ANALYSE – Israël reconnaît le génocide des Arméniens : Une reconnaissance historique face aux renoncements diplomatiques

ANALYSE – Israël reconnaît le génocide des Arméniens : Une reconnaissance historique face aux renoncements diplomatiques

lediplomate.media — imprimé le 06/07/2026
Israël reconnaît le génocide des Arméniens
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Annick Asso 

Réuni dimanche 28 juin 2026, le gouvernement israélien a approuvé à l’unanimité, sur proposition du ministre des Affaires étrangères Gideon Saar, la reconnaissance officielle du génocide des Arméniens perpétré par l’Empire ottoman en 1915. Prise sur fond de rupture avec Ankara, cette décision, qui doit encore être ratifiée par la Knesset, constitue un événement historique : elle vient réparer une anomalie historique et relancer le combat contre le négationnisme.

Plus d’un siècle après l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman, Israël a rejoint, ce dimanche 28 juin 2026, les États qui reconnaissent officiellement ce crime contre l’humanité, mettant un terme à une exception diplomatique qui alimentait depuis des décennies le discours négationniste de la Turquie. Si le texte doit encore être ratifié par la Knesset, le vote unanime du gouvernement marque déjà un tournant majeur. 

« Il n’est jamais trop tard pour faire ce qui est juste. C’est à la fois un devoir moral et un devoir historique. »  – Gideon Saar, ministre israélien des Affaires étrangères, 28 juin 2026.

Cette résolution, adoptée en conseil des ministres et appelée à être soumise au vote de la Knesset, porte la marque du ministre des Affaires étrangères Gideon Saar, qui l’a lui-même présentée au gouvernement. Il a rappelé qu’elle constituait la reconnaissance formelle par Israël du génocide commis contre le peuple arménien lors de l’effondrement de l’Empire ottoman, avant de préciser que le génocide avait débuté le 24 avril 1915 avec l’arrestation, la déportation et l’assassinat de centaines de dirigeants et d’intellectuels arméniens à Constantinople. Le texte adopté rappelle que cette entreprise d’extermination (travail forcé, déportations, marches de la mort à travers le désert syrien) a coûté la vie à environ 1,5 million de personnes et détruit un héritage culturel plusieurs fois millénaire en Anatolie. Des tentatives de faire adopter une résolution à la Knesset avaient déjà eu lieu, notamment sous la présidence de Yuli Edelstein, sans jamais aboutir. La commission de l’Éducation, de la Culture et des Sports de la Knesset, présidée par le député Yaakov Margi, avait annoncé, dès l’été 2016, reconnaître le génocide arménien. En portant ce dossier à son terme, Gideon Saar s’inscrit ainsi dans la continuité d’un combat institutionnel resté longtemps sans issue.

L’autorité mémorielle d’Israël, longtemps entravée 

Cette reconnaissance dépasse largement le cadre des relations entre Israël et l’Arménie. Elle revêt une portée universelle. Profondément meurtri par la Shoah, Israël occupe une place singulière dans la construction de la mémoire contemporaine des génocides. Le peuple juif, à travers son histoire, mais aussi par l’apport décisif de juristes et de penseurs, tels Raphaël Lemkin, à l’élaboration du droit international après 1945, a profondément contribué à faire de la prévention et de la répression des crimes contre l’humanité une exigence juridique et morale. Lorsqu’Israël reconnaît le génocide des Arméniens, ce n’est donc pas un État parmi d’autres qui s’exprime : c’est une voix dont l’autorité mémorielle possède une résonance particulière. C’est précisément pour cette raison que cette reconnaissance a été si longtemps empêchée. 

Pendant des décennies, la Turquie a exercé d’importantes pressions diplomatiques afin qu’Israël ne franchisse jamais ce pas. Les dirigeants turcs savaient qu’une reconnaissance israélienne porterait un coup considérable à leur politique de négation du génocide de 1915. À cette pression s’est progressivement ajoutée celle de l’Azerbaïdjan, devenu un partenaire stratégique majeur d’Israël, tant sur le plan énergétique que sécuritaire. Les intérêts géopolitiques ont ainsi longtemps prévalu sur une vérité historique pourtant établie par la communauté scientifique internationale. La décision prise marque donc la fin d’un long cycle diplomatique. Elle traduit le choix de faire primer la vérité historique sur des considérations stratégiques. Certes, ce tournant intervient dans un contexte de profonde dégradation des relations entre Ankara et Tel-Aviv depuis les événements du 7 octobre 2023 et les opérations militaires à Gaza. Réduire cette reconnaissance à une simple riposte diplomatique serait une erreur. Elle vient d’abord réparer une anomalie historique et réactive la portée universelle du combat contre le négationnisme.

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Diversion turque, embarras de Bakou, réserve d’Erevan

La réaction de la Turquie est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Fidèle à une stratégie désormais bien rodée, elle a immédiatement cherché à déplacer le débat en invoquant la situation à Gaza pour disqualifier son interlocuteur. Ce procédé n’est pas anodin : il consiste à substituer une controverse contemporaine à une vérité historique établie afin d’éviter toute confrontation avec la responsabilité de l’Empire ottoman dans l’extermination des Arméniens en 1915. Depuis des décennies, la diplomatie turque répond à la question du génocide arménien par des diversions, des parallèles et des accusations adressées à ses interlocuteurs, plutôt que par un examen de sa propre histoire. Cette rhétorique de la diversion ne répond en rien à la question fondamentale : celle de la reconnaissance d’un crime historique documenté par la recherche internationale et reconnu par un nombre croissant d’États, 32 à ce jour. 

