Le Grand Entretien du Diplomate avec Imen Chaanbi : Géopolitique prédictive : l’intelligence au service de la prospective (Strategik.IA, 2025)

Le Grand Entretien du Diplomate avec Imen Chaanbi : Géopolitique prédictive : l’intelligence au service de la prospective (Strategik.IA, 2025)

lediplomate.media — imprimé le 19/07/2025
Portrait des auteurs Mathieu Guidère et Imen Chaanbi autour de leur ouvrage Géopolitique Prédictive, alliant IA, signaux faibles et prospective stratégique.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Imen Chaanbi, est une consultante internationale spécialisée en expertise géopolitique et veille stratégique dans les régions Afrique et du Moyen-Orient. Secrétaire exécutive au sein de l’ONG Médiateurs Internationaux Multilingues, et membre du collège académique de l’Observatoire Géostratégique de Genève, elle est également analyste pour Le Diplomate. Elle s’associe ici à Mathieu Guidère, professeur des universités, directeur de recherche à l’INSERM, politologue et expert reconnu du monde arabo-musulman.

Dans leur dernier ouvrage, Géopolitique prédictive : l’intelligence au service de la prospective(Strategik.IA, 2025), les auteurs proposent une plongée inédite dans les recompositions géopolitiques du Maghreb, du Machrek, du Sahel, du Golfe, jusqu’aux confins de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Inde et de la Chine.

À travers une série de fiches stratégiques rigoureusement construites, ils mobilisent des outils de modélisation algorithmique, de traitement de données massives et de détection de signaux faibles, au service d’une analyse prospective appliquée. Loin des approches traditionnelles, l’ouvrage articule variables sécuritaires, économiques, identitaires et environnementales pour révéler les tensions invisibles, les scénarios de rupture et les équilibres émergents.

Outil à la fois analytique et opérationnel, le livre s’adresse aux diplomates, chercheurs, analystes, journalistes ou stratèges souhaitant disposer de clés de lecture pragmatiques pour mieux anticiper les transformations de cet espace géopolitique central.

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Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Votre ouvrage se distingue par son format hybride mêlant fiches stratégiques et modélisation prédictive. Pourquoi avoir choisi cette approche analytique ? Et en quoi les fiches-pays présentées diffèrent-elles des typologies classiques de l’analyse géopolitique ?

Imen Chaanbi : Nous avons opté pour ce format hybride car il répond à un double impératif : la lisibilité pour les décideurs et l’opérationnalité pour les analystes. Trop souvent, la géopolitique reste prisonnière d’un langage théorique qui échoue à outiller concrètement les praticiens du terrain. Nos fiches stratégiques, adossées à une modélisation algorithmique, visent au contraire à traduire la complexité régionale en variables exploitables, comparables et surtout dynamiques.

Ce qui différencie nos fiches-pays des approches classiques, c’est leur structure orientée vers la détection de points de bascule. Plutôt que de proposer des grilles figées ou des monographies statiques, nous avons conçu un dispositif qui articule indicateurs forts et signaux faibles, permettant d’identifier des scénarios de rupture, des lignes de fracture latentes ou des convergences inattendues. Chaque fiche intègre un ensemble de couches : variables sécuritaires (présence de groupes armés, reconfiguration des menaces asymétriques), dynamiques économiques (exposition aux chocs exogènes, trajectoires d’endettement), paramètres identitaires (fractures communautaires, recompositions idéologiques) et données environnementales (stress hydrique, vulnérabilité climatique).

C’est cette architecture modulaire, nourrie d’analytique prédictive, qui permet de dégager non seulement une cartographie actualisée des tensions, mais aussi une hiérarchisation probabilisée des futurs possibles.

Vous analysez un arc stratégique allant du Maghreb au Pakistan, jusqu’en Asie, en passant par le Sahel et le Golfe. Pourquoi avoir ciblé spécifiquement cette zone ? Est-elle, selon vous, le véritable “épicentre systémique” des recompositions géopolitiques mondiales actuelles ?

