ECONOMIE – L’euro numérique : Une monnaie technocratique contre la souveraineté des peuples

Une monnaie technocratique contre la souveraineté des peuples
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Alexandre Raoult

L’idée d’un euro numérique, portée par la Banque centrale européenne (BCE), s’inscrit dans une tendance globale vers les monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Ce n’est pas une cryptomonnaie comme le Bitcoin : ici, tout est centralisé, contrôlé, encadré par des institutions publiques. Officiellement, il ne s’agit pas de remplacer notre monnaie fiduciaire actuelle, mais simplement de la compléter. Pourtant, derrière cette promesse d’innovation monétaire se dessine une transformation silencieuse, mais profonde, de notre rapport à la souveraineté, à la vie privée, et même à la démocratie.

L’euro numérique, ou le pouvoir à portée de clic 

Une MNBC, en termes simples, est une version numérique de la monnaie d’un pays, émise directement par sa banque centrale. Contrairement à l’argent que nous déposons dans une banque commerciale, elle représente une créance directe sur l’État. L’idée paraît séduisante sur le papier : garantir un moyen de paiement fiable, stable, universellement accessible même en période de crise.

Dans deux rapports récents (avril et septembre 2024), la BCE justifie l’euro numérique par l’évolution des usages : le recul du cash, la digitalisation de l’économie, et la concurrence des cryptomonnaies privées. Christine Lagarde, sa présidente, affirme vouloir préserver « l’ancrage monétaire » de l’euro à l’ère numérique. Le projet entre désormais dans une phase de préparation, avec des expérimentations envisagées dès 2026.

Une promesse technologique chargée d’arrière-pensées 

La BCE déroule une argumentation bien rodée : l’euro numérique serait un actif sans risque, adossé à la stabilité de l’institution. Il faciliterait l’inclusion financière, en particulier pour les personnes peu à l’aise avec les systèmes bancaires traditionnels. Il garantirait aussi l’indépendance monétaire de l’Union, face à la montée des MNBC étrangères et des stablecoins privés. Et sur le plan technique, il permettrait des paiements plus rapides, plus sûrs, y compris hors ligne et au-delà des frontières.

Mais ces vertus mises en avant ne doivent pas nous aveugler : ce projet marque un changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement d’émettre de la monnaie, mais de recentraliser le contrôle des flux économiques dans des mains détachées de toute légitimité démocratique.

Un pouvoir monétaire sans contre-pouvoir politique 

Car c’est bien là le nœud du problème : la BCE serait seule aux commandes de cette nouvelle monnaie. Or, elle ne répond ni aux parlements nationaux, ni au Parlement européen. Elle s’auto-supervise, dans une logique d’indépendance qui, longtemps, s’est justifiée par la lutte contre l’inflation. Mais avec l’euro numérique, cette indépendance devient un angle mort de la démocratie : qui, concrètement, pourra encadrer son usage ? Qui pourra dire non ?

Déjà, lors de la consultation publique menée en 2021, une large majorité de citoyens européens ont exprimé leurs inquiétudes. Moins sur la technique que sur ce qu’elle permettrait. Leur crainte principale ? La disparition du cash, et avec lui, celle de l’anonymat dans les transactions. Et le rapport de 2024 n’a fait que confirmer ce constat : l’attachement à la vie privée reste bien plus fort que l’enthousiasme pour la modernité bancaire.

Une dérive possible : Vers la monnaie conditionnée ?

Il serait naïf de croire que cette monnaie numérique restera éternellement un outil facultatif. On peut imaginer, assez facilement, un basculement insidieux : les salaires publics, les aides sociales, les retraites versés uniquement en euro numérique ; les commerçants incités puis contraints à l’accepter ; une population entière devenue dépendante d’un système centralisé.

Et que se passerait-il si l’on conditionnait l’accès à cet argent ? Si son usage était limité en fonction d’un comportement, d’une opinion, d’un historique de navigation, d’un « score » écologique ou social ? Cela relève-t-il encore de la fiction ? Pas si sûr.

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La Chine, laboratoire d’un avenir possible 

Le cas chinois illustre à quel point une monnaie numérique peut devenir un outil de surveillance. Le yuan numérique y est déjà déployé, intégré à un système de crédit social. Certains citoyens se retrouvent ainsi privés d’accès à des services, à des transports, ou à des écoles, en raison de leurs comportements en ligne ou de leurs opinions. La monnaie devient alors un levier de sanction politique.

L’Union européenne, bien sûr, ne suit pas (encore) ce modèle. Mais les signaux d’alerte ne manquent pas. En France, RT France a été interdite sans débat contradictoire sur simple soupçon d’ingérence russe, la chaîne C8 sévèrement restreinte sur décision du CNC, et la plateforme X (anciennement Twitter) menacée de régulation, voire de bannissement par les institutions européennes. On glisse lentement, mais sûrement, de la modération à la censure.

La loi Avia, votée en 2020, illustre cette dérive : sous couvert de lutter contre la haine en ligne, elle a introduit une définition floue de la « haine », ouvrant la porte à des mesures préventives contre des contenus pourtant légitimes. Censurée en partie par le Conseil constitutionnel, elle n’a pas disparu : plusieurs de ses principes ont réémergé dans d’autres textes.

Dernier exemple en date : la loi contre le narcotrafic. Derrière un objectif louable, elle impose une identification systématique des utilisateurs sur les réseaux sociaux et les messageries. Une attaque directe contre l’anonymat numérique, au nom d’une sécurité toujours plus intrusive.

Et comment ne pas évoquer le cas de la Roumanie ? En 2024-2025, les élections présidentielles ont été annulées, sous pression de l’Union européenne et de la Cour européenne des droits de l’homme, en raison des positions jugées « extrémistes » du candidat favori, Călin Georgescu. Une ingérence politique majeure, dans un État membre ou associé, qui interroge sur la réalité de notre attachement aux principes démocratiques.

Et si la monnaie devenait l’outil de la censure ?

Lorsque certaines idées deviennent suspectes, certains mots inacceptables, certaines personnes infréquentables, la censure n’est plus très loin. Et demain, pourquoi ne pas bloquer des comptes ? Geler l’accès à ses propres fonds ? Tout est techniquement possible avec une monnaie numérique centralisée. L’euro numérique pourrait devenir l’arme parfaite d’un pouvoir qui redéfinit en permanence les contours de l’acceptable.

Bitcoin : Un contre-modèle imparfait, mais libre ? 

Face à cette dérive potentielle, le Bitcoin fait figure d’opposant radical. Son architecture décentralisée, ouverte, pseudonyme, et non conditionnable, offre une vision alternative : celle d’une monnaie qui échappe aux injonctions idéologiques ou aux intérêts politiques. Certes, il n’est pas sans défauts. Mais il incarne, à sa manière, une résistance face à la tentation du contrôle absolu.

Dans une Europe qui se veut un espace de libertés, de circulation des biens, des capitaux et des idées, choisir la centralisation monétaire revient à trahir ses fondements.

L’euro numérique ne se résume pas à une innovation technologique. C’est un changement de paradigme. Une mutation silencieuse mais déterminante, dans notre rapport à l’État, à la liberté, à l’intimité.

Il est grand temps d’en parler. Et surtout, de rendre la parole aux peuples. Car eux seuls peuvent dire si ce monde numérique qui s’annonce est un progrès… ou une régression masquée sous les oripeaux de la modernité.

Une autre voie existe. Encore faut-il avoir le courage de la défendre.

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