La réaction de l’Azerbaïdjan confirme, elle aussi, la portée politique de cette décision. Dans un communiqué officiel, Bakou a dénoncé une « distorsion des faits historiques » et une « instrumentalisation politique d’une question historique complexe », repris l’expression négationniste de « prétendu “génocide arménien” », avant de demander au gouvernement israélien de reconsidérer sa position. Cette convergence rhétorique entre Ankara et Bakou illustre combien la reconnaissance israélienne fragilise un front diplomatique construit depuis des décennies autour de la négation du génocide de 1915. 

C’est précisément parce que cette reconnaissance porte un coup au discours négationniste turc que la réaction des autorités arméniennes incommode. Alors que la Turquie et l’Azerbaïdjan condamnent la décision israélienne, Erevan s’abstient de saluer un événement qui constitue pourtant une avancée majeure pour la reconnaissance internationale du génocide des Arméniens. Interrogé dès le lendemain lors d’un point de presse à Erevan, Nikol Pachinian a déclaré : « Nous ne voyons pas la nécessité de réagir, car nous estimons que ne pas instrumentaliser la question du génocide arménien sert les intérêts de la République d’Arménie. » Le Premier ministre arménien a ainsi choisi une prudence diplomatique qui contraste avec la portée historique de cette décision. Ce silence s’explique certes par la politique de normalisation engagée avec la Turquie et par les négociations particulièrement fragiles avec l’Azerbaïdjan depuis le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh en 2023. Cela confirme encore une fois que l’Arménie évolue aujourd’hui dans un rapport de forces profondément asymétrique, où chaque prise de position est pesée à l’aune des discussions en cours. Pourtant, cette explication ne saurait suffire. Les autorités arméniennes ont fait le choix d’une politique d’apaisement à l’égard d’Ankara et de Bakou. Pourtant, les faits montrent que cette stratégie n’a ni empêché l’exode forcé des Arméniens du Haut-Karabakh, ni conduit l’Azerbaïdjan à renoncer à ses exigences toujours plus nombreuses dans les négociations de paix. Chaque concession semble au contraire susciter de nouvelles revendications. La réserve d’Erevan face à un geste attendu depuis plus d’un siècle en dit long sur l’état de dépendance dans lequel l’Arménie consent désormais à traiter sa propre histoire. La défense de la mémoire du génocide repose de plus en plus sur la diaspora, dont les organisations, à l’image du CCAF en France, ont été les premières à saluer la décision israélienne. Comme l’écrit Ara Toranian, directeur de Nouvelles d’Arménie Magazine et coprésident du CCAF, Erevan aurait dû « avoir le courage de la saluer pour ce qu’elle est ».

La mémoire oblige, la vérité l’emporte

Israël, de son côté, semble avoir définitivement rompu avec un demi-siècle de retenue diplomatique. Cette évolution met fin à une situation paradoxale dans laquelle l’un des États les plus engagés dans la défense de la mémoire de la Shoah demeurait silencieux sur le premier génocide du XXe siècle. La reconnaissance du génocide des Arméniens par Israël constitue ainsi bien davantage qu’un geste diplomatique. Elle est une victoire de la vérité historique sur les calculs géopolitiques. Elle s’inscrit dans le sillage du long combat mené en Israël, par des chercheurs comme le Professeur Israël W. Charny, fondateur de l’Institute on the Holocaust and Genocide  de Jérusalem, qui maintint en 1982, à Tel-Aviv, la première conférence internationale sur l’Holocauste et le génocide malgré les pressions gouvernementales ;  et le Professeur Yaïr Auron, dont les travaux ont documenté et défendu l’enseignement du génocide des Arméniens dans le cadre de l’Open University de Tel-Aviv. Elle prolonge l’engagement d’intellectuels israéliens, d’Amos Oz à l’historien de la Shoah Yehuda Bauer, signataires en 2015 d’un appel à la reconnaissance, ainsi que celui de Reuven Rivlin, président de l’État d’Israël de 2014 à 2021, qui plaidait en ce sens dès ses années à la présidence de la Knesset et déclarait, en mai 2016, au patriarcat arménien de Jérusalem, que « personne en Israël ne nie qu’un peuple entier a été massacré ». Elle rappelle enfin qu’aucune paix durable ne peut se construire sur l’effacement de la mémoire ni sur le renoncement à nommer les crimes pour ce qu’ils sont. 

Cette reconnaissance historique mérite donc d’être saluée avec force. Elle constitue une avancée majeure pour la mémoire des victimes de 1915, pour le droit international et pour tous ceux qui, en Israël comme partout dans le monde, considèrent que la reconnaissance des génocides ne peut jamais être subordonnée aux intérêts géopolitiques du moment. En France, où mémoire arménienne et mémoire juive dialoguent de longue date, le CCAF a salué une « décision historique », tandis que le Crif réaffirmant sa solidarité avec les Arméniens et la communauté arménienne de France, a qualifié cette reconnaissance d’« essentielle et historique ».

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Annick Asso

Agrégée, Docteure ès Lettres, enseignante à l’université, Annick Asso est spécialisée dans l’analyse des discours et représentations des génocides et experte pour la Fondation Auschwitz de Bruxelles. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet notamment Le Cantique des larmes (La Table ronde, 2005, en cours de réédition) ; Le Théâtre du génocide (Editions Honoré Champion, 2013). Ancienne élève des CPGE (Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles) – spécialité Sciences Politiques, elle est correspondante pour Nouvelles d’Arménie Magazine, Armenews et France Arménie Magazine.

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