Ce choix ne relève pas d’une projection arbitraire, mais d’une lecture systémique des dynamiques en cours. L’espace que nous analysons constitue un arc de tensions, de transitions et de projections croisées dont l’interconnexion s’accélère. Il ne s’agit pas d’un simple alignement géographique, mais d’un système stratégique en recomposition, où les foyers de crise, les lignes d’influence et les flux de puissance s’entrelacent de façon de plus en plus étroite.

C’est là que s’articule aujourd’hui une grande partie des fractures globales : rivalités énergétiques et techno-industrielles autour du Golfe, recompositions identitaires post-2011 dans le Maghreb et le Machrek, effondrement des médiations étatiques au Sahel, jeux de puissances croisées entre Chine, Inde et Pakistan, sans oublier les dynamiques transnationales (migratoires, jihadistes, économiques) qui circulent entre ces zones avec une fluidité inédite.

En ciblant cette zone, nous cherchons à éclairer ce que les approches segmentées masquent : les circulations d’instabilité, la porosité des conflits, mais aussi les marges d’innovation politique ou économique. C’est aussi un espace où la prévisibilité est faible et les effets de seuil nombreux. Cela en fait un terrain privilégié pour une approche prédictive, car ce sont justement ces zones en tension qui génèrent les signaux faibles les plus parlants, et où l’anticipation a le plus de valeur stratégique.

L’une des originalités du livre réside dans l’usage de l’intelligence artificielle appliquée à la prospective géopolitique : comment articulez-vous modélisation algorithmique, détection de signaux faibles et analyse stratégique classique dans vos fiches pays ? Pouvez-vous donner un exemple concret ?

Grâce à l’IA, nous avons pu articuler trois niveaux d’analyse. D’abord, une base de données structurée, alimentée par des sources hétérogènes : séries économiques, données climatiques, flux migratoires, textes religieux ou politiques, messages sur les réseaux sociaux. Ensuite, des outils de traitement algorithmique permettent de croiser ces données selon des configurations méconnues : par exemple, la corrélation entre tension hydrique et montée de l’hostilité intercommunautaire. Enfin, l’analyse humaine intervient en dernier ressort, pour relier les corrélations détectées à une grille stratégique, ancrée dans les réalités de terrain.

Concrètement, prenons le cas du sud algérien, à la frontière avec le nord Mali et le Niger. L’agrégation de données sur la désertification, combinée à l’analyse de forums en ligne et de discours religieux locaux, a permis d’identifier une montée du discours dissident teinté de messianisme, corrélée à une perte d’autorité des relais tribaux traditionnels. Cette tendance imperceptible a été confirmée par une baisse de la participation à certaines cérémonies sociales rituelles, détectée par des recoupements de vidéos et de témoignages. L’algorithme a signalé cette évolution comme un signal faible mais persistant, qui converge avec d’autres indicateurs économiques, comme la baisse des transferts de fonds depuis le nord du pays.

Ce n’est donc pas l’IA qui anticipe, mais un système hybride où elle rend lisibles des configurations émergentes. Ce que nous proposons, c’est une aide à la décision fondée sur une cartographie des vulnérabilités évolutives. Les fiches pays ne sont plus des synthèses statiques, mais des modules dynamiques, capables d’intégrer des mises à jour et de reconfigurer les scénarios en fonction des inflexions détectées. C’est une manière de réintroduire le temps réel dans l’analyse géopolitique, sans sacrifier la profondeur stratégique.

Vous évoquez dans vos fiches les effets systémiques des conflits en cascade, les recompositions d’alliances ou encore la fragmentation des États. Ces dynamiques étaient-elles prévisibles ? L’IA permet-elle de détecter à temps les basculements silencieux ?

Certaines dynamiques étaient perceptibles, mais leur enchaînement, leur intensité et leur rapidité ont souvent surpris les observateurs. Ce que nous appelons « conflits en cascade », c’est la capacité de chocs locaux à produire des effets disproportionnés sur des zones voisines, en réactivant des tensions latentes, en déstabilisant des équilibres fragiles, ou en réorientant des flux stratégiques. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il s’accélère dans un contexte de fragmentation des structures étatiques, de porosité des frontières, et de saturation informationnelle.

