
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Dans l’Iran d’aujourd’hui, poser la question « Qui commande ? » revient à ouvrir une boîte de Pandore, où chaque réponse révèle un nouveau voile de mystère. Depuis la révolution de 1979, l’Occident s’efforce de décrypter la République Islamique, souvent en la réduisant à un bloc monolithique dominé par un Guide suprême tout-puissant. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Le système iranien est un kaléidoscope de factions, d’intérêts et de contradictions, où la réalité du pouvoir se dissimule derrière une façade institutionnelle soigneusement orchestrée.
L’Art Persan de l’occultation : Une culture du secret
Pour saisir l’essence du pouvoir en Iran, il faut d’abord comprendre une vérité fondamentale : la dissimulation est une seconde nature pour les Persans. Cette méfiance, forgée par des siècles d’invasions, de complots et de rivalités, imprègne chaque recoin de la société iranienne. Des maisons aux murs opaques, conçues pour protéger l’intimité, aux structures politiques labyrinthiques, tout en Iran est conçu pour dérouter l’observateur. Le régime de la République Islamique incarne cette obsession à la perfection, avec une architecture institutionnelle qui repose sur deux plans parallèles : l’un, visible, constitué d’organes officiels comme le parlement ou la présidence ; l’autre, invisible, où le véritable pouvoir s’exerce à travers des réseaux informels et des tractations secrètes. Ce dualisme n’est pas un défaut, mais une stratégie délibérée, un rempart contre les menaces internes et externes, qui fait de l’Iran un puzzle géopolitique unique.
Cette culture du secret, presque un art, se manifeste dans la manière dont le régime gère ses divisions internes. Le factionnalisme, loin d’être un signe de faiblesse, est un moteur de dynamisme. Réformistes, conservateurs, pragmatiques et radicaux coexistent dans un équilibre précaire, chacun cherchant à tirer son épingle du jeu tout en préservant l’unité du système. Cette tension permanente, orchestrée avec une habileté quasi théâtrale, est au cœur de la résilience du régime, mais aussi de sa complexité.
Les fondations historiques : Une Révolution inattendue
Pour décrypter ce système, un retour sur trois moments clés de l’histoire iranienne s’impose. Tout d’abord, la révolution de 1978-1979 n’a pas été l’œuvre du clergé chiite dans son ensemble, mais d’une frange dissidente, jeune et politisée, menée par l’ayatollah Ruhollah Khomeini depuis son exil à Najaf, en Irak. Ce « clergé combattant » s’est détaché des élites religieuses traditionnelles, basées dans les villes saintes de Qom et Mashhad, dont beaucoup rejettent encore aujourd’hui le principe du velayat-e faqih, qui mêle politique et religion. Cette fracture, souvent ignorée en Occident, est essentielle : le régime iranien n’a jamais été l’expression unanime du chiisme, mais celle d’une minorité militante qui a su s’imposer.
Ensuite, la révolution elle-même était loin d’être uniquement islamique. Elle fut portée par un large éventail de forces : intellectuels laïcs, étudiants, communistes, nationalistes et religieux. Cette coalition hétérogène a renversé le Shah, mais la victoire a été confisquée par la faction islamique radicale, qui a imposé sa vision théocratique à travers une série d’événements dramatiques : l’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, la répression des opposants laïcs et, surtout, la guerre contre l’Irak (1980-1988). Cette guerre, déclenchée par Saddam Hussein mais prolongée par les choix de Khomeini, a transformé l’Iran en une théocratie militarisée, trahissant les aspirations pluralistes de nombreux révolutionnaires.
Enfin, ce conflit a donné naissance à une nouvelle élite : les pasdarans, ou Corps des Gardiens de la Révolution. Créés pour protéger le régime naissant, ces miliciens, issus des classes populaires et animés par une ferveur religieuse, sont devenus une force incontournable. Leur rôle dans la guerre, où ils ont payé un lourd tribut humain, leur a conféré une légitimité populaire et une autonomie croissante. Aujourd’hui, les pasdarans ne sont plus seulement une milice : ils forment un empire économique et politique, un État dans l’État, qui menace de supplanter le clergé lui-même.
