Grand Entretien avec le général Jean-Bernard Pinatel – Guerre Ukraine : La guerre des drones, l’offensive russe à venir et l’impasse des négociations

Le conflit en Ukraine entre dans sa cinquième année dans une configuration paradoxale : le front reste globalement stable, mais les signaux d’une offensive estivale russe se multiplient dans les directions Sloviansk-Kramatorsk et Orikhiv-Zaporijia, tandis que 163 drones russes ont encore ciblé le territoire ukrainien dans les dernières vingt-quatre heures. Sur le plan diplomatique, les pourparlers menés sous égide américaine piétinent : si Zelensky affirmait fin décembre 2025 qu’environ 90 % du plan en vingt points de Trump avait été approuvé, la Russie est accusée par Kiev de « faire traîner les négociations » tout en préparant une nouvelle offensive. L’Ukraine, elle, a considérablement développé sa capacité de frappe à longue distance par drones, mais continue de subir une guerre d’usure à laquelle ses ressources humaines peinent à répondre. Comment lire, depuis le terrain et la stratégie militaire, cette guerre qui écrit chaque jour de nouvelles pages de l’histoire de la guerre moderne ?
Pour analyser l’état réel du conflit et ses perspectives, Le Diplomate Média reçoit à nouveau le général Jean-Bernard Pinatel, général de brigade (2s), ancien officier de l’armée française et spécialiste des questions stratégiques et de défense.
Propos recueillis par Le Diplomate Média
Le Diplomate : Au 29 mai 2026, le ministère des Armées publie une carte de situation montrant des progressions russes dans le secteur de Houliaïpole au sud et d’Ivanivka à l’est, tandis que 163 drones ont ciblé l’Ukraine dans les dernières vingt-quatre heures. Après plus de quatre ans de guerre, comment évaluez-vous l’état réel du rapport de forces sur le terrain ? La Russie est-elle en train de reprendre progressivement l’avantage opérationnel ?
Général Pinatel : Sur le terrain dans une guerre d’attrition ou de haute intensité, la logistique commande les opérations. Depuis la fin des livraisons américaines à l’Ukraine et de son soutien financier, le poids de la guerre repose entièrement sur les pays européens qui sont incapables de se substituer entièrement à l’aide américaine pour deux raisons.
L’Europe n’a pas une industrie de défense capable de remplacer au même niveau les moyens clés de cette guerre, les missiles en particulier anti-aériens ou la fourniture de munitions d’artillerie. Or même si les Européens financent des commandes aux USA, elles seront honorées avec des retards de plusieurs années car la guerre contre l’Iran a asséché les dotations de l’armée américaine et de ses alliés au Moyen-Orient : Israël et états du golfe persique. Ce sont eux qui seront servis en priorité. Alors que du côté russe et de ses alliés, l’industrie de défense n’a jamais autant produit notamment dans les nouvelles armes de la guerre : les drones et les moyens pour s’en défendre.
Du côté ukrainien les pertes sont de plus comblées par des mercenaires étrangers qui sont payés avec l’aide financière de l’Europe et dont le but de la majorité d’entre eux est de gagner de l’argent, pas de se faire tuer.
Il faut enfin souligner que les frappes de drones ukrainiens dans la profondeur et visant les civils accroissent en Russie l’influence des partisans d’une escalade au sein de la population et des dirigeants russes. Il faut donc s’attendre, si les provocations ukrainiennes s’amplifient, à une augmentation de la pression russe voire l’élargissement des objectifs de guerre pouvant aller jusqu’à la prise de Kiev ou d’Odessa en fonction de la résistance des forces ukrainiennes.
Macron qui se rêve président d’une Europe fédérale refuse de comprendre que Poutine est le dirigeant Russe le plus modéré par tempérament, par sa formation et par calcul et que s’il est remplacé le risque d’une nucléarisation du conflit s’accroîtrait et ce serait alors chacun pour soi.
Dans notre précédent entretien, vous souligniez que la Russie s’est « adaptée très efficacement » à cette guerre où aucune concentration de troupes ne peut plus être dissimulée, en utilisant des motos, des conduites souterraines ou en déguisant des soldats en civils pour contourner les drones thermiques ukrainiens. Faut-il voir dans cette adaptation l’émergence d’une nouvelle doctrine militaire russe ? Et l’Ukraine a-t-elle été en mesure de répondre à cette évolution ?
Les nouveaux armements ont toujours fait évoluer la doctrine opérationnelle militaire. Le développement de l’artillerie a fait évoluer les systèmes défensifs : les hautes murailles des châteaux forts ont été remplacées par le système défensif de Vauban. Le poids nouveau des drones sur le champ de bataille est pour l’instant un fait déterminant qui sera demain amoindri quand les soldats de première ligne des armes seront équipés d’armes anti-drones peu coûteuses qui sont en cours de développement. Cela dit les préparations l’artillerie, les lourdes bombes planantes restent aujourd’hui comme hier les armes décisives pour réduire les villes transformées en fortifications et pour ouvrir la voie à l’infiltration de petits éléments d’assaut pour réduire les derniers défenseurs.
