ÉNERGIE – Algérie, gaz de schiste et détroit d’Ormuz : L’Europe face au prix de sa dépendance

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le paradoxe énergétique européen
L’Europe se retrouve une nouvelle fois devant une vérité qu’elle feint depuis des années de ne pas voir : il n’existe pas de souveraineté politique sans souveraineté énergétique. Le blocage du détroit d’Ormuz, avec les navires chargés de pétrole et de gaz du Golfe persique immobilisés ou contraints à des détours, n’est pas seulement une crise maritime. C’est une leçon géopolitique brutale. Il suffit qu’un passage obligé de l’énergie mondiale soit fermé ou menacé pour que toute l’architecture économique européenne révèle à nouveau sa fragilité.
Les stocks mondiaux se réduisent, les prix redeviennent nerveux, les industries européennes redoutent une nouvelle flambée des coûts et les gouvernements cherchent dans l’urgence des fournisseurs alternatifs. Dans ce contexte, l’Algérie revient au centre du jeu. Pour l’Italie, en particulier, Alger n’est pas un interlocuteur comme les autres : c’est un voisin stratégique, un fournisseur de gaz, un acteur central de la Méditerranée et un possible pilier de la sécurité énergétique européenne après le décrochage progressif du gaz russe.
Mais la vraie question est ailleurs : l’Algérie peut-elle réellement sauver l’Europe ? Et surtout, peut-elle le faire grâce au gaz de schiste, cette ressource que beaucoup de pays européens refusent d’exploiter sur leur propre territoire pour des raisons environnementales, politiques et sociales ?
C’est là que naît le paradoxe. L’Europe refuse le gaz de schiste chez elle, mais regarde avec intérêt le gaz de schiste des autres. Elle ne veut pas forer son propre sous-sol, mais espère que d’autres le feront à sa place. Elle défend la transition verte dans les discours officiels, mais, dès qu’Ormuz se ferme, elle court vers l’Afrique du Nord pour garantir de nouvelles molécules de gaz.
L’Algérie comme arrière-base énergétique de l’Europe
L’Algérie possède plusieurs atouts décisifs. Elle est proche de l’Europe méridionale, dispose d’infrastructures déjà reliées au marché européen, possède une longue tradition dans les hydrocarbures et peut compter sur d’importantes réserves de gaz conventionnel et non conventionnel. Pour l’Italie, le lien énergétique avec Alger est devenu encore plus important après la crise ukrainienne et la réduction des approvisionnements russes.
Les nouvelles licences énergétiques lancées par l’Algérie pour 2026, dans des zones comme Ouargla et Illizi, signalent la volonté d’attirer des capitaux étrangers, d’augmenter la production et de consolider le pays comme grande plateforme énergétique de l’Afrique du Nord. Les accords industriels, y compris ceux qui impliquent des entreprises italiennes, montrent que la partie ne concerne pas seulement le gaz, mais toute la géoéconomie méditerranéenne.
Pour Alger, c’est une occasion historique. L’Europe a besoin d’énergie. L’Italie veut devenir un pont entre l’Afrique et l’Europe. La Chine observe et investit. Les compagnies occidentales recherchent de nouveaux gisements. La Méditerranée redevient un espace de compétition énergétique, financière et diplomatique.
Mais derrière cette opportunité se cache un problème structurel. L’Algérie produit beaucoup de gaz, mais elle en consomme de plus en plus. La croissance de la demande intérieure réduit la part disponible pour l’exportation. Les centrales électriques algériennes dépendent largement du gaz, l’industrie locale se développe, la population consomme davantage et l’État doit maintenir des prix internes socialement soutenables.
Le résultat est simple : même si la production augmente, cela ne signifie pas automatiquement que les exportations vers l’Europe progresseront dans les mêmes proportions. Le gaz n’est pas une donnée abstraite dans un bilan énergétique. C’est une ressource physique, soumise à des contraintes techniques, sociales, industrielles et politiques.
Le gaz de schiste : solution ou mirage ?
