
Par Sébastien Marco Turk
Que peut nous dire aujourd’hui une histoire vieille de près de deux mille ans, aussi étrange soit-elle ? Beaucoup, presque tout. Cela paraît incroyable, mais c’est vrai.
Dans la tragédie Polyeucte du légendaire Pierre Corneille, le héros éponyme incarne la détermination, la foi et le courage. Malgré le danger et les supplications de son épouse Pauline, il décide fermement de suivre la foi chrétienne qu’il vient tout juste d’embrasser. Sa détermination se manifeste de façon la plus éclatante lorsqu’il détruit les statues païennes – un acte à la fois symbolique et public, défiant directement les autorités romaines.
Polyeucte choisit consciemment le martyre plutôt que le compromis, convaincu que la fidélité à Dieu est plus importante que la vie terrestre ou l’amour conjugal. Sa foi inébranlable influence finalement Pauline elle-même, que sa force intérieure et sa volonté de sacrifice conduisent à sa propre conversion. Polyeucte est ainsi représenté comme un héros qui réalise, par sa détermination et sa constance, l’idéal du martyr chrétien.
C’est ce chemin qu’a emprunté la première Église : si le christianisme est devenu une religion planétaire, c’est grâce à une communauté de saints dont – du moins dans les siècles de sa fondation – beaucoup furent des martyrs.
Ce qui est important, c’est ceci : Polyeucte n’aime pas un Dieu abstrait pour choisir de mourir pour lui. Il choisit de mourir parce qu’il aime sa vie, parce qu’il aime l’identité qui donne un sens à sa vie. Et cette identité, c’est Dieu. Elle est si forte qu’elle surpasse tout, même la volonté immédiate de vivre, telle que la définissait le philosophe français Albert Camus : « Le corps recule devant l’anéantissement. »
C’est cela qui donne la force à Polyeucte, et c’est cela qui s’est perdu aujourd’hui : il n’y a plus d’identité, plus de volonté, plus de vie – ou plutôt, plus de fondement à la vie, plus de sens. Et c’est ce sens qui permet à Polyeucte de passer à l’éternité, tout en demeurant heureux, mieux encore : de mourir avec la conscience d’avoir accompli au maximum sa mission de vie.
L’homme occidental moderne en est au même point : sauf que lui, à la différence de Polyeucte, ne passe pas à l’éternité, mais au néant. Quand il meurt, on ne note plus sur son diagnostic, comme autrefois : exitus letalis (issue fatale), mais simplement : la fin.
La fin de Polyeucte était le début de quelque chose de grand ; la civilisation contemporaine nous enseigne, pourtant, que la fin de l’homme est aujourd’hui une chose aussi banale qu’une autoroute : un panneau nous annonce simplement qu’elle est terminée. La fin.
Aujourd’hui, il existe encore des cas où des individus sacrifient leur vie pour atteindre l’éternité. Du moins, c’est ce qu’ils croient. Au cours de la dernière décennie, certains attentats terroristes en France ont révélé un fil conducteur : leurs auteurs voulaient mourir en martyrs, convaincus qu’un paradis les attendait après la mort.
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Cités parmi les cas les plus marquants : en 2020, Brahim Aouissaoui, un Tunisien de 21 ans, a tué trois personnes avec un couteau dans la basilique de Nice. Avant l’attaque, il avait réglé ses dettes et dissimulé ses intentions, ce que les enquêteurs ont interprété comme une préparation à une mort de martyr. En 2016, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean ont tué le prêtre Jacques Hamel dans la commune de Saint-Étienne-du-Rouvray, après avoir prêté allégeance à l’État islamique dans une vidéo. La police les a abattus sur place. À Paris, en 2023, un agresseur lié à de précédents attentats terroristes a tué une personne et en a blessé deux autres avec un couteau. En détention, il a déclaré vouloir « mourir en martyr ».
Mais le problème dans tous ces cas – et dans d’autres semblables, passés ou futurs – est de nature universelle : les auteurs comprennent mal le sens de leur acte. Le crime est un obstacle fondamental au salut de l’âme. Tu ne tueras point est un commandement central de toutes les religions monothéistes, en particulier des religions abrahamiques, parmi lesquelles l’islam figure en premier plan.
Si Polyeucte voyait un grand sens à son martyre, c’était parce qu’il n’excluait ni n’éliminait personne ; au contraire, son exemple a mené à la conversion de son entourage, puis à celle de toute une province romaine, l’Arménie. Quelqu’un s’est-il converti à l’islam à cause de ces kamikazes ? La question est rhétorique : personne, bien au contraire. La violence contre autrui est étrangère à toute religion.
Les terroristes ont remplacé l’absence de Dieu – le lien avec la transcendance, c’est-à-dire le sens – par le crime. Cela a peut-être comblé leur vide intérieur pendant quelques instants, mais ce n’était que passager. Et cela a une importance capitale. L’être humain peut vivre sans toit, sans argent, sans partenaire, sans patrie – quelque temps même sans nourriture et bien d’autres choses encore – mais il ne peut pas vivre sans sens.
