EXCLUSIF – Entretien avec Hagay Sobol – Critique de la déraison antisémite

EXCLUSIF – Entretien avec Hagay Sobol – Critique de la déraison antisémite

lediplomate.media — imprimé le 08/03/2026
Hagay Sobol
Réalisation Le Lab Le Diplo

Le Diplomate reçoit cette semaine Hagay Sobol à l’occasion de sa participation à l’ouvrage collectif Critique de la déraison antisémite, un enjeu de civilisation, un combat pour la paix, dirigé par Daniel Salvatore Schiffer (Éditions Intervalles, novembre 2025).

Médecin oncogénéticien, professeur des universités et intellectuel engagé, Hagay Sobol est également essayiste et contributeur régulier au Diplomate média. Son travail mêle réflexion philosophique, analyse civilisationnelle et observation des mutations idéologiques contemporaines. 

Dans cet ouvrage collectif réunissant une trentaine d’auteurs, il propose une lecture historique et anthropologique de l’antisémitisme comme phénomène récurrent et évolutif au sein des sociétés humaines.

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Vous avez contribué à l’ouvrage collectif Critique de la déraison antisémite, qui entend répondre intellectuellement à la résurgence actuelle de la haine antijuive. Pourquoi, selon vous, cette question redevient-elle aujourd’hui un enjeu central du débat public et civilisationnel ?

Hagay Sobol : Tout d’abord je voudrais rendre hommage à Boualem Sansal, à qui cet essai est dédié. Il n’a pu être des nôtres du fait de son incarcération. 

Écrire contre l’antisémitisme est un acte de résistance universel. Historiquement, la haine des Juifs est le « canari dans la mine » : elle signale l’effondrement de la raison avant que le totalitarisme ne s’attaque à l’ensemble de la société. Dans ma contribution, je souligne que l’antisémitisme est un moyen vil d’unifier les masses autour d’un coupable idéal quand les repères s’effritent. S’il n’y a pas de Juif, on lui trouve un substitut, mais le mécanisme d’exclusion reste le même. C’est un moteur d’unification par la haine qui finit toujours par s’étendre à d’autres cibles. Ce danger existentiel commun est ce qui a réuni des auteurs de tous horizons autour de Daniel Salvatore Schiffer. 

Dans votre contribution, vous évoquez une “convergence des haines”. Comment définiriez-vous cette recomposition contemporaine de l’antisémitisme, et en quoi diffère-t-elle des formes historiques que l’Europe a connues aux XIX et XX siècles ?

Avec la modernité, l’identité juive est devenue plurielle et interactive, s’intégrant dans toutes les strates de la société (intellectuelle, artistique, scientifique, politique…). En réaction, les forces obscurantistes ont développé une haine spécifique pour chaque facette de cette identité. C’est ce que j’appelle la convergence des haines : un patchwork irrationnel qui va de la vieille haine théologique à l’antisionisme, – ce dernier étant le refus de l’autodétermination d’un peuple et non une simple critique politique. Aujourd’hui, ce phénomène est démultiplié par l’effacement de la mémoire d’Auschwitz, la fragmentation de la réalité en « bulles informationnelles », et la globalisation des effets via les réseaux sociaux

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Vous insistez sur le caractère évolutif et protéiforme de l’identité juive, souvent figée par ceux qui la combattent. Peut-on dire que l’antisémitisme révèle davantage les crises des sociétés qui le produisent que la réalité de son objet ?

Absolument. Le rapport aux Juifs est un baromètre de santé sociale. L’identité juive est multiple et dynamique ; elle repose sur une résilience culturelle adaptative qui a permis de traverser les siècles par l’assimilation constante de nouvelles idées. À l’opposé, la judéophobie est figée et opportuniste. Par analogie, c’est une photo floue et fragmentaire comparée à un film. C’est une vision réductrice qui sert de décharge émotionnelle : on transfère la responsabilité de ses propres échecs (économiques, religieux ou politiques) sur un tiers. En ce sens, l’antisémitisme en dit long sur l’incapacité d’une société à se réformer et sur son besoin de désigner un ennemi. Hier le « déicide » ou le sémite, aujourd’hui « l’oppresseur », – pour éviter de traiter ses propres fractures internes.

Le livre souligne que certains ressorts actuels de l’antisémitisme procèdent de confusions géopolitiques et idéologiques contemporaines. Dans quelle mesure les conflits du Moyen-Orient et leur lecture médiatique participent-ils à cette radicalisation des perceptions en Europe ?

