TRIBUNE – Des Lettres persanes aux paroles mollarchiques 

Portrait officiel d’un diplomate iranien en costume traditionnel, assis devant le drapeau national de l’Iran. L’image illustre un contexte politique ou diplomatique formel lié aux relations internationales ou aux affaires étrangères iraniennes.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« En bon diplomate, il ne mentait que pour de nobles causes, sans réussir toujours à être convaincant » (Maurizio Serra, 2020). Nous sommes au cœur de la problématique de la vérité dans la diplomatie. Nous en avons un exemple éclairant avec les discours iraniens. Les entretiens accordés à des médias occidentaux, en particulier français, par des dirigeants iraniens sont suffisamment rares pour être analysés et décryptés avec précision et perspicacité. 

Tel est le cas de celui donné au quotidien Le Monde par le ministre iranien des Affaires étrangères, Abba Araghtchi et qui couvre une gamme variée de sujets d’actualité[1]. Le chef de la diplomatie du régime des Mollahs pèse ses mots au trébuchet des intérêts de son pays. Quoi de plus normal ! Pour le lecteur peu averti des problématiques diplomatiques largo sensu, la présentation paraît convaincante de prime abord. L’entretien possède tous les accents de la sincérité et de la vérité. L’objectif est atteint. Mais, une lecture plus attentive des paroles d’Abbas Araghtchi donne l’impression que nous nous trouvons face à un bonimenteur assuré mais fourbe. In fine, son entretien doit être appréhendé au sceau de son hypocrisie et de son (ses) mensonge (s).

À lire aussi : TRIBUNE – Quand les palestiniens se révoltent contre le Hamas

UN ENTRETIEN AUX ACCENTS DE LA SINCÉRITÉ ET DE LA VÉRITÉ

Examinons les principales idées développées dans cet entretien par le chef de la diplomatie iranienne ! Elles peuvent s’organiser autour de quelques têtes de chapitre.

Le programme nucléaire iranien. Ce sujet constitue bien évidemment le plat de résistance de l’entretien accordé au Monde. Le ministre embrasse toute une série de questions, utilisant, sans la moindre surprise pour ses lecteurs, des éléments de langage (EDL) parfaitement rodés. Examinons les différents volets de cette présentation médiatique ! Abbas Araghtchi déclare que ses autorités se livrent à un examen des dommages subis après les attaques américaine et israélienne des sites d’enrichissement afin de pouvoir demander une indemnisation. Puis, il se drape dans les oripeaux de la vertu outragée. L’Iran développe seulement un programme nucléaire « pacifique » conformément au régime de non-prolifération et sous le contrôle de l’AIEA depuis 2003. Le pays estime être l’objet d’une injustice de la part des Occidentaux qui lui appliquent des sanctions en violation de l’accord de Vienne de 2015 (JCPoA), sapant ainsi la confiance entre signataires. Le ministre fustige l’attitude américaine ambigüe dans le processus de négociation bilatérale (« La diplomatie est un chemin à double sens »). S’il accepte l’idée d’un consortium régional entre son pays et ceux de la région pour son programme nucléaire civil, il se montre plus prudent sur le niveau d’enrichissement de l’uranium en se retranchant derrière les dispositions des lois iraniennes et du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968. S’il accepte, sur le plan des principes, l’implication de la France et de l’Europe dans le processus de négociation, il en limite la portée en exigeant leur indépendance et leur neutralité, sans parler de la levée des sanctions.

Le programme balistique iranien. Le ministre iranien justifie le développement d’un programme de missiles balistiques par plusieurs arguments parfaitement logiques : la tolérance par la France de tels programmes par d’autres pays ; le caractère purement défensif et dissuasif de tels missiles ; les menaces constantes américaine et israélienne (au passage, notons que le ministre n’utilise pas la notion d’entité sioniste !) ; le droit à la légitime défense de Téhéran. L’argumentation paraît aussi logique que convaincante.

La politique des attentats ciblés israéliens. Le diplomate stigmatise très naturellement l’assassinat de scientifiques, de responsables militaires et de leurs familles en tant que violation flagrante du droit international, démontrant « la nature terroriste et irresponsable d’Israël ». Il qualifie « d’acte inhumain » l’attaque contre la prison d’Evin et assume l’arrestation de suspects ayant agi durant l’attaque israélienne.

Le sort des trois otages (prisonniers) français retenus en Iran. Le chef de la diplomatie iranienne adopte un langage verrouillé, pudique pour qualifier la situation de nos ressortissants qui croupissent dans les geôles iraniennes. Pressés de s’expliquer sur la qualification d’espionnage au profit du Mossad retenue contre Cécile Kohler et Jacques Paris, l’homme s’en sort par la pirouette habituelle. « Leur dossier est traité selon les lois iraniennes » et ils font l’objet de la protection consulaire normale. Le jeune cycliste franco-allemand, Lennart Monterlos « a été arrêté pour avoir commis un délit ». Nous n’en saurons pas plus à ce stade.

Avec le recul qui sied à une exégèse sérieuse d’un chercheur et d’un analyste des relations internationales, l’entretien ne manque pas de sel tant il ne respire pas la bonne foi. C’est le moins que l’on soit autorisé à dire.

UN ENTRETIEN AU SCEAU DE L’HYPOCRISIE ET DU (DES) MENSONGE (S)

Si l’on prend bien soin d’examiner à la loupe le contenu des réponses contenues dans cet entretien recueilli par écrit pour des raisons de sécurité, plusieurs éléments posent problème pour celui qui n’entend pas en rester au poids des mots.

