TRIBUNE – De quelques vérités dérangeantes sur l’Algérie !

TRIBUNE – De quelques vérités dérangeantes sur l’Algérie !

lediplomate.media — imprimé le 10/06/2026
vérités dérangeantes sur l’Algérie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Aujourd’hui, on négocie avant toute chose, ce qui annonce qu’on est prêt à céder sur tout. Avant le combat, négocier c’est marchander ses principes. Après, négocier, c’est limiter les dégâts pour reconstruire la paix à notre profit, jamais à celui de l’agresseur » (Boualem Sansal).

N’est-ce pas la meilleure définition que l’on puisse donner de la diplomatie du froc baissé d’Emmanuel Macron vis-à-vis d’un régime autoritaire algérien qui n’a de cesse de l’humilier au fur et à mesure de ses concessions sans retour. Toutes choses qui ne troublent ni notre Mozart de la diplomatie, ni nos défenseurs des droits de l’homme patentés (idéologues, universitaires, journalistes de salon, ambassadeurs à la retraite…). Une sorte de chape de plomb qui proscrit tout jugement critique contre la clique du cacochyme, Abdelmadjid Tebboune pour faire oublier les méfaits de la colonisation française. Mais, en quelques semaines, le voile se lève sur le sympathique régime algérien, mettant à mal à la fois la parole du repentant Emmanuel Macron et la vulgate de la gauche bienpensante. Et cela à travers trois ouvrages à la focale différente qui mettent les choses au point, une bonne fois pour toutes. Le premier est celui de Xavier Driencourt – deux fois Ambassadeurs de France en Algérie – qui embrasse deux siècles de relations tumultueuses entre la France et l’Algérie. Le deuxième est celui de l’expert, Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine, expert du Maghreb, qui traite des six dernières décennies d’une relation bilatérale pathologique. Le troisième est celui de l’écrivain Boualem Sansal qui décrit par le menu son expérience d’une année passée dans les geôles accueillantes du très démocrate chef d’état algérien.

Deux siècles de relations tumultueuses entre la France et l’Algérie 

Xavier Driencourt, sorte d’historien du présent, ouvre le bal avec son dernier ouvrage particulièrement documenté sur l’Algérie[1]. L’Ambassadeur se livre à un voyage au bout de la relation franco-algérienne depuis la colonisation française du pays jusqu’à aujourd’hui autour de vingt-sept questions pertinentes. Dans les quinze premiers chapitres, le diplomate se livre à un examen historique et méthodique de la situation ayant conduit de la colonisation à l’indépendance de l’Algérie en n’éludant aucune question qui fâche sur les responsabilités de la France. Les autres chapitres portent sur l’évolution de l’Algérie et de la relation franco-algérienne depuis 1962. Une analyse critique au sens noble du terme de la position de l’Algérie et de la réponse de la France.

Xavier Driencourt rappelle que « l’Algérie ne renvoie pas à la seule politique étrangère, elle relève d’abord de notre politique intérieure ». Comment mieux définir le régime algérien qu’il ne le fait, en connaisseur, lorsqu’il écrit : « Cette détermination explique la férocité de la répression, toujours sous une apparence feutrée et dans l’indifférence des pays européens, au premier rang desquels la France. Cette répression est telle que le régime peut être qualifié de système ‘ policier et militaire’, de ‘quasi-dictature’. Il s’éloigne chaque jour du modèle turc de ‘démocrature’ et évidemment, plus encore, de la démocratie ». « Un clan succède à un autre clan » ? Le bon diagnostic est posé. 