Certes aujourd’hui l’omniprésence des drones ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) à bas coût rend toute concentration de troupes ou de blindés immédiatement détectable. Le rassemblement de forces à proximité de la ligne de contact en vue d’une offensive massive devient extrêmement périlleux. On observe un retour à une dispersion des unités. Les mouvements se font par petits groupes, souvent de nuit, pour échapper à la surveillance constante.
Le drone FPV (First Person View) et les munitions rôdeuses (type Switchblade ou Lancet) ont démocratisé la frappe de précision. Auparavant, détruire un char demandait un missile coûteux (Javelin) ou un appui aérien lourd. Aujourd’hui, un drone à 500 € peut neutraliser un véhicule de plusieurs millions d’euros. L’assaut blindé classique n’est possible que dans des conditions météo extrêmes vent très fort, brouillard. Les chars doivent désormais être équipés de « cages de protection » (cope cages) et de systèmes de brouillage électronique (EW) portatifs.
La tactique offensive évolue vers la saturation des défenses adverses. En envoyant des essaims de drones simultanément, on sature les capacités de traitement des systèmes anti-aériens traditionnels (très coûteux et limités en munitions).
Utiliser un missile à 1 million d’euros pour abattre un drone Shahed ou FPV à 20 000 euros crée une équation économique insoutenable pour le défenseur. La guerre contre l’Iran l’a récemment démontré. Après 6 semaines de guerre, les forces américaines étaient « out of weapons »
L’ISW et des responsables ukrainiens signalent que la Russie prépare une offensive estivale 2026, vraisemblablement dans les directions Sloviansk-Kramatorsk ou Orikhiv-Zaporijia. Quels seraient, selon vous, les objectifs stratégiques de cette offensive ? Constituerait-elle un tournant décisif dans le conflit, ou s’inscrirait-elle dans la logique d’usure que Moscou poursuit depuis deux ans ?
L’objectif essentiel de Poutine comme l’a montré les négociations d’Anchorage est le Donbass dont les habitants ont choisi en 2014 a plus de 90% des votants de constituer deux républiques autonomes au sein de la fédération de Russie. Il a les forces mécanisées blindées nécessaires pour réaliser cette offensive mais ce que je ne sais pas s’il a aujourd’hui les moyens anti-drones suffisants pour couvrir ces forces de plusieurs couches de moyens allant de systèmes portables pour équiper les forces de contact face à des menaces ciblant les individus à des moyens nombreux et efficaces au niveau de la brigade pour intercepter toutes les menaces contre les moyens blindés leurs appuis artillerie et logistique. C’est à cette condition qu’une offensive de grande ampleur peut être couronnée de succès.
L’Ukraine a considérablement développé sa capacité de frappe longue distance par drones, en ciblant notamment la route logistique R-280 reliant Rostov-sur-le-Don aux territoires occupés et à la Crimée. Mais la contre-offensive hivernale dans la région de Zaporijia s’est épuisée en deux à trois semaines selon plusieurs analystes. L’Ukraine dispose-t-elle encore des ressources humaines et industrielles nécessaires pour tenir face à une offensive russe d’été ?
Les Ukrainiens n’ont plus que la capacité à mener des petites contre-offensives locales car ils ont consommé leurs réserves stratégiques dans l’opération à but politique et médiatique de Koursk. C’est pour cela qu’ils craignent une grande offensive russe de l’été. J’en ai expliqué au paragraphe précédemment les conditions de sa réussite.
À lire aussi : ANALYSE – Bilan de trois ans de guerre de haute intensité en Ukraine
Les négociations sous égide américaine se poursuivent, avec un plan en vingt points dont Zelensky déclarait fin décembre 2025 que 90 % avait été approuvé. Pourtant, Kiev accuse la Russie de « faire traîner » les négociations pendant qu’elle prépare une offensive. Poutine est-il réellement intéressé par un accord ? Ou utilise-t-il les pourparlers comme une couverture diplomatique pour poursuivre la guerre jusqu’à obtenir des conditions encore plus favorables ?
Poutine est plus intéressé que Zelensky et les dirigeants européens. En effet un accord sur la base d’Anchorage[1] dévoilerait leur échec par rapport aux buts de guerre qu’ils n’ont cessé d’afficher : la reconquête de tout le territoire ukrainien, Crimée comprise.
Vous avez écrit que les Anglo-Saxons cherchent à « créer un mur de haine entre l’Europe et la Russie », et que la France aurait dû s’opposer à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Dans le plan Trump en vingt points, l’Ukraine renonce effectivement à l’OTAN. Mais le plan exige aussi des concessions territoriales majeures et un plafonnement de l’armée ukrainienne. Est-ce là, selon vous, une base réaliste pour une paix durable ou une capitulation déguisée qui ne réglera rien ?