C’est l’arbre qui cache la forêt de l’ignorance. Historiquement, les Juifs ont une plasticité qui leur permet de bâtir des ponts entre des logiques contradictoires (comme dans le Talmud). Or, en temps de crise, les sociétés tendent vers la fragmentation, cherchent la « pureté identitaire » et rejettent ces « passeurs ». Les conflits au Moyen-Orient sont instrumentalisés comme un levier de guerre hybride pour déstabiliser l’Occident via le lien historique entre les Juifs (toponyme : venant de Judée) et Israël. En transformant les Juifs en cibles globales, on cherche à délégitimer l’État hébreu tout en fracturant la cohésion de nos démocraties. Après le 7 octobre, trop de médias ont agi en militants, relayant la propagande du Hamas et transformant les victimes en bourreaux. Ce conditionnement des esprits, surtout en milieu universitaire, aura des effets délétères durables sur les futurs décideurs.

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Plusieurs contributions du recueil invoquent l’héritage des Lumières et la rationalité critique. Pensez-vous que nous assistions aujourd’hui à une crise plus large de la raison – marquée par le complotisme, l’émotion politique et la fragmentation informationnelle ?

Oui, nous voyons apparaître des réalités alternatives et prédatrices. Le public est surinformé mais mal informé : l’émotion supplante l’analyse et les biais de confirmation règnent, amplifiés par les algorithmes. Dans ce contexte, la cause palestinienne est dévoyée en « cheval de Troie » émotionnel pour des opérations de désinformation massives. On assiste à un négationnisme composite où l’on déconstruit le passé et le présent pour servir un narratif idéologique. Quand des internautes ingurgitent sans filtre des accusations de « génocide » sans autre source que les chiffres d’une organisation terroriste, la pensée critique disparaît au profit de la confrontation violente. 

Votre parcours scientifique dans le domaine médical vous confronte à une approche rigoureuse du réel. Cette formation influence-t-elle votre manière d’analyser les phénomènes idéologiques et les mécanismes collectifs de haine ?

Totalement. Un scientifique se fonde sur les faits, pas sur des présupposés idéologiques. En 2012, j’avais alerté sur les dérives djihadistes en me basant sur des données froides d’Europol, à contre-courant de ma famille politique de l’époque. La lutte contre le terrorisme ou la haine doit se fonder sur le réel pour être efficace. Si nous voulons protéger l’État de droit, nos interventions, – qu’elles soient médicales, juridiques ou journalistiques – doivent rester impartiales et déontologiques. On ne soigne pas une pathologie sociale avec des postures idéologiques !

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L’ouvrage se veut aussi un appel à un sursaut intellectuel. Quels acteurs – universitaires, politiques, médiatiques ou éducatifs – vous paraissent aujourd’hui les plus décisifs pour enrayer cette dynamique de radicalisation symbolique ?

La lutte contre l’antisémitisme n’est pas un combat catégoriel, c’est la défense du cadre démocratique lui-même. En ce sens, nous sommes toutes et tous les digues indispensables face à la haine. Cela exige d’abord un retour à l’éthique et à la déontologie professionnelles : qu’il soit journaliste, universitaire, magistrat ou scientifique, l’intervenant ne doit pas être un militant. Détourner son autorité ou sa notoriété pour imposer des dogmes personnels fragilise l’État de droit. Cette vigilance doit s’étendre à la sphère privée par le rôle central de l’éducation ; c’est aux parents qu’il incombe de transmettre la pensée critique pour briser les préjugés. En refusant la passivité face aux discours de haine, nous protégeons le cadre collectif qui nous permet de vivre ensemble. C’est un combat permanent de chaque instant, dans tous les domaines de la société.

Enfin, au-delà du seul cas de l’antisémitisme, considérez-vous que la montée des logiques identitaires et victimaires annonce une transformation plus profonde des sociétés occidentales et de leur modèle démocratique ?

Sous couvert de lutte contre l’impérialisme et de rejet des valeurs occidentales, on assiste à une racialisation des débats et une compétition victimaire. La « convergence des luttes » actuelle se transforme souvent en machine à exclure. Pourtant, la pandémie de Covid-19 a montré que l’humanité est capable d’une solidarité exceptionnelle par le partage des savoirs et des ressources. Mon espoir réside dans une démarche active de réparation proche du « Tikkoun Olam » issu de la tradition juive. C’est une éthique de la responsabilité et de l’action : nous sommes toutes et tous les digues indispensables qui s’opposent à la haine au quotidien pour préserver notre avenir commun.

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