Dans ce contexte, qu’en est-il de la position de la France ? Reprenons, pour ne pas trahir sa pensée, quelques-uns de ses jugements éloquents ! « Les autorités françaises ne font pas preuve de lucidité » ou bien « Jamais, il n’y a eu de stabilité et de continuité dans la relation bilatérale, qui semble condamnée à la crise permanente ». Et, Xavier Driencourt enfonce le clou au fil de sa démonstration convaincante : « Du côté français, le plus frappant réside dans la sinuosité et l’absence de continuité dans la politique franco-algérienne ». Il évoque chez certains de nos dirigeants « une certaine naïveté ». Il résume parfaitement la situation actuelle lorsqu’il constate que « Cette crise est incontestablement la plus grave depuis 1962, et on ne voit pas aujourd’hui de solution de sortie. Sauf à recourir au rapport de force, ce qu’en termes plus diplomatique, on appelle la ‘réciprocité’ : le seul langage qu’Alger comprend ». Or, nous n’en sommes pas encore là du moins jusqu’au départ de Jupiter en mai 2027. Reprenons les dernières phrases de son ouvrage : « Enfin, ultime conclusion, en forme de question : ne faut-il pas méditer les mots lourds de sens de l’écrivain et Prix Goncourt Kamel Daoud, lui aussi persécuté par le régime : ‘Boualem Sansal libéré, il faut libérer le peuple algérien’. Vaste programme, aurait dit le général de Gaulle … » ! Tout est dit et bien dit en quelques mots. Un livre à lire et à méditer.

Ingérence est le mot qui revient souvent dans l’analyse de Xavier Driencourt. Un mot rarement utilisé par nos médias, à de rares exceptions[2], médias qui préfèrent se focaliser sur les ingérences américaine et russe[3] dans les élections en Europe. Pourquoi certaines influences étrangères suscitent-elles l’indignation immédiate, tandis que d’autres bénéficient d’une surprenante indulgence ? Comprenne qui pourra !

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Les six dernières décennies d’une relation bilatérale pathologique[4]

Que nous dit la notice de l’ouvrage de Pierre Vermeren qui complète parfaitement celui de Xavier Driencourt ? Rappels d’ambassadeurs, arrestations arbitraires, chute des échanges commerciaux, crise des visas… Comment sommes-nous passés en quelques années d’une estime entre dirigeants français et algériens à une tension aussi forte depuis 2024 ? L’historien Pierre Vermeren décrypte sur le temps long cette relation complexe qui traverse sa plus grave crise. Après plus d’un siècle de colonisation par la France, l’Algérie est devenue indépendante le 5 juillet 1962. Pourtant la guerre et ses conséquences restent non soldées malgré la culpabilité française et une réconciliation mémorielle ratée. Depuis de Gaulle et Boumediene, les rapports diplomatiques sont l’habillage officiel des contacts directs entre les deux présidences et de réseaux d’influences qui poussent leurs pions. Tout semble désormais opposer ces deux nations dont la relation, devenue toxique, permet au régime algérien d’accabler la France d’Emmanuel Macron des maux qui frappent le pays, telle la révolte du Hirak de 2019. L’Algérie rejette à présent la francophonie et s’affiche avec la Chine ou la Russie. Pierre Vermeren montre comment Paris s’épuise à construire des rapports « normaux » tandis qu’Alger qualifie la France d’« ennemi éternel et traditionnel ». Cette relation pourra-t-elle un jour s’apaiser ?

C’est à un constat clinique sans concession – rejoignant sur bien des points celui de Xavier Driencourt qualifié « d’ennemi public » à Alger – que se livre l’universitaire, Pierre Vermeren tout au long de ses dix chapitres et ses 270 pages parfaitement documentées à partir de faits objectifs. Il évoque des « élites françaises malades de l’Algérie » et un « aveuglement consenti des dirigeants français » sur le dossier algérien. Il conclut en évoquant « la plus grave crise des relations franco-algériennes ». Il souligne, comme tous les autres experts objectifs, « un récit criminel permettant au régime algérien d’accabler la France de l’ensemble des maux qui la frappent » qui le conduit à exiger plus de repentance de Paris sans contreparties d’Alger. Alors qu’il était parfaitement bien disposé à l’égard d’Alger (Cf. sa reconnaissance dès 2017, de « la colonisation crime contre l’humanité »), Emmanuel Macron finit par se décourager et se tourner ostensiblement vers le Maroc dans une sorte de dépit amoureux. Il met du temps à découvrir que les préoccupations des deux pays sont asymétriques et qu’il n’a rien à attendre de bon de son homologue algérien. En conclusion, Pierre Vermeren envisage les cas de figure – en fonction des résultats de la présidentielle de 2027- dans lesquelles l’on pourrait imaginer enfin mettre fin à cette relation toxique.

