
Tribune de Julien Aubert
Par un complet retournement géopolitique dont il a le secret, Emmanuel Macron vient de rompre avec sept années de tentatives de reset pour rebâtir l’amitié franco-algérienne, en donnant au Maroc ce qu’il souhaite : la reconnaissance de la marocanité du Sahara Occidental. Ce faisant, Macron a envoyé la gifle diplomatique la plus sévère qu’il soit à Alger, qui tient une position exactement inverse sur ce sujet.
Jusqu’ici, Macron avait pourtant veillé à toujours traiter de manière égale les deux pays, un voyage en Algérie étant toujours suivi d’un déplacement au Maroc, et vice-versa. Son premier mandat avait du reste débuté par une visite privée au Maroc qui avait vexé l’Algérie.
La visite en grandes pompes que Macron opère au Maroc est en fait la reconnaissance d’une forme d’échec sur l’Algérie, lui qui souhaitait établir des relations définitivement apaisées entre les deux pays. Emmanuel Macron, qui s’est rendu deux fois en personne en Algérie (2017, 2022), n’a pas ménagé ses efforts, appelant à ne pas être otage du passé et à instaurer un « dialogue d’égal à égal » : assimilation de la colonisation à un crime contre l’humanité lors d’un déplacement en Algérie pendant la campagne présidentielle et dépôt de gerbe au monument des « martyrs » du FLN (2017) ; lettre à la veuve de Maurice Audin reconnaissant qu’il était mort sous la torture du fait du système institué en Algérie par la France en 1957 (septembre 2018) ; restitution à l’Algérie des crânes des combattants algériens (2020) ; nouveau dépôt de gerbe par Gérald Darmanin au monument des « martyrs » du FLN (2020) ; reconnaissance dans la responsabilité de la France dans la mort d’Ali Boumendjel (2021) ; hommage aux dizaines de manifestants algériens, au pont de Bezons, soixante ans après la tragédie du 17 octobre 1961 (2021) ; création d’une commission d’historiens français et algériens sur la colonisation et la guerre d’Algérie (aout 2022)…. Aucun président ne se sera jamais autant mis à genoux pour obtenir le pardon algérien.
Cette stratégie de la France a connu deux achoppements.
Une première a eu lieu en 2019, avec la destitution du président Bouteflika consécutive au Hirak – le « mouvement » de révolte populaire massif qui débute en février 2019 et sera interrompu par le Covid-19 l’année suivante. Macron a perdu son sparring partner.
Comme je l’avais expliqué dans une tribune du Diplomate de mai 2023 (Macron, le fil de la paix), Macron se rêvait de Gaulle suscitant son Adenauer. Il ne l’a pas trouvé de l’autre côté de la Méditerranée et pour cause : Adenauer et de Gaulle étaient tous les deux de la génération de la guerre et avaient la légitimité pour effacer les dettes. L’un des problèmes d’Emmanuel Macron était générationnel, avec une asymétrie sur le problème mémoriel.
De plus, dans cette affaire, Macron n’avait pas le rôle de celui qui pardonne (de Gaulle) mais celui qui doit être pardonné (Adenauer). Il fallait donc obligatoirement en face une figure capable d’endosser ce rôle historique.
Bouteflika, justement, aurait pu être en théorie cet homme. Il était l’un des derniers vétérans de la guerre d’Algérie, et avait connu de près tous les chefs d’État français, de Charles de Gaulle à François Hollande. Son grand âge le rendait libre d’être comme de Gaulle et de tourner la page. Si le président Bouteflika n’avait jamais cessé d’exiger de la France une franche reconnaissance des méfaits causés par 132 ans de colonisation, il avait compris les données du problème. Bouteflika en 2012 avait clairement en tous les cas exprimé une position ouverte sur la guerre des mémoires : « Seule une lecture objective de l’histoire, loin des guerres de mémoire et des enjeux conjoncturels, est à même d’aider les deux parties à transcender les séquelles du passé douloureux pour aller vers un avenir où règnent confiance, compréhension, respect mutuel et partenariat bénéfique ».