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Le Vélayat-e Faqih : Un Mythe en mutation
Au cœur du système iranien se trouve le velayat-e faqih, ou « gouvernement du jurisconsulte », un concept sciite ancien que Khomeini a transformé en pilier de la République Islamique. Dans sa vision, le faqih – un juriste islamique érudit – doit guider la communauté dans tous les domaines : spirituel, politique, social et économique. Mais ce principe, loin d’être consensuel, a toujours divisé le clergé chiite. Les traditionalistes, majoritaires dans les cercles religieux, limitent le rôle du faqih aux affaires spirituelles, rejetant son intrusion dans la sphère politique. Khomeini, avec son charisme et son autorité incontestée, a imposé la vision totalitaire, enchâssant le velayat-e faqih dans la Constitution de 1979, conçue comme un écrin pour son leadership.
Ce modèle a fonctionné tant que Khomeini était en vie. Sa mort en 1989 a cependant révélé les limites de cette architecture. La succession a posé un problème insoluble : aucun marja (source d’inspiration religieuse) de haut rang ne pouvait rivaliser avec son prestige. L’ayatollah Montazeri, un temps pressenti, avait été écarté pour son opposition au velayat-e faqih. Les autres grands ayatollahs étaient trop absorbés par le débat théologique pour briguer une charge aussi controversée. Le choix s’est finalement porté sur Ali Khamenei, un hojjatoleslam de rang inférieur, dépourvu des qualifications traditionnelles pour le poste de Guide suprême.
Pour contourner cette faiblesse, une réforme constitutionnelle a été adoptée en 1989, supprimant l’exigence que le Guide soit un marja. Khamenei a été promu ayatollah par décret politique, une décision qui a suscité des critiques au sein du clergé traditionnel, qui conteste encore aujourd’hui ses positions religieuses. Ce tour de passe-passe a transformé le rôle du Guide suprême : de chef charismatique doté d’un pouvoir quasi absolu sous Khomeini, il est devenu sous Khamenei un arbitre, un médiateur entre factions rivales. Ce glissement, jamais formalisé dans la Constitution, repose sur un accord tacite au sein du « clergé combattant », qui voit en Khamenei un garant de la stabilité plutôt qu’un leader visionnaire.
Cette évolution reflète une réalité plus profonde : le pouvoir en Iran est collégial, marqué par une tension constante entre les principes théocratiques et les exigences pragmatiques d’un État moderne. L’image d’un Guide suprême omnipotent, souvent véhiculée en Occident, est une caricature qui masque la complexité d’un système où le pouvoir réel se négocie dans l’ombre.
Le cercle restreint : Les maîtres de l’ombre
Si les institutions formelles – parlement, présidence, Conseil des gardiens – donnent à l’Iran l’apparence d’une république structurée, le véritable pouvoir réside ailleurs : dans un cercle restreint d’environ 45 à 50 individus, presque tous issus du clergé, avec une poignée de laïcs triés sur le volet. Ce groupe, soudé par des décennies de loyauté à la révolution, transcende les clivages idéologiques, réunissant réformistes modérés, conservateurs radicaux et pragmatiques. Leur point commun ? Une détermination à préserver la République Islamique tout en évitant un conflit direct avec l’étranger, une stratégie qui a permis au régime de survivre à l’isolement et aux sanctions.
Ce cercle opère à l’abri des regards, à travers un réseau de contacts privés et de médiations informelles. Les institutions officielles, comme le Conseil des gardiens (composé de six juristes et six théologiens, ces derniers nommés par le Guide) ou le Conseil pour les avis de conformité (organe consultatif de la Guide), jouent un rôle de façade, validant les décisions prises en coulisses. Le parlement, la présidence et l’Assemblée des experts (86 membres chargés d’élire et de superviser le Guide) sont élus au suffrage universel, mais leur influence est limitée par ce réseau parallèle.
