HISTOIRE – L’école des coups d’État : Comment Washington a formé les bourreaux de l’Amérique latine

HISTOIRE – L’école des coups d’État : Comment Washington a formé les bourreaux de l’Amérique latine

Le général Manuel Noriega (1934-2017), agent de la CIA, amis des narcos colombiens, dictateur impitoyable du Panama de 1983 à 1989
Le général Manuel Noriega (1934-2017), agent de la CIA, amis des narcos colombiens, dictateur impitoyable du Panama de 1983 à 1989

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Les protagonistes des pages les plus sombres de l’histoire latino-américaine ne sont pas seulement les généraux assoiffés de pouvoir, mais aussi les instructeurs en uniforme qui, à l’ombre du drapeau étoilé, ont formé des générations d’officiers destinés à devenir putschistes, tortionnaires et bourreaux. L’Escuela de las Américas (SOA), créée en 1946 au Panama et restructurée en 1963 pour se spécialiser dans la contre-insurrection en langue espagnole, est bien plus qu’une simple institution militaire : c’est le symbole vivant de la stratégie impériale américaine, appliquée avec méthode et cynisme à l’ensemble du continent.

Fondée en pleine Guerre froide, la SOA avait deux objectifs : façonner une élite militaire fidèle à la doctrine de la « sécurité nationale » et lui inculquer, dans le cadre d’un véritable programme de rééducation culturelle, le culte du modèle nord-américain, maquillé en démocratie. Plus d’un an de formation, salaires versés en dollars, visites guidées aux États-Unis, familles accompagnantes, privilèges sociaux et clubs réservés : tout est conçu pour transformer de jeunes officiers en caste technocratique armée, éloignée du peuple et imperméable aux principes démocratiques.

Le Pentagone le dit clairement en 1975, lorsque le Congrès menace de couper les fonds : « Nos stagiaires rentrent chez eux contaminés par notre mode de vie ». Mais la vraie contamination est ailleurs : c’est celle de la répression. Les élèves apprennent que quiconque tente de réduire les inégalités sociales est un subversif, un ennemi intérieur à neutraliser. Ainsi naît la figure du militaire patriote contre le peuple, gardien armé d’un ordre inégalitaire.

La SOA devient la colonne vertébrale de l’hégémonie américaine en Amérique latine, un axe reliant armées nationales, élites compradores et intérêts géopolitiques de Washington. Le projet est autant économique que politique : former des militaires pour soutenir les recettes du Fonds monétaire international – réformes, privatisations, coupes budgétaires – et écraser toute opposition grâce à des techniques de guerre psychologique, torture, terreur, disparitions forcées.

En 1996, la déclassification de certains manuels de la SOA révèle l’horreur : simulacres d’exécutions, coups, administration du sérum de vérité, électrochocs, sel sur les plaies. Des techniques enseignées par des formateurs américains et appliquées par ceux qui deviendront, les uns après les autres, les monstres du continent. Leopoldo Galtieri, Jorge Videla, Emilio Massera, Hugo Banzer, Manuel Noriega, Roberto D’Aubuisson, Manuel Contreras, Raúl Iturriaga Neumann : tous sont diplômés de l’École des Amériques. Tous sont des acteurs majeurs de l’époque du Plan Condor, celle des dictatures coordonnées, des polices secrètes, des assassinats en Europe et aux États-Unis.

L’impunité est garantie. Les stagiaires bénéficient d’une protection politique et judiciaire, pendant que les gouvernements « alliés » ferment les yeux. La gauche réformiste est neutralisée, les syndicats criminalisés, les communautés indigènes brutalement réprimées. La doctrine de sécurité nationale, estampillée USA, devient la justification idéologique de la barbarie.

Derrière la rhétorique de la coopération et de la stabilité, Washington a construit une architecture de la violence, où les armes ne défendent pas, mais oppriment ; où la souveraineté est une illusion et le développement un mot creux. L’Escuela de las Américas n’a pas seulement formé des soldats. Elle a forgé un système entier de domination, en expropriant l’Amérique latine de son histoire et de son autonomie.

Et encore aujourd’hui, malgré le changement de nom et de siège (devenue le Western Hemisphere Institute for Security Cooperation), cet héritage pèse comme un fardeau sur les démocraties du continent.

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