C’est ici que revient la question du gaz de schiste. L’Algérie dispose de réserves considérables, parmi les plus importantes au monde. Sur le papier, elle pourrait devenir l’un des grands producteurs mondiaux de gaz non conventionnel. Mais entre la géologie et la géopolitique, la distance est immense.
Extraire du gaz de schiste exige de la technologie, de l’eau, des infrastructures, des capitaux, de la sécurité, du consensus politique et du temps. Il ne suffit pas qu’une ressource existe. Il faut la rendre exploitable, transportable, exportable et économiquement soutenable. Dans le Sahara, la question de l’eau est décisive : la fracturation hydraulique exige de grandes quantités d’eau, ce qui rend le sujet socialement et écologiquement sensible.
Pour l’Algérie, l’exploitation du gaz de schiste pourrait représenter un tournant. Elle augmenterait les recettes, renforcerait la position de négociation face à l’Europe, réduirait la pression fiscale sur l’État et permettrait de financer infrastructures, dépenses sociales et développement industriel. Mais elle pourrait aussi ouvrir de nouvelles tensions internes. Les populations locales pourraient s’y opposer. La question environnementale pourrait devenir politique. Les zones sahariennes, déjà délicates, pourraient se transformer en nouveaux espaces de contestation.
Pour l’Europe, en revanche, le gaz de schiste algérien représente une solution commode seulement en apparence. Il peut réduire la dépendance vis-à-vis du Golfe, de la Russie ou des États-Unis, mais il crée une nouvelle dépendance envers l’Afrique du Nord. Il peut aider à court et moyen terme, mais il ne supprime pas le problème de fond : l’Europe continue à ne pas vouloir décider ce qu’elle veut être sur le plan énergétique.
Scénarios économiques
Sur le plan économique, trois scénarios peuvent être envisagés.
Le premier est le scénario optimiste. L’Algérie parvient à attirer des capitaux occidentaux et asiatiques, augmente sa production, développe une partie de ses réserves de gaz de schiste, renforce ses infrastructures et devient un fournisseur encore plus important pour l’Italie, l’Espagne et l’Union européenne. Dans ce cas, la Méditerranée méridionale deviendrait l’une des arrière-bases énergétiques de l’Europe, et l’Italie pourrait renforcer son rôle de plateforme de distribution vers le continent.
Le deuxième est le scénario intermédiaire. L’Algérie augmente sa production, mais la consommation intérieure continue de croître. Une partie du gaz supplémentaire est absorbée par le marché national, une autre part est exportée, mais pas assez pour résoudre la vulnérabilité européenne. Dans ce cas, Alger devient importante, mais non décisive. L’Europe reste contrainte de diversifier ses approvisionnements entre la Norvège, les États-Unis, l’Afrique, la Méditerranée orientale et les énergies renouvelables.
Le troisième est le scénario critique. Les investissements n’arrivent pas à la hauteur nécessaire, l’exploitation du gaz de schiste rencontre des obstacles techniques, environnementaux et sociaux, et l’Algérie ne parvient pas à transformer ses réserves potentielles en production réelle. Dans ce cas, l’Europe découvre qu’elle a remplacé une illusion par une autre : d’abord le gaz russe comme garantie permanente, puis le gaz naturel liquéfié américain comme salut, enfin le gaz algérien comme nouvelle ancre de sécurité.
La vérité est qu’aucun fournisseur unique ne peut sauver l’Europe. La sécurité énergétique naît de la diversification, des infrastructures, des stockages, de la capacité industrielle et d’une stratégie cohérente. Tout ce que l’Europe a trop souvent sacrifié à la rhétorique.
Évaluation stratégique militaire
Le blocage d’Ormuz rappelle une donnée élémentaire : l’énergie est aussi une question militaire. Le détroit n’est pas seulement une route commerciale. C’est l’un des points les plus sensibles de la sécurité mondiale. Une part considérable des exportations énergétiques mondiales y transite. Lorsque l’Iran menace ou ferme Ormuz, il ne frappe pas seulement ses rivaux régionaux. Il frappe les consommateurs asiatiques et européens, perturbe les marchés, oblige les marines occidentales à repenser la protection des routes, augmente le coût des assurances et transforme chaque navire en variable stratégique.