Une année dans les geôles « accueillantes » du très « démocrate » Abdelmadjid Tebboune 

Boualem Sansal nous convie, tout au long des 240 pages que comporte La Légende, à un authentique et salutaire voyage au bout de l’enfer carcéral de notre ami le Président algérien ! [5] Il se livre à un examen clinique approfondi et sans concession du système pénitentiaire, de ses méthodes, de la psychologie des prisonniers, de l’attitude des gardiens mais au-delà de la dictature d’un clan qui mate toute opposition[6], qui n’a que faire de l’état de droit, de la démocratie, qui fait prévaloir une justice aux ordres experte en procès expéditifs, violant les principes universels du droit à un procès équitable – on y récuse l’avocat, François Zimeray parce que, comme tous les Juifs, il est dangereux ! -, adepte de l’arbitraire permanent, de la mesquinerie. En un mot, comme en cent, à la radiographie d’un pouvoir corrompu … Boualem Sansal, l’écrivain du monde, met les dirigeants de la planète face à leurs responsabilités en écrivant : « On découvre que l’on vit dans un monde inversé, un monde où la vérité dérange, où la justice inquiète, où la liberté fait peur ». Heureusement, tout régime comme celui de l’Algérie commet « l’erreur classique, fatale, de prendre un écrivain en otage ». Ceci lui reviendra, tout ou tard, en boomerang à la figure. En dépit de la noirceur de ses descriptions, La Légende est un livre d’espoir que les intellectuels peuvent, à leur modeste niveau, faire évoluer les choses dans le bon sens. Un livre qui fait appel aux grands de la littérature, en particulier au Prix Nobel de littérature, Albert Camus pour donner de la hauteur à la démarche. Un livre qui vous prend aux tripes parce qu’il parle vrai sans détour. Un livre qui devrait être couronné par un Prix important, sorte de pied de nez à la clique au pouvoir à Alger pour tous ses crimes odieux impunis à ce jour.

Mais, tout ce que trouve à écrire, Le Monde, sous la plume d’une certaine Raphaëlle Leyris, est qu’il s’agit d’un livre « engagé, parfois saisissant, mais souvent confus » ou bien « …Le mot ‘fatigue’ revient souvent dans l’ouvrage, dont certaines pages ressemblent à des divagations saisies entre veille et sommeil, dans un souci de clarté qui ne saute pasaux yeux »[7]. Sans parler de la stigmatisation des erreurs dans l’orthographe des noms, dans les citations retenues … Rien de moins ! Cette péronnelle semble avoir perdu de vue que l’écrivain vient de passer un an dans les prisons algériennes. Âgé, il souffre d’un cancer et a été maltraité à tous les sens du terme par une dictature sans pitié, il sort de l’enfer et essaie de se reconstruire. N’a-t-il pas droit à un minimum d’égard et de mansuétude ? Qui est cette Dame pour juger en des termes aussi déplacés ? Autre Dame, autre ignominie sans nom, une dérangée du nom de Rima Hassan qui ose écrire en 2024 : « L’Algérie est la Mecque des Révolutionnaires et de la liberté ». Ceci se passe de commentaire et démontre amplement que l’Algérie dispose dans l’Hexagone d’une armée d’idiots utiles, d’influenceurs qu’elle n’a pas même pas la peine de rétribuer. À quand, un utile retour de bâtons pour remettre l’Eglise au milieu du village gaulois ?

Ainsi, disposons-nous d’un panorama relativement complet et documenté des avatars de la relation franco-algérienne ainsi que des errements diplomatiques de la France au cours des dernières années, mais surtout depuis les cafouillages jupitériens !

Des limites de la diplomatie de la câlinothérapie ! 