L’intelligence artificielle permet d’entrer dans cette zone d’incertitude, non en la réduisant, mais en y repérant des motifs récurrents, des accélérations anormales ou des ruptures discrètes dans les chaînes d’événements. Par exemple, nous avons pu observer que certaines alliances informelles entre acteurs non étatiques précédaient des recompositions territoriales ou militaires, souvent en dehors du radar des dispositifs classiques. Ce sont des glissements progressifs, qui ne s’annoncent pas toujours par des affrontements directs mais par des signaux latents : une modification des axes de circulation, une inflexion du discours religieux ou identitaire, un redéploiement discret des flux financiers ou logistiques.

Ces inflexions, isolément, peuvent paraître anecdotiques. Mais c’est leur agrégation, rendue possible par les outils de traitement automatique, qui permet de voir apparaître un basculement en cours. Nous avons ainsi détecté plusieurs mois à l’avance des dynamiques de déliaison dans des zones sahéliennes où les structures administratives s’effritaient, bien avant que les effondrements ne soient visibles sur le terrain.

C’est une autre manière de penser la prévision : l’IA ne remplace pas le jugement stratégique, mais elle modifie l’angle d’approche. Au lieu de regarder uniquement les acteurs ou les événements, elle invite à suivre les trajectoires, les intensités, ou les dérives lentes. En cela, elle permet d’anticiper non pas l’événement lui-même, mais les conditions de sa possibilité.

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Dans Le Diplomate, nous mettons à l’honneur les analyses de prospectives. Or, la prédiction, très en vogue, depuis des années, chez les Russes, les Chinois et les Anglo-saxons, n’est-elle pas encore, malheureusement, le parent pauvre des études géopolitiques en France ?

En France, la prospective reste trop souvent cantonnée à des exercices théoriques ou à des horizons lointains, déconnectés des impératifs opérationnels. Ce que nous proposons dans cet ouvrage, c’est une approche qui réintègre la prospective au cœur de la décision stratégique, avec des outils d’analyse avancés, mais aussi avec une posture intellectuelle qui accepte l’incertitude comme une donnée et non comme un échec de la modélisation.

L’enjeu est moins d’importer un modèle étranger que de construire une culture anticipatrice propre, fondée sur nos traditions d’analyse, mais capable d’intégrer des outils nouveaux. Tant que nous continuerons à séparer l’analyse du présent de la projection des possibles, nous laisserons à d’autres la capacité de façonner les futurs.

Des pays comme la Russie, la Chine, mais aussi les Émirats ou l’Inde, investissent massivement dans des dispositifs de prévision mêlant analyse humaine, traitement algorithmique et scénarisation stratégique. Ils ne le font pas pour deviner l’avenir, mais pour identifier des marges de manœuvre et ajuster en temps réel leurs positionnements.

La prédiction, écrivez-vous, n’est pas une fin en soi, mais un outil pour éclairer la décision. Comment, dès lors, éviter que ces technologies ne soient instrumentalisées à des fins idéologiques, ou qu’elles ne renforcent les biais existants au lieu de les corriger ?

C’est une question centrale parce que toute donnée est le produit d’un cadrage, d’un choix de variables, d’une hiérarchie implicite. La prédiction n’est jamais neutre, elle reflète les angles morts, les hypothèses initiales, les intentions de ceux qui la construisent.

C’est pourquoi nous insistons sur une démarche rigoureusement transparente dans notre travail. Chaque fiche analytique intègre non seulement les résultats, mais aussi les paramètres utilisés, les marges d’erreur, les sources, et les limites de l’analyse. L’objectif n’est pas de dire « ceci va arriver », mais de proposer des scénarios fondés sur des tendances observables, avec une mise en garde sur les biais possibles.

L’autre danger, c’est bien sûr l’instrumentalisation idéologique. On le voit dans certains régimes qui utilisent la prospective comme un levier de légitimation : pour naturaliser des choix politiques, pour disqualifier des oppositions, ou pour simuler un contrôle total. Pour éviter cela, il faut préserver un ancrage critique, maintenir l’analyse dans un va-et-vient constant entre données empiriques et lecture stratégique.

Enfin, nos modèles sont enrichis par des sources locales et par des expertises de terrain. C’est ce croisement qui permet d’atténuer les biais les plus lourds. Autrement dit, plus qu’un progrès technologique, la prédiction est un défi analytique qui oblige à repenser la relation entre savoir, pouvoir et incertitude.

