PORTRAIT – Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793) :Un marin des Lumières dans la renaissance de la puissance navale française durant la guerre d’Indépendance américaine

Contribution au 250ᵉ anniversaire de la guerre d’Indépendance des États-Unis (1775-1783) et au 400ᵉ anniversaire de la Marine française (1626-2026).
Par François Souty
François Souty, PhD en histoire économique, est ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024). Auteur d’une douzaine de livres et de multiples articles académiques, il enseigne les institutions européennes et la géopolitique européenne et internationale au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie chez Le Diplomate Media.
« Cette grande et profonde maxime, que quiconque est le maître de la mer l’est aussi de la terre… »
Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, Opinion de M. de Kersaint lue à la Société des Amis de la Constitution le 1er mars 1790, Archives nationales, Amérique méridionale, C7, fol. 106-107.
Résumé exécutif
À l’occasion du 400ᵉ anniversaire de la Marine française et du 250ᵉ anniversaire de la guerre d’Indépendance des États-Unis, cette étude propose une réévaluation du rôle historique de l’action d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793), dont la contribution à l’histoire maritime française demeure largement sous-estimée. Si son engagement politique pendant la Révolution française est bien connu, sa carrière navale, son œuvre de réformateur, son action coloniale et sa pensée stratégique n’ont jamais fait l’objet d’une synthèse d’ensemble fondée sur les archives.
À partir de sources manuscrites conservées notamment aux Archives nationales et au Service Historique de la Défense et, ainsi que de nombreux fonds imprimés français, britanniques et néerlandais, cet article restitue la cohérence d’un parcours exceptionnel. Il met en lumière un officier de marine qui fut successivement marin de guerre, hydrographe, réformateur de la Marine royale, commandant d’escadre, chef d’une opération amphibie combinée et administrateur colonial.
L’étude montre notamment que l’expédition conduite par Kersaint contre les colonies de Demerary, Essequibo et Berbice au début de l’année 1782 ne saurait être réduite à une brillante opération militaire, comme elle a été généralement, considérée par l’historiographie. Préparée par des reconnaissances hydrographiques minutieuses des embouchures fluviales, elle illustre une conception particulièrement moderne et même très en avance de la guerre navale, fondée sur l’intégration du renseignement, de la maîtrise de la mer, de la logistique, du débarquement et de l’administration des territoires conquis. Elle éclaire également le rôle joué par Kersaint dans l’organisation provisoire de ces colonies ainsi que dans la création de l’établissement de Longchamp, à l’origine de l’actuelle Georgetown, capitale de la British Guiana jusqu’à l’indépendance de 1966 et celle du Guyana qui lui a succédée.
L’un des principaux apports de cette recherche réside dans l’exploitation d’un état des services inédit, établi à Brest le 18 décembre 1789, certifié par le chef de division Bernard de Marigny et visé par le lieutenant général des armées navales commandant la Marine à Brest, le comte d’Hector. Ce document officiel permet de reconstituer avec précision la carrière de Kersaint, ses embarquements, ses commandements, ses promotions, ses distinctions et ses responsabilités opérationnelles. Il constitue un témoignage exceptionnel sur la perception qu’avait la Marine royale de l’un de ses officiers supérieurs à la veille de la Révolution française. Cet état des services montre que, quelques mois avant la Révolution, Kersaint compte déjà trente-quatre années de service dans la Marine royale, dont près de vingt ans de commandements à la mer et plusieurs responsabilités de premier ordre. Ce document officiel révèle l’ampleur d’une carrière maritime que l’historiographie, longtemps focalisée sur son rôle politique pendant la Révolution française, n’avait jusqu’ici que très partiellement mise en lumière.
Au-delà de la biographie d’un officier de marine, cette étude invite ainsi à reconsidérer la place de Kersaint parmi les très grands officiers de Marine de la fin de l’Ancien Régime et parmi les grands acteurs du renouveau naval français sous le règne de Louis XVI. Elle montre qu’il appartient pleinement à cette génération d’officiers qui contribuèrent à restaurer la puissance maritime de la France durant la guerre d’Indépendance américaine et dont l’influence dépasse largement le seul cadre des opérations militaires pour s’étendre à la réforme navale, à la stratégie maritime, à l’hydrographie et à l’aménagement colonial.
Introduction
L’histoire maritime française du XVIIIᵉ siècle demeure largement dominée par quelques figures devenues emblématiques, dont les noms se confondent avec la renaissance navale opérée sous le règne de Louis XVI et avec les grandes victoires françaises sur mer au cours de la guerre d’Indépendance américaine. Les travaux consacrés à Louis-Antoine de Bougainville, Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse, Pierre André de Suffren, François-Joseph Paul comte de Grasse, Charles-Henri d’Estaing ou encore Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte dit La Motte-Picquet, ont profondément renouvelé notre connaissance des campagnes navales, des voyages d’exploration et de la reconstruction de la puissance maritime française au siècle des Lumières.[1] À l’inverse, d’autres officiers, pourtant regardés par leurs contemporains comme appartenant au premier rang de la Marine royale, demeurent relativement peu étudiés ou n’ont été abordés qu’à travers un épisode particulier de leur carrière d’officiers de Marine, sans qu’une étude d’ensemble ait véritablement cherché à restituer l’unité de leur action, de leurs écrits et de leur pensée.
Tel est le cas d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793). La mémoire collective a surtout retenu le conventionnel girondin, adversaire de la condamnation à mort de Louis XVI, arrêté puis guillotiné au plus fort de la Terreur.[2] Les historiens de la guerre d’Indépendance américaine connaissent également le brillant commandant de la frégate l’Iphigénie, le chef de division victorieux de l’expédition de Demerary, Essequibo et Berbice, ainsi que le gouverneur provisoire de ces colonies reconquises sur les Britanniques en 1782.[3]Pourtant, cette image demeure incomplète. Elle laisse dans l’ombre une dimension essentielle du personnage : celle d’un officier des Lumières qui consacra une part considérable de son activité à réfléchir aux conditions de la puissance maritime française, à l’organisation de la Marine, au perfectionnement des constructions navales, à l’administration coloniale, à l’armement de navires adaptés aux opérations, à la navigation, aux arsenaux, au commerce maritime et aux rapports entre puissance économique et puissance militaire.
Cette relative discrétion historiographique apparaît d’autant plus paradoxale que Kersaint appartient à une génération exceptionnelle d’officiers formés pendant la Guerre de Sept Ans et parvenus à maturité au moment où Louis XVI engage une ambitieuse politique de reconstruction navale. Sous l’impulsion successive de Sartine et du marquis de Castries, avec le concours d’ingénieurs tels que Jacques-Noël Sané, Jean-Charles de Borda ou encore Fleurieu, la Marine royale connaît alors l’une des plus profondes transformations de son histoire. Standardisation des vaisseaux, perfectionnement de l’artillerie, progrès de l’hydrographie, amélioration des instruments de navigation, rationalisation des arsenaux, professionnalisation accrue des officiers et réflexion renouvelée sur l’emploi stratégique des flottes participent d’un vaste mouvement de modernisation qui permet à la France de retrouver, en moins de vingt ans, un rang maritime comparable à celui des plus grandes puissances européennes.[4]
Les archives conservées aux Archives nationales, au Service Historique de la Défense ainsi que de nombreux fonds imprimés et manuscrits révèlent un personnage beaucoup plus complet que celui généralement présenté par l’historiographie. Le présent travail s’inscrit dans le prolongement d’une recherche pour une thèse de doctorat consacrée à l’histoire économique des colonies de Demerary, Essequibo et Berbice, au nord-ouest du Suriname néerlandais, formant une Guyane néerlandaise occidentale, dont l’étude avait conduit à rencontrer à plusieurs reprises la figure d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, gouverneur provisoire de ces établissements après leur conquête en 1781.[5] La consultation de nouveaux fonds d’archives et la relecture de ses mémoires techniques, administratifs et politiques conduisent aujourd’hui à proposer une réévaluation beaucoup plus large de son parcours, de son œuvre et de sa pensée.[6]
Kersaint s’inscrit en effet pleinement dans cette dynamique. Marin de guerre plusieurs fois distingué par ses chefs, expérimentateur attentif aux innovations techniques, administrateur colonial, député, premier vice-amiral de la République nommé par le ministre de la Marine et illustre mathématicien Gaspard Monge, il ne se contente jamais d’être un exécutant. Les archives conservées au Service Historique de la Défense, aux Archives nationales et dans plusieurs fonds imprimés révèlent un officier de caractère, innovant, très intellectuel, qui observe, compare, expérimente et propose sans relâche. Encore une fois, ses nombreux mémoires abordent aussi bien les qualités nautiques des bâtiments, l’organisation des ports militaires, la discipline des équipages, les fortifications coloniales, les finances de la Marine, le commerce maritime ou les principes généraux de la guerre navale. Ils témoignent d’une réflexion d’une remarquable cohérence, fondée sur l’expérience de la mer autant que sur une solide culture scientifique et administrative.[7]
L’intérêt de cette œuvre dépasse largement l’histoire institutionnelle de la Marine royale. À travers ses écrits apparaît progressivement une conception globale de la puissance maritime qui associe étroitement vision stratégique, supériorité technique, excellence des équipages, efficacité administrative, développement commercial, chaîne logistique, maîtrise des espaces coloniaux et capacité d’action militaire. Bien avant que le XIXᵉ siècle ne systématise les grandes théories de la puissance navale, Kersaint pressent déjà que la domination des mers procède moins de la seule accumulation des vaisseaux que de la capacité d’un État à coordonner l’ensemble des instruments de sa puissance. Sans constituer un théoricien au sens où l’entendront plus tard Alfred Thayer Mahan, Julian Corbett ou Raoul Castex, Kersaint apparaît néanmoins comme l’un des premiers officiers français à avoir élaboré une véritable pensée de la puissance maritime, directement issue de l’expérience opérationnelle et constamment nourrie par l’observation des réalités économiques, techniques et politiques de son temps.[8]
L’ambition de cette étude dépasse ainsi la simple reconstitution d’une carrière militaire. Elle consiste à restituer l’unité intellectuelle d’un parcours que l’historiographie a longtemps fragmenté entre le marin, le militaire, l’ingénieur naval, le conquérant colonial, le député révolutionnaire et le réformateur. À partir d’un important corpus de sources manuscrites et imprimées compulsés depuis plus de trente ans, à l’origine pour préparer notre thèse de doctorat — états de services, correspondances, mémoires techniques, archives ministérielles, récits de campagne et débats parlementaires — , il s’agit de montrer que Kersaint fut non seulement l’un des artisans de la renaissance navale française sous Louis XVI, mais également l’un des représentants les plus accomplis de cette culture maritime des Lumières qui associait étroitement science, technique, administration, commerce et stratégie. Cette culture se manifeste spectaculairement dans l’exploration de l’Océan Pacifique.[9]
À cette fin, l’étude s’organise en quatre parties complémentaires. La première replace la formation de Kersaint dans le contexte de la reconstruction de la puissance navale française au lendemain de la guerre de Sept Ans et analyse les héritages familiaux, intellectuels et professionnels qui façonnent sa vocation. La deuxième suit l’officier de marine et le combattant afin de montrer comment l’expérience acquise dans les campagnes navales, émaillées de combats navals tous remportés de haute lutte par le jeune officier animé d’un ardent sentiment en référence à son père héroïque, nourrit progressivement une réflexion originale sur les conditions de la supériorité maritime. La troisième examine son rôle dans la guerre globale de la fin du XVIIIᵉ siècle à travers les opérations de la guerre d’Indépendance américaine, les relations avec ses chefs comptant parmi les plus grands marins de toute l’histoire de la Marine royale, ses réseaux d’officiers et son administration des espaces coloniaux conquis en Guyane néerlandaise. Enfin, la quatrième partie met en lumière l’œuvre du réformateur en analysant ses mémoires techniques, administratifs et politiques, les avis de ses chefs, afin de montrer que la puissance navale constitue, chez Kersaint, un véritable projet d’État, où la science, la technique, l’innovation, le commerce, l’administration et la stratégie concourent à une même conception de la grandeur maritime de la France.
I. Naître marin dans une puissance maritime en reconstruction : Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint et la renaissance navale française sous Louis XVI
La carrière d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, le plus souvent appelé simplement « Kersaint », ne peut être comprise si elle est isolée du contexte exceptionnel dans lequel elle s’inscrit. Plus qu’un simple destin individuel, son parcours appartient à une génération d’officiers qui, après les profondes humiliations subies par la France durant la guerre de Sept Ans, furent appelés à participer à l’une des plus ambitieuses entreprises de reconstruction navale de l’histoire de la monarchie française.
Le traité de Paris de 1763, mettant fin à la guerre de Sept Ans, marque en effet un tournant majeur dans l’histoire politique, économique et maritime du royaume. La perte d’une grande partie du premier empire colonial, l’affaiblissement de la flotte de guerre et la domination acquise par la Grande-Bretagne sur les espaces océaniques conduisent les élites politiques et militaires à engager une réflexion d’une ampleur inédite sur les fondements de la puissance française. Loin de se limiter à une augmentation du nombre de bâtiments, cette renaissance maritime mobilise l’ensemble des ressources de l’État : réforme administrative, modernisation des arsenaux, progrès de l’architecture navale, perfectionnement de l’artillerie, innovations scientifiques, création d’une Ecole de Médecine navale à Rochefort en 1788 après les développements initiaux de service de santé créés en 1666 puis renforcé dans les années 1710-1720, développement des écoles d’officiers, amélioration de la cartographie et renouvellement de la pensée stratégique.