Le Guide suprême, en tant que membre et arbitre de ce cercle, joue un rôle délicat. Loin de dicter sa volonté, il agit comme un équilibriste, naviguant entre les factions pour maintenir l’unité du régime. Cette fonction de médiation, exercée avec une habileté remarquable par Khamenei, repose sur une tradition chiite de collégialité, où le consensus l’emporte sur l’autorité absolue. Mais ce système, bien que résilient, montre des signes de fragilité. Le cercle restreint, dominé par une génération vieillissante, manque de successeurs clairs. Le clergé combattant, isolé des cercles religieux traditionnels, peine à recruter de jeunes talents, laissant présager une crise de renouvellement.
Les Pasdarans : L’État dans l’État
Si le clergé reste le cœur idéologique du régime, une autre force s’est imposée comme son bras armé et économique : les pasdarans, ou Corps des Gardiens de la Révolution. Créés le 5 mai 1979 pour protéger la révolution naissante face aux forces laïques, aux milices rivales comme les Mojahedin-e Khalq et à une armée régulière (Artesh) jugée peu fiable, les pasdarans sont rapidement devenus bien plus qu’une milice. Pendant la guerre Iran-Irak, ils ont incarné le sacrifice des classes populaires, payant un lourd tribut humain pour défendre un pays isolé et sous embargo. Ce rôle héroïque leur a valu une légitimité populaire et une influence sans égale.
La guerre a également permis aux pasdarans de construire un empire économique. À travers les bonyads (fondations caritatives devenues des conglomérats financiers), ils contrôlent des secteurs clés comme l’énergie, la construction et les télécommunications. Cette autonomie économique leur a donné une indépendance croissante vis-à-vis du clergé, transformant les pasdarans en un véritable État dans l’État. Leur structure militaire, qui inclut les Basij (milices volontaires de masse), leur confère une présence capillaire dans tout le pays, tandis que leur influence politique s’est accrue avec l’élection de nombreux anciens Gardiens à des postes administratifs et institutionnels.
Mais les pasdarans ne sont pas monolithiques. Leur factionnalisme reflète celui du régime : les cadres économiques et administratifs penchent vers le pragmatisme, favorisant une ouverture mesurée à l’international, tandis que des unités commeAnsar-e Hezbollah ou la Brigade de Jérusalem (impliquée dans des opérations secrètes, comme le soutien à Hezbollah au Liban) restent fidèles à une vision révolutionnaire et fondamentaliste. Cette tension interne, exacerbée par la nature laïque de nombreux pasdarans, pourrait à terme remettre en question leur allégeance au velayat-e faqih, un principe qui, bien que central, commence à apparaître comme un frein à leurs ambitions.
Un régime à l’épreuve du temps
L’Iran d’aujourd’hui est un paradoxe vivant. Sa résilience repose sur un équilibre subtil entre factions rivales, institutions formelles et réseaux informels, orchestrés avec une maîtrise qui force l’admiration. Mais les fissures sont visibles. Le clergé combattant, isolé du reste du chiisme, peine à se renouveler, tandis que les pasdarans, de plus en plus autonomes, pourraient redéfinir l’avenir du régime. L’absence d’un mécanisme clair pour gérer la succession au sein du cercle restreint accentue cette fragilité, tout comme les tensions croissantes entre la base laïque des pasdarans et l’élite cléricale.
Dans ce contexte, l’Iran navigue entre tradition et modernité, entre révolution et pragmatisme. Les pasdarans, avec leur puissance militaire, économique et sociale, semblent les mieux placés pour façonner l’avenir. Mais dans un pays où l’art de la dissimulation est roi, les apparences restent trompeuses. Le régime, tel un funambule, continue de défier les pronostics, mais chaque pas sur la corde raide est plus périlleux que le précédent. L’Occident, fasciné par ce puzzle, devra apprendre à lire entre les lignes pour anticiper les prochains mouvements de cet acteur incontournable du Moyen-Orient.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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