EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée.
Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire.
Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Depuis plusieurs années, la Chine semble considérer que le monde entre dans une phase de transformation historique profonde. Comment Pékin analyse-t-il aujourd’hui les bouleversements géopolitiques mondiaux actuels ?
Shanhui Zhang : Il faut partir du concept matriciel qui structure la pensée stratégique chinoise depuis 2017 : celui de « changements inédits depuis un siècle ». La Chine le décline en trois strates. Un changement du monde d’abord : dans l’Occident développé, montée des populismes, polarisation, perte de maîtrise sur les affaires globales ; en face, des émergents qui affirment leur autonomie. D’où la thèse centrale : le rapport de forces reste « Ouest fort, Est faible », mais la tendance de fond est celle d’un « Est qui monte, Ouest qui décline ». Entre 2001 et 2021, la part des pays développés dans le PIB mondial est passée de près de 79 % à 59 %, celle des émergents de 21 % à 41 %, ces derniers assurant désormais l’essentiel de la croissance mondiale. Un changement d’époque ensuite. La mondialisation a tissé une interdépendance sans précédent, mais accumulé ses effets pervers : fragmentation, fossé Nord-Sud, et ces « quatre déficits » de paix, de développement, de sécurité et de gouvernance, sur fond d’une course technologique où l’Occident mobilise l’arme des contrôles, sur les semi-conducteurs notamment, pour préserver sa domination. Un changement historique enfin, plus idéologique : la Chine assume l’idée que son modèle de développement offre « une option nouvelle aux nations qui veulent se développer tout en préservant leur indépendance ». De ces trois changements superposés, Beijing tire une conviction : le monde est de nouveau à la croisée des chemins, et la Chine revendique avoir choisi le camp du rééquilibrage plutôt que de la rupture.
La séquence de ces derniers mois en offre une illustration : en l’espace de six mois, les dirigeants de quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité se sont succédé à Beijing. Emmanuel Macron en décembre, Keir Starmer en janvier, Donald Trump en mai, Vladimir Poutine quelques jours plus tard. Aucune autre capitale au monde ne pourrait aujourd’hui jouer ce rôle de carrefour diplomatique. Pour la Chine, c’est la confirmation empirique de la multipolarité.
Mais il faut bien comprendre la nuance : la lecture chinoise ne célèbre pas le chaos. La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement — tout cela, la Chine le vit comme du désordre. Sa thèse est plutôt celle d’une recomposition : l’ordre ne s’effondre pas, il se rééquilibre — et il faut respecter l’ordre international établi après 1945. Et la Chine entend peser sur cette recomposition de l’intérieur des institutions, non en les renversant.
La récente rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping a été suivie avec énormément d’attention à travers le monde. Quel message principal la Chine souhaitait-elle envoyer aux États-Unis et à la communauté internationale à travers ce sommet ?
Le message tenait en un souhait, formulée par Xi dès l’ouverture des entretiens du 14 mai : les deux pays peuvent-ils échapper au « piège de Thucydide » et inaugurer un nouveau paradigme de relations entre grandes puissances ? La Chine a présenté cette question comme relevant à la fois de l’histoire, du monde et des peuples : une manière d’élever le sommet au-dessus du marchandage commercial et de signifier que la Chine se place, d’emblée, sur le pied de l’égalité stratégique.
Le cœur du message, c’est la formule retenue comme nouvelle définition de la relation : une « stabilité stratégique constructive ». Et il faut en lire les quatre couches, car la Chine les a explicitées. Une stabilité positive, axée d’abord sur la coopération ; une stabilité saine, où la compétition reste mesurée ; une stabilité normale, où les divergences demeurent gérables ; une stabilité durable, porteuse d’une paix prévisible. La Chine a insisté sur un point : c’est un engagement à « marcher l’un vers l’autre ». Autrement dit, un cadre qui devra se vérifier dans les actes. L’horizon fixé — les trois prochaines années, voire au-delà — trahit la véritable intention : verrouiller un mode d’emploi de la relation qui survive aux aléas politiques de Washington.