Sous l’impulsion successive du duc de Choiseul, d’Antoine de Sartine puis du maréchal de Castries, la Marine royale devient ainsi un véritable laboratoire de réformes où collaborent administrateurs, ingénieurs, savants et officiers de Marine : les travaux de Jacques-Noël Sané, de Jean-Charles de Borda, du comte de Fleurieu ou encore de Ferdinand Berthoud témoignent de cette volonté de faire de la supériorité scientifique et technique l’un des fondements du redressement naval français. Mais cette politique n’aurait pu produire ses effets sans l’engagement d’une génération nouvelle d’officiers capables de mettre en œuvre ces innovations, d’en apprécier les résultats en mer et de transformer leur expérience opérationnelle, courageuse et souvent audacieuse, en propositions de réforme.
Armand-Guy de Kersaint appartient pleinement à cette génération. Héritier d’une famille profondément attachée au service de la Marine du Roi, marqué dès son adolescence par la disparition héroïque de son père lors de la bataille des Cardinaux, il entre dans la carrière au moment même où la monarchie entreprend de reconstruire sa puissance navale. Ses campagnes, ses responsabilités, ses observations techniques et les nombreux mémoires qu’il adressera ultérieurement aux autorités maritimes ne peuvent être dissociés de cette dynamique de rénovation qui caractérise les deux dernières décennies de l’Ancien Régime.
La présente partie se propose ainsi de replacer la formation de Kersaint dans cette double perspective, familiale et institutionnelle. Après avoir rappelé les origines de la famille Coëtnempren et l’héritage laissé par Guy François, comte de Kersaint, père d’Armand-Guy, elle examinera les premières années de formation du futur officier avant de montrer comment ses débuts dans la Marine royale s’inscrivent dans le vaste mouvement de renaissance maritime engagé sous le règne de Louis XVI. Loin de constituer un simple prélude biographique, ces années de jeunesse permettent déjà de comprendre les fondements d’une pensée et d’une pratique de la mer qui trouveront leur pleine maturité pendant la guerre d’Indépendance américaine.
A. Héritages bretons et culture du service : les origines d’une vocation maritime
Le 20 novembre 1759, au large de la baie de Quiberon, la flotte française commandée par le maréchal de Conflans est surprise par l’escadre britannique de l’amiral Hawke. Dans une mer démontée, au terme d’un combat dont l’issue compromet durablement les ambitions navales de la monarchie française, le vaisseau Le Thésée, commandé par Guy François de Coëtnempren, comte de Kersaint, chavire brutalement au cours d’une manœuvre audacieuse pour protéger son navire amiral d’un chef d’escadre inepte et incapable, avant de disparaître avec une grande partie de son équipage et son commandant.[10] Pour l’histoire de France, la bataille des Cardinaux constitue l’un des épisodes les plus dramatiques de la guerre de Sept Ans.[11] Pour son fils Armand-Guy Simon, alors âgé de dix-sept ans et déjà engagé dans la carrière des armes, elle représente un drame plus intime encore : la disparition de son père, officier de marine fort estimé, à la carrière prestigieuse par ses combats navals victorieux, à laquelle s’ajoute celle de deux de ses frères. La catastrophe nationale rejoint ainsi la tragédie familiale. Toute l’existence du futur vice-amiral semble dès lors placée sous le signe d’une double fidélité : à la mémoire des siens et au relèvement de la puissance maritime française.[12]
Cette scène inaugurale ne saurait pourtant être comprise isolément. Elle prend tout son sens lorsqu’elle est replacée dans le cadre plus vaste de la Bretagne maritime du XVIIIe siècle, véritable matrice humaine, économique et stratégique de la Marine royale. Comme l’avait montré Fernand Braudel, les destins individuels n’acquièrent leur pleine signification qu’à la lumière des structures profondes qui les portent.[13] La vocation maritime d’Armand-Guy de Kersaint procède ainsi d’une géographie, d’une société et d’une culture du service de l’état royal dont les racines plongent dans l’histoire longue de la Bretagne. Avant d’être une carrière, servir dans la Marine royale constitue alors, pour une partie de la noblesse littorale, une véritable culture familiale et provinciale du service de l’État.
Au siècle des Lumières, la Bretagne occupe en effet une place singulière dans l’organisation maritime du royaume. Sa situation géographique, ouverte sur l’Atlantique et la Manche, la multiplicité de ses ports et l’importance de ses populations littorales en font un espace stratégique majeur pour la monarchie française. Brest, devenu depuis le règne de Louis XIV le principal arsenal militaire du royaume, concentre avec Lorient la construction des vaisseaux et frégates, l’armement des escadres et la préparation des campagnes océaniques. Saint-Malo demeure un foyer majeur de navigation lointaine et de course ; Morlaix, Roscoff et les ports du Léon participent aux échanges atlantiques ; Nantes enfin s’impose comme l’un des grands centres du commerce colonial français, au cœur des relations économiques entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques.[14]
Cette ouverture maritime ne constitue pas seulement une réalité économique. Elle façonne durablement les comportements sociaux et les stratégies familiales. Dans les évêchés bretons de Léon, de Cornouaille ou de Saint-Malo, la mer représente à la fois un espace de richesse, un horizon professionnel et un lieu d’accomplissement du devoir nobiliaire. Depuis les réformes de Richelieu et de Colbert, la monarchie cherche à constituer un corps permanent d’officiers capables de commander les forces navales du royaume. Les familles nobles des régions côtières fournissent alors une part importante de ces cadres, en mettant au service du Roi une tradition militaire ancienne associée à une connaissance concrète des réalités maritimes.[15]
La noblesse bretonne engagée dans la Marine royale appartient ainsi moins à une aristocratie traditionnelle de cour qu’à une noblesse de service, dont le prestige repose sur la continuité des charges exercées pour la monarchie. Le commandement d’un bâtiment, l’expérience des campagnes lointaines et la participation aux grands conflits maritimes deviennent des éléments essentiels de distinction sociale. Comme l’ont montré Martine Acerra et Jean Meyer, la Marine royale du XVIIIe siècle repose largement sur ces familles provinciales qui assurent la permanence d’un corps d’officiers professionnels, attachés à la fois à leurs traditions nobiliaires et aux exigences nouvelles d’une guerre maritime mondialisée.[16]
La famille de Coëtnempren, seigneurs puis comtes de Kersaint, appartient pleinement à cet univers. Originaire du Léon, dans le nord-ouest de la Bretagne, elle s’inscrit dans une région où les relations entre la noblesse locale, les activités maritimes et le service militaire sont particulièrement étroites. Sans compter parmi les plus grandes maisons aristocratiques du royaume, elle possède les caractéristiques de cette vieille noblesse provinciale qui tire une part essentielle de son influence de sa fidélité au service de l’État.[17] Le choix de la carrière navale apparaît ainsi moins comme une rupture que comme l’accomplissement d’une tradition familiale.[18]
L’entrée d’Armand-Guy Simon dans cet univers doit également être replacée dans le contexte particulier de la Marine française après les grandes difficultés du règne de Louis XV. Né en 1742 à Paris, il appartient à une génération d’officiers qui va connaître la crise profonde provoquée par la guerre de Sept Ans, puis participer à la reconstruction navale entreprise sous Louis XVI. Son destin individuel se trouve ainsi placé au croisement de deux héritages : celui d’une Bretagne maritime qui fournit depuis plusieurs générations des serviteurs de la Marine royale, et celui d’une monarchie qui cherche à restaurer sa puissance sur les océans après les humiliations subies face à la Grande-Bretagne.[19]Le croisement va se renforcer d’un troisième héritage par son mariage à la Martinique avec une membre d’une famille de très haute noblesse, dans le premier cercle de la monarchie française, auquel on revient plus loin.
Cette double inscription explique la précocité de sa vocation. Pour un jeune gentilhomme comme Armand-Guy Simon, entrer dans la Marine ne signifie pas seulement adopter une profession militaire ; c’est rejoindre une communauté fondée sur des valeurs spécifiques : fidélité au souverain, honneur, valeur, courage, discipline, compétence technique et esprit d’initiative. Ces valeurs ont façonné la Marine jusqu’au XXIe siècle. La mer devient un espace où se rencontrent l’honneur aristocratique et les exigences nouvelles de la rationalité des Lumières. L’officier de Marine du XVIIIe siècle doit être à la fois un combattant, un navigateur, un administrateur et un homme de science.[20]
Ainsi, avant même que l’expérience personnelle de la mer ne vienne confirmer sa vocation, Armand-Guy de Kersaint appartient déjà à un monde qui prédispose à l’engagement maritime. Sa naissance dans une famille bretonne tournée vers le service du Roi, son appartenance à une génération marquée par la crise de la puissance française et l’exemple d’un père engagé dans les combats de la Marine royale constituent les premiers éléments d’une formation qui trouvera son accomplissement dans les décennies suivantes.
La vocation de Kersaint est donc d’abord une vocation héritée : héritage d’une province, d’une famille et d’une conception particulière du service public. C’est précisément cette continuité qu’incarnera Guy François de Coëtnempren, dont la carrière et la mort héroïque aux Cardinaux donneront au jeune Armand-Guy un modèle durable de courage et de fidélité.
B. Guy François de Coëtnempren, comte de Kersaint : l’héritage d’un officier de marine
Si les origines familiales expliquent l’inscription d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren de Kersaint dans une ancienne noblesse de service, elles ne suffisent pas à rendre compte de sa vocation maritime. Celle-ci trouve son incarnation première dans une figure tutélaire : celle de son père, Guy François de Coëtnempren, comte de Kersaint. Officier de marine reconnu par ses contemporains, apprécié de ses supérieurs comme de ses équipages, il appartient à cette génération de marins qui, sous les règnes de Louis XV, affrontent directement la montée en puissance britannique et participent aux dernières grandes confrontations navales de l’Ancien Régime avant la reconstruction entreprise sous Louis XVI.[21]
Né en 1712 dans une famille bretonne profondément attachée au service de la monarchie, Guy François embrasse très jeune la carrière maritime, suivant la voie désormais traditionnelle des jeunes gentilshommes destinés au commandement des bâtiments du Roi. Sa formation associe alors l’apprentissage pratique de la navigation, la connaissance de l’hydrographie, la maîtrise de l’artillerie navale, les principes de la construction des vaisseaux et l’exercice progressif du commandement des hommes. L’officier de marine du XVIIIe siècle n’est plus seulement un combattant : il devient un professionnel de la mer, capable de conduire un bâtiment de n’importe quel tirant d’eau dans des espaces océaniques éloignés, d’assurer la discipline d’un équipage et de comprendre les contraintes techniques qui déterminent l’efficacité d’un navire.[22]
Cette évolution caractérise précisément la génération à laquelle appartient Guy François. Sa carrière se déroule dans un moment où la rivalité franco-britannique acquiert une dimension véritablement mondiale. Les affrontements ne se limitent plus aux eaux européennes : ils se déploient dans l’Atlantique nord, autour des Antilles, sur les côtes de l’Amérique du Nord et dans les routes commerciales de l’océan Indien. Le jeune officier acquiert ainsi cette expérience diversifiée des opérations navales qui constitue alors la véritable école du commandement : longues traversées, escortes de convois, reconnaissance des côtes, protection des possessions coloniales et combats contre des forces la plupart du temps supérieures en nombre.[23]
L’un des épisodes les plus révélateurs de ses qualités militaires intervient lors des opérations liées à la première guerre de Succession d’Autriche. Commandant la frégate La Renommée, Guy François participe en 1746 à une mission particulièrement audacieuse destinée à ravitailler et soutenir la place de Louisbourg au Canada, alors menacée par les Britanniques. Réussissant à franchir le dispositif ennemi, il accomplit une opération qui exige une parfaite maîtrise nautique, une grande capacité de décision et une remarquable audace tactique. Au retour, engagé par plusieurs bâtiments britanniques, il soutient un combat violent au cours duquel il est grièvement blessé, tandis que son navire conserve suffisamment de qualités manœuvrières pour poursuivre sa route. Cet épisode contribue largement à établir sa réputation d’officier courageux et habile manœuvrier.[24]
Cette campagne révèle également l’existence d’un réseau professionnel appelé à jouer un rôle majeur dans l’histoire navale française. Parmi les officiers qui servent alors à ses côtés figure le jeune Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte, futur Lieutenant général des armées navales et l’un des plus brillants chefs de la Marine royale dans les décennies précédant la Révolution. La relation nouée entre les deux hommes, forgée dans de longues traversées comme dans des combats navals acharnés, dépasse la simple camaraderie d’armes. Elle témoigne de ces liens professionnels et personnels qui structurent la Marine française du XVIIIe siècle, où l’apprentissage auprès de commandants expérimentés contribue à former une nouvelle génération d’officiers. Après la disparition de Guy François aux Cardinaux, La Motte-Picquet demeurera proche de sa famille et représentera pour le jeune Armand-Guy un relais important dans le monde de la Marine royale.[25]
La suite de la carrière de Guy François confirme cette réputation. Ses différents commandements témoignent de la confiance accordée par l’administration maritime : il commande successivement plusieurs bâtiments importants et participe aux opérations qui marquent les dernières années de la guerre de Sept Ans. Sans appartenir au cercle restreint des grands chefs d’escadre qui occupent traditionnellement le devant de la scène historiographique, il représente cette catégorie essentielle des capitaines de vaisseau expérimentés sur lesquels repose la capacité opérationnelle réelle de la Marine royale. L’efficacité d’une flotte ne dépend jamais uniquement de quelques grands chefs ; elle repose sur une communauté d’officiers capables de transmettre des savoirs, d’assurer la discipline des équipages et de transformer l’expérience de la mer en compétence collective.[26]
Les témoignages contemporains et les notices consacrées ultérieurement à sa carrière soulignent précisément ces qualités. Guy François apparaît comme un officier recherché pour son expérience, sa capacité de décision et son aptitude à conduire des bâtiments dans des circonstances difficiles. Les récits de campagne insistent moins sur une gloire personnelle que sur une forme de maîtrise professionnelle : celle d’un marin capable d’allier prudence et audace, qualités indispensables dans une Marine où les commandants de bâtiments disposent d’une large autonomie dans des espaces océaniques souvent éloignés du pouvoir central.[27]
La disparition de Guy François lors de la bataille des Cardinaux donne cependant à cette brillante carrière, trop tôt interrompue, une dimension tragique. Le 20 novembre 1759, commandant le Thésée, vaisseau de 74 canons, il participe au combat livré par l’escadre du maréchal de Conflans contre les forces britanniques de l’amiral Hawke. Au cours d’une manœuvre exécutée dans des conditions particulièrement difficiles, le bâtiment embarque une masse d’eau considérable et chavire presque instantanément, entraînant dans sa perte son commandant et une grande partie de son équipage.[28] Le jeune Lapérouse est blessé et capturé par les Anglais durant ce combat des Cardinaux. Sa mort survient au moment même où la Marine française connaît l’une des crises les plus profondes de son histoire : la défaite des Cardinaux symbolise l’effondrement temporaire de la puissance navale française et nourrit la volonté de reconstruction qui marquera les décennies suivantes.
