
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Dans l’ombre complexe du pouvoir iranien, Ali Khamenei se dresse comme une figure à la fois discrète et omniprésente, un paradoxe vivant dans un pays où l’apparence et la réalité s’entrelacent avec une habileté presque artistique.
Guide suprême de la République Islamique depuis 1989, il incarne la tension entre tradition religieuse et pragmatisme politique, entre conservatisme inflexible et nécessité de naviguer dans un monde en mutation. « Nous avons repoussé l’ennemi dans les guerres militaires, politiques et sécuritaires, et avec l’aide de Dieu, nous le repousserons dans cette guerre économique », déclarait-il en 2019, face aux protestations qui secouaient l’Iran, qu’il attribuait à des complots étrangers. Derrière cette rhétorique martiale se cache un homme dont l’influence façonne l’Iran depuis des décennies, à la tête d’un système ni tout à fait dictatorial, ni véritablement démocratique, mais indéniablement théocratique. Dans un style narratif et critique, explorons le parcours, l’ascension et le règne de cet ayatollah qui, sous des airs modestes, a consolidé un pouvoir aussi subtil que redoutable.
Les racines d’un révolutionnaire atypique
Ali Khamenei naît en 1939 à Mashhad, dans une famille d’origine azérie, dans une ville sainte qui imprègne son destin. Dès l’enfance, il plonge dans les études religieuses, fréquentant les écoles coraniques de Mashhad avec une précocité remarquable. À 18 ans, en 1957, il part pour Najaf, haut lieu du savoir chiite en Irak, avant de s’établir à Qom en 1958, où il suit les enseignements de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, figure tutélaire de la future révolution. Mais le jeune Khamenei n’est pas un clerc austère. On le décrit comme un esprit libre, presque rebelle : il fume, compose des poèmes, écrit des récits et, dit-on, porte des jeans sous sa robe religieuse, un détail qui trahit une modernité inattendue. Cette dualité – entre piété et anticonformisme – marque ses premières années, avant que les tumultes de l’histoire ne le façonnent en un acteur clé du pouvoir iranien.
L’épreuve du Feu : Révoltes et prison
En 1963, Khamenei s’engage dans les révoltes islamiques qui secouent l’Iran contre le régime du Shah. Arrêté à Birjand, dans le Khorasan du Sud, il partage sa cellule avec des figures inattendues : Hushang Azadj, journaliste de gauche, et Rahman Khatefi, jeune communiste. Ces rencontres l’exposent aux idées laïques et socialistes, une influence qui, des années plus tard, lui permettra d’intervenir pour sauver des centaines de communistes de l’exécution après la révolution de 1979. Libéré rapidement, il retourne à Mashhad, où il enseigne dans les écoles religieuses, consolidant son rôle de clerc engagé. Ces années de jeunesse, marquées par l’activisme et les premières confrontations avec le pouvoir, forgent son caractère et sa vision d’un Iran où religion et politique s’entrelacent.
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Au cœur de la Révolution : Un conseiller de l’ombre
La révolution de 1979, qui renverse la monarchie et ramène Khomeini d’exil, propulse Khamenei sur le devant de la scène. Proche conseiller du leader révolutionnaire, il devient un pilier du Conseil de la Révolution, l’organe chargé de structurer le nouveau régime. Il participe à la fondation du Parti de la République Islamique, un outil pour consolider l’hégémonie des clercs. Surtout, il prend la tête des Pasdarans, les Gardiens de la Révolution, cette milice créée pour protéger l’idéologie khomeiniste face à une armée régulière jugée suspecte. Ce rôle, à la croisée du militaire et du politique, le positionne comme un acteur incontournable. La révolution, loin d’être un mouvement unifié, est un champ de bataille entre factions – islamistes, laïcs, communistes. Khamenei, avec sa loyauté à Khomeini et son sens stratégique, contribue à faire pencher la balance en faveur des théocrates.
Une ascension semée d’embuscades
L’ascension de Khamenei vers les sommets du pouvoir est jalonnée de moments décisifs. En 1979, Khomeini le nomme Guide des prières du vendredi à Téhéran, une position prestigieuse qui le place sous les feux de la rampe. En juin 1981, il échappe de justesse à un attentat : une bombe cachée dans un magnétophone explose lors d’une conférence de presse, le blessant grièvement au bras droit. Cet événement, loin de l’affaiblir, renforce sa stature, le parant d’une aura de « martyr vivant » aux yeux des fidèles. En octobre 1981, après l’assassinat du président Muhammad Ali Rajai, Khamenei est élu président de l’Iran, devenant le premier clerc à occuper ce poste. Cette élection marque un tournant : les espoirs d’un État laïc, portés par une partie des révolutionnaires, s’évanouissent face à l’emprise croissante des religieux.
Sous sa présidence (1981-1989), Khamenei navigue dans les eaux tumultueuses de la guerre Iran-Irak, un conflit qui forge l’identité du régime. Khomeini, pour maintenir un équilibre entre factions, lui impose Mir Hossein Moussavi comme premier ministre, une figure plus progressiste. Ce tandem, parfois tendu, illustre la complexité du système iranien, où le pouvoir est partagé entre élus et nommés, entre clercs et laïcs. Réélu en 1985, Khamenei consolide sa proximité avec Khomeini, posant les bases de son futur rôle de Guide suprême.