Comme Nicolas Sarkozy, confronté au Printemps arabe alors qu’il tentait de coprésider l’Union pour la Méditerranée avec l’Égypte de Hosni Mubarak, Emmanuel Macron a donc subitement perdu son partenaire naturel. Il est peut-être arrivé trop tard car il n’a fait que croiser ces septuagénaires et octogénaires madrés, qui avaient vécu la guerre mais étaient sur le point de quitter le pouvoir algérien. Tisser des liens de confiance avec les nouvelles générations (Tebboune ou Chengriha, le nouveau chef d’état-major) s’est révélé encore plus ardu.
Tebboune est en effet le premier président algérien à ne pas être issu des rangs des anciens combattants de la guerre d’indépendance, et a donc le même problème et profil que Macron, en plus vieux. De plus, il a été élu dans le cadre d’une abstention record de 60%, ce qui fait qu’il a cherché à asseoir sa légitimité face à un Hirak potentiellement déstabilisateur. Le traitement du Hirak par les chaînes publiques françaises – LCP et France 5 – conduira Alger à rappeler son ambassadeur la même année.
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Un second achoppement, plus critique, peut être daté d’octobre 2021 avec la polémique sur les propos d’Emmanuel Macron à propos de la « rente mémorielle » entretenue par le système politico-militaire algérien et en s’interrogeant sur l’existence d’une nation algérienne avant la colonisation, qui avait entrainé le rappel de l’ambassadeur d’Algérie en France.
En réalité, les propos d’Emmanuel Macron ne faisaient que constater l’alignement de Tebboune, jusque-là plutôt ouvert, sur les positions du nouveau chef d’État-Major Saïs Chengriha, très engagé sur la guerre des mémoires, et ce dès le printemps 2021. Macron visait donc le véritable homme fort du régime, qu’il avait identifié comme le véritable responsable de son échec. Pour l’armée, l’instrumentalisation de la mémoire était un moyen de conforter son pouvoir, menacé par l’Hirak. De plus Chengriha a une histoire personnelle avec ce conflit. Avant de devenir commandant des forces terrestres en 2018, il assurait le commandement de la 3e région militaire, dans le Sud-Ouest, un poste très sensible en raison de l’interminable conflit du Sahara occidental. Il avait été fait prisonnier en 1976 après avoir obéi à Boumedienne et tenté de s’introduire en territoire sahraoui. Chengriha lie du reste les questions sahraouie et palestinienne, en tant que « causes justes », ce qui permet d’aligner les alliances puisqu’Israël a de son côté pris le parti du Maroc.
Le contexte géopolitique de cette sortie Macronienne était du reste plus complexe, puisque la France avait décidé en même temps de restreindre l’accès aux visas de 50%. Cette décision sur les visas avait ainsi déclenché la colère de Tebboune mais aussi de … Rabat, par ailleurs agacé de la danse du ventre française à Alger. De son coté, Paris avait découvert en juillet 2021 les révélations du consortium de médias Forbidden Stories sur le fait que les téléphones du président français Emmanuel Macron et de certains de ses ministres avaient été ciblés en 2019 par le Maroc avec le logiciel d’espionnage israélien Pegasus.
De juillet à octobre 2021 a donc lieu un vrai basculement : l’Algérie et le Maroc bascule dans une quasi guerre froide, avec la rupture des relations diplomatiques fin août 2021 ; la France se fâche avec les deux pays.
A partir de ce moment-là, la relation avec l’Algérie n’a cessé de se dégrader. Le président algérien n’avait pas hésité à corriger le président français dans une interview donnée au Der Spigel – un journal allemand ! – en novembre 2021 en parlant de grave erreur du président qui se mettait « du côté de ceux qui justifient la colonisation en relançant complètement inutilement une vieille querelle”, et en « violant la dignité des Algériens ». Il en avait profité pour vanter l’amitié de l’Allemagne, rival stratégique de la France dans l’espace méditerranéen, et menacé de reléguer la France à un rang secondaire. Que faire de plus pour humilier l’Élysée ?
En août 2022, Emmanuel Macron avait tenté d’aller une fois de plus à Canossa et d’éteindre les polémiques crées par ses propos de campagne présidentielle en se rendant en visite d’État en Algérie à l’invitation du président Tebboune. Les difficultés d’approvisionnement énergétique de la France ont peut-être joué mais 2022 était surtout une année très riche au plan mémoriel, avec les 60 ans de l’indépendance algérienne.
Ce bref interlude n’avait cependant pas mis fin à la partie de ping-pong entre les deux pays. Une nouvelle fâcherie diplomatique a surgi peu après lorsque la France a accueilli l’opposante algérienne Amira Bouraoui, figure du mouvement Hirak.