Pour Armand-Guy Simon, alors âgé de dix-sept ans, cette disparition constitue bien davantage qu’un drame familial. Elle transforme l’image paternelle en héritage moral. Le jeune officier perd un père, mais il reçoit aussi un modèle professionnel : celui d’un marin pour qui la valeur militaire repose sur la compétence technique, le courage personnel et le sens du service de l’État. Toute la carrière ultérieure de Kersaint portera la marque de cette transmission. Comme son père, il cherchera moins la gloire individuelle que l’amélioration permanente de l’instrument naval français, avec le souci de ses équipages ; comme lui, il considérera que la puissance maritime repose d’abord sur la qualité des hommes qui servent la Marine.
Ainsi, Guy François de Coëtnempren apparaît non comme un simple épisode introductif de la vie d’Armand-Guy, mais comme le premier maillon d’une véritable filiation maritime. À travers lui se transmettent un nom, une mémoire militaire et une conception exigeante du métier d’officier. L’héritage paternel constitue le point de départ d’une trajectoire qui conduira son fils du commandement des vaisseaux à la réflexion sur la puissance maritime, puis à la réforme de la Marine et à l’action politique au sommet de l’Etat.
C. L’apprentissage du métier de marin : formation, premiers embarquements et découverte de la mer
L’entrée d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren dans la Marine royale ne procède ni d’un choix improvisé ni d’un simple héritage familial. Elle s’inscrit dans le parcours de ces jeunes gentilshommes bretons que la monarchie destine très tôt au service de la mer afin de renouveler un corps d’officiers dont dépend désormais une part essentielle de la puissance de l’État. Comme nombre de ses contemporains, il est reçu parmi les gardes de la Marine de Brest, institution qui, depuis les réformes de Colbert, constitue le principal creuset de formation des officiers de vaisseau. Bien davantage qu’une école militaire, elle est une véritable école de gouvernement où s’acquièrent à la fois les connaissances scientifiques, les habitudes du commandement et l’esprit du service public qui caractérisent la Marine des Lumières.[29]
La formation dispensée aux gardes de la Marine connaît alors une profonde transformation. Aux exercices traditionnels de manœuvre et d’artillerie viennent s’ajouter l’étude de l’hydrographie, de la trigonométrie, de la géométrie pratique, de l’astronomie nautique, du dessin, de la cartographie et des méthodes nouvelles de calcul de la longitude. Les progrès accomplis par la navigation scientifique, les travaux de Jean-Charles de Borda sur les instruments nautiques, ceux de Ferdinand Berthoud sur les horloges marines ou encore les perfectionnements apportés à l’architecture navale imposent désormais à l’officier une solide culture technique. La guerre sur mer devient une science autant qu’un art, et l’officier du Roi un praticien capable de dialoguer avec les ingénieurs, les constructeurs, les hydrographes et les administrateurs des arsenaux.[30]
Cette évolution intellectuelle intervient à un moment charnière de l’histoire navale française. Lorsque Kersaint commence son apprentissage, la guerre de Sept Ans vient de révéler les insuffisances de la Marine royale : faiblesse de certaines infrastructures, difficultés de coordination entre les escadres, insuffisances logistiques et pertes douloureuses d’officiers expérimentés. Les réformes entreprises dans les arsenaux cherchent dès lors à faire émerger une génération nouvelle de marins mieux instruits, plus mobiles et davantage sensibilisés aux dimensions scientifiques de leur métier.[31] Kersaint appartient pleinement à cette génération de transition, qui fera le lien entre les derniers grands officiers du règne de Louis XV et les artisans du renouveau naval sous Louis XVI.
Toutefois, aucune école ne saurait remplacer l’expérience de la mer. Comme tous les jeunes officiers, Kersaint apprend avant tout en naviguant. Les premiers embarquements à partir de Brest lui font découvrir la réalité quotidienne de la vie embarquée : la discipline des quarts, les difficultés de la navigation hauturière, les contraintes de l’entretien des bâtiments, les exigences de la manœuvre sous tous les vents et la responsabilité du commandement face aux hommes comme aux éléments. Les campagnes successives, les relâches dans les grands ports militaires et les longues traversées constituent autant d’étapes d’une formation pratique où l’observation tient une place aussi importante que l’action.
Au cours de ces premières années de service, il embarque successivement sur plusieurs bâtiments de la Marine royale, avant d’en recevoir lui-même le commandement. Les états de service conservés aux archives nationales ou aux archives de l’ancienne France d’outre-mer (notamment le Dépôt des Fortifications et Colonies) permettent de reconstituer, avec une précision jusqu’ici inédite, l’ensemble des embarquements et commandements exercés par Armand Guy de Kersaint entre 1755 et 1788, année de son dernier commandement à la mer. Cette documentation fait apparaître une progression continue, depuis ses premiers embarquements comme volontaire surnuméraire sur Le Formidable, le vaisseau commandé par son père puis comme garde de la Marine à Brest jusqu’au commandement de frégates, de vaisseaux de ligne et d’une division navale autonome. Au-delà de la diversité des bâtiments servis, elle met en évidence l’expérience acquise sur les principaux théâtres d’opérations de la Marine royale – Atlantique, golfe de Guinée, Antilles et Guyane, Méditerranée – ainsi que la confiance constante que lui accordèrent ses supérieurs. Le tableau joint en annexe n°1 en fin d’article restitue, dans l’ordre chronologique, les bâtiments sur lesquels Kersaint servit ou qu’il commanda, les principales campagnes auxquelles il participa et, lorsque les sources le permettent, les missions qui lui furent confiées. Cette succession d’affectations ne traduit pas une simple progression hiérarchique ; elle constitue une véritable école de la mer. Chaque bâtiment possède ses propres qualités nautiques, son équipage, ses contraintes techniques et ses missions particulières. En passant de flûtes ou brick garde-côtes, de la frégate au vaisseau, des croisières de surveillance aux escortes de convois ou aux opérations de guerre, Kersaint acquiert progressivement cette connaissance concrète du monde maritime qui nourrira plus tard l’ensemble de ses réflexions.
La navigation lui permet également de découvrir les grands arsenaux du royaume. Brest, Rochefort et, dans une moindre mesure, Toulon, ne sont pas seulement des ports militaires ; ils sont les laboratoires de la renaissance maritime française. Les jeunes officiers y côtoient les ingénieurs constructeurs, les officiers d’artillerie, les administrateurs, les hydrographes et les savants qui contribuent au renouvellement technique de la Marine. Dans cet univers où se rencontrent science et pratique, Kersaint observe les méthodes de construction des nouveaux bâtiments, les perfectionnements du gréement, l’organisation des magasins, la gestion des approvisionnements et le fonctionnement quotidien d’une administration dont il soulignera plus tard les qualités comme les insuffisances. Juste après son mariage en 1772 avec la cousine germaine du Marquis d’Ennery, gouverneur général de Saint Domingue, Claire d’Alisso de Paule d’Eragny, entre 1772 et 1776, il effectue même un véritable stage de commandement d’armée de terre comme capitaine, lieutenant en second du 1er bataillon du Régiment de Bayonne. Il devient le 14 mars 1775 capitaine de fusiliers marins, après avoir commandé en 1771-1772 la petite frégate Le Rossignol à la Martinique puis en 1776-1777 la frégate La Favorite, toujours en Martinique. Il est décoré le 27 octobre 1776 Chevalier de l’Ordre Royal et Militaire de Saint Louis. Le 13 mars 1779, il est nommé capitaine de vaisseau à 37 ans.
Il est vraisemblable qu’au cours de ces années il croise plusieurs des grandes figures appelées à marquer durablement la Marine française. Louis-Antoine de Bougainville, déjà célèbre par son voyage autour du monde, fréquente les mêmes ports et participe aux mêmes débats sur les progrès de la navigation. Charles-Pierre Claret de Fleurieu, alors engagé dans les réformes de l’administration maritime et les travaux hydrographiques, contribue à diffuser une conception scientifique de la navigation. Jean-Charles de Borda renouvelle les méthodes de calcul et les instruments nautiques, tandis que Pierre-André de Suffren, Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte, le jeune Jean-François de Lapérouse ou Louis-René de Latouche-Tréville incarnent cette génération d’officiers qui fera bientôt la réputation de la Marine française pendant la guerre d’Indépendance américaine. Jean François de Lapérouse participe aux combats contre les Britanniques aux Antilles entre 1780 et 1782 : il participe à la prise de l’ile de La Grenade puis aux combats de Saint Christophe et des Saintes. Rien ne permet d’affirmer en l’état de nos connaissances de l’ensemble des ressources archivistiques que Kersaint entretient alors avec chacun d’eux des relations suivies ; mais il évolue incontestablement dans le même milieu professionnel, où circulent les idées nouvelles, les expériences de navigation et les projets de réforme.[32]
Ces rencontres, directes ou indirectes, expliquent en partie l’originalité de sa personnalité. Là où beaucoup de ses camarades voient avant tout dans la mer un théâtre d’opérations militaires, Kersaint paraît s’intéresser très tôt à l’ensemble du système maritime. Les bâtiments, les arsenaux, les ports, les colonies, le commerce océanique, les innovations techniques, les finances navales ou la formation des officiers lui apparaissent progressivement comme les éléments d’un même ensemble. Cette curiosité intellectuelle est déjà perceptible dans les observations qu’il consignera plus tard dans ses mémoires techniques. Elle révèle un esprit qui ne se satisfait jamais de l’expérience immédiate, mais cherche constamment à comprendre les causes profondes de la supériorité ou de la faiblesse des puissances maritimes.
La guerre elle-même devient pour lui une école d’observation. Les missions auxquelles il participe lui font mesurer l’importance de la discipline des équipages, de la qualité des constructions, de la rapidité des communications, de la logistique et de la maîtrise des lignes maritimes. Cette expérience concrète explique pourquoi ses futurs projets de réforme porteront moins sur les batailles que sur les conditions qui rendent les victoires possibles : l’organisation des arsenaux, la qualité des officiers, les progrès de l’artillerie, l’amélioration des bâtiments, la ventilation des entreponts, le doublage en cuivre des coques ou encore la rationalisation de l’administration navale.
Ainsi, les années de formation d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren dépassent largement le simple apprentissage du métier des armes. Elles constituent la matrice intellectuelle d’une pensée qui ne cessera de s’enrichir au contact de la pratique. Chez lui, la réflexion procède toujours de l’expérience. Avant d’être le député réformateur de la Révolution, avant d’être le conquérant de Demerary ou le théoricien de la puissance maritime, Kersaint est d’abord un marin qui apprend à observer. C’est précisément cette alliance rare entre l’action et la réflexion qui explique la singularité de son parcours dans l’histoire de la Marine française des Lumières et qui prépare naturellement le rôle décisif qu’il jouera quelques années plus tard pendant la guerre d’Indépendance américaine.
II. Le marin et le combattant : l’expérience de la guerre au service d’une pensée de la puissance navale
La vocation d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren trouve son origine dans une histoire familiale et dans une culture maritime profondément enracinées en Bretagne. Encore fallait-il que cet héritage soit éprouvé par l’expérience. Or, pour un officier de la Marine royale au XVIIIe siècle, la véritable école du commandement ne se situe ni dans les salles d’étude des gardes de la Marine, ni dans les seuls arsenaux : elle se forge en mer, au contact des équipages, des campagnes lointaines, des combats et des responsabilités progressivement assumées. C’est dans cette confrontation permanente avec les réalités de la navigation et de la guerre que se construit la personnalité de Kersaint.
La seconde moitié du XVIIIe siècle constitue, à cet égard, une période décisive de l’histoire maritime française. Après les lourdes défaites de la guerre de Sept Ans, la monarchie entreprend un effort considérable de reconstruction de sa puissance navale. Les réformes administratives, l’amélioration des constructions, le perfectionnement de la formation des officiers et le renforcement des arsenaux traduisent une volonté politique de restaurer la capacité de la France à rivaliser avec la Grande-Bretagne sur toutes les mers du globe.[33] Cette renaissance ne résulte pas d’une transformation instantanée, mais d’un patient travail conduit sous l’impulsion de plusieurs ministres, administrateurs, ingénieurs et officiers de marine, auxquels Kersaint appartiendra progressivement.
Sa carrière s’inscrit pleinement dans ce mouvement. Les campagnes auxquelles il participe ne constituent pas une simple succession d’épisodes militaires ; elles représentent autant d’expériences qui nourrissent sa réflexion sur les conditions de la puissance navale. Les opérations menées dans l’Atlantique, aux Antilles, sur les côtes de l’Amérique du Nord ou en Guyane lui permettent d’observer concrètement les contraintes logistiques, les difficultés du commandement, l’importance de la qualité des bâtiments, des équipages, des ports et des lignes de communication maritimes. Peu à peu, le marin devient également un observateur attentif des forces et des faiblesses de l’instrument naval français.
