HISTOIRE – Quand Paris faisait la guerre en silence : Les ombres françaises en Afrique

Montage visuel mêlant carte de l’Afrique du Nord et de l’Ouest, drapeau français et portraits de quatre hommes au regard sérieux, évoquant un contexte historique, géopolitique ou militaire franco-africain.

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Pendant que le rideau de fer divisait l’Europe et que les États-Unis tentaient de se relever de la défaite au Vietnam et du scandale du Watergate, la France, elle, menait sa propre guerre. Une guerre discrète, loin des projecteurs, mais décisive : celle de l’ombre, au cœur de l’Afrique. Ce fut le temps du Service Action (SA), bras invisible du SDECE (ancêtre de la DGSE), quand les commandos français, formés dans le secret, agissaient à la demande de l’Élysée pour barrer la route à Moscou et soutenir les alliés occidentaux sur le continent africain.

Derrière l’idéalisme affiché de la décolonisation, les années 1960 et 1970 furent marquées par une recomposition brutale des rapports de force en Afrique subsaharienne. Coups d’État, assassinats politiques, mouvements indépendantistes et guérillas anticommunistes formaient une mosaïque explosive. Pour Paris, l’objectif était clair : maintenir une influence sur ses anciennes colonies et contrer l’avancée soviétique. Pour y parvenir, tous les moyens étaient bons, surtout ceux qui n’existaient pas officiellement.

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Le cas de la Guinée en 1958, où Sékou Touré avait osé dire non au général de Gaulle, marque un tournant. Le SDECE tenta par tous les moyens de renverser le régime : recrutement d’agents infiltrés, sabotage économique, fausse monnaie, manipulation politique. En parallèle, des hommes d’affaires français, souvent liés aux services, jouaient le rôle de relais économiques dans cette guerre sans nom.

Sous la direction du colonel Alain de Marolles, nommé au SDECE par Alexandre de Marenches, le Service Action entre dans une nouvelle ère. Fin stratège formé en Indochine et en Algérie, de Marolles réorganise les forces spéciales en profondeur. Le SA ne se contente plus de quelques barbouzes opérant sous couverture. Il construit une véritable infrastructure clandestine, autonome, capable de former, équiper, infiltrer et protéger des unités agissant en Afrique et ailleurs.

Le dispositif imaginé par Marolles allie renseignement, action psychologique, logistique secrète et entraînement de groupes armés. Le tout en collaboration étroite avec des services locaux, comme au Maroc pour lutter contre le Front Polisario, ou en Angola, où la France soutient secrètement Jonas Savimbi, chef de l’UNITA, contre le régime marxiste de Luanda.

À cette époque, la France n’est pas seule. Elle « aide » discrètement Washington, alors empêtré dans ses propres crises. L’opération Barracuda, menée en 1979 pour renverser l’empereur Bokassa en Centrafrique, illustre ce lien subtil entre intérêt national français et alignement géopolitique sur le camp occidental. Le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMa), devenu le fer de lance du SA, opère dans l’ombre : ses hommes s’entraînent, se fondent dans les conflits locaux, revêtent des uniformes étrangers, conseillent, forment et parfois combattent aux côtés de guérillas « amies ».

Mais la sophistication du dispositif ne suffit pas à effacer ses ambiguïtés. Car en parallèle à ces opérations sur le terrain, le SA mène aussi une guerre cognitive. En Afrique comme ailleurs, l’information devient une arme. Les agents français organisent des campagnes de désinformation, créent des réseaux d’influence, modèlent les perceptions, fabriquent la légitimité. Les opérations clandestines ne sont pas qu’une affaire de commandos : elles sont aussi idéologiques.

L’ombre du KGB, actif lui aussi via les services d’Europe de l’Est, oblige Paris à jouer serré. Dans ce Grand Jeu africain, les alliances sont mouvantes, les règles inexistantes, les objectifs souvent inavoués. L’Action devient un espace hybride entre diplomatie parallèle et guerre non conventionnelle. Le SA fournit des armes, entraîne des troupes, protège des régimes, destabilise des opposants. Mais toujours dans le silence et le déni plausible.

