EXCLUSIF – Israël face au nouveau Moyen-Orient : Le grand entretien avec l’ambassadeur Joshua Zarka

Diplomate de carrière, fin connaisseur des dossiers stratégiques, Joshua Zarka représente Israël en France depuis 2024 après avoir occupé plusieurs fonctions clés au ministère israélien des Affaires étrangères, notamment sur les questions stratégiques, iraniennes et régionales. Alors que le Moyen-Orient reste marqué par les massacres du 7 octobre 2023, par une trêve fragile à Gaza, des tensions avec l’Iran, la recomposition des axes arabes et par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, nous l’avons interrogé sur la vision d’Israël, ses relations avec Paris et sa place dans le grand jeu mondial actuel.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : La trêve actuelle à Gaza reste précaire. Du point de vue israélien, quelles sont les conditions minimales pour qu’un cessez-le-feu durable soit envisageable et comment évaluez-vous aujourd’hui l’état réel du Hamas, tant militairement que politiquement ?
Le Plan Trump a déterminé une série d’étapes très précises devant être mise en œuvre les unes après les autres pour assurer la poursuite de la trêve au sein de la bande de Gaza. La première concernait le redéploiement des forces israéliennes sur la ligne jaune, parallèlement à la libération de tous les otages israéliens. Cette première étape a été accomplie il y a quelques semaines à peine malgré le manque de volonté du Hamas. La prochaine reste encore inachevée et suspend alors, jusqu’à son accomplissement, la poursuite de la mise en œuvre du Plan Trump. Elle correspond au désarmement total du Hamas qui ne semble, pour l’heure, n’avoir aucune intention de le faire.
Concernant la deuxième partie de votre question, nous savons que le Hamas est parvenu à se réorganiser en tant que force dominante sur la bande de Gaza. Les terroristes ne sont toutefois plus en possession d’armes lourdes en capacité de menacer la sécurité du territoire israélien et de nos citoyens. Pour que la population gazaouie puisse poursuivre la reconstruction de leur territoire et qu’une stabilité puisse se créer dans la relation entre nos peuples, il est indispensable que chaque étape prévenue par le Plan Trump soit entièrement respectée.
Le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen, certes très affaiblis, continuent pourtant de menacer directement Israël et la liberté de navigation en mer Rouge. Considérez-vous que nous sommes entrés dans une guerre régionale de basse intensité toujours pilotée par l’Iran, et quelles réponses stratégiques privilégie Jérusalem ?
Le régime révolutionnaire iranien a deux buts très clairs : premièrement, de détruire l’Etat d’Israël, il s’en vante ouvertement et nous prenons ces menaces très au sérieux ; deuxièmement, celui de déstabiliser la région en éloignant le conflit de son propre territoire. C’est sa doctrine sécuritaire. La guerre du 7 octobre où Israël a été attaqué sur sept fronts a affaibli considérablement l’architecture terroriste que le régime des Mollah a créé autour de mon pays et a poussé tous les proxys iraniens (dont le Hezbollah et les Houthis) sur la défensive. Tant que le régime iranien sera en place, essayant de réarmer, de refinancer et de renforcer ses différents proxys terroristes, les chances d’arriver à une stabilité et une paix régionales durables resteront minimes.
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Après le choc et le drame du 7 octobre, les relations avec plusieurs pays arabes ont connu des tensions mais les canaux de dialogue n’ont pas disparu. Où en sont concrètement les accords d’Abraham et pensez-vous qu’une normalisation avec l’Arabie saoudite reste possible à moyen terme ?
Les accords d’Abraham ont prouvé leur solidité et se sont avérés être un développement stratégique au Moyen-Orient, surtout après le 7 octobre. Cette guerre aurait pu mettre fin aux accords d’Abraham bien que le Hamas soit clairement responsable de l’enchaînement des événements consécutifs aux massacres que nous avons connu sur notre sol. Mais le fait est que les accords se sont non seulement maintenus, mais se sont, en plus, renforcés au niveau stratégique. Il est donc très possible que des accords avec d’autres pays de la région ou d’ailleurs puissent advenir à moyen terme. L’Arabie Saoudite fait effectivement partie de cette possibilité.
L’Iran demeure au cœur des préoccupations israéliennes. Comment percevez-vous la situation interne du pays avec notamment la terrible répression du régime sur sa population lors des dernières grandes protestations et l’évolution du rapport de force entre Washington et Téhéran depuis le retour de Donald Trump en janvier 2025 ? Redoutez-vous un nouveau face-à-face direct comme lors de la Guerre des 12 jours ou par procuration prolongée ?
Le régime révolutionnaire islamique des Mollah à Téhéran est le pire régime qui existe au monde. C’est un régime sanguinaire qui cherche à profondément bouleverser la région, à déstabiliser les pays sunnites au Moyen-Orient, à exterminer Israël et à massacrer sans aucune hésitation sa propre population si elle refuse d’adopter la ligne politique du régime. C’est un régime corrompu et extrémiste qui est derrière tous les déséquilibres au Moyen-Orient et au-delà puisqu’il n’hésite pas à avoir recours à l’arme du terrorisme et de la déstabilisation au sein même des démocraties occidentales. Ainsi, tant que ce régime sera en place, le monde vivra sous une certaine menace, plus ou moins dangereuse, et clairement très dangereuse au Moyen-Orient.