Sur le fond, deux signaux complémentaires. D’abord, l’économie : Beijing a martelé que la nature de la relation commerciale est le bénéfice mutuel, que la consultation d’égal à égal est la seule voie face aux frictions, et que « la porte de la Chine ne fera que s’ouvrir davantage ». C’est un appel direct aux entreprises américaines, dont une délégation de premier plan accompagnait Trump. Ensuite, la ligne rouge : Taiwan, présenté comme la question la plus importante de la relation. Le raisonnement chinois est explicite : bien gérée, elle préserve la stabilité d’ensemble ; mal gérée, elle précipite les deux pays vers la collision. Beijing a demandé aux États-Unis d’agir « avec la plus extrême prudence ».
À la communauté internationale, enfin, le message est celui de la responsabilité partagée : les deux premières puissances mondiales s’engagent à injecter de la stabilité dans un monde déréglé, d’où l’accord pour réussir ensemble les sommets de l’APEC et du G20 cette année. En clair : la Chine ne cherche pas l’affrontement, entend gérer la rivalité de façon prévisible, mais ne transigera pas sur ce qu’elle tient pour ses intérêts vitaux.
Les relations entre Pékin et Washington demeurent marquées par une forte rivalité stratégique, technologique et commerciale. Selon vous, la Chine considère-t-elle aujourd’hui les États-Unis de Donald Trump comme un adversaire systémique durable ou comme un partenaire avec lequel un nouvel équilibre reste possible ?
Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre — et c’est justement là que réside la subtilité de la position chinoise. La Chine refuse le cadre de l’« adversaire systémique », qu’il perçoit comme une construction occidentale auto-réalisatrice : à force de désigner l’autre comme ennemi structurel, on finit par le devenir. La Chine lui préfère le vocabulaire de la « coexistence » et de la compétition maîtrisée.
Cela ne relève pas de la naïveté. Sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les contrôles à l’exportation, la Chine sait que la rivalité est durable et n’entretient aucune illusion de réconciliation. La compétition stratégique est un fait de long terme. Et la réponse chinoise à ce défi tient en un mot : l’autonomie, stratégique et technologique. Face à l’arme des contrôles à l’exportation, la Chine a fait de l’autosuffisance et de la sécurité des chaînes d’approvisionnement un impératif national : monter en gamme dans les semi-conducteurs et réduire sa dépendance aux technologies américaines. La logique chinoise me paraît être la suivante : plus la relation est incertaine, plus il faut être maître de ses propres capacités, car c’est cette autonomie, et non la bonne volonté de Washington, qui garantit la marge de manœuvre. Mais la Chine fait une distinction entre rivalité durable et inimitié inévitable. Et le Trump transactionnel lui offre paradoxalement une prise : un président qui préfère les deals à l’idéologie est, pour la Chine, un interlocuteur avec lequel on peut négocier des équilibres concrets. En somme : rivalité assumée, mais un nouvel équilibre reste non seulement possible, il constitue même l’objectif.
Dans le même temps, le rapprochement entre Xi Jinping et Vladimir Poutine semble se renforcer. La Chine voit-elle la Russie avant tout comme un allié stratégique face à l’Occident ou plutôt comme un partenaire circonstanciel dans un monde devenu multipolaire ?
La formule chinoise officielle mérite qu’on la lise à la lettre : « partenariat sans limites », mais non-alliance, non-confrontation, ne visant aucune tierce partie. Ces trois négations sont essentielles. Lors de la visite d’État de Poutine, le 20 mai, sa vingt-cinquième en Chine, à l’occasion du trentième anniversaire du partenariat stratégique et du vingt-cinquième du Traité de bon voisinage, les deux dirigeants ont réaffirmé qu’il ne s’agissait pas d’un bloc militaire.
La relation dépasse donc de loin le simple partenariat de circonstance. Elle repose sur des fondations profondes : une frontière commune d’environ 4 300 kilomètres qui interdit toute hostilité durable, une opposition partagée à ce que Beijing et Moscou nomment l’« hégémonisme », une complémentarité énergétique et technologique réelle. C’est ce que Xi appelle un « nouveau type de relation entre grandes puissances ».
