
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).
Alors que Donald Trump agite à nouveau les eaux du commerce international avec de nouvelles menaces de droits de douane, le Mexique se retrouve au cœur d’un jeu géopolitique délicat. La présidente Claudia Sheinbaum cherche à maintenir un profil bas dans ses relations avec Pékin pour éviter une confrontation directe avec Washington. Pourtant, en coulisses, les liens sino-mexicains se multiplient, se consolidant discrètement dans tous les secteurs : économique, culturel, technologique et politique.
Diplomatie prudente, réseaux ramifiés
Sur le plan formel, Sheinbaum a adopté une ligne prudente. Après le départ de l’ambassadeur chinois Zhang Run en décembre 2024, Pékin n’a pas encore nommé de successeur. Un vide qui semble signaler une « trêve diplomatique ». Cependant, le dialogue entre les deux pays ne s’est pas interrompu : il existe un réseau parlementaire de relations, comme le Comité d’amitié avec la Chine, et des figures influentes telles que Gerardo Fernández Noroña (président du Sénat et homme fort du Parti du Travail) poussent pour un axe de plus en plus étroit avec le géant asiatique.
À l’échelle subnationale, l’action chinoise est encore plus pénétrante : missions commerciales régulières dans les États fédéraux, projets de coopération municipale et au moins quinze jumelages officiels entre villes mexicaines et chinoises. En parallèle, les événements culturels, forums entrepreneuriaux, foires et séminaires se multiplient, favorisant la construction d’un écosystème parallèle de collaboration.
Technologie, sécurité et zones grises
Dans le domaine technologique, la Chine a pris une position dominante. Huawei ne se contente pas de fournir des réseaux de télécommunication, elle a également réalisé des infrastructures cloud d’une valeur de 1,3 milliard de dollars. Ses services, via Telmex, atteignent même la présidence de la République et les ministères de la Communication, de la Défense et de l’Intérieur. Selon des rumeurs, Huawei aurait même proposé de gérer les centres de collecte de données pour les services de renseignement.
Elle n’est pas seule : Oppo, ZTE, Xiaomi et Honor contrôlent désormais de larges parts du marché des téléphones mobiles. Hikvision domine les systèmes de vidéosurveillance pour la sécurité publique, tandis que Lenovo a transformé le Mexique en son principal pôle de production en Amérique latine.
Mais tout n’est pas brillant : le marché noir mexicain est envahi de drones DJI, de gilets pare-balles et d’autres équipements militaires chinois, facilement accessibles aux groupes criminels et aux cartels. Les forces armées mexicaines se retrouvent ainsi à affronter des adversaires équipés de technologies chinoises, souvent plus modernes que celles dont elles disposent elles-mêmes.
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Défense : Peu visible, mais présente
Sur le plan officiel, les relations militaires entre le Mexique et la Chine sont modestes. Aucun cadet chinois n’étudie actuellement dans les académies mexicaines, et vice versa. Cependant, la Chine a placé au Mexique un attaché militaire très actif, le colonel Cui Yungmao, qui parle couramment espagnol et participe régulièrement à des activités avec les académies de guerre mexicaines.
En 2023, une délégation militaire chinoise a même défilé lors de la parade de l’indépendance du Mexique, aux côtés de représentants russes. Des épisodes symboliques, mais qui soulignent une familiarité croissante.
Pendant ce temps, des entreprises chinoises ont tenté – sans succès jusqu’à présent – de pénétrer le marché de la sécurité privée. Mais Pékin ne se décourage pas. Sa stratégie s’inscrit dans le long terme.
L’argent chinois : Silencieux, mais omniprésent
Les investissements directs chinois au Mexique s’élèvent à environ 2 milliards de dollars par an, mais entre 2013 et 2023, on recense 700 opérations pour un total de 13 milliards de dollars. Et ce flux ne s’arrête pas. De la logistique aux transports, de l’automobile à l’énergie, la Chine est de plus en plus présente.
BYD, le géant chinois des voitures électriques, a suspendu la construction d’une usine par crainte des droits de douane américains, mais des marques comme FAW, JAC, BAIC et SAIC restent très actives. Dans l’État d’Hidalgo, JAC dispose d’une usine qui produit des SUV chinois destinés au marché local et international. BAIC et Foton s’imposent dans le transport public avec des autobus à bas coût.
Dans le secteur des infrastructures, des entreprises chinoises ont participé à la construction de la ligne 1 du métro de Mexico et du train Maya, mais leur rôle est aujourd’hui marginalisé par l’intervention directe de l’armée.
Dans le secteur minier, Ganfeng – géant du lithium – est bloqué par un décret de nationalisation signé par AMLO en 2023. La société a engagé un contentieux international. Le gisement de Bacanora, l’un des plus riches du continent, demeure un nœud géopolitique.
Culture et médias : Le « soft power » en action
La diplomatie culturelle est un autre pilier de la pénétration chinoise. Plus de six Instituts Confucius, des bourses d’études annuelles, des cours conjoints et des centres d’études sur le modèle de l’UNAM et du Colegio de México renforcent l’image de la Chine comme partenaire académique stratégique. Le programme « Seeds for the Future » de Huawei a formé plus de 100 étudiants mexicains à Shenzhen.
Les médias ne sont pas en reste. La Jornada, Milenio et Reforma publient régulièrement des contenus chinois ou accueillent des journalistes et envoyés spéciaux lors de voyages sponsorisés. C’est une opération d’influence subtile, mais efficace. Comme l’écrivait Mao : « la révolution ne s’annonce pas, elle se construit ».
Un équilibre instable
Le Mexique marche sur une corde raide. D’un côté, il dépend des États-Unis pour le commerce, la sécurité et la migration. De l’autre, il a besoin des investissements chinois pour croître, s’industrialiser et se doter d’infrastructures. Sheinbaum tente de jouer les équilibristes : alignée sur Washington dans les mots, ouverte à Pékin dans les actes.
Mais combien de temps ce double jeu pourra-t-il durer ? Avec Trump prêt à imposer des droits de douane et la Chine de plus en plus affirmée, le Mexique pourrait bientôt être contraint de choisir.
Ou bien, comme cela arrive souvent dans l’histoire latino-américaine, il sera forcé de subir.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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