« Je veux être de ceux qui résistent, qui tiennent, non de ceux qui négocient car négocier, c’est parfois, toujours, quand on est faible, sacrifier des principes vitaux pour un avantage éphémère, qu’on vous accorde aujourd’hui, pour vous le reprendre demain. La résistance est un roc, la faiblesse, un glissement, un suicide » (Boualem Sansal). 

N’est-ce pas la meilleure définition que l’on puisse donner de l’antidiplomatie de la réciprocité conduite, avec le succès, que l’on sait par le Président de la République, depuis 2017, mais aussi par son très servile, Ministre de l’Intérieur qui reçoit en grande pompe, au début du mois de juin 2026, à Paris, son homologue algérien ? Peu leur chaut les turpitudes des officiels algériens dans l’Hexagone ! [8] Mais, l’on nous explique, dans les milieux autorisés, que c’est pour la bonne cause, une sorte de (dé) raison d’État qui ne dit pas son nom. Après toute cette pommade dans le dos, nos amis algériens ne pourront plus nous laisser, en gage de leur ire, leurs ressortissants frappés d’OQTF et ne pourront plus retenir l’otage d’État qui a pour nom, Christophe Gleyzes. Cela est impensable tant nos interlocuteurs sont sensibles à nos bonnes manières[9]. Ils apprécient que notre Ambassadeur à Alger, le très kouchnérien, Stéphane Romatet comme notre ministre déléguée aux Armées, la très opportuniste, Alice Rufo aillent fleurir les monuments aux martyres du FLN … qui ont tout de même du sang français – d’innocents – sur les mains[10]. Ils apprécient que nos Ambassadeurs retraités signent dans les colonnes du Monde de viriles tribunes contre l’entité sioniste mais jamais contre les atteintes aux droits de l’homme en Algérie. Mais ces trois ouvrages peuvent inopportune, gâcher la fête au village par les quelques vérités dérangeantes qu’ils livrent sur l’Algérie.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Boualem Sansal : Les coulisses d’un retournement diplomatique


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Xavier Driencourt, L’Algérie 1830-2026. Vérités et légendes, Perrin, 2026.

[2] Gabrielle Cluzel, Et si on parlait de l’ingérence électorale algérienne ?www.bvoltaire.fr , 4 juin 2026.

[3] Thibault Bruttin, « L’affaire Xenia Fedorova rappelle qu’il faut protéger notre espace informationnel », Le Monde, 6 juin 2026, p. 23.

[4] Pierre Vermeren, France Algérie. De 1962 à nos jours, Tallandier, 2026.

[5] Boualem Sansal, La Légende, Grasset, 2026.

[6] Ahmed Rekbi, Seul (e) dans Alger. Comment les opposants au « système » luttent pour préserver l’esprit du Hirak, Le Monde, 5 juin 2026, pp. 18-19.

[7] Raphaëlle Leyris, , Le Monde, Critiques, Littérature, 5 juin 2026, p. 3.

[8] Amar Ouyahia, Les enfants d’officiels algériens au cœur de troublantes affaires de séjour en Francewww.marianne.net , 3 juin 2026.

[9] Amar Ouyahia, Immigration, possible grâce de Christophe Gleyzes … Pourquoi Paris cajole Algerwww.marianne.net, 4 juin 2026.

[10] « … Le passage obligé de toute visite officielle est le dépôt d’une gerbe au Carré des martyrs. Or, Valéry Giscard d’Estaing s’y refuse catégoriquement. L’heure n’est pas à l’apaisement mémoriel et encore moins à la repentance ». Dans cet article signé de Frédéric Turpin, l’auteur relate la visite du Président de la République française, Valéry Giscard d’Estaing en Algérie en avril 1975 à l’époque où le Président algérien est Houari Boumédiène, Frédéric Turpin, Valéry Giscard d’Estaing et l’Algérie : l’apaisement impossible, VGE. 1926-2020. Le visionnaire (sous la direction de Louis Giscard d’Estaing, éditions Eyrolles, 2026, p. 106.


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Jean Daspry

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