Mais réduire cette relation à la géopolitique serait passer à côté de l’une de ses dimensions les plus investies par la Chine : le lien entre les peuples. La Chine sait qu’un partenariat purement transactionnel demeure fragile ; elle cherche donc à lui donner des racines sociales et culturelles. Les deux capitales viennent précisément d’ouvrir, à l’occasion de la visite de Poutine, une « Année de l’éducation Chine-Russie », dans le prolongement des Années croisées de la culture, du tourisme, du sport et des médias qui rythment la relation depuis plus d’une décennie. Concrètement : multiplication des partenariats universitaires et des doubles diplômes, essor de l’apprentissage du russe en Chine et du chinois en Russie, coopération scientifique, échanges de jeunes, festivals de cinéma, tourisme croisé en forte hausse. La Chine y voit un investissement de long terme : former une génération qui se connaît et se comprend. C’est la traduction, au niveau des sociétés, de ce que les dirigeants nomment une « amitié transmise de génération en génération ». Et ce socle humain est précisément ce qui distingue un partenariat durable d’une simple convergence d’intérêts.
L’Inde apparaît désormais comme l’autre grande puissance émergente du XXIe siècle, à la fois partenaire économique, rival régional et acteur stratégique autonome. Comment la Chine perçoit-elle aujourd’hui la montée en puissance indienne et la relation parfois concurrentielle entre Pékin et New Delhi ?
La Chine voit en l’Inde ce qu’elle est : une civilisation-État, un géant démographique, un pôle du Sud global — et un partenaire ancien, avec qui elle a noué des liens dès 1950 et avec qui elle a cofondé les Cinq Principes de la coexistence pacifique : respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, non-agression, non-ingérence dans les affaires intérieures, égalité et bénéfice mutuel, et coexistence pacifique. Les deux pays ont célébré en 2025 le 75ᵉ anniversaire de ces relations.
Le dégel amorcé à Kazan en 2024 s’est consolidé à Tianjin en 2025, où Modi s’est rendu pour le sommet de l’OCS — sa première visite en Chine depuis sept ans. Reprise des navettes ministérielles, des vols directs, du pèlerinage au mont Kailash : c’est l’approche « à double voie », gérer la frontière d’un côté, faire avancer l’économie de l’autre.
L’accélérateur porte un nom : l’imprévisibilité de Washington. Face au choc tarifaire américain, New Delhi a rouvert la porte à Beijing comme couverture — l’ancien ambassadeur indien Vijay Gokhale y voit un « contrepoids au désordre trumpien », source de capitaux, de technologies et de coopération climatique. La Chine a répondu par un optimisme prudent. Mais c’est un calcul, non un revirement dans le même mouvement, l’Inde a signé fin janvier un accord de libre : échange avec l’Union européenne, puis désamorcé son contentieux tarifaire avec les États-Unis. Elle diversifie ses appuis, en puissance qui refuse tout alignement.
À Tianjin, Xi a invoqué les Cinq Principes de la coexistence pacifique, ainsi que l’appartenance commune au Sud global — une façon de rappeler que la Chine et l’Inde, comme le suggère la formule diplomatique de la « danse du dragon et de l’éléphant », ont tout à gagner à évoluer côte à côte sans se marcher sur les pieds.
Concernant la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, Pékin a adopté une posture particulièrement prudente mais active diplomatiquement. Quelle est aujourd’hui la position réelle de la Chine sur ce conflit et quels sont ses intérêts stratégiques au Moyen-Orient, notamment au regard de sa forte dépendance aux approvisionnements énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz ? La sécurisation des hydrocarbures est-elle devenue l’une des principales préoccupations géopolitiques chinoises ?
La position chinoise a été constante depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes du 28 février. La Chine les a condamnées comme une violation de la souveraineté iranienne et du droit international, a appelé sans relâche à la désescalade. Fin mars, Beijing a coparrainé avec Islamabad une initiative de paix en cinq points, avant de bloquer début avril, avec Moscou, le projet de résolution sur Ormuz. Ces prises de position s’inscrivent dans une même logique : la Chine ne soutient ni l’escalade ni les sanctions unilatérales, et privilégie une solution politique négociée entre les parties régionales — y compris sur le dossier nucléaire iranien et la sécurité des voies maritimes.
Il faut souligner ici un geste diplomatique chinois. Le 17 juin, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien Abbas Araghchi ; le 22, à New Delhi, il recevait le numéro deux du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. La Chine a salué la conclusion du mémorandum d’entente de première phase entre l’Iran et les États-Unis, et l’ouverture — avec l’appui du Pakistan et du Qatar — des consultations censées le prolonger. Le message est limpide : ni la force ni les rapports de puissance ne règlent quoi que ce soit ; le dialogue et la négociation, voilà la voie juste.