Les philosophes modernes ont fondé leurs théories de l’absurde sur l’absence de Dieu. Car Dieu est le sens suprême. La perte du sens à travers la perte de Dieu est la plus grande maladie de l’Occident moderne. Patrick Buisson le formule avec concision :« Nous sommes passés de l’époque de la foi à l’époque de la thérapie. »
Tout cela a commencé il y a environ cinq décennies, avec la soi-disant révolution de 1968. Dans la conscience publique, cet événement est promu comme un tournant absolument positif, censé avoir permis à l’homme occidental de se libérer des normes du passé et de se transformer en consommateur. En 1966, la France a ainsi connu sa dernière année de croissance démographique naturelle – c’est-à-dire hors migration. Aujourd’hui, la croissance est négative, malgré l’immigration, et cela dans toute l’Europe occidentale (et dans certaines parties de l’Europe de l’Est).
Si l’on considère ce problème à travers le prisme de son dénominateur commun essentiel, on constate ceci : au fil des décennies, l’anormal – comme la croissance démographique négative – est d’abord devenu socialement acceptable, puis la norme. Si l’on se concentre sur l’Europe de l’Ouest, on peut observer ce qui suit dans l’un de ses pays centraux.
En 1960, la France comptait 60 000 prêtres et environ 5 000 psychiatres ou psychologues. Aujourd’hui, elle n’en compte plus que 15 000, pour la plupart âgés. En revanche, le nombre de psychiatres et de psychologues atteint 70 000. La France consomme 65 millions de boîtes de psychotropes par an. Dix pour cent de la population prend des médicaments de manière constante. En Belgique, en 2022, un adulte sur quatre consommait régulièrement des substances psychoactives. Un sur quatre ! Et ailleurs en Europe, la situation n’est guère différente.
Et ce n’est pas tout. En 1960, la drogue était quasiment inexistante. Seules quelques personnes y avaient recours, et ce n’est pas une exagération littéraire. Et aujourd’hui ? Du point de vue de la consommation générale, les plus grandes dépenses concernent l’énergie (chauffage, électricité, transport automobile), suivie par les biens de première nécessité (nourriture, boissons, vêtements, chaussures, etc.). Vient ensuite l’économie grise, dans laquelle il y a une place essentielle destinée à la drogue. Le trafic de drogue représente notamment un marché clandestin majeur.
Mais nous n’avons pas encore abordé le plus grave. Le suicide était autrefois l’affaire des personnes âgées. Une personne de plus de 60 ans se sentait souvent dépassée par les défis, souffrait de maladies, et surtout, avait le sentiment d’être un fardeau pour ses proches. Elle décidait donc parfois de mettre fin à ses jours. On parle alors de suicide bilanciel.
Depuis 1968, cependant, l’âge des suicidés diminue constamment. Depuis 1975, un phénomène inhabituel est observé : les suicidaires sont de plus en plus jeunes, et leur décision est de moins en moins liée à des raisons économiques ou de santé. Aujourd’hui, ce sont des jeunes dans la vingtaine qui choisissent de mourir. Et leurs motifs ne sont ni économiques ni médicaux. Il faut les chercher dans le domaine de l’ontologie : les jeunes jugent simplement qu’il ne vaut pas la peine de se battre pour vivre, que l’existence ne résiste pas à l’absurde qui la ronge. Dans un espace privé de sens, il devient tout simplement impossible de respirer.
En Occident, nous assistons aujourd’hui à un martyre qui ferait envie aux martyrs chrétiens – s’il était fondé sur le sens. Mais il est fondé sur le néant – et sur le silence. La société est imprégnée de pathologie : jamais il n’y a eu autant de personnes sous l’effet de substances psychotropes, exposées aux traumatismes et enclines au suicide, et ce dès le plus jeune âge. Et pourtant, on n’en parle pas : les médias, au lieu d’enquêter systématiquement sur la maladie du corps social, gardent le silence. Ils lancent des sujets qui résonnent comme le divertissement pascalien : la distraction vers laquelle l’homme fuit pour ne pas affronter l’essentiel.
Et l’essentiel, c’est l’absence de sens – et l’absence de Dieu. Les Occidentaux (à l’exclusion des États-Unis) sont, en ce sens, une grande minorité dans le monde. La foi s’est maintenue sur tous les continents, sauf en Europe. Et les blessures décrites précédemment sont directement proportionnelles à cette perte de foi.
Si l’Occident veut survivre, il devra revenir au sens, ouvrir les portes à Dieu. Il devra faire ce que Polyeucte a fait il y a près de deux mille ans : briser les idoles païennes. La société de consommation en compte tant que nous ne parvenons même plus à nous voir les uns les autres autrement qu’à travers elles.
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