La guerre d’Indépendance des États-Unis occupe naturellement une place centrale dans cette évolution. Elle offre à la France l’occasion de retrouver un rang maritime que l’issue de la guerre de Sept Ans semblait avoir compromis. Pour Kersaint, elle constitue surtout le moment où l’expérience acquise depuis ses premiers embarquements rencontre des responsabilités opérationnelles plus importantes. Son action lors de l’expédition de Demerary, ses missions dans les eaux américaines et les témoignages de ses contemporains révèlent un officier dont les qualités de chef s’accompagnent déjà d’une réflexion personnelle sur les moyens de renforcer durablement la Marine royale.[34]
Toutefois, cette partie ne se limitera pas au récit des campagnes. Si les opérations militaires en constituent le fil chronologique, elles seront constamment replacées dans une perspective plus large, attentive aux transformations de la guerre navale, aux progrès des techniques, à l’organisation des escadres et aux enjeux économiques du conflit. La carrière de Kersaint n’est pas seulement celle d’un officier valeureux ; elle éclaire les mutations d’une marine engagée dans une compétition mondiale où la maîtrise des mers dépend autant de l’organisation de l’État que de la valeur des combattants.
Ainsi, ces années de guerre apparaissent comme le véritable laboratoire intellectuel de Kersaint. C’est au contact des réalités de la navigation, du combat et du commandement que s’élaborent progressivement les idées qu’il développera ensuite dans ses mémoires techniques et ses propositions de réforme. L’homme d’action prépare déjà l’homme de pensée ; le marin annonce le réformateur, sans que l’un ne puisse jamais être compris indépendamment de l’autre. L’analyse des premières campagnes du jeune officier précède une synthèse des différentes phases de la Guerre d’Indépendance américaine pour donner une expérience globale Atlantique au jeune officier qui s’aguerrit et finit par commander sa propre opération.
A. Les premières campagnes : apprendre le métier de la mer
Reçu garde de la Marine alors qu’il n’a pas encore quatorze ans, le jeune Armand-Guy de Kersaint découvre très tôt que la carrière d’un officier ne se construit pas dans les seules salles d’étude, mais sur les ponts des bâtiments du Roi. Les connaissances acquises dans les Compagnies des gardes de la Marine — navigation, mathématiques, hydrographie, artillerie ou fortification — ne prennent véritablement sens qu’au cours des campagnes, où l’officier apprend à commander des hommes, à manœuvrer par mauvais temps et à prendre des décisions dans un environnement où l’incertitude demeure permanente. Comme beaucoup de jeunes gentilshommes destinés à la marine, Kersaint commence par observer avant de commander, puis par commander avant d’être appelé à exercer des responsabilités plus importantes.[35]
Ses premiers embarquements interviennent dans une marine encore marquée par les conséquences de la guerre de Sept Ans. Les défaites de Lagos et des Cardinaux – il a vécu cette dernière dans sa chair et sa famille puisque son père y a disparu – ont profondément affecté le corps des officiers, mais elles ont également provoqué un effort de reconstruction qui transforme les conditions de formation de la nouvelle génération. Cette phase initiale s’inscrit par ailleurs dans un contexte institutionnel marqué par les conséquences de la guerre de Sept Ans. La défaite de 1759 et les pertes coloniales qui en résultent conduisent à une réorganisation profonde des structures navales, touchant aussi bien les arsenaux que la formation des officiers et la conduite des opérations.[36] Les travaux de Michel Vergé-Franceschi et de Martine Acerra ont souligné combien cette période de reconstruction impose une montée en exigence technique et opérationnelle, qui rejaillit directement sur les conditions d’apprentissage des jeunes officiers.[37] Les arsenaux de Brest, Rochefort et Toulon retrouvent progressivement leur activité, les constructions navales sont relancées et les escadres recommencent à prendre la mer avec régularité. Pour Kersaint, cette conjoncture représente moins un contexte abstrait qu’une réalité quotidienne : il apprend son métier dans une institution qui cherche à restaurer sa crédibilité et son efficacité opérationnelle.[38]
Les campagnes auxquelles il participe dans les années 1760 et 1770 lui révèlent rapidement la véritable nature du service à la mer. Les premières années de service de Kersaint doivent être comprises comme un processus d’acculturation progressive aux réalités du commandement. À bord des vaisseaux du Roi, l’autorité ne procède pas seulement du grade : elle se construit dans l’épreuve des manœuvres, la gestion des équipages et la capacité à répondre aux exigences d’une guerre maritime étendue à l’échelle atlantique. Comme l’a montré Jean Meyer, la Marine royale demeure au XVIIIe siècle un univers professionnel où la compétence pratique prime largement sur la seule formation théorique².[39] Loin des seuls combats, l’essentiel de l’activité d’un officier consiste à maintenir la présence des bâtiments sur les routes maritimes, à escorter les convois, à reconnaître les mouvements ennemis, à assurer les liaisons entre la métropole et les colonies et à préserver la cohésion des équipages pendant des navigations souvent longues et éprouvantes. Cette expérience quotidienne contribue à former chez Kersaint une conception du commandement fondée sur la vigilance constante, la prévoyance et la continuité du service bien davantage que sur la recherche du seul affrontement décisif.[40]
La vie à bord lui fait également découvrir la diversité humaine de la Marine royale. Les équipages réunissent des matelots expérimentés, des novices, des canonniers, des charpentiers, des voiliers, des chirurgiens et des officiers mariniers issus d’horizons très différents. Maintenir la discipline, répartir les tâches, prévenir les maladies et conserver la capacité de combat pendant plusieurs mois exige des qualités d’organisation autant que de courage personnel. Les témoignages contemporains montrent que les officiers les plus estimés sont ceux qui savent associer fermeté et compétence technique ; Kersaint semble avoir acquis très tôt cette réputation de marin attentif aux hommes autant qu’aux manœuvres.[41]
Ces premières campagnes lui révèlent aussi les contraintes matérielles auxquelles demeure soumise la puissance navale française. L’état des coques, l’usure du gréement, les retards d’armement, les difficultés d’approvisionnement ou la dépendance à l’égard des arsenaux conditionnent directement la réussite des opérations. Pour un jeune officier embarqué plusieurs mois loin de la métropole, ces réalités ne relèvent pas de simples questions administratives : elles déterminent la vitesse des bâtiments, l’endurance des équipages et la capacité de l’escadre à poursuivre sa mission. Cette familiarité précoce avec les limites concrètes de l’instrument naval explique en partie l’attention que Kersaint portera plus tard aux questions de construction, d’organisation et de réforme de la Marine.[42]
La navigation lointaine élargit enfin son horizon stratégique. Servir dans la flotte du Roi, c’est évoluer dans un espace qui relie Brest, Rochefort, les Antilles, les côtes de l’Amérique du Nord, la Guyane et les comptoirs africains, voire l’Océan Indien et au-delà puisque l’Océan Pacifique fascine toute la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec les Cook, Bougainville, Lapérouse… Les distances, les vents, les saisons, les courants et les délais de transmission des ordres pèsent constamment sur la conduite des opérations. Cette expérience apprend à Kersaint que l’initiative locale du commandant compte souvent autant que les instructions reçues de la métropole. La capacité à agir rapidement, à interpréter les intentions du chef d’escadre et à adapter la mission aux circonstances devient l’une des qualités essentielles de l’officier de marine.[43]
Les états de service conservés aux Archives nationales et au Service historique de la Défense témoignent d’une progression régulière au sein du corps des officiers. Affectation après affectation, campagne après campagne, Kersaint acquiert cette expérience concrète qui distingue les marins de métier des gentilshommes simplement pourvus d’un brevet. Les responsabilités croissantes qui lui sont confiées, ainsi que les appréciations favorables de ses supérieurs, révèlent déjà un officier dont les qualités dépassent la seule bravoure personnelle. Avant même l’entrée de la France dans la guerre d’Indépendance américaine, il apparaît comme un marin complet, attentif aux hommes, aux bâtiments et aux conditions d’exécution des opérations.[44]
Ainsi, les années qui précèdent 1778 ne constituent pas une simple période préparatoire. Elles forment le socle sur lequel reposera toute la carrière de Kersaint. Le futur héros des campagnes américaines y acquiert les réflexes du commandement, la connaissance des réalités matérielles de la guerre sur mer et cette expérience de la navigation lointaine qui lui permettra, lorsque la France entrera en guerre aux côtés des Insurgents américains, d’assumer des responsabilités bien supérieures à celles d’un officier encore novice.
Enfin, cette expérience initiale doit être replacée dans la dynamique plus large de transformation de la guerre navale au XVIIIe siècle. L’intensification des rivalités impériales et la mondialisation des théâtres d’opérations imposent une professionnalisation accrue des officiers et une complexification des dispositifs tactiques. Sans encore participer aux grandes opérations décisives de la guerre d’Indépendance américaine, Kersaint s’inscrit déjà dans ce mouvement général d’évolution structurelle de la guerre sur mer. Ainsi, ces premières campagnes ne relèvent pas seulement d’un apprentissage technique, mais constituent une véritable phase de formation intellectuelle implicite. Elles contribuent à façonner une compréhension globale de la guerre navale, dans laquelle le commandement, la logistique et les contraintes institutionnelles apparaissent comme des dimensions indissociables de la puissance maritime.
B/ Les grandes phases de la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783) : une guerre continentale devenue conflit maritime mondial
La guerre d’Indépendance des États-Unis ne constitue pas seulement une révolution politique ou une guerre coloniale opposant les Treize Colonies à la Grande-Bretagne. À partir de 1778, elle devient un conflit mondial où les opérations navales jouent un rôle déterminant. Les campagnes auxquelles participe Armand-Guy de Kersaint s’inscrivent dans cette seconde dimension, celle d’une guerre des mers qui mobilise les principales puissances européennes et s’étend de la Manche aux Antilles, de l’Amérique du Nord aux côtes africaines, jusqu’à l’océan Indien. On n’entre pas ici dans la galerie de portraits des grands protagonistes, ministres de la Marine et officiers généraux qui animent le conflit, galerie à laquelle le très beau livre de Jean-Christophe Chaumery a tout particulièrement contribué en fournissant une remarquable analyse de la bataille navale centrale du conflit dans la baie de la Chesapeake, le succès essentiel et déterminant de la flotte du comte de Grasse.[45] Très schématiquement, on peut déterminer six phases durant la Guerre d’Indépendance américaine, dans laquelle s’accomplit le destin de Kersaint.[46]
a. 1775-1777 : la guerre d’insurrection américaine.
Le conflit débute avec les combats de Lexington et Concord (19 avril 1775), suivis de la proclamation d’indépendance du 4 juillet 1776. Durant cette première période, la guerre demeure essentiellement terrestre. La Royal Navy assure la maîtrise générale de l’Atlantique, tandis que la France observe encore le conflit sans intervenir directement, tout en apportant un soutien discret aux insurgés.
b. 1777-1778 : l’internationalisation du conflit.
La capitulation britannique de Saratoga (17 octobre 1777) convainc Versailles que les insurgés peuvent l’emporter. Les traités d’alliance franco-américains sont signés le 6 février 1778. Quelques mois plus tard, la France entre officiellement en guerre contre la Grande-Bretagne. Le théâtre américain cesse alors d’être un conflit colonial pour devenir une guerre européenne et océanique.
c. 1778-1780 : la reconquête maritime française.
Les premières grandes campagnes navales voient les escadres françaises reprendre l’initiative en Atlantique et aux Antilles. Les opérations conduites par d’Orvilliers, Guichen, La Motte-Picquet et d’Estaing permettent de contester la suprématie britannique sur plusieurs théâtres. C’est au cours de cette période que Kersaint, commandant l’Iphigénie, se distingue par plusieurs captures de bâtiments britanniques et reçoit les premières appréciations particulièrement élogieuses de ses chefs.
d. 1781 : la guerre devient mondiale.
L’entrée en guerre des Provinces-Unies (1780) puis l’extension des opérations vers les Antilles, la Guyane, l’Afrique occidentale, Gibraltar et les Indes donnent au conflit une dimension véritablement planétaire. La victoire navale française de la Chesapeake (5 septembre 1781), remportée par le comte de Grasse, interdit tout secours maritime britannique à Cornwallis et prépare directement la capitulation de Yorktown (19 octobre 1781), événement décisif de la guerre.
e. 1782 : l’apogée des opérations navales françaises.
Malgré la défaite stratégique des Saintes (12 avril 1782), qui entraîne la capture du comte de Grasse, la Marine royale poursuit une intense activité sur les théâtres secondaires. C’est dans ce contexte que Kersaint conçoit, prépare puis exécute brillamment l’expédition contre Demerary, Essequibo et Berbice (l’opération est menée en janvier 1782). Cette opération, conduite avec une division légère parfaitement adaptée aux conditions hydrographiques locales, constitue l’un des succès les plus complets de la Marine française durant la guerre : les colonies sont reconquises sans perte humaine et plusieurs bâtiments britanniques sont capturés. Hélas, sa concomitance avec la défaite des Saintes a fait passer au second plan cette réussite.
f. 1782-1783 : la guerre d’usure et la négociation diplomatique.
Alors que Suffren poursuit ses campagnes contre la Royal Navy dans l’océan Indien, les opérations militaires s’accompagnent de négociations ouvertes entre les belligérants. Les préliminaires de paix sont signés à Paris le 30 novembre 1782, avant le traité définitif du 3 septembre 1783. La Grande-Bretagne reconnaît l’indépendance des États-Unis tout en conservant sa puissance maritime. La France, sans retrouver l’intégralité de son premier empire colonial, démontre qu’elle est redevenue une grande puissance navale capable de rivaliser avec la Royal Navy sur tous les océans.