Le Président Trump est un président qui a prouvé qu’il tenait parole. Nous l’avons vu en Iran, au Venezuela ou dans d’autres sphères dans lesquelles les intérêts américains sont menacés. Depuis la révolution de 1979, l’Iran a défini comme but la destruction de l’État d’Israël. Depuis ce jour, nous nous préparons donc à une possible confrontation avec l’Iran à laquelle nous répondrions avec une grande puissance, comme nous l’avons prouvé suite aux deux attaques iraniennes de 2024 et lors de la guerre des 12 jours. Bien que, nous préférons toujours trouver une issue diplomatique à ce conflit inventé avec les Mollah, puisque je le rappelle, nous n’avons aucun conflit territorial avec le régime iranien et la question palestinienne n’est pour eux qu’un instrument pour semer la discorde. Notre seule présence leur suffit pour vouloir nous exterminer.
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Justement, quelle lecture faites-vous de la nouvelle politique moyen-orientale de l’administration Trump : continuité stratégique avec le premier mandat ou changement de priorités, notamment sur le dossier palestinien et la pression sur l’Iran ?
La politique américaine au Moyen-Orient est claire. L’administration Trump cherche à se débarrasser des menaces pour la stabilité de la région et aider les acteurs qui veulent y construire une atmosphère de paix.
Les relations entre Israël et la France traversent une période complexe, marquée par des désaccords publics avec le président Macron. Comment qualifieriez-vous aujourd’hui le dialogue stratégique entre nos deux pays et quelles sont, selon vous, les incompréhensions majeures à lever ?
La France et Israël sont deux pays aux peuples amis, partageant une amitié historique datant d’avant même la création de l’État d’Israël. Il est clair qu’il y a eu des différences majeures et malheureuses entre nos deux gouvernements, mais il existe une volonté véritable de ramener nos relations sur le bon chemin. La venue de la ministre Aurore Bergé en Israël, à l’occasion d’un dialogue bilatéral sur l’antisémitisme et les violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre, atteste de cette volonté de la France comme d’Israël de ramener nos relations sur le bon chemin.
Nous avons par ailleurs des positions alignées sur certains sujets régionaux très stratégiques, et des divergences autour d’autres sujets. Dans les grandes lignes, la France et Israël regardent la région sous un même prisme et poursuivent des objectifs communs.
La situation des Juifs de France inquiète après la multiplication des actes antisémites depuis 2023. Quel regard portez-vous sur cette réalité et quel rôle Israël peut-il jouer sans s’immiscer dans le débat intérieur français ?
Après les atrocités perpétrées en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale, nous pensions que l’antisémitisme avait totalement disparu. Force est de constater qu’il était seulement endormi. Cela, nous l’avons compris le 7 octobre au soir, le jour même de l’attaque inhumaine du Hamas. Ce même jour, on entendait déjà dans les grandes villes européennes des manifestants criant « Mort aux Juifs ». Alors, nous savons que l’espoir de voir le fléau de l’antisémitisme éteint est définitivement perdu. Cette maladie de l’humanité existe depuis des millénaires et continuera d’exister comme une pathologie chronique incurable.
Aujourd’hui, l’antisémitisme est plus que jamais instrumentalisé et attisé par des acteurs politiques à des fins électorales et par des groupes islamistes financés par le pompier-pyromane qatari. Parce que la France a longtemps rencontré dans sa population un antisémitisme virulent, les autorités ont développé des mécanismes efficaces pour le combattre. Il est clair que la République française fait tout ce qui est en son pouvoir pour endiguer la vague d’antisémitisme qui se propage aujourd’hui dans ses rues, dans ses écoles, au cœur de ses institutions. Mais malheureusement, malgré tous les efforts déployés, l’antisémitisme qui sévi est bien trop ancré pour être complètement éradiqué.
Le rôle d’Israël est donc clair dans la tourmente qui s’abat sur tous les juifs vivant dans les démocraties occidentales, aujourd’hui les plus en proie à la résurgence d’un antisémitisme violent. Israël a été créé pour être un refuge pour tous les juifs à travers le monde et pour mener un combat sans relâche contre les ennemis de notre peuple ou les ennemis d’Israël. Un refuge, nous le serons toujours, comme nous mènerons toujours une lutte inlassable contre toutes les formes de haine antisémite et donc son corolaire antisioniste.
Dans un monde dominé par la rivalité sino-américaine et le retour des logiques de blocs, où se situe Israël ? Comment articulez-vous vos liens historiques avec Washington, vos relations pragmatiques avec la Russie et le partenariat stratégique croissant avec l’Inde ?
Israël et les Etats-Unis sont deux pays profondément amis dont les relations entre les peuples et les pays ne font que s’accroître au-delà de toute préoccupation stratégique. Nous partageons une alliance historique de valeurs, une alliance stratégique, une alliance diplomatique et une alliance militaire. Qu’il s’agisse d’Israël, des Etats-Unis ou de l’Inde, nos trois pays sont de véritables démocraties, ce qui n’est pas le cas de la Chine. Alors, dans cette compétition des grandes puissances, Israël n’a jamais eu le moindre doute sur son positionnement. Nous nous sommes toujours placés du côté où sont défendues les valeurs de démocratie et de liberté, c’est-à-dire auprès des Américains. Et nous approfondirons d’ailleurs nos relations stratégiques avec d’autres pays de la région qui font face à un même ennemi qui a pour but d’inverser les valeurs comme le font les organisations terroristes, les pays islamistes et ceux qui décident de s’aligner avec eux.
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Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.
Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.
Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.
Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).
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