition en 1993.
[23] Lester C. Thurow, Head to Head, op.cit., spéc. p. 25-59, p. 147-197 et p. 273-311.
[24] François Souty, « Les fondements théoriques de la politique économique du président Clinton », Chroniques de la SEDEIS, vol. 42, n° 9, Paris, S.E.D.E.I.S., septembre 1993, p. 371-380 ; Ira C. Magaziner et Robert B. Reich, Minding America’s Business. The Decline and Rise of the American Economy, New York, Vintage Books, 1983, 423 p., spéc. p. 313-382
[25] François Souty, « Les fondements théoriques de la politique économique du président Clinton », op.cit., p. 371-380 ; Laura D’Andrea Tyson, Who’s Bashing Whom? op cit, et Robert B. Reich, op.cit.
[26] François Souty, « La politique aéronautique de l’administration Clinton », Chroniques économiques de la SEDEIS, vol. 43, n° 6, Paris, S.E.D.E.I.S., juin 1994, p. 207-214 ; Stephen S. Cohen et John Zysman, Manufacturing Matters, New York, Basic Books, 1987.
[27] Kenneth Lieberthal et Michael E. Oksenberg, Policy Making in China: Leaders, Structures, and Processes, Princeton, Princeton University Press, 1988, p. 3-25 et 201-230 ; Barry Naughton, The Chinese Economy: Transitions and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2007, p. 45-78
[28] Voir nos articles dernièrement : François Souty, « Le droit chinois de la concurrence : de la loi antimonopole de 2007 à la régulation stratégique d’une économie de marché intégrée (2008-2025) », le Diplomate Média, 29 04 2026, 37 p. et F. Souty, « Politique industrielle et politique de la concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ?», Le Diplomate Média, 03 06 2026, 40 p.
[29] Joseph E. Stiglitz, Globalization and Its Discontents, New York, W.W. Norton, 2002, p. 3-30.
[30] Gary Gereffi et Miguel Korzeniewicz (dir.), Commodity Chains and Global Capitalism, Westport, Praeger, 1994, p. 1-20 et 221-245.
[31] Dani Rodrik, Has Globalization Gone Too Far?, Washington D.C., Institute for International Economics, 1997, p. 1-34.
[32] The White House, The National Strategy for Homeland Security, Washington D.C., Office of Homeland Security, juillet 2002, p. 1-15 et 33-60.
[33] Ibid.
[34] Richard A. Clarke, Against All Enemies: Inside America’s War on Terror, New York, Free Press, 2004, p. 85-132.
[35] Stephen E. Flynn, America the Vulnerable: How Our Government Is Failing to Protect Us from Terrorism, New York, Harper-Collins, 2004, p. 21-58 et 133-176
[36] Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42-79.
[37] Ben S. Bernanke, The Courage to Act: A Memoir of a Crisis and Its Aftermath, New York, W.W. Norton, 2015, p. 95-142; Adam Tooze, Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World, Londres, Allen Lane, 2018, p. 1-40 et 161-210.
[38] Gary Gorton, Slapped by the Invisible Hand: The Panic of 2007, Oxford, Oxford University Press, 2010, p. 45-88 ; Adam Tooze, op. cit., p. 90-135.
[39] U.S. Department of the Treasury, Troubled Asset Relief Program (TARP) Report to Congress, Washington D.C., 2009, p. 1-25 ; Federal Reserve System, Financial Crisis Responses and Monetary Policy Expansion 2008–2012, Washington D.C., rapports successifs.
[40] Joseph E. Stiglitz, Freefall: America, Free Markets, and the Sinking of the World Economy, New York, W.W. Norton, 2010, p. 3-38 ; Dani Rodrik, The Globalization Paradox, New York, W.W. Norton, 2011, p. 1-45.
[41] Christina D. Romer, « The Job Impact of the American Recovery and Reinvestment Plan », Washington D.C., Council of Economic Advisers, janvier 2009, 15 p. ; Alan S. Blinder et Mark Zandi, How the Great Recession Was Brought to an End, Princeton, Moody’s Analytics and Princeton University, 2010, p. 1-24.
[42] Barack Obama, A Strategy for American Innovation. Driving Towards Sustainable Growth and Quality Jobs, Washington D.C., Executive Office of the President, septembre 2009, 44 p., spéc. p. 1-15 ; Carl J. Schramm, The Entrepreneurial Imperative, New York, Harper Business, 2011, spéc. p. 91-128.
[43] Steven Rattner, Overhaul. An Insider’s Account of the Obama Administration’s Emergency Rescue of the Auto Industry, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2010, 354 p., spéc. p. 1-62 et p. 265-314
[44] François Souty, « Quelle politique de la concurrence pour l’administration Obama? » Concurrences N° 1-2009, pp. 74-79
[45] Joseph E. Stiglitz, Freefall. America, Free Markets, and the Sinking of the World Economy, New York, W.W. Norton, 2010, 361 p., spéc. p. 3-38 et p. 221-273.
[46] Executive Office of the President, A Strategy for American Innovation, op. cit., p. 21-37 ; Advanced Manufacturing Partnership Steering Committee, Capturing Domestic Competitive Advantage in Advanced Manufacturing, Washington D.C., juillet 2012, 74 p.
[47] Barry Naughton, Op. cit., spéc. p. 431-504 ; Peter Navarro, Death by China, Upper Saddle River, Pearson FT Press, 2011, p. 1-57.
[48] François Souty, op.cit. N° 1-2009, pp. 74-79.
[49] Susan Helper, Timothy Krueger et Howard Wial, Why Does Manufacturing Matter? Which Manufacturing Matters?, Washington D.C., Brookings Institution, février 2012, 22 p., spéc. p. 1-15.