Pour Armand-Guy de Kersaint, cette guerre constitue bien davantage qu’une succession de campagnes. Elle représente le moment où son expérience du commandement atteint sa pleine maturité, où ses qualités sont reconnues par les principaux officiers généraux de la Marine royale et où prennent forme les réflexions stratégiques qu’il développera ensuite dans ses mémoires consacrés à la réforme de la puissance maritime française.
C. La guerre d’Indépendance américaine : l’expérience globale du théâtre atlantique par Kersaint
L’entrée de la France dans la guerre d’Indépendance américaine, en 1778, constitue pour Armand-Guy Simon de Coëtnempren de Kersaint un tournant majeur. Les années de formation et les premiers commandements lui avaient permis d’acquérir les qualités essentielles d’un officier de marine ; le conflit qui s’ouvre désormais lui offre un théâtre d’action à la mesure de ses capacités. La guerre américaine ne constitue pas seulement une succession d’affrontements navals : elle représente une véritable guerre mondiale, dans laquelle les opérations de la Marine royale s’étendent de l’Atlantique aux Antilles, des côtes américaines aux espaces coloniaux français. C’est dans cet environnement élargi que Kersaint va pleinement révéler ses qualités de marin et de chef.[47]
La particularité de ce conflit tient précisément à sa dimension globale. Pour la première fois depuis la guerre de Sept Ans, la France affronte directement la Grande-Bretagne dans une compétition où les enjeux européens, coloniaux et commerciaux sont étroitement liés. La maîtrise des mers devient à nouveau une condition essentielle de la réussite stratégique. Les escadres françaises doivent non seulement rechercher la victoire contre la Royal Navy, mais aussi protéger les communications maritimes, soutenir les opérations terrestres des alliés américains, préserver les Antilles et maintenir la circulation des ressources entre la métropole et les territoires ultramarins.[48]
Pour un officier comme Kersaint, cette guerre constitue une école du commandement d’une nature nouvelle. Les missions qui lui sont confiées l’obligent à raisonner dans un espace maritime beaucoup plus vaste que celui des campagnes précédentes. Les distances, l’incertitude des renseignements, l’éloignement des centres de décision et la nécessité de coopérer avec d’autres forces imposent une capacité d’adaptation permanente. Le commandant de bâtiment n’est plus seulement un exécutant chargé de conduire une unité selon des instructions précises : il devient un acteur autonome, capable d’interpréter une situation stratégique et d’agir dans l’esprit des ordres reçus.[49]
Cette expérience renforce chez Kersaint une conception exigeante du commandement naval. La valeur d’un officier ne se mesure pas uniquement à son courage dans le combat, mais à sa capacité à préparer l’action, à maintenir son bâtiment en état opérationnel, à préserver la confiance de son équipage et à exploiter toutes les occasions offertes par la situation. Les campagnes américaines confirment ainsi les qualités déjà observées par ses supérieurs au cours de ses premières années de service : jugement, énergie, sang-froid et aptitude à prendre des responsabilités dans des circonstances complexes.[50]
La guerre d’Indépendance américaine lui permet également de mesurer concrètement l’importance des facteurs matériels qui conditionnent la puissance navale. Les opérations démontrent que la victoire en mer dépend autant de la qualité des bâtiments et de l’habileté des équipages que de la capacité des arsenaux à soutenir un effort prolongé. Les difficultés d’approvisionnement, les contraintes d’entretien, la disponibilité des hommes et des matériels apparaissent comme des éléments déterminants de la conduite de la guerre. Ces réalités, déjà perçues lors de ses premières campagnes, prennent désormais une dimension stratégique.[51]
Les opérations auxquelles participe Kersaint l’inscrivent ainsi dans une génération d’officiers qui font l’expérience d’une guerre maritime nouvelle. La Marine royale n’est plus seulement engagée dans des combats d’escadres destinés à obtenir une victoire décisive ; elle doit conduire simultanément une multitude de missions dispersées sur plusieurs océans. La protection des convois, la surveillance des routes commerciales, les opérations de soutien aux alliés et la coordination entre forces navales et terrestres deviennent des éléments essentiels de la réussite militaire.
Cette vision élargie du conflit contribue à faire évoluer le regard de Kersaint sur la puissance maritime. L’expérience américaine confirme une conviction qui apparaît déjà dans ses premiers mémoires : une marine efficace ne repose pas uniquement sur le nombre de ses vaisseaux, mais sur la cohérence de l’ensemble qui associe commandement, formation des officiers, qualité des équipages, infrastructures portuaires et capacité administrative. Le marin engagé dans la guerre devient progressivement un observateur attentif de l’organisation générale de l’instrument naval.[52]
Les campagnes américaines constituent donc bien davantage qu’un épisode glorieux dans la carrière de Kersaint. Elles représentent une expérience fondatrice, au cours de laquelle il découvre la guerre maritime dans toute sa complexité. Le jeune officier formé dans les années de reconstruction de la Marine royale devient un chef de guerre confronté aux réalités d’un conflit mondial. Cette expérience préparera directement les réflexions qu’il développera après la guerre sur les conditions nécessaires au redressement durable de la puissance navale française.
III. Un officier dans la guerre globale : combats, réseaux et administration des espaces coloniaux
La guerre d’Indépendance américaine constitue le véritable accomplissement militaire d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint. Après près d’un quart de siècle passé au service de la Marine royale, il aborde ce nouveau conflit avec une expérience rare : celle d’un officier formé dans les dernières années de la guerre de Sept Ans, marqué par la catastrophe navale de 1759, puis acteur du patient redressement entrepris par la monarchie française après 1763.[53]
La trajectoire personnelle de Kersaint épouse ainsi celle de la Marine royale du XVIIIᵉ siècle finissant. Né en 1742 au Havre dans une famille profondément liée au service maritime, il connaît très jeune le prix humain des défaites navales françaises. Son père, Guy-François de Kersaint, lieutenant de vaisseau et lieutenant du port du Havre, disparaît en 1759 à bord du vaisseau de 74 canons Le Thésée, lors de la bataille des Cardinaux, en tentant de porter secours au vaisseau-amiral de l’escadre du maréchal de Conflans. Cette disparition, qui frappe également deux de ses frères, inscrit durablement le jeune officier dans une génération pour laquelle la reconstruction navale française devient une nécessité existentielle.
Entré très tôt dans la carrière maritime, Kersaint appartient à cette génération d’officiers qui vont passer de la marine diminuée de l’après-guerre de Sept Ans à la marine ambitieuse de Louis XVI. Cette transformation institutionnelle constitue l’un des éléments majeurs de compréhension de son parcours. Après les défaites de 1759 et la perte d’une partie importante du premier empire colonial français, la monarchie engage un effort considérable de restauration de sa puissance maritime. Sous l’action successive de ministres comme Maurepas, Sartine puis Castries, la Marine royale bénéficie d’une attention politique nouvelle, d’une modernisation des arsenaux et d’une politique ambitieuse de construction navale.[54]
Cette renaissance ne se limite pas à l’augmentation quantitative du nombre de bâtiments. Elle repose sur une véritable évolution doctrinale : amélioration de la formation des officiers, rationalisation des constructions, perfectionnement de l’artillerie navale, développement de nouvelles classes de bâtiments et recherche d’une meilleure articulation entre les différentes fonctions de la flotte. Les ingénieurs Borda et Sané participent notamment à cette modernisation qui donnera à la France, à la veille de la Révolution, certains des meilleurs vaisseaux de ligne de leur époque.[55]
C’est dans cette marine profondément renouvelée que Kersaint construit sa carrière. Après ses premiers commandements de bâtiments légers de reconnaissance et de patrouille, il devient lieutenant de vaisseau en 1770, puis capitaine de vaisseau en 1779. Cette progression illustre le fonctionnement traditionnel de la Marine royale : l’avancement ne repose pas seulement sur l’ancienneté, mais sur l’expérience acquise en mer, la capacité à commander des équipages et l’aptitude à démontrer son efficacité opérationnelle.[56]
Lorsque la France entre officiellement dans la guerre d’Indépendance américaine en 1778, Kersaint dispose donc déjà d’une longue expérience maritime. Le conflit lui offre cependant un changement d’échelle majeur. La guerre ne se déroule plus seulement dans l’espace européen : elle mobilise l’ensemble de l’Atlantique, les Antilles, les côtes américaines, les routes commerciales et les espaces coloniaux. Pour les officiers français, elle constitue une véritable guerre mondiale avant la lettre, dans laquelle les succès militaires dépendent autant de la bataille navale que de la maîtrise des communications, du renseignement et de la logistique impériale.[57]
Dans ce contexte, Kersaint incarne parfaitement le nouvel officier de marine recherché par la monarchie. Il n’est pas seulement un combattant courageux ; il est un marin capable d’utiliser les innovations techniques, de comprendre les réalités géographiques des théâtres d’opération et de prendre des initiatives loin des grandes escadres. Son parcours pendant la guerre américaine révèle trois dimensions complémentaires : celle du tacticien, celle de l’officier appartenant à une génération exceptionnelle de commandants, et celle de l’administrateur des espaces coloniaux.[58]
La première dimension apparaît immédiatement à travers son commandement de la frégate Iphigénie, bâtiment emblématique de la nouvelle génération navale française. La seconde se construit au contact des grands chefs de la Marine royale — de Grasse, Guichen, La Motte-Picquet ou d’Estaing — dont les appréciations témoignent de la reconnaissance rapide de ses qualités professionnelles. La troisième se manifeste pleinement lors de l’expédition de Demerary en 1782, opération originale au cours de laquelle la victoire militaire débouche sur une véritable mission d’administration coloniale.[59]
La carrière américaine de Kersaint permet ainsi de comprendre comment la Marine royale française, après le traumatisme de la guerre de Sept Ans, retrouve pendant quelques années une capacité d’action mondiale. Son parcours individuel devient le révélateur d’une transformation institutionnelle plus vaste : celle d’une marine qui, sous Louis XVI, retrouve l’ambition d’une puissance maritime de premier rang.
A. Le marin de guerre : tactique, innovation et pratique du combat naval
La réputation militaire de Kersaint se construit d’abord dans le commandement des bâtiments légers, avant de s’affirmer pleinement avec la frégate Iphigénie. Son parcours illustre une évolution essentielle de la guerre navale du XVIIIe siècle : la montée en puissance des frégates comme instruments stratégiques autonomes, capables d’assurer non seulement des missions secondaires d’éclairage ou de liaison, mais également des opérations offensives contre les bâtiments ennemis, les communications commerciales et les positions coloniales.
La classe Iphigénie constitue à cet égard un symbole du renouveau naval français. Lancée à Lorient en 1777, cette frégate de 620 tonneaux, longue d’environ quarante mètres et armée de trente-deux canons, appartient à une génération de bâtiments conçus pour répondre aux insuffisances révélées durant la guerre de Sept Ans. Rapides, manœuvriers et relativement autonomes, ces navires doivent permettre à la Marine royale d’améliorer son renseignement, sa capacité de surveillance et son action offensive sur des théâtres éloignés. L’encadré 1 ci-après précise l’importance de cet instrument complexe et très technique, remarquablement maîtrisé et mis en œuvre par Kersaint.
Le choix de Kersaint pour commander l’Iphigénie de mars 1778 à décembre 1782 est particulièrement révélateur. La frégate exige en effet un type d’officier différent du simple commandant de ligne : elle demande initiative, autonomie de décision et capacité à exploiter rapidement une occasion favorable. Ces qualités correspondent précisément au profil du jeune capitaine, déjà remarqué lors de ses précédents commandements. Kersaint ne se contente pas d’exploiter les qualités nautiques de son bâtiment ; il cherche également à les améliorer. Après l’observation des progrès techniques britanniques, il participe aux premières expérimentations du doublage en cuivre sur l’Iphigénie, procédé qui augmente la vitesse du navire, déjà très performant avant la mise en œuvre de cette innovation. Ce doublage limite les effets du séjour prolongé dans les mers tropicales sur le bois des coques. Cette attention portée à la performance technique annonce une caractéristique permanente de son parcours : la conviction que la puissance navale repose autant sur l’innovation matérielle que sur la valeur des hommes.[60]
Dès le début de la guerre américaine, les résultats obtenus confirment cette maîtrise du commandement. Le 10 juillet 1778, l’Iphigénie capture la corvette britannique HMS Lively, puis le 17 décembre suivant le HMS Ceres, autre bâtiment léger de la Royal Navy. Ces succès témoignent de l’efficacité de la tactique des nouvelles frégates françaises: vitesse, initiative, surprise et capacité à engager un adversaire supérieur en puissance mais moins mobile.[61]
Encadré n°1
La nouvelle génération des frégates françaises : vitesse, puissance et innovation navale sous Louis XVI
La frégate française de la fin du XVIIIe siècle constitue l’une des réussites les plus remarquables du redressement naval engagé après la guerre de Sept Ans. Elle traduit une conception nouvelle de la guerre maritime : il ne s’agit plus seulement d’un bâtiment auxiliaire destiné à éclairer les escadres, mais d’un véritable instrument stratégique autonome, capable de surveiller les espaces océaniques, de protéger les communications commerciales, de mener des opérations de course, d’attaquer les bâtiments ennemis et d’intervenir rapidement dans les théâtres coloniaux.
Cette évolution accompagne la transformation générale de la Marine royale sous Louis XVI. Les arsenaux de Brest, Lorient et Rochefort participent à un effort de rationalisation des constructions, fondé sur une meilleure standardisation des modèles, l’amélioration des plans et la recherche d’un équilibre nouveau entre vitesse, solidité et puissance de feu. La frégate devient ainsi le bâtiment emblématique d’une marine mondiale, adaptée à un conflit qui se déroule simultanément dans l’Atlantique Nord, aux Antilles, sur les côtes américaines et dans les espaces coloniaux.