Le programme nucléaire iranien. La principale critique que l’on puisse formuler à l’endroit de l’exposé – particulièrement argumenté, du moins en apparence – tient à une omission, un grave mensonge du représentant du régime des Mollahs. En se lançant dans la mise au point d’un programme nucléaire militaire clandestin, Téhéran a ouvertement violé les obligations découlant de ses engagements souscrits par son adhésion volontaire au TNP en mars 1970. Le pays s’engageait, en tant qu’État non doté d’armes nucléaires, à ne pas se doter d’armes nucléaires. Ceci est clair et simple. Le Traité de non-prolifération repose sur un accord tacite : les cinq États (États-Unis, Chine, France, Royaume-Uni et Russie) dotés de l’arme nucléaire (EDAN) s’engagent à aller de bonne foi vers un désarmement général et complet phasé en promettant aux autres États non dotés de l’arme nucléaire (ENDAN) de leur fournir la coopération nucléaire civile requise. Tous les problèmes que connaît l’Iran tient au fait que cet État a ouvertement violé ses engagements. Passer sous silence ce point fondamental – surtout lorsque l’on invoque le doit international – relève de la plus grande malhonnêteté intellectuelle. Ni plus, ni moins. Comment avoir confiance dans la parole iranienne qui ment régulièrement et effrontément sur la nature précise de son programme nucléaire ? Là est la question à laquelle ne répond pas Abbas Araghtchi !

Le programme balistique iranien. Il est vrai que n’existe aucun accord international juridiquement contraignant interdisant ce type de vecteurs. Tout au plus quelques codes de conduite et arrangements à valeur indicative plus que normative. Ceci étant dit, l’on peut imaginer que si les Iraniens développent des programmes de missiles à courte, moyenne et longue portée, c’est bien que leurs intentions ne sont pas tout à fait pures. En effet, au-delà des charges conventionnelles, ce qui poserait problème serait des missiles porteurs d’armes nucléaires. Et, c’est bien le cas si l’on analyse objectivement le programme nucléaire militaire iranien.

La politique des attentats ciblés israéliens. Si une partie du raisonnement peut être entendue, le ministre iranien omet de dire que l’Iran est le seul État au monde à réclamer la destruction d’un autre qu’il qualifie de « tumeur cancéreuse ». Qui peut être qualifié d’État terroriste ? Israël ou l’Iran. À tout un chacun d’y apporter sa réponse. Une fois encore, le régime iranien devrait balayer devant sa porte avant de balayer devant celle des autres. Ainsi, ses argumentaires seraient plus crédibles aux yeux du monde extérieur.

Le sort des trois otages (prisonniers) français retenus en Iran. La concision et le caractère convenu de la réponse démontre, s’il en était encore besoin, que Téhéran pratique avec constance une diplomatie des otages depuis le début des années 1980. Et notre pays a payé un lourd tribut dans ce domaine sans que nous ayons cru opportun d’en tirer les conséquences qui s’imposent face à un État voyou. On reste coi en apprenant que nos compatriotes injustement embastillés bénéficient simplement de l’application des lois iraniennes et jouissent de l’immense privilège de recevoir des visites régulières des membres de l’Ambassade à Téhéran. Et dire que les citoyens iraniens réclament en France l’application de toutes les garanties inhérentes à un authentique état de droit ! Plus c’est gros, plus ça passe.

À CHACUN SA VÉRITÉ !

« Pour le diplomate, le dernier mot de l’astuce est de dire la vérité quand on croit qu’il ne la dit pas, et de ne pas la dire quand on croit qu’il la dite » (Georges Courteline, 1900). Avec la diplomatie iranienne, nous sommes gâtés. Les représentants des Mollahs excellent dans l’art de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Nos dirigeants à la clairvoyance limitée seraient bien inspirés de stigmatiser les mensonges objectifs et grossiers de la théocratie iranienne et de ne rien laisser passer. Surtout avec un régime qui applique à la lettre l’axiome de Friedrich Nietzsche selon lequel « Rien n’est vrai, tout est permis ». Il est vrai que le propre de l’idéologie est de méconnaître la réalité. Cessons, une bonne fois pour toutes, d’être candide ! Cette posture d’évitement n’est plus tenable dans le contexte actuel de tensions croissantes. Finissons-en avec les péroraisons martiales jupitériennes qui relèvent du comique involontaire ! Les actes doivent suivre les mots pour guérir les maux. La règle d’or de la diplomatie est la réciprocité. Elle seule permet de mieux embrasser l’avenir avec sérénité. En conclusion, il est bien loin le temps de la subtilité des lettres persanes. Bienvenue dans le dédale des paroles mollarchiques !

À lire aussi : ÉDITO – La Perse finira par boire comme un buvard le fondamentalisme chiite


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Ghazal Golshiri et Madjid Zerrouki (propos recueillis par), Abbas Araghtchi : « Iran : les États-Unis doivent « offrir des garanties contre toute attaque », Le Monde, 12 juillet 2025, p. 2.


#Iran, #DiplomatieIranienne, #AbbasAraghtchi, #NucleaireIranien, #MensongesDiplomatiques, #LeMonde, #JCPoA, #TNP, #ArmesNucleaires, #BalistiqueIranienne, #OtagesFrancais, #EtatVoleur, #PropagandeIranienne, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #RaisonnementDiplomatique, #PolitiqueInternationale, #SanctionsInternationales, #IranIsrael, #VeritePolitique, #IranRegime, #FausseTransparence, #Mollahs, #EtatDeDroit, #GeopolitiqueIran, #MentirPourConvaincre, #RaisonnementFallacieux, #CensureIranienne, #Theocratie, #PacteDeMensonge, #PrisonEvin, #JournalismeDiplomatique, #AIEA, #AccordsDeVienne, #RaisonnementHypocrite, #AnalyseGeopolitique, #ManipulationPolitique, #VeriteOuMensonge, #EtatTerroriste, #OtagesPolitiques

Retour en haut