Dans ce contexte, le gaz algérien offre à l’Europe un avantage militaire indirect : il réduit l’exposition aux routes du Golfe. Un mètre cube de gaz qui arrive par gazoduc depuis l’Afrique du Nord est moins vulnérable qu’un navire traversant des zones de crise. Mais cette sécurité reste relative. Les gazoducs sont des infrastructures sensibles. Ils peuvent être sabotés, ciblés ou utilisés comme leviers politiques. Les zones de production dans le Sahara doivent être protégées. Les frontières avec la Libye, le Mali et le Niger restent marquées par l’instabilité. Le Sahel est traversé par les trafics, les groupes armés, la compétition entre puissances et la présence croissante d’acteurs extérieurs.
La sécurité du gaz algérien ne dépend donc pas seulement des gisements. Elle dépend de la stabilité de l’Algérie, de la sécurité des gazoducs, du contrôle du Sahara, des rapports avec la Libye, de la pression migratoire, de la présence russe et chinoise en Afrique, et de l’équilibre interne du régime algérien.
La Méditerranée, en somme, n’est plus une frontière tranquille. C’est un théâtre stratégique.
Géopolitique du gaz algérien
La position de l’Algérie est aujourd’hui plus forte qu’il y a quelques années. La guerre en Ukraine a réduit le poids du gaz russe en Europe. La crise moyen-orientale accroît l’incertitude autour des routes du Golfe. La compétition entre les États-Unis et la Chine pousse de nombreux pays africains à maximiser leurs rentes géopolitiques. Alger peut jouer sur plusieurs tableaux.
Avec l’Italie, elle peut renforcer un partenariat énergétique et industriel. Avec la Chine, elle peut négocier investissements, infrastructures, technologie et espace. Avec la Russie, elle conserve des relations politiques et militaires importantes. Avec l’Europe, elle peut réclamer contrats, capitaux et reconnaissance diplomatique. Avec les pays africains, elle peut se présenter comme puissance régionale.
Cela fait de l’Algérie un partenaire indispensable, mais non subordonné. L’erreur européenne serait de croire qu’Alger est simplement un fournisseur activable en cas d’urgence. L’Algérie possède sa propre stratégie, sa propre mémoire historique, sa propre méfiance envers l’Europe et sa propre ambition régionale.
Le gaz devient ainsi un instrument de politique étrangère. Plus l’Europe a besoin d’Alger, plus Alger peut négocier en position de force. Prix, contrats, investissements, technologie, coopération militaire, contrôle migratoire, diplomatie méditerranéenne : tout entre dans la même négociation.
Géoéconomie de la dépendance
La question centrale est géoéconomique. L’Europe a construit pendant des années un modèle industriel fondé sur une énergie relativement bon marché, des importations abondantes et la confiance dans la stabilité des routes mondiales. La crise ukrainienne a frappé le premier pilier. Ormuz frappe le deuxième. La compétition entre puissances frappe le troisième.
Le résultat est que l’industrie européenne paie l’énergie plus cher que ses concurrents, surtout par rapport aux États-Unis. Cela réduit la compétitivité, les marges, les investissements et la capacité productive. Le problème ne concerne pas seulement les factures des citoyens. Il concerne l’acier, la chimie, la céramique, le verre, les engrais, la mécanique, les transports, l’agriculture et la défense.
Lorsque l’énergie coûte trop cher, la désindustrialisation n’arrive pas comme une proclamation. Elle arrive usine après usine, investissement manqué après investissement manqué, filière après filière. Les entreprises ferment, se déplacent ou renoncent à croître. La souveraineté industrielle européenne devient alors une formule vide.
Le gaz algérien peut atténuer cette pression, mais il ne peut pas l’effacer. Car le problème européen n’est pas seulement de trouver du gaz. Il est de construire une stratégie énergétique réaliste. Cela signifie accepter que transition écologique et sécurité énergétique ne peuvent être séparées. Cela signifie reconnaître que le gaz restera encore pendant des années une source nécessaire. Cela signifie cesser de traiter l’énergie comme une question morale et commencer à la traiter comme une question stratégique.