La classe de l’Iphigénie, lancée à Lorient en 1777, illustre parfaitement cette génération nouvelle. Ces frégates d’environ 620 tonneaux, longues d’une quarantaine de mètres, portent trente-deux canons et embarquent généralement entre deux cents et deux cent cinquante hommes, comprenant officiers, équipage, canonniers et détachement d’infanterie de marine. Leur conception privilégie la vitesse, la finesse des lignes et la capacité à soutenir de longues campagnes océaniques sans perdre leurs qualités nautiques.
Leur armement constitue également une rupture qualitative. Les vingt-six canons de douze livres qui forment leur batterie principale représentent une puissance de feu considérable pour un bâtiment de ce déplacement. Dans la marine, ce calibre appartient encore aux pièces moyennes, mais il correspond à une artillerie lourde si on le compare aux capacités de déplacement des armées terrestres du XVIIIe siècle. La masse des pièces, de leurs affûts et de leurs approvisionnements imposait en effet des contraintes logistiques considérables : les trains d’artillerie terrestres restaient limités par la capacité de traction des attelages disponibles, ce qui rendait difficile l’emploi courant de pièces beaucoup plus lourdes hors des places fortes. La frégate française associait donc une exceptionnelle mobilité nautique à une véritable batterie d’artillerie embarquée.
Cette combinaison explique l’efficacité tactique de ces bâtiments. Rapides et manœuvriers, ils pouvaient rechercher l’adversaire, choisir le moment du combat et exploiter leur avantage nautique. Leur puissance de feu leur permettait d’affronter des bâtiments de même catégorie, mais également de soutenir des opérations contre les installations côtières et les possessions coloniales. Ils étaient ainsi particulièrement adaptés aux missions que Kersaint allait conduire : captures de bâtiments britanniques, reconnaissance offensive, protection des routes maritimes et opérations amphibies.
La Marine royale développe plusieurs séries proches répondant à cette logique. La classe Iphigénie appartient à cette génération des grandes frégates de 32 canons qui comprend également des bâtiments célèbres comme la Surveillante, l’Amazone ou la Bellone. À Rochefort, une conception comparable aboutit à la classe de l’Hermione, lancée en 1779, devenue emblématique par sa participation aux opérations américaines. Quelques années plus tard, les travaux de l’ingénieur Jacques-Noël Sané conduiront encore à perfectionner cette architecture avec les frégates de 18, dont la Vénus constitue l’un des modèles les plus réussis. La recherche française porte alors sur tous les éléments susceptibles d’accroître l’efficacité opérationnelle : formes de carène, qualité des bois, gréement, organisation intérieure, artillerie et entretien des bâtiments. Le doublage en cuivre, expérimenté progressivement à partir des années 1770, améliore considérablement les performances en limitant l’encrassement des œuvres vives lors des longues campagnes tropicales. Kersaint sera précisément l’un des officiers les plus attentifs à ces innovations, qu’il cherchera ensuite à appliquer aux bâtiments de ligne.
Les frégates françaises de la guerre d’Indépendance américaine témoignent ainsi d’un moment exceptionnel de la construction navale française. Elles offrent aux officiers une capacité d’initiative inconnue auparavant et permettent à des commandants comme Kersaint de transformer un bâtiment relativement léger en véritable instrument de puissance. Leur réussite explique en partie pourquoi la Royal Navy, pourtant longtemps dominante dans l’emploi des bâtiments rapides, observe avec attention les progrès réalisés par la France durant les dernières années de l’Ancien Régime.
Sources : Jean Boudriot et Hubert Berti, La Frégate : Marine de France 1650-1850. Historique des frégates dans la Marine française, Paris, Éditions Ancre, collection « Archéologie navale française », 1992, notamment p. 75-150. Jean Boudriot, L’Artillerie de mer : Marine française 1650-1850, avec la collaboration d’Hubert Berti, Paris, Éditions Ancre, 1992.
Ces victoires attirent rapidement l’attention des chefs d’escadre auxquels Kersaint est subordonné. Le comte de Grasse, alors Lieutenant général des armées navales et son chef d’escadre, lui adresse une appréciation exceptionnelle : « Je n’ai pas encore vu de frégate aussi bien conduite que l’Iphigénie commandée par monsieur de Kersaint. Cet officier réunit sur lui le zèle, l’activité, le savoir et l’expérience qui annoncent les valeurs d’un officier propre à toutes les parties et à faire dans la suite un bon officier général. »[62]
Ce jugement est particulièrement important car il dépasse largement l’éloge circonstanciel. De Grasse ne souligne pas seulement la réussite d’un combat : il identifie chez Kersaint les qualités nécessaires à un futur chef supérieur. Le vocabulaire employé — « savoir », « expérience », « toutes les parties » — renvoie directement à la conception française du bon officier de marine, capable d’associer compétence technique, commandement humain et compréhension stratégique. Le Chef d’escadre La Motte-Picquet confirme quelques semaines plus tard cette appréciation sur le fils : « Je ne puis faire assez l’éloge de la conduite et des valeurs de monsieur de Kersaint pendant qu’il a commandé sous mes ordres la frégate l’Iphigénie. »[63]
La convergence de ces témoignages est remarquable. Elle place Kersaint parmi les officiers prometteurs de la Marine royale à la veille des grandes opérations de la guerre américaine. Elle montre également que son mérite ne réside pas uniquement dans ses succès personnels, mais dans une manière de commander conforme aux exigences nouvelles d’une marine professionnelle, à laquelle on va revenir sur la constitution d’un réseau important dans la Marine royale.
L’Iphigénie participe ensuite aux opérations majeures des Antilles, notamment à la campagne de la Grenade en 1779, où Kersaint découvre les contraintes du combat d’escadre sous les ordres d’officiers expérimentés comme le comte de Guichen. La guerre navale apparaît alors dans toute sa complexité : la victoire dépend autant de la manœuvre tactique que de la préparation des bâtiments, de la discipline des équipages, de la circulation des informations et de la capacité à maintenir une flotte opérationnelle loin de ses bases.[64]
Ainsi, les premières années de la guerre américaine font de Kersaint bien davantage qu’un brillant commandant de frégate. Elles révèlent un officier qui comprend que la puissance navale moderne repose sur l’association de trois éléments indissociables : la qualité des bâtiments, l’excellence des équipages et l’intelligence du commandement. Cette expérience du combat constituera le socle de ses réflexions ultérieures sur la réforme et l’avenir de la Marine française.
B. Les réseaux d’officiers et la reconnaissance d’une élite navale
La carrière d’Armand-Guy de Kersaint ne peut être comprise isolément. Elle s’inscrit dans une génération d’officiers qui assure, entre les années 1760 et la fin de l’Ancien Régime, la renaissance de la Marine royale. Les campagnes de la guerre d’Indépendance américaine ne mettent pas seulement à l’épreuve les qualités individuelles des commandants ; elles forgent également des liens durables entre officiers appelés à servir successivement sous les ordres des principaux chefs d’escadre du royaume. Cette circulation des expériences contribue à diffuser des méthodes communes de commandement, une culture professionnelle exigeante et une conception renouvelée de la guerre navale, fondée sur la mobilité, la maîtrise de la manœuvre et l’initiative tactique.[65]
Comme beaucoup de jeunes officiers de sa génération, Kersaint passe successivement sous les ordres des plus prestigieux marins du temps. Au cours des campagnes de la guerre d’Indépendance, il sert dans les escadres du comte d’Orvilliers, premier commandant de la flotte française engagée contre la Royal Navy en Manche, puis sous celles du comte de Guichen, du comte de Grasse, de La Motte-Picquet nommé en janvier 1782 lieutenant général des armées navales. Kersaint entretient des relations suivies avec le Lieutenant général des armées navales (vice-amiral) d’Estaing, chef et marin des plus prestigieux, qui en parle comme un fils : « je regarderais comme une grâce personnelle que le Roi daignerait m’accorder, la pension que mérite et que désire M. de Kersaint », dans une demande présentée au Roi de France.[66] Chacun représente une manière particulière d’exercer le commandement, mais tous participent à l’effort de reconstruction de la puissance navale française engagé après 1763.[67]
Au sein de ce milieu particulièrement sélectif, la réputation de Kersaint s’est affirmée rapidement. Les appréciations conservées dans son État des services témoignent d’une reconnaissance exceptionnelle de la part de ses supérieurs. Elles ne relèvent pas des formules administratives convenues ; elles constituent de véritables jugements professionnels portés par des officiers généraux parmi les plus expérimentés de leur époque.[68]
Le témoignage du comte de Grasse déjà cité à propos des qualité manœuvrières de Kersaint est sans doute le plus révélateur. Le poids de cette appréciation mérite d’être souligné. François-Joseph Paul, comte de Grasse, est alors l’un des officiers les plus expérimentés de la Marine royale. Formé dès son adolescence sur les galères de l’Ordre de Malte avant d’effectuer toute sa carrière dans la Marine du Roi, il totalise déjà plus de quarante années de navigation lorsqu’il porte ce jugement. Peu enclin aux éloges faciles, il distingue chez Kersaint des qualités qui dépassent le seul courage au combat : la capacité de conduire un bâtiment, l’intelligence de la manœuvre et l’aptitude à exercer ultérieurement les plus hautes responsabilités. Et quelques mois plus tard seulement, le lieutenant général des armées navales Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte confirme cette impression en des termes tout aussi remarquables, également cités plus haut. L’autorité de La Motte-Picquet confère une valeur particulière à ce témoignage de pair à pair. Officier d’une bravoure unanimement reconnue depuis la guerre de Sept Ans durant laquelle il était second officier sur les bâtiments commandés par Guy-François de Kersaint, plusieurs fois blessé au combat, il appartient au petit nombre des chefs dont la compétence est unanimement respectée, y compris par les Britanniques. Son jugement confirme que la réputation de Kersaint n’est pas le fruit d’un succès isolé mais le résultat d’une pratique constante du commandement. Le comte d’Orvilliers, Chef d’escadre sous lequel il sert du 15 janvier 1778 jusqu’au 7 septembre de la même année note par exemple : « Je certifie que je n’ai que les plus grands éloges à faire de M. de Kersaint du temps qu’il a servi sous moi, tant de son zèle pour le service du Roi que de ses connaissances et de ses talents pour le métier de la mer ».[69] Le comte de Guichen, chef d’escadre sous les ordres duquel il sert du 16 avril 1780 au 7 juillet remarque : « On ne peut rien ajouter à ma satisfaction des services que la frégate du Roi l’Iphigénie commandée par M. de Kersaint, capitaine de vaisseau, a rendu à l’escadre dont j’étais honoré du Commandement, pendant le Service qu’il a fait à l’Amérique. Cet officier s’est distingué dans toutes les occasions par ses manœuvres et ses valeurs pour le métier, ce qui le rend susceptible des grâces du Roi à son égard ».[70] L’amiral d’Estaing souligne à l’attention du Roi, le 2 mars 1781, quelques mois avant l’expédition de Demerary, les résultats à escompter de Kersaint placé dans une fonction de commandement d’escadre : « Je ne balance pas d’assurer qu’une croisière dont il est très digne d’être chargé en chef seroit d’autant plus réussissante qu’il en aurait formé lui-même le plan, ainsi que calculé et préparé tous les moyens. Les Batiments gréés par lui et d’après ses principes acquièrent des qualités inappréciables, et je ne crains pas de promettre qu’une pareille croisière conduirait certainement les plus grands avantages… »[71] Kersaint justifiera amplement cette confiance.
Cette reconnaissance ne se limite d’ailleurs pas au cercle strictement naval. Après l’expédition de Demerary, le marquis de Bouillé souligne à son tour la qualité de l’opération conduite par Kersaint, dont il apprécie autant la préparation que l’exécution. Les mémoires adressés au ministre de la Marine montrent que le jeune capitaine de vaisseau n’agit jamais dans la seule logique de l’exploit militaire. Il raisonne en administrateur des espaces coloniaux, en connaisseur des réalités hydrographiques et en stratège attentif aux équilibres géopolitiques de la façade septentrionale de l’Amérique du Sud. Ses propositions relatives à l’organisation de Demerary et à la fondation d’un véritable chef-lieu témoignent d’une vision qui dépasse largement le cadre des opérations navales immédiates.[72]
Les liens entretenus avec ces officiers dépassent ainsi les simples rapports hiérarchiques. Ils constituent un véritable réseau professionnel, au sein duquel circulent les expériences, les innovations techniques et les réflexions sur l’avenir de la Marine. Les campagnes successives, les stations coloniales et les longues traversées favorisent une sociabilité particulière, faite d’échanges constants sur les qualités des bâtiments, les méthodes de navigation, l’organisation des escadres ou l’amélioration de l’artillerie. Kersaint y trouve un environnement intellectuel favorable au développement des idées qu’il formulera plus tard dans ses mémoires consacrés aux réformes navales. En outre, en raison de ses mérites et talents opérationnels, une alliance familiale se constitue dès sa première affectation à la Martinique entre 1769 et 1777 : Kersaint a été remarqué très tôt par le Marquis d’Ennery, comte du Saint-Empire, Gouverneur général de Saint Domingue, Commandant général des iles françaises, directeur général de l’Infanterie, des troupes, fortifications et artilleries des Colonies d’Amérique. Armand Guy de Kersaint va épouser en 1772 la cousine germaine de ce très prestigieux officier général comme évoqué plus haut, grande propriétaire de plantations dans les Iles (Martinique, Sainte Lucie notamment).