Votre ouvrage propose aussi une lecture positive des mutations en cours, notamment en identifiant les opportunités liées aux transitions énergétiques, à l’émergence de nouveaux acteurs ou aux innovations technologiques. Peut-on encore parler d’un “grand jeu” reconfiguré par l’optimisme stratégique ?

Parler d’un « grand jeu » au sens classique supposerait des acteurs stables, des règles implicites et des zones d’influence définies. Or, ce qui caractérise la période actuelle, c’est justement l’effritement de ces repères. On assiste moins à un affrontement structuré entre blocs qu’à une compétition asymétrique et souvent improvisée, entre États, entreprises, groupes non étatiques, diasporas ou plateformes numériques. Mais au sein de ce désordre apparent, émergent aussi des dynamiques de recomposition, des espaces d’initiative et de transformation qui ne se réduisent pas à la conflictualité.

L’optimisme stratégique que nous défendons est un choix méthodologique : il s’agit de regarder les transitions comme des leviers potentiels pour des acteurs jusque-là marginalisés. La transition énergétique, par exemple, rebat profondément les cartes : certains pays du Sud, historiquement dépendants de rentes fossiles ou marginalisés dans les chaînes de valeur, commencent à se positionner sur les segments critiques des minerais stratégiques, du solaire, de l’hydrogène ou du stockage énergétique. Cela crée des opportunités d’autonomisation, voire de reconfiguration des rapports Nord-Sud.

De même, l’essor de l’innovation technologique dans des contextes contraints comme le Sahel ou le Levant donne lieu à des formes d’ingéniosité opérationnelle, que ce soit dans les réseaux logistiques, les monnaies alternatives ou les circuits d’information. Ces phénomènes ne sont pas anecdotiques, ils signalent l’émergence de nouveaux types d’acteurs hybrides, capables d’agir sur des marges que les puissances traditionnelles ont tendance à négliger.

C’est dans cette optique que nous avons voulu intégrer les signaux d’opportunité dans nos fiches : non pas pour minorer les risques, mais pour rappeler que toute zone de tension est aussi une zone de transformation potentielle.

Enfin, face à la volatilité du système international, pensez-vous que la généralisation de la géopolitique prédictive (par les États, les grandes entreprises ou les organisations internationales) puisse réduire l’incertitude, ou au contraire accélérer les logiques de confrontation par une course à l’anticipation stratégique ?

Ce n’est pas l’outil qui est en cause, mais le cadre dans lequel il s’inscrit. La généralisation de la géopolitique prédictive peut effectivement produire deux effets antagonistes. D’un côté, elle permet de sortir de la logique purement réactive, qui est souvent source d’escalade, en offrant un levier pour mieux détecter les points de friction avant qu’ils ne dégénèrent et ajuster les politiques en fonction de dynamiques émergentes. D’un autre côté, elle peut accélérer la course à l’anticipation, où chaque acteur cherche à préempter les futurs possibles, à prendre l’initiative avant l’autre, à verrouiller des marges de manœuvre perçues comme limitées. Dans un tel contexte, la prospective peut alimenter des réflexes de méfiance, renforcer les perceptions de menace, ou légitimer des stratégies d’intervention préventive.

L’histoire récente montre que certaines anticipations erronées ou mal calibrées ont pu précipiter des décisions hâtives, voire contre-productives. L’erreur est de croire que l’anticipation offre une maîtrise absolue du réel. Elle donne des lignes de tendance, des probabilités, jamais des certitudes. C’est pourquoi la généralisation de la géopolitique prédictive appelle à une forme de retenue stratégique : savoir ce que l’on voit, mais aussi ce que l’on ne voit pas.

Il faut donc institutionnaliser des garde-fous : transparence méthodologique, croisement des analyses, confrontation de scénarios. Car si la prévision devient un instrument de légitimation unilatérale, elle risque de produire l’inverse de ce qu’elle prétend éviter : l’instabilité par excès de projection. À l’inverse, une anticipation partagée peut devenir un outil de régulation, un langage commun pour gérer l’incertitude plutôt que la subir.

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