Rappelons ce que contient ce mémorandum : quatorze points, dont les principaux sont l’arrêt immédiat et permanent des hostilités, le renoncement à l’usage ou à la menace de la force, le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Pour la Chine, ces principes sont conformes à la Charte des Nations unies, et il y voit surtout un moyen de consolider un cessez-le-feu encore fragile. Dans ce dossier, la Chine se présente en puissance d’équilibre et en partenaire stratégique global de l’Iran. La ligne de Wang Yi est constante : la Chine soutient les revendications légitimes et fondées de l’Iran, son droit à défendre sa souveraineté et sa sécurité, ainsi que les efforts de médiation du Pakistan et de la communauté internationale et n’a cessé, à sa manière, d’œuvrer pour faire taire les armes. On retrouve là des méthodes semblables à celles du rapprochement saoudo-iranien qu’elle avait parrainé en 2023. Reste la vraie question : ce texte sera-t-il appliqué ? Sa mise en œuvre dépendra des États-Unis et de l’Iran.
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La Chine développe depuis plusieurs années une présence économique et diplomatique croissante dans le monde arabe et en Afrique. Quels sont selon vous les objectifs de long terme de Pékin dans ces régions devenues essentielles pour les nouvelles routes de la soie et l’influence chinoise ?
La Chine considère le Sud global, et particulièrement l’Afrique et le monde arabe, comme l’avenir démographique et développemental de la planète, et surtout comme le terrain où la multipolarité se construit concrètement. L’initiative « la Ceinture et la Route » en est la colonne vertébrale, désormais complétée par les quatre grandes initiatives de Xi Jinping : développement, sécurité, civilisation et gouvernance mondiale.
Les objectifs sont clairs et, à mon sens, il faut avoir l’honnêteté de les nommer. Premièrement, bâtir des coalitions diplomatiques. Dans un monde turbulent cette diplomatie de terrain pèse plus que jamais dans le dialogue et le règlement des différends. Ensuite, proposer un modèle de coexistence : celui du « développement d’abord », de la non-ingérence et du partenariat sans conditionnalités politiques, en contrepoint de l’approche occidentale.
Je connais l’objection : le récit du « piège de la dette ». Il faut le prendre au sérieux ; la réalité le nuance pourtant fortement. La part chinoise de la dette africaine reste minoritaire face aux créanciers multilatéraux et privés occidentaux, et la demande d’infrastructures, elle, demeure immense. Les prêts chinois, consentis à des conditions avantageuses, ont précisément accompagné l’industrialisation du continent.
Le fait le plus significatif est d’ailleurs passé relativement inaperçu en Europe : depuis mai, la Chine applique un droit de douane zéro à l’ensemble des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, une ouverture sans précédent du marché chinois aux produits africains. Surtout, la coopération sino-africaine change de nature. Hier, la relation relevait largement du flux à sens unique : des entreprises chinoises qui s’implantaient pour commercer et écouler des produits finis. Aujourd’hui, l’enjeu est de produire en Afrique, c’est-à-dire nouer de véritables partenariats avec les entreprises locales, localiser la fabrication dans la santé, l’agriculture, l’industrie, mais aussi les télécommunications et les nouvelles technologies, et y transférer des technologies avancées applicables. Des circuits de vente, on passe aux chaînes de valeur partagées : le bénéfice n’est plus seulement commercial, il devient industriel. Et l’indicateur décisif, c’est l’emploi créé pour la jeunesse africaine ; c’est là que le « gagnant-gagnant » cesse d’être un slogan.
Pour l’Afrique francophone en particulier, un public qui m’est cher, l’offre chinoise résonne précisément parce qu’elle ne charrie pas d’héritage colonial. Le message émis par la Chine est celui du partenariat entre égaux et de la « communauté de destin ». On peut le discuter ; on ne peut pas l’ignorer.
Les relations entre la Chine et l’Europe semblent de plus en plus ambiguës, notamment avec la France, partagée entre coopération économique, dépendances stratégiques et inquiétudes géopolitiques. Comment Pékin perçoit-il aujourd’hui la France et l’Union européenne ?
À mes yeux, la Chine perçoit l’Europe comme un pôle à part entière du monde multipolaire et surtout comme un pôle qu’il souhaite maintenir autonome de Washington. La France y occupe une place singulière, en raison de sa tradition gaullienne d’indépendance stratégique, que Macron a reformulée en « souveraineté européenne ».