Cette insertion dans l’élite professionnelle de la Marine et l’élite sociale des Antilles françaises explique enfin la rapidité de son ascension. Lorsque lui est confiée, en 1781, la préparation de l’expédition contre Demerary, il ne s’agit plus simplement d’un capitaine de frégate brillant ou d’un officier courageux. Les autorités navales reconnaissent désormais en lui un chef capable de concevoir une opération interarmées, de commander une division autonome, de négocier avec les autorités coloniales et d’administrer un territoire conquis. La guerre d’Indépendance américaine apparaît ainsi comme le moment où la réputation du marin se transforme définitivement en autorité reconnue.
C. L’expédition de Demerary : l’expérience de la guerre coloniale et la consécration d’un chef de guerre
L’expédition dirigée contre les colonies néerlandaises occupées par les Britanniques de Demerary, Essequibo et Berbice constitue incontestablement l’apogée de la carrière militaire d’Armand-Guy de Kersaint durant la guerre d’Indépendance américaine.[73] Jusque-là, ses qualités s’étaient affirmées dans le commandement de frégates, les missions de reconnaissance, les combats navals et les opérations d’escadre sous les ordres des principaux officiers généraux de la Marine royale. L’année 1781 ouvre une phase nouvelle : Kersaint n’est plus seulement un brillant exécutant ; il devient le concepteur et le commandant autonome d’une opération amphibie d’envergure, appelée à combiner objectifs militaires, diplomatiques, économiques et administratifs. Cette évolution éclaire la confiance que lui accordent désormais Versailles, le ministère de la Marine et plusieurs des plus prestigieux officiers généraux de son temps, dont l’amiral d’Estaing, on l’a noté.[74]
L’opération prend place dans un contexte stratégique profondément renouvelé. Depuis l’entrée en guerre des Provinces-Unies aux côtés de la France et de l’Espagne, en décembre 1780, la Guyane néerlandaise est devenue un enjeu majeur de la rivalité franco-britannique. Au printemps 1781, l’amiral Rodney s’empare successivement de Saint-Eustache puis des établissements de Demerary, Essequibo et Berbice. Au-delà de leur richesse agricole, ces colonies contrôlent les communications entre les Antilles, l’embouchure de l’Orénoque et les routes commerciales de l’Amérique méridionale. Leur occupation permettrait à la Royal Navy d’étendre durablement son influence sur toute la façade septentrionale du continent sud-américain.[75]
C’est dans ce contexte que Kersaint est appelé à élaborer un projet de reconquête. Les mémoires qu’il adresse au ministre de la Marine entre février et mai 1781 révèlent un officier dont la réflexion dépasse très largement les préoccupations tactiques. Ils montrent un marin qui raisonne déjà comme un stratège, attentif à l’articulation des opérations navales, des contraintes géographiques, des intérêts coloniaux et des équilibres diplomatiques. Son premier souci consiste à adapter les moyens au théâtre d’opérations. Refusant le prestige inutile des grands vaisseaux de ligne, il recommande au contraire l’emploi d’une division légère, capable d’évoluer dans les faibles profondeurs des estuaires guyanais, de remonter les rivières et d’appuyer d’éventuels débarquements de fusiliers qui préfigurent les commandos du XXe siècle. Cette conception, fondée sur une parfaite adéquation entre les caractéristiques nautiques des bâtiments et les réalités hydrographiques locales, témoigne d’une remarquable maturité opérationnelle.[76]
Cette analyse repose sur une connaissance directe du terrain. Avant même la guerre d’Indépendance, Kersaint avait navigué à plusieurs reprises dans les eaux des Guyanes lors de ses stations aux Antilles. Son mariage en 1772 à la Martinique avec Claire Louise-Françoise de Paule d’Alesso d’Eragny, cousine germaine du Marquis d’Ennery déjà mentionné, l’avait également introduit dans les réseaux des grandes familles aristocrates créoles, propriétaires de grandes plantations sucrières, étroitement liées aux gouverneurs généraux des îles françaises, familiers des entourages du Roi de France. Son expérience personnelle des économies de plantation, des échanges commerciaux régionaux et des difficultés de navigation dans les estuaires guyanais confère ainsi une crédibilité particulière aux propositions qu’il soumet au ministre. Les mémoires de 1781 apparaissent moins comme un simple projet militaire que comme une véritable étude stratégique de l’espace colonial.[77]
La perspicace observation qu’il adresse alors au ministre résume admirablement cette vision d’ensemble : « Je pense qu’il est de l’intérêt du Roi, de celui de l’Espagne et de tous nos alliés de conserver cette possession, si nous avons le bonheur de nous en emparer. Si vous donnez le temps aux Anglais de s’établir à Essequibo, ils seront incessamment les maîtres de l’île superbe et féconde de la Trinité, qui vaut à elle seule toutes les îles du Vent ; d’où ils domineront vers l’Orénoque, la Guaïra, Cumana et n’ôteront pas ce moyen à nos colonies, déjà si malheureuses, leur dernière et unique ressource, celle du poisson salé, du bœuf fumé et des bestiaux vivants de toute espèce. »[78] Tout se passera hélas exactement comme analysé par Armand-Guy de Kersaint. Les britanniques reviendront occuper Demerary, Essequibo et Berbice en 1792 et ils conserveront La Trinité et les Trois Rivières de Guyane Occidentale jusqu’au XXe siècle comme analysé par Kersaint.
Cette analyse mérite d’être soulignée. Plusieurs décennies avant que les théoriciens du XIXᵉ siècle ne systématisent les notions de profondeur stratégique ou de contrôle des communications maritimes, Kersaint établit déjà un lien étroit entre la maîtrise des voies de navigation, le ravitaillement des colonies, l’équilibre géopolitique régional et la liberté d’action des flottes. La guerre navale apparaît chez lui comme un système global où les facteurs économiques, logistiques et géographiques sont indissociables de la conduite des opérations.
Les moyens finalement réunis traduisent cette réflexion. La division placée sous ses ordres comprend deux frégates, une corvette, un brigantin, un cutter, une bombarde et deux bâtiments de transport, représentant au total cent trente-six pièces d’artillerie. Ce choix peut surprendre au regard des grandes escadres de ligne qui dominent alors les affrontements atlantiques ; il correspond pourtant parfaitement aux exigences de la navigation côtière et fluviale des Guyanes. La faible profondeur des passes, l’étroitesse des chenaux et la nécessité éventuelle de bombarder les positions littorales rendaient en effet beaucoup plus utiles des bâtiments de moyen tonnage, rapides, manœuvriers et capables d’approcher les rivages.[79]
L’exécution de l’opération confirme pleinement la justesse de ces choix. En janvier 1782, la division Kersaint obtient successivement la capitulation de Demerary, Essequibo et Berbice. Les quatre bâtiments de guerre britanniques présents sur zone — deux frégates et deux corvettes totalisant quatre-vingt-dix canons — ainsi que treize navires marchands armés se rendent sans qu’il soit nécessaire de livrer un combat d’artillerie de grande ampleur. Plus remarquable encore, l’ensemble de l’expédition est conduit sans enregistrer le moindre tué ni blessé dans les rangs français. Peu d’opérations de la guerre d’Indépendance américaine présentent un rapport aussi favorable entre les moyens engagés, les résultats obtenus et les pertes subies.[80]
Mais le succès militaire ne constitue qu’une partie de la mission confiée à Kersaint. Pendant près de six mois, il exerce les fonctions de gouverneur général par intérim des territoires reconquis. Cette responsabilité révèle une autre dimension de sa personnalité : celle d’un administrateur soucieux d’organiser durablement les espaces placés sous son autorité. Il assure le maintien des institutions locales, veille à la continuité des activités commerciales et prépare une réorganisation administrative des colonies. C’est dans cette perspective qu’il propose la création d’un véritable chef-lieu à Longchamp, destiné à structurer l’administration de Demerary et à renforcer durablement la présence française. Comme nous l’avons montré ailleurs, ce projet dépasse la simple fondation urbaine : il traduit une réflexion cohérente sur l’organisation des territoires coloniaux et sur les conditions d’exercice d’une puissance maritime durable.[81]
Cette expérience guyanaise éclaire rétrospectivement l’ensemble de la pensée stratégique de Kersaint. Les mémoires qu’il rédigera après son retour en France retrouveront constamment les enseignements tirés de cette campagne : nécessité d’adapter les bâtiments aux missions, priorité accordée à la mobilité, importance des communications maritimes, rôle des bases navales, articulation entre puissance navale et développement colonial. Chez Kersaint, la théorie procède toujours de l’expérience. Les conceptions qu’il développera sous la Révolution trouvent leur origine dans cette remarquable synthèse entre commandement militaire, connaissance géographique et administration des espaces ultramarins.[82]
IV. De l’expérience du marin à la pensée du réformateur : la puissance navale comme projet politique
La carrière d’Armand-Guy de Kersaint ne s’achève pas avec les campagnes victorieuses de la guerre d’Indépendance américaine. Au contraire, celles-ci constituent l’aboutissement d’une longue maturation professionnelle qui nourrit désormais une réflexion plus générale sur l’avenir de la Marine royale, la défense des colonies et la place de la puissance maritime dans la politique de l’État. Peu d’officiers de son temps auront connu une telle diversité d’expériences : commandement de bâtiments légers, campagnes océaniques, combats d’escadre, administration coloniale, innovations techniques et responsabilités opérationnelles autonomes. Cette accumulation d’observations conduit progressivement Kersaint à dépasser le cadre de l’action militaire pour élaborer une véritable doctrine de la puissance navale.
Ses nombreux mémoires adressés au ministère de la Marine, puis les textes qu’il publie à partir de 1789, témoignent de cette évolution. Les difficultés rencontrées pendant les campagnes, les enseignements tirés des opérations navales, les contraintes de la navigation océanique et l’expérience acquise dans les colonies deviennent autant d’arguments en faveur d’une réforme profonde de l’instrument maritime français. Chez Kersaint, la réflexion stratégique ne procède jamais de la spéculation abstraite : elle demeure constamment fondée sur l’expérience vécue. L’officier de mer reste présent derrière le théoricien.
Cette pensée s’inscrit naturellement dans le contexte des profondes transformations que connaît la France à la veille de la Révolution. Les débats sur les finances publiques, la réforme administrative, l’avenir de l’empire colonial et la réorganisation des forces armées offrent à Kersaint un cadre nouveau pour exprimer des convictions forgées au cours de trois décennies de navigation. Élu député puis appelé aux plus hautes responsabilités navales, il tente de mettre son expérience au service d’une politique maritime ambitieuse, convaincu que la prospérité économique, la sécurité des colonies et le rang international de la France demeurent indissociables de la maîtrise des mers.
L’étude de cette dernière période permet ainsi de mesurer toute l’originalité de Kersaint parmi les officiers de la fin de l’Ancien Régime. Marin de guerre reconnu par les plus grands chefs d’escadre de son époque, administrateur colonial, innovateur technique et homme politique des Lumières, il apparaît comme l’un des rares officiers français à avoir cherché à transformer son expérience opérationnelle en une véritable réflexion d’ensemble sur les conditions de la puissance maritime. Les événements révolutionnaires interrompront brutalement cette entreprise, sans en effacer ni la cohérence ni la modernité.
Trois aspects permettent d’en suivre la progression. La première sous-partie analysera la naissance d’une pensée stratégique directement issue de l’expérience des campagnes navales et coloniales. La deuxième montrera comment cette réflexion se traduit par des propositions concrètes de réformes techniques, administratives et navales destinées à renforcer durablement la Marine française. Enfin, la troisième examinera l’engagement politique de Kersaint entre 1789 et 1793, période durant laquelle l’officier tente de mettre en œuvre ses conceptions avant d’être emporté par la radicalisation révolutionnaire.
A. L’expérience de Kersaint au service d’une pensée stratégique de la puissance maritime
Les campagnes conduites par Armand-Guy de Kersaint durant près de trente-cinq années ne produisent pas seulement un officier de marine expérimenté ; elles forgent progressivement une véritable réflexion sur les conditions de la puissance navale française. Contrairement à nombre de mémoires administratifs rédigés à la fin de l’Ancien Régime, ses écrits ne procèdent pas d’une spéculation doctrinale détachée des réalités de la mer. Ils constituent au contraire l’aboutissement d’une expérience accumulée sur tous les grands théâtres atlantiques, depuis les premières campagnes de la guerre de Sept Ans jusqu’aux opérations de la guerre d’Indépendance américaine. Le commandant de frégate, le chef de division, l’administrateur colonial et l’innovateur technique parlent d’une seule voix. Chez Kersaint, on l’a souligné, la pensée stratégique demeure inséparable de l’expérience opérationnelle.