Les Russes n’ont pas fait 4 ans de guerre pour renoncer à leurs objectifs de guerre tel qu’ils les ont exposés à Anchorage, le penser c’est ne pas les connaître.
Après quatre ans de sanctions, la Russie a réorienté son économie vers Pékin et Pyöngyang, et des élections parlementaires se préparent à l’automne 2026 dans un contexte de tensions économiques et de purges dans l’élite. Quel est l’état réel de la société et de l’économie russes après quatre ans de guerre ? Les sanctions ont-elles vraiment affaibli Moscou, ou ont-elles renforcé sa dépendance à des alliés de substitution ?
Les sanctions ont affaibli la situation stratégique de la Russie qui pouvait doser ses liens politiques et économiques entre l’Europe et la Chine mais elles ont encore plus affaibli la position de l’Europe et des USA car cette guerre d’Ukraine a créé « de facto » l’Eurasie que tous les penseurs stratégiques de l’Ouest considèrent comme la menace suprême. D’ailleurs c’est ce que Trump n’a pas arrêté de reprocher à Biden durant toute la campagne présidentielle.
Enfin, la France a voté une loi actualisant sa programmation militaire le 8 avril 2026, envoyé du matériel en Ukraine et débattait en mars de l’envoi de troupes au sol. Vous qui défendez une tradition gaulliste d’indépendance et de dialogue avec la Russie, que pensez-vous du rôle que la France joue aujourd’hui dans ce conflit ?
La France joue un rôle délétère. Macron se sert du sang des Ukrainiens pour faire avancer le projet d’une Europe fédérale dont il se voit Président et il partira dans moins d’un an avec la haine ou le mépris de 80% des Français dont il a trahi les intérêts. Il aura contribué à affaiblir la position diplomatique de la France partout tout en ne jouant aucun rôle significatif dans ce conflit, sinon pour le prolonger au détriment des Ukrainiens.
Voter une loi de programmation militaire est une bonne chose, la respecter en pouvoir d’achat et en moyens pour nos forces durant son exécution en serait une meilleure mais malheureusement ce n’est pas le cas.
Prenons pour exemple l’année 2025. Le budget des armées dans la Loi de Finances initiale (LFI) 2025 a bénéficié d’une augmentation de 3,3 milliards d’euros par rapport à 2024, pour atteindre 50,5 milliards d’euros (hors pensions) en ligne avec la LPM.
Mais quand on examine la réalisation du budget des armées en 2025, les rapports de la commission des finances du Sénat et de l’Assemblée nationale mettent en lumière plusieurs facteurs qui réduisent fortement l’impact de cette augmentation pour les forces.
- Le traitement budgétaire des cessions de matériels à l’Ukraine (canons Caesar, blindés VAB, missiles, et les chasseurs Mirage 2000-5) a créé un véritable effet de ciseau sur les dotations des armées. En effet, quand on prélève un équipement opérationnel aujourd’hui, le budget LPM permet de passer commande pour le remplacer, mais la livraison industrielle n’intervient souvent que 2 à 3 ans plus tard. De plus, remplacer un matériel ancien cédé (parfois amorti) par un matériel neuf de dernière génération coûte beaucoup plus cher. La LPM doit financer du « neuf au prix fort ».
- De plus, la hausse apparente de 3,3 milliards a été en partie grignotée par la hausse des coûts des matières premières et de l’énergie liée aux sanctions.
- Ainsi, la réalisation du budget 2025 s’est ainsi traduite par l’explosion du report de charges : fin 2025, le report de charges (les factures non payées repoussées sur l’année suivante) a dépassé les 8 milliards d’euros. Les armées traînent une dette de gestion de plus en plus lourde qui pèse sur ses fournisseurs et qui handicape son pouvoir d’achat à venir.
- Cela entraine aussi une augmentation du total des commandes d’armes non encore réglée (engagements financiers à long terme) qui ont atteint, fin 2025, le niveau record de 117 milliards d’euros (presque 5 ans des budgets d’équipements).
À lire aussi : Guerre au Soudan : Les drones iraniens aident-ils l’armée soudanaise à gagner du terrain ?
[1] Totalité du Donbass et sur la base du territoire conquis dans les deux autres oblasts
#Ukraine, #GuerreUkraine, #Russie, #Drones, #GuerreDesDrones, #OffensiveRusse, #JeanBernardPinatel, #Geopolitique, #Defense, #StrategieMilitaire, #Donbass, #Zaporijia, #Kramatorsk, #Sloviansk, #NegociationsUkraine, #Poutine, #Zelensky, #Trump, #OTAN, #Europe, #France, #ArmeeFrancaise, #GuerreDAttrition, #DronesFPV, #MunitionsRodeuses, #RenseignementMilitaire, #DefenseEuropeenne, #RussieUkraine, #ConflitUkraine, #AnalyseStrategique, #Diplomatie, #SanctionsRussie, #Eurasie, #Crimée, #Kiev, #Odessa, #Macron, #LPM, #IndustrieDeDefense, #LeDiplomateMedia