L’hypocrisie européenne
Le nœud politique le plus évident est l’hypocrisie. L’Europe ne veut pas du gaz de schiste chez elle, mais pourrait accepter celui de l’Algérie. Elle refuse certaines méthodes d’extraction sur son propre territoire, mais importe de l’énergie produite ailleurs avec des normes environnementales et sociales qui ne sont pas toujours supérieures. Elle condamne la dépendance, mais n’investit pas assez pour la réduire. Elle parle d’autonomie stratégique, mais délègue à des tiers l’énergie, les matières premières, les technologies et la sécurité.
Cette hypocrisie a un coût. Pas seulement moral, mais économique. Si vous ne produisez pas, vous importez. Si vous importez, vous dépendez. Si vous dépendez, vous payez. Et si vous payez trop, vous perdez votre industrie.
La transition écologique ne peut pas être fondée sur le refoulement de la réalité. Il ne suffit pas d’interdire une technologie en Europe pour effacer son usage dans le monde. Il ne suffit pas de fermer les yeux sur les puits des autres pour se sentir plus vertueux. Il ne suffit pas de proclamer la neutralité climatique si, à la première crise, on court chercher du gaz en Afrique, du pétrole aux États-Unis ou des matières premières en Chine.
L’Italie et le rôle méditerranéen
Pour l’Italie, l’enjeu est encore plus concret. Rome peut devenir une plateforme énergétique entre l’Afrique et l’Europe, mais seulement si elle dispose d’une stratégie industrielle et infrastructurelle cohérente. Les rapports avec l’Algérie sont décisifs. Le gazoduc Transmed, la présence d’ENI, la proximité géographique, l’histoire des relations bilatérales et la nécessité européenne de diversifier les approvisionnements font de l’Italie un interlocuteur naturel.
Mais être un pont ne suffit pas. Un pont sert aux autres s’il ne contrôle pas les flux qui le traversent. L’Italie doit éviter de se limiter au rôle de pays de transit. Elle doit transformer la relation énergétique avec l’Algérie en une relation industrielle plus large : gaz, électricité, hydrogène, infrastructures, construction navale, formation technique, sécurité, maintenance, technologies environnementales, coopération méditerranéenne.
Ce n’est qu’ainsi que le rapport avec Alger pourra devenir un levier de puissance et non une simple dépendance de substitution.
La leçon d’Ormuz
Le blocage d’Ormuz enseigne que l’énergie n’est jamais neutre. Chaque route a un maître, chaque détroit a un risque, chaque fournisseur a une stratégie, chaque infrastructure a une vulnérabilité. L’Europe a vécu trop longtemps dans l’illusion que le marché mondial pouvait garantir automatiquement ce qui exige en réalité puissance, diplomatie, sécurité et capacité industrielle.
L’Algérie peut aider l’Europe. Elle peut aider surtout l’Italie et l’Europe du Sud. Elle peut devenir un partenaire essentiel dans la phase de transition. Mais elle ne peut pas être transformée en nouvelle illusion salvatrice après la Russie, après le gaz naturel liquéfié américain, après la Méditerranée orientale.
La sécurité énergétique ne s’achète pas au dernier moment. Elle se construit avant la crise. Avec des investissements, des infrastructures, de la diversification, du réalisme technologique et une capacité politique.
L’Europe, au contraire, fait encore trop souvent l’inverse : elle diabolise certaines sources, retarde les décisions, sous-estime les dépendances, puis cherche dans l’urgence ce qu’elle aurait dû préparer en temps de paix.
Le gaz de schiste algérien n’est donc pas seulement une question énergétique. C’est un miroir. Il reflète la faiblesse européenne, la centralité croissante de l’Afrique, la militarisation des routes, le retour de l’État dans l’économie et le prix de l’hypocrisie stratégique.
L’Algérie peut devenir une partie de la solution. Mais si l’Europe pense que le Sahara suffira à sauver ses usines, alors elle n’a pas compris la leçon. La vraie ressource qui manque à l’Europe n’est pas seulement le gaz. C’est la volonté politique de regarder la réalité en face.
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