ANALYSE – Les Trésors et les Ténèbres de l’Afrique de l’Ouest : L’AES contre la CEDEAO

Par Olivier d’Auzon
Dans cette Afrique de l’Ouest que le vent du Sahel déshabille et que les hommes recousent tant bien que mal avec des rêves de grandeur, une lutte se joue à l’ombre des chancelleries et dans la poussière des villages oubliés. Ce n’est pas une guerre d’uniformes et de drapeaux, mais une guerre plus sourde, plus insidieuse : celle des ressources, de la souveraineté, du droit à exister sans tutelle.
Deux camps se font face. D’un côté, la CEDEAO, grande fédération régionale à l’allure vieillissante. De l’autre, l’Alliance des États du Sahel (AES), formée en 2023 par des régimes militaires en rupture de ban.
« C’est une guerre d’ombres portée par l’éclat trompeur de l’or, du pétrole et de l’uranium », écrit Néstor Siurana, géopolitologue de l’Afrique. Une guerre où chaque ressource est à la fois une promesse et un piège.
Les rentes d’un empire disloqué
Nigeria, titan du Golfe de Guinée, est le cœur battant du pétrole ouest-africain. Avec plus de 37 milliards de barils en réserve, c’est lui qui alimente les espoirs économiques de la CEDEAO. Mais ce cœur bat dans la douleur. Le Delta du Niger est un champ de bataille où pipelines et milices se disputent les artères de l’économie. Le pétrole y saigne sous les coups des saboteurs et le silence complice d’un État impuissant.
Plus discrètes, le Ghana et la Côte d’Ivoire jouent leur partition. Mais c’est dans les profondeurs de la terre que résonne le véritable chant des sirènes : celui de l’or. Le Ghana, avec ses 130 tonnes annuelles, domine le continent, suivi par le Mali et le Burkina Faso. Là-bas, les hommes creusent la terre à mains nues, parfois au prix de leur vie, pendant que des multinationales, venues de loin, emportent les lingots et laissent les villages dans la poussière.
Et puis il y a les diamants. Sierra Leone, Guinée, Libéria : noms qui évoquent, à tort ou à raison, les « diamants du sang ». Ces pierres, extraites dans la douleur, ont alimenté des guerres civiles, financé des seigneurs de guerre et nourri des rêves d’exil. Aujourd’hui, les réglementations ont changé. Mais les plaies restent ouvertes.
La rébellion du Sahel
L’AES, alliance formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est née d’un refus : celui de se plier aux diktats de la CEDEAO et d’une communauté internationale perçue comme distante et paternaliste. « Ces États veulent reprendre le contrôle de leur destin, quitte à marcher seuls dans le désert », note encore Néstor Siurana.
Ils n’ont ni ports en eau profonde, ni raffineries ultramodernes. Mais ils ont l’or. Au Mali comme au Burkina Faso, il coule en veines profondes. Pourtant, là aussi, l’exploitation artisanale prédomine. On y trouve des enfants à la silhouette d’adulte, des femmes au regard absent, des hommes au dos brisé.
Et puis, il y a le vrai secret de l’AES : l’uranium. Le Niger, avec ses 2 000 tonnes par an, fournit près de 7 % de la production mondiale. Longtemps, ce métal rare a alimenté les centrales françaises, sous l’œil bienveillant d’accords opaques. Aujourd’hui, les juntes militaires veulent reprendre la main. Mais les mines se trouvent dans des zones de non-droit, contrôlées ou harcelées par des groupes armés. Le rêve de souveraineté se heurte à la réalité brutale du terrain.
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L’ennemi invisible
Aucune de ces batailles ne peut être dissociée du fléau qui gangrène la région depuis plus d’une décennie : le terrorisme djihadiste.
Dans le nord-est du Nigeria, Boko Haram et sa branche dissidente ISWAP ont tué plus de 40 000 personnes. Ils ravagent les villages, enlèvent les enfants, brûlent les écoles. Dans le Delta du Niger, les infrastructures pétrolières sont sabotées au gré des rançons. Plus au sud, le Bénin, le Togo et même la Côte d’Ivoire découvrent avec stupeur la montée en puissance des katibas affiliées à Al-Qaïda.
Dans l’espace AES, la situation est dramatique. Au Burkina Faso, 40 % du territoire échappe à l’État. Plus de 20 000 morts depuis 2015. Au Mali, les départs successifs de l’armée française (Barkhane) et de la MINUSMA ont laissé un vide. Le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et l’État islamique du Grand Sahara s’y installent comme des seigneurs de guerre. Et au Niger, les attaques se multiplient, 1 500 morts en 2024.
Les djihadistes ne se contentent plus de combattre : ils administrent, collectent des taxes, jugent, et exploitent les ressources minières. Ils deviennent des États parallèles, enracinés dans le désespoir des populations.
L’heure des choix
Le destin de l’Afrique de l’Ouest se joue à quitte ou double. Le pétrole, l’or, l’uranium… autant de clés qui pourraient ouvrir les portes du développement, ou refermer celles de l’esclavage économique. « Ce qui brille sous le soleil du Sahel attire autant qu’il consume », résume Néstor Siurana.
La CEDEAO, faute d’unité politique et militaire, vacille. L’AES, en quête d’un avenir sans chaînes, avance dans la poussière, armée de courage mais lestée d’ombres. La communauté internationale regarde, parfois indifférente, parfois complice.
Si Joseph Kessel avait marché aujourd’hui dans les rues sablonneuses de Ouagadougou ou de Gao, il aurait vu dans les yeux des enfants le même mélange de joie et de fatalisme qu’il décrivait autrefois dans ses reportages. Il aurait raconté les hommes en armes comme il racontait les pilotes de l’Aéropostale : fiers, perdus, humains. Et il aurait su, mieux que quiconque, que dans cette guerre des ressources, les âmes sont souvent plus abîmées que les corps.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