Une visite du président Tebboune en France devait clore cet épisode en mai 2023. Elle avait été reportée en juin, ce qui n’avait pas empêché Tebboune d’aller en Russie. Le message était clair : l’Algérie veut des investissements, mais ne souhaite pas faire cadeau de ses marchés à la France. L’achat d’armes russes en grandes quantités, les éloges adressées à Vladimir Poutine, le soutien algérien aux putschistes du Sahel et la multiplication des rebuffades à l’égard de la France – On se souvient du rétablissement d’un couplet anti-français dans l’hymne national algérien – ont fini de refroidir Paris. Finalement la visite tant attendue n’a jamais eu lieu, et la France, qui avait réussi le tour de force de se fâcher avec Rabat et Alger en 2021, s’est décidée à changer son fusil d’épaule.
Un évènement particulier a sans doute permis de précipiter cette prise de conscience. En septembre 2023, alors qu’un séisme avait fait plus de 2800 morts, le gouvernement marocain avait accepté l’aide humanitaire de quatre pays (Espagne, Émirats arabes unis, Qatar et Royaume-Uni), mais refusé celle de la France ou des États-Unis. Il s’agissait d’un signal politique clair du froid entre les deux pays, alors que Rabat s’impatientait de voir Paris renâcler sur l’épineux dossier du Sahara occidental, contrôlé à près de 80 % par le Maroc.
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Au plan du droit, la France est toujours restée fidèle à l’avis de la Cour internationale de Justice de 1975 qui tout en reconnaissant la réalité de liens religieux anciens entre le sultan du Maroc et les tribus sahraouies, n’en concluait pas pour autant une souveraineté incontestable. Sa position cependant était fragilisée par l’évolution de l’Espagne et d’Israël qui ont ces dernières années forcé la légalité internationale en reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental. Le Maroc a procédé sur le Sahara comme Pékin sur Taïwan : il faut choisir si tu es mon ami ou mon adversaire.
La France a compris alors qu’elle risquait de tout perdre, dans une situation où on ne peut pas être ami de l’un et de l’autre, l’Algérie et le Maroc étant plongés de longue date dans ce vif conflit. Pour mémoire rappelons que les deux pays sont entrés en guerre en octobre-novembre 1963, avec la guerre des Sables, puis du milieu des années 1970 au milieu des années 1980 avec la guerre du Sahara, à laquelle le Front Polisario a du reste participé. Les frontières sont fermées depuis 1994 et les relations diplomatiques sont inexistantes.
Paris a compris le signal et entamé un travail de rapprochement par petits pas, en montant peu à peu les échelons de représentation.
En novembre 2023, l’ambassadeur français au Maroc a fait son mea-culpa concernant le refus de Rabat de l’aide humanitaire française. Une ambassadrice du Maroc en France a également été nommée, mettant fin à deux mois de vacances à ce poste.
Début 2024, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Stéphane Séjourné est venu recoller les morceaux en rencontrant son homologue marocain à Rabat.
Enfin, c’est Emmanuel Macron lui-même qui s’est déplacé en personne pour acter le changement de pied avec une délégation faite pour séduire.
Sans doute averti de ce changement de cap, Tebboune a choisi de prendre Emmanuel Macron et la France comme punchingball pour son opinion publique. Sur la question de la colonisation française, le président algérien n’a pas hésité en octobre 2024 à parler de « génocide » : « L’Algérie a été choisie pour […] le vrai grand remplacement », qui consiste à « chasser la population locale pour ramener une population européenne avec des massacres, avec une armée génocidaire », refusant de faire la moindre concession sur les OQTF.
Il faut dire que la position algérienne sur le Sahara Occidental s’est durcie. A l’occasion d’un discours pour la commémoration des massacres de l’armée française, de Sétif, Guelma et Kherrata, le président algérien, Abdelmadjid Tebboune et le général Chengriha ont tenu des propos très clairs. Chengriha a ainsi affirmé que ses troupes étaient « prêtes à faire face à toute éventualité », quand Tebboune a évoqué la Guerre des Sables de 1963, un conflit frontalier avec le Maroc.
La question est maintenant de savoir quelle position prendra la France si demain une troisième guerre éclate à la frontière sahraouie.
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Julien Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.