La formule chinoise, que Xi a redite à Macron à l’orée d’un nouveau cycle de soixante ans des relations franco-chinoises, résume la posture : l’interdépendance n’est pas un risque, la convergence des intérêts n’est pas une menace. En creux, c’est une réponse directe au « de-risking » bruxellois.
Car l’ambiguïté, vous avez raison, est réelle, et Beijing ne se la cache pas. Les tarifs sur les véhicules électriques, le contentieux des terres rares, les exclusions au nom de la cybersécurité qui visent les onduleurs photovoltaïques chinois, la pression de Macron sur le déséquilibre commercial : autant de points de friction. Mais l’analyse chinoise est que l’Europe est profondément divisée, tiraillée entre l’accès au marché chinois et l’alignement transatlantique, et que Washington lui-même — par ses coups de force, du Groenland aux tarifs — fragilise cet alignement. La stratégie de Beijing, à mon sens, est donc patiente et constante : offrir marché et investissements, se poser en multilatéraliste face à un partenaire américain erratique, et courtiser la France comme la puissance-pivot la plus susceptible de plaider l’autonomie. Plutôt que de chercher à éviter la Chine, l’Europe aurait intérêt à réfléchir à la manière de tirer parti de son marché de 1,4 milliard de consommateurs et de grandir avec elle. Ces frictions, aussi réelles soient-elles, ne sauraient condamner cinquante ans d’une relation qui demeure un partenariat stratégique global.
Enfin, beaucoup d’Occidentaux considèrent désormais que la Chine ambitionne de devenir (ou sera) la première puissance mondiale au XXIe siècle. Pékin cherche-t-il réellement à remodeler l’ordre international ou souhaite-t-il avant tout imposer un monde plus équilibré et multipolaire ?
Permettez-moi de commencer par un fait historique, et non une simple conviction : à la différence de toutes les puissances qui se sont hissées au sommet par la conquête, la Chine n’a ni histoire d’expansion coloniale, ni guerres de conquête à son actif. Même au XVe siècle, quand la flotte de Zheng He, la plus puissante du monde, sillonnait l’océan Indien jusqu’aux côtes africaines, elle n’a établi ni colonie, ni comptoir armé, ni traite. Quelle puissance occidentale peut en dire autant ? De la Route de la soie à aujourd’hui, la Chine s’est toujours pensée à travers le commerce et la connexion, et la paix figure au cœur de son héritage civilisationnel le plus profond.
La question mérite ensuite d’être retournée : qui, au juste, cherche à « remodeler » l’ordre international ? Ce n’est pas la Chine qui s’est retirée de l’Accord de Paris, de l’UNESCO ou du Conseil des droits de l’homme ; ce n’est pas elle qui a paralysé l’Organe d’appel de l’OMC, ni imposé des tarifs unilatéraux à ses propres alliés. La Chine est membre permanent du Conseil de sécurité, principal vainqueur de la guerre mondiale antifasciste, défenseur constant du système onusien : elle est aujourd’hui, paradoxalement, l’un des piliers les plus stables de l’ordre issu de 1945 que l’Occident dit vouloir protéger. Ce qu’elle demande, Xi Jinping le formule invariablement : un ordre « plus juste et plus raisonnable », davantage de voix pour le Sud global, une réforme du FMI et de la Banque mondiale, une gouvernance mondiale démocratisée. Est-il illégitime que des institutions dessinées en 1944, quand la majorité de l’humanité vivait sous tutelle coloniale, reflètent enfin le monde réel ?
Je connais l’inquiétude occidentale : le soupçon que « réforme » cache un ordre sinocentré. Mais interrogeons ce soupçon lui-même. Il projette sur la Chine la logique des puissances occidentales, celle du « piège de Thucydide » où toute puissance montante reproduirait nécessairement l’hégémonie de la précédente.
C’est précisément ce déterminisme que la Chine récuse. Elle n’a pas de bases militaires encerclant l’Amérique ;elle n’exporte pas son modèle politique ; elle ne conditionne ni ses prêts ni ses partenariats à des réformes institutionnelles. Son bilan, sur quarante ans d’ascension, est celui d’une puissance qui n’a mené aucune guerre. Le monde multipolaire n’est pas seulement le slogan de la Chine : c’en est le projet, et l’histoire dira qu’il fut aussi celui de la majorité de l’humanité.
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