La guerre d’Afghanistan, déclenchée par l’invasion soviétique de 1979, étend encore le périmètre d’action du SA. À Cercottes, en France, des moudjahidines sont formés dans la plus grande discrétion. Le SA entre en contact avec les hommes du commandant Massoud. Paris, tout en affichant la neutralité, soutient la résistance afghane aux côtés de la CIA, mais à sa manière : indirecte, discrète, « à la française ».

Le point culminant de cette stratégie clandestine s’étend jusqu’à la fin des années 1980. Mais les limites apparaissent. Les fiascos au Liban (1983) – mais avec un bémol avec le succès justement des réseaux Pasqua dans la libération des otages français au Liban en 1987 – ou en Nouvelle-Zélande (1985) soulignent les risques d’une trop grande opacité. La création du Commandement des opérations spéciales (COS) en 1992 ne met pourtant pas fin au SA. Bien au contraire : la DGSE refuse d’intégrer ses commandos dans cette structure interarmées. Pour ses dirigeants, seule une cellule interne, rompue au secret absolu, peut garantir la réussite d’opérations « sensibles ».

Dans les années 1990, alors que le débat enfle sur l’utilité de maintenir ces forces spéciales au sein de la DGSE, les services défendent bec et ongles leur spécificité. Le président Chirac en personne tranche en leur faveur. Car, dans la doctrine française, il reste une conviction inébranlable : certaines opérations ne peuvent être conduites que par ceux qui n’existent pas officiellement.

En définitive, ce pan de l’histoire française révèle une constante : le recours à la clandestinité comme outil de puissance, à la frontière du droit et de la raison d’État. La France n’a jamais eu les moyens militaires des États-Unis ni la brutalité de l’ex-URSS, mais elle a cultivé une tradition unique de projection secrète. Ce legs de la Seconde Guerre mondiale, cette culture de l’action indirecte et de l’empreinte discrète, perdure encore. Et dans un monde à nouveau fracturé par les rivalités géopolitiques, le SA, même dans l’ombre, reste une pièce du jeu.

Or pour Roland Lombardi, historien, géopolitologue et directeur de la rédaction du Diplomate média : « c’est une époque révolue malheureusement. Celle de la sulfureuse Françafrique, si tant est qu’elle ait vraiment existé, mais c’est un autre débat… Quoi qu’il en soit, elle avait certes une grande part d’ombre et elle était très critiquable mais au moins la France était crainte, respectée et écoutée, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Paris a ainsi très souvent utilisé des mercenaires (toujours en liens étroits avec Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » des présidents français de 1960 à 1974, ou le SDECE puis la DGSE) comme le plus célèbre, Bob Denard, véritable “Corsaire de la République”, pour maintenir son influence post-coloniale et souvent contrer, durant la Guerre froide, l’influence soviétique en Afrique… Plus tard, dans les années 1990, une autre génération de mercenaires français, moins flamboyants mais tout aussi efficaces, puis le grand banditisme corse et les réseaux Pasqua ont continué à jouer un rôle important dans la stratégie française pour consolider son pouvoir sur le continent. O tempora, o mores. Aujourd’hui, les petits technocrates au pouvoir à Paris, sont totalement déconnectés des réalités de ce monde. Au lieu d’envoyer en Afrique des Foccart, des Marenches, des Denard ou des voyous corses, ils préfèrent y dépêcher des ambassadeurs pour les droits des personnes LGBT+, un programme qui coûterait aux contribuables des millions d’euros ! On a vu le résultat ! En Afrique comme ailleurs, on n’affronte pas l’ours russe, le dragon chinois, le loup gris turc ou l’aigle américain avec des caniches de salon ! »

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