L’héritage de Khomeini : Une succession controversée
La mort de Khomeini, le 3 juin 1989, plonge l’Iran dans l’incertitude. Son successeur désigné, l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, est écarté pour avoir critiqué les purges sanglantes contre les opposants. Ali Akbar Hashemi Rafsanjani, figure influente et rival de Montazeri, propose alors Khamenei pour le poste de Guide suprême. Élu par l’Assemblée des Experts le 4 juin 1989, il accède à la plus haute fonction du pays dans des circonstances controversées. À l’époque, Khamenei n’est qu’un hojjatoleslam, un rang clérical inférieur à celui d’ayatollah, et loin du statut de marja (source d’inspiration religieuse) requis par la Constitution pour le rôle de Guide. Une réforme constitutionnelle, adoptée à la hâte, supprime cette exigence, et Khamenei est promu ayatollah par décret politique, une décision qui suscite des critiques au sein du clergé chiite.
Les cercles religieux traditionnels, notamment à Qom, contestent ses qualifications théologiques. Le titre de marja al-taqlid(grand ayatollah), qui exige une érudition reconnue, lui est refusé par des figures comme Mohammad Shirazi, qui jugent son savoir insuffisant. Cette controverse révèle une fracture profonde : Khamenei, bien que Guide suprême, n’a jamais joui du prestige spirituel de Khomeini. Son pouvoir repose sur des alliances politiques et sur sa capacité à naviguer entre les factions du régime, plutôt que sur une autorité religieuse incontestée.
Le gardien du conservatisme : Un pouvoir de fer
Depuis 1989, Khamenei s’est imposé comme l’emblème du conservatisme iranien. À la tête du système théocratique, il s’appuie sur des institutions comme le Conseil des Gardiens, chargé de filtrer les lois et les candidats aux élections pour garantir leur conformité à l’idéologie révolutionnaire. En 2000, il bloque une réforme de la loi sur la presse proposée par le parlement, arguant qu’elle protégerait l’Islam contre les « ennemis » étrangers. Ce veto, exprimé dans une lettre au ton implacable, illustre son rôle de gardien inflexible des valeurs du régime. Anti-occidental et antisioniste, Khamenei rejette tout dialogue avec les États-Unis, un ressentiment nourri par le soutien américain à l’Irak pendant la guerre de 1980-1988.
Son contrôle s’étend à la sphère sociale. La police des mœurs, sous son influence, impose des règles strictes sur l’habilement, le comportement et la liberté d’expression, suscitant des accusations d’intolérance. En 1997, lorsque l’ayatollah Montazeri le critique ouvertement, Khamenei le fait arrêter et placer en résidence surveillée pendant cinq ans. En 2005, il soutient Mahmoud Ahmadinejad, un président ultraconservateur dont l’investiture, marquée par un geste symbolique – le baisemain à Khamenei – scelle leur alliance idéologique. Malgré des tensions ultérieures, leur vision partagée d’une société rigoriste maintient leur partenariat.
La Fatwa et les ambiguïtés du nucléaire
En 2005, Khamenei aurait émis une fatwa interdisant la production, le stockage et l’utilisation d’armes nucléaires, une déclaration citée lors d’une réunion avec l’Agence internationale de l’énergie atomique. Mais cette fatwa, jamais publiée officiellement, suscite le scepticisme. Des sources proches de la Guide suprême, comme le site fardanews.com, ont suggéré que Khamenei justifierait l’arme nucléaire contre des adversaires qui en possèdent, une position ambiguë qui reflète la stratégie iranienne : afficher une retenue morale tout en poursuivant un programme nucléaire controversé. Cette duplicité, entre rhétorique religieuse et calcul géopolitique, est au cœur de l’approche de Khamenei.
L’Onde verte : Une répression impitoyable
L’été 2009 marque un tournant sombre. Les protestations de l’Onde verte, déclenchées par des accusations de fraude électorale lors de la réélection d’Ahmadinejad, sont réprimées avec une brutalité sans précédent. Des milliers de manifestants, majoritairement jeunes, descendent dans les rues, réclamant justice et liberté. Khamenei, loin de calmer les tensions, soutient la répression : des dizaines de morts, des centaines de tortures et des milliers d’arrestations s’ensuivent. L’image de Neda Agha Soltan, une jeune femme tuée sous les caméras, devient le symbole de cette violence. La réputation internationale de l’Iran en sort ternie, mais Khamenei reste inébranlable, convaincu que toute concession affaiblirait le régime.
Un héritage incertain
À 86 ans, affaibli par un cancer et les séquelles de l’attentat de 1981, Khamenei incarne toujours l’âme conservatrice de l’Iran. Certains murmurent qu’il aspire à mourir en fonction, à l’image de Khomeini ou de Mozaffar ed-Din Shah. Mais la question de sa succession hante le régime. Qui le remplacera ? L’Assemblée des Experts, chargée de désigner le prochain Guide, est divisée, et aucun successeur clair n’émerge. Les Pasdarans, de plus en plus puissants, pourraient influencer ce choix, accentuant les tensions avec le clergé traditionnel. Dans ce système où chaque décision est un jeu d’équilibre, l’avenir de Khamenei – et de l’Iran – reste un puzzle dont les pièces s’assemblent dans l’ombre, là où le pouvoir véritable se négocie.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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