[50] President’s Council of Advisors on Science and Technology (PCAST), Ensuring American Leadership in Advanced Manufacturing, Washington D.C., juin 2011, 108 p., spéc. p. 1-34 ; National Research Council, Making Value for America. Embracing the Future of Manufacturing, Technology and Work, Washington D.C., National Academies Press, 2012, 352 p
[51] International Energy Agency, Energy Technology Perspectives 2012, Paris, OECD/IEA, 2012, spéc. p. 45-96 ; Ernest J. Moniz et Daniel Poneman, The Climate Challenge and the Future of Energy Technology, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2015, p. 101-176.
[52] Ashton B. Carter et William J. Perry, Preventive Defense. A New Security Strategy for America, Washington D.C., Brookings Institution Press, rééd. 2017, spéc. p. 289-331 ; Linda Weiss, America Inc.? Innovation and Enterprise in the National Security State, Ithaca, Cornell University Press, 2014, spéc. p. 169-223.
[53] Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle: The Growth of Industrial Policy, 1925–1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, p. 3-45 ; Robert Wade, Governing the Market: Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 28-75.
[54] Sebastian Heilmann, Red Swan: How Unorthodox Policy-Making Facilitated China’s Rise, Hong Kong, The Chinese University Press, 2018, p. 55-102 ; Barry Naughton, The Chinese Economy: Transitions and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2007, p. 410-455 ; Angela Huyue Zhang, High Wire: How China Regulates Big Tech and Governs Its Economy, Oxford, Oxford University Press, 2024, p. 15-60.
[55] Henry Farrell et Abraham L. Newman, op.cit., p. 42-79.
[56] Harry First, « Antitrust in a Global Context », New York University Law Review, vol. 84, 2009, p. 205-260 ; Harry First & Spencer Weber Waller, Antitrust Law in Global Competition, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 1-40.
[57] François Souty, Le droit chinois de la concurrence : de la loi anti-monopole de 2007 à la régulation stratégique d’une économie de marché intégrée (2008-2025), Le Diplomate Média, 29 avril 2026, 40 p.
[58] Clyde V. Prestowitz, The Betrayal of American Prosperity, New York, Free Press, 2010, p. 1-45 ; Robert D. Atkinson, Innovation Economics: The Race for Global Advantage, New Haven, Yale University Press, 2012, p. 3-38.
[59] Dani Rodrik, Has Globalization Gone Too Far?, Washington D.C., Institute for International Economics, 1997, p. 35-72 ; Paul Krugman, Pop Internationalism, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1996, p. 85-120.
[60] Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, p. 1-55.
[61] Jennifer Hillman, Trading Places: How We Allowed China to Take the Lead in Global Trade, Oxford, Oxford University Press, 2020, p. 60-110 ; Edward Alden, Failure to Adjust: How Americans Got Left Behind in the Global Economy, Washington D.C., Council on Foreign Relations Press, 2016, p. 90-140.
[62] Henry Farrell & Abraham L. Newman, op.cit., p. 42-79.
[63] Dani Rodrik, Straight Talk on Trade: Ideas for a Sane World Economy, Princeton, Princeton University Press, 2017, p. 211-245 ; Adam S. Posen, « The End of Globalization? What Russia’s War in Ukraine Means for the World Economy », Foreign Affairs, vol. 101, n° 3, 2022, p. 28-39 ; Jake Sullivan, « Remarks on Renewing American Economic Leadership », Brookings Institution, Washington D.C., 2023 (discours).
[64] White House, Building Resilient Supply Chains, Revitalizing American Manufacturing, and Fostering Broad-Based Growth, Washington D.C., June 2021, p. 1-40 ; U.S. Department of Commerce, CHIPS and Science Act Implementation Strategy, Washington D.C., 2022, p. 5-38.
[65] Henry Farrell & Abraham L. Newman, op.cit., p. 42-79. Aussi Kathleen McNamara, « The Politics of Everyday Europe and America’s Return to Industrial Policy », Review of International Political Economy, vol. 30, n° 2, 2023, p. 450-478.
[66] Henry Farrell & Abraham L. Newman, op. cit..
[67] Kathleen McNamara, « The Politics of Industrial Policy in an Era of Geoeconomics », Review of International Political Economy, vol. 30, n° 2, 2023, p. 450-478.
[68] Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, p. 1-55.
[69] Robert D. Blackwill & Jennifer M. Harris, War by Other Means: Geoeconomics and Statecraft, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2016, p. 1-40.
[70] Hal Brands, American Grand Strategy in the Age of Trump, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2018, p. 45-90 ; Time Magazine, “The 200-Year-Old Foreign Policy Vision Behind Trump’s Monroe Doctrine Revival”, 2026.
[71] The Hill, “Trump’s revival of the Monroe Doctrine reshapes US strategy in the Western Hemisphere”, Washington D.C., 2025, analyse politique (édition en ligne).
[72] David Lubin, “The Economics of the New Monroe Doctrine”, Chatham House – International Affairs Commentary, 2025, p. 1-6.
[73] Stephen Miran, “Remarks at the Hudson Institute on U.S. Economic Strategy and Global Imbalances”, Washington D.C., Hudson Institute, 7 avril 2025. Discours majeur du Président du Council of Economic Advisors du Président des Etats-Unis, exposant avec une clarté parfaite les raisonnements stratégiques de l’administration Trump II.
[74] François Souty, « L’Accord de Turnberry et recomposition des rapports commerciaux transatlantiques », Le Diplomate Média, Paris, 2025, p. 1-14.
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