Les mémoires qu’il adresse au ministre de la Marine entre février et mai 1781, préparatoires à l’expédition de Demerary, témoignent déjà de cette maturité. Leur intérêt dépasse largement la préparation d’une opération ponctuelle. Ils révèlent une conception cohérente de la guerre maritime, fondée sur l’adaptation permanente des moyens aux objectifs, sur une connaissance précise des espaces océaniques et sur l’articulation étroite entre action navale, géographie et économie coloniale. Kersaint y démontre qu’une opération navale ne peut être conçue indépendamment des caractéristiques hydrographiques des côtes, des courants, des profondeurs, des saisons de navigation, des ressources disponibles et des intérêts commerciaux en présence. Cette approche globale annonce déjà une véritable géostratégie maritime avant la lettre.[83]
Son analyse de la façade guyanaise illustre particulièrement cette méthode. Loin de proposer une démonstration de force reposant sur l’emploi de vaisseaux de ligne, il préconise une division légère, composée de frégates, de corvettes, de bâtiments de faible tirant d’eau et de transports spécialement adaptés aux estuaires, aux bancs de vase et aux passes étroites des fleuves de Demerary, d’Essequibo et de Berbice. La réussite de l’expédition de janvier 1782 confirme la justesse de cette appréciation : la conquête des colonies néerlandaises est obtenue sans pertes humaines et avec des moyens volontairement limités, mais parfaitement adaptés au théâtre d’opérations.[84]
Cette réflexion stratégique ne s’arrête toutefois pas à la seule conduite des opérations. Kersaint saisit parfaitement que la guerre maritime engage simultanément la puissance économique des États. Les colonies guyanaises représentent moins, à ses yeux, un objectif territorial qu’un élément essentiel des circuits commerciaux atlantiques. Dans son mémoire du 19 mai 1781, il souligne que leur conservation conditionne les approvisionnements alimentaires des Antilles françaises, la maîtrise des communications avec les possessions espagnoles et l’équilibre stratégique de l’ensemble de la façade septentrionale de l’Amérique du Sud. Il perçoit déjà l’interdépendance entre puissance navale, commerce maritime et sécurité des empires coloniaux.[85]
Cette conception procède directement des campagnes auxquelles il a participé depuis 1778. Les croisières de surveillance, les escortes de convois, les prises de bâtiments britanniques, les combats aux Antilles, les opérations menées lui ont appris que la victoire navale ne dépend jamais exclusivement du courage des équipages ou de la qualité des manœuvres. Elle résulte d’un ensemble de facteurs où interviennent l’organisation des arsenaux, la qualité des constructions navales, l’entraînement des équipages, les capacités logistiques, les réseaux portuaires, les communications océaniques et la permanence de l’effort financier de l’État. Cette vision systémique de la puissance maritime distingue Kersaint de nombreux officiers de son temps, davantage préoccupés par les seules questions tactiques.[86]
Son intérêt constant pour les innovations techniques participe de la même logique. Dès le commandement de l’Iphigénie, il expérimente les avantages du doublage en cuivre, s’intéresse aux perfectionnements du gréement, à la disposition de l’artillerie, aux aménagements intérieurs destinés à améliorer la vie de l’équipage et aux qualités nautiques des nouvelles frégates construites selon les plans de Jacques-Noël Sané et de ses contemporains. Les observations recueillies pendant ses campagnes nourriront les propositions qu’il formulera ensuite pour moderniser durablement la flotte française.[87]
Enfin, cette pensée trouve son expression la plus aboutie dans son Opinion présentée à la Société des Amis de la Constitution le 1er mars 1790. Revenant sur les enseignements de la guerre de Sept Ans comme sur ceux de la guerre d’Indépendance américaine, Kersaint y formule l’idée qui constitue probablement le fil conducteur de toute son œuvre : la France ne peut conserver son rang parmi les puissances européennes qu’en donnant à sa marine les moyens de protéger simultanément son commerce, ses colonies et ses communications océaniques. Sa célèbre affirmation selon laquelle « quiconque est le maître de la mer l’est aussi de la terre » ne relève pas d’un simple aphorisme. Elle résume trente-cinq années d’observations accumulées sur tous les océans et traduit la conviction que la puissance maritime constitue désormais l’un des fondements essentiels de la puissance politique.[88]
Ainsi, la pensée stratégique de Kersaint apparaît moins comme une théorie élaborée dans les cabinets ministériels que comme la synthèse intellectuelle d’une longue carrière de marin. Elle constitue le prolongement naturel des expériences analysées dans les parties précédentes et annonce les réformes navales qu’il s’efforcera de promouvoir à la veille de la Révolution.
B. Réformer la Marine : innovations techniques, organisation navale et défense de la puissance maritime
L’expérience accumulée par Armand-Guy de Kersaint au cours de plus de trois décennies de navigation ne débouche pas uniquement sur une réflexion stratégique ; elle nourrit également une critique argumentée de l’organisation matérielle de la Marine royale et des choix administratifs qui, selon lui, compromettent durablement son efficacité. À la différence de nombreux officiers limitant leurs observations aux questions tactiques, Kersaint embrasse l’ensemble des composantes de la puissance navale : construction des bâtiments, innovations techniques, organisation des arsenaux, infrastructures portuaires, défense des colonies, recrutement des équipages et articulation entre les forces navales et les besoins économiques de la monarchie. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une conception globale de la marine comme système cohérent, où chaque élément conditionne la capacité de l’État à agir sur mer.[89]
Cette approche procède directement des responsabilités qu’il a exercées pendant la guerre d’Indépendance américaine. Le commandement successif de bâtiments légers, de frégates puis de vaisseaux de ligne lui permet d’apprécier concrètement les qualités respectives de chaque catégorie de navire. Parmi celles-ci, la frégate occupe une place privilégiée dans sa réflexion. Les campagnes de l’Iphigénie lui démontrent que ces bâtiments réunissent des qualités particulièrement adaptées à la guerre océanique : rapidité, autonomie, puissance de feu suffisante, aptitude aux missions de reconnaissance, de protection des convois, de renseignement, de course et d’appui aux opérations amphibies. Elles constituent, selon lui, l’un des instruments les plus polyvalents de la stratégie maritime française.[90]
Son intérêt pour les perfectionnements techniques s’exprime très tôt. Après la capture du HMS Lively en juillet 1778, Kersaint fait partie des premiers officiers français à mesurer les avantages du doublage en cuivre adopté par la Royal Navy afin de protéger les œuvres vives contre les tarets et les concrétions marines. L’Iphigénie reçoit rapidement cette innovation, qui améliore sensiblement sa vitesse et sa tenue à la mer. Quelques mois plus tard, après la prise du HMS Cérès, Kersaint veille également à l’application de ce procédé sur cette nouvelle unité. Ces initiatives illustrent une constante de sa carrière : l’attention portée aux progrès techniques susceptibles d’accroître les performances opérationnelles des bâtiments placés sous son commandement.[91]
Son intérêt ne se limite cependant pas aux seules qualités nautiques des navires. Les mémoires qu’il adresse au ministère montrent qu’il réfléchit à l’ensemble de leur conception : disposition des batteries, amélioration du gréement, aménagement intérieur, ventilation, organisation des cuisines, embarquement des approvisionnements et conditions de vie des équipages. Plusieurs de ces propositions annoncent les perfectionnements qui seront progressivement adoptés à la fin du XVIIIᵉ siècle puis sous l’Empire. Cette capacité à relier les aspects techniques aux exigences opérationnelles distingue Kersaint de nombreux contemporains, davantage spécialisés dans un domaine particulier de l’art naval.[92]
Ses critiques portent également sur l’organisation générale de la Marine royale. Fort de son expérience des campagnes atlantiques et coloniales, il estime que la France a trop longtemps privilégié les fortifications terrestres au détriment de la mobilité des forces navales. Dans son Opinion de 1790, il dénonce sans ambiguïté un « système bizarre et monstrueux de fortification appliqué à la défense de contrées qu’on ne peut attaquer, conquérir et conserver que par des vaisseaux ». À ses yeux, les dépenses consacrées aux places fortes absorbent des ressources qui devraient être prioritairement affectées aux escadres, aux arsenaux, aux constructions navales et à l’entretien des équipages. Cette critique s’enracine directement dans les enseignements qu’il tire de la guerre de Sept Ans comme de la guerre d’Indépendance américaine, où la maîtrise des communications maritimes s’est révélée décisive pour le destin des empires coloniaux.[93]
Encadré n°2
Les principales innovations techniques et stratégiques proposées ou expérimentées par le comte de Kersaint
L’originalité d’Armand-Guy de Kersaint ne réside pas seulement dans ses succès opérationnels. Tout au long de sa carrière, il cherche à améliorer l’efficacité de la Marine royale en proposant des innovations qui procèdent directement de son expérience de la navigation et du combat. Plusieurs de ces idées, formulées dans ses mémoires de 1781 puis développées dans ses écrits politiques de 1790, annoncent certaines évolutions qui s’imposeront progressivement dans les marines européennes à la fin du XVIIIᵉ siècle.
• Généralisation du doublage en cuivre des carènes. Après la capture des corvettes britanniques HMS Lively (1778) puis HMS Cérès, Kersaint est parmi les premiers officiers français à promouvoir cette innovation destinée à accroître durablement la vitesse, la manœuvrabilité et l’autonomie des bâtiments tout en réduisant l’encrassement des œuvres vives.
• Valorisation stratégique de la frégate. Son expérience du commandement de l’Iphigénie le conduit à considérer la frégate comme l’instrument privilégié de la guerre océanique : reconnaissance, escorte des convois, renseignement, transmission des ordres, protection du commerce, appui des débarquements, opérations contre les établissements coloniaux et guerre de course.
• Adaptation permanente des bâtiments au théâtre d’opérations. L’expédition de Demerary démontre sa volonté d’utiliser des bâtiments de faible tirant d’eau spécialement adaptés aux estuaires, aux fleuves et aux côtes vaseuses de Guyane plutôt que d’engager systématiquement des vaisseaux de ligne.
• Modernisation des aménagements de bord. Kersaint s’intéresse également à la disposition des batteries, au gréement, à la ventilation, aux cuisines embarquées, aux capacités de stockage et, plus généralement, à toutes les améliorations susceptibles d’accroître l’endurance des bâtiments et les conditions de vie des équipages.
• Une défense navale mobile des colonies. Loin de privilégier les grandes fortifications permanentes, il estime que les possessions ultramarines doivent être protégées par des escadres capables d’intervenir rapidement et de contrôler les communications maritimes.
• La maîtrise des communications océaniques. Ses mémoires soulignent constamment que les convois, les routes commerciales, les relais portuaires, les arsenaux et les bases navales constituent les véritables fondements de la puissance impériale.
• Une articulation nouvelle entre économie et stratégie. Pour Kersaint, les colonies ne représentent pas uniquement des territoires à défendre ; elles s’insèrent dans un système économique maritime dont la protection conditionne la prospérité de la métropole.
• Une organisation intégrée de la puissance maritime. Construction navale, arsenaux, innovation technique, formation des équipages, administration coloniale, commerce et opérations militaires doivent être pensés comme les composantes complémentaires d’une même politique publique.
L’ensemble de ces propositions témoigne d’une remarquable cohérence intellectuelle. Elles ne résultent jamais d’une réflexion théorique abstraite mais d’une pratique continue de la mer, du commandement et de l’administration. Elles expliquent que Kersaint apparaisse aujourd’hui comme l’un des officiers français ayant le plus clairement perçu, à la veille de la Révolution, que la puissance d’un État maritime repose sur l’intégration de ses capacités militaires, industrielles, logistiques et commerciales.
Cette réflexion conduit Kersaint à proposer une véritable réorganisation de la défense des colonies françaises. Son expérience de gouverneur intérimaire des établissements de Demerary, Essequibo et Berbice lui a montré que la sécurité des possessions ultramarines dépend moins de fortifications coûteuses que d’une présence navale permanente, capable d’assurer la protection des routes commerciales, de maintenir les communications avec la métropole et d’intervenir rapidement contre toute tentative de débarquement. La flotte devient ainsi l’élément central d’une défense mobile, adaptée à la géographie particulière des espaces coloniaux américains.[94]
Au-delà des questions techniques et administratives, la pensée de Kersaint traduit enfin une conception profondément moderne du rôle de la Marine dans la puissance de l’État. Les arsenaux, les ports, les colonies, les navires, les équipages et le commerce maritime ne constituent plus des réalités séparées mais les composantes d’un même ensemble stratégique. Loin de limiter la marine à une fonction militaire, il y voit l’instrument principal de la prospérité économique, du rayonnement politique et de l’indépendance internationale de la France. Cette vision intégrée explique la cohérence des réformes qu’il défend à la veille de la Révolution et confère à son œuvre une portée qui dépasse largement les circonstances immédiates de son époque.
Ainsi, les propositions de Kersaint apparaissent comme le prolongement naturel d’une carrière entièrement consacrée à la mer. Elles illustrent la manière dont un officier formé par l’expérience du combat peut transformer les enseignements de la pratique en un véritable projet de réforme de l’institution navale. C’est cette ambition que les bouleversements révolutionnaires empêcheront finalement de se concrétiser.
Encadré n° 3
Armand-Guy de Kersaint en dix dates
Les principales étapes d’une vie au service de la puissance maritime française
20 juillet 1742 – Naissance au Havre
Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, naît au Havre dans une famille d’ancienne noblesse bretonne entièrement vouée au service de la Marine royale. Son père, Guy-François de Kersaint, lieutenant de vaisseau et lieutenant de port, lui transmet très tôt la culture de la mer, du commandement et du service de l’État, qui marquera toute son existence.
1755 – Entrée dans la Marine royale
À treize ans, il entre comme garde de la Marine au moment où s’ouvrent les tensions conduisant à la guerre de Sept Ans. Sa formation combine enseignement scientifique, apprentissage de la navigation et longues campagnes embarquées, véritable école du commandement des officiers de la Marine royale.
20 novembre 1759 – Le drame du Thésée
La bataille des Cardinaux (baie de Quiberon) bouleverse définitivement son destin. Son père Guy-François et deux de ses frères disparaissent dans le naufrage du vaisseau Le Thésée. Cette tragédie familiale fait de la reconstruction de la puissance navale française une cause personnelle autant que professionnelle.
1770 – Lieutenant de vaisseau
Après plusieurs commandements de bâtiments légers (La Lunette, La Turquoise, Le Gédéon) et plusieurs campagnes aux Antilles et sur les côtes de Guyane, il est promu lieutenant de vaisseau. Il acquiert alors une connaissance exceptionnelle des espaces coloniaux français et néerlandais qui jouera un rôle déterminant durant la guerre d’Indépendance américaine.
1778-1779 – Les premiers succès de l’Iphigénie
À bord de la frégate L’Iphigénie, Kersaint capture successivement les corvettes britanniques HMSLively (10 juillet 1778), puis HMSCérès (17 décembre 1778). Il participe à l’introduction du doublage en cuivre dans la Marine française, technologie d’amélioration des performances et de la longévité ou durabilité des coques en bois. Il perfectionne sans cesse les qualités nautiques de son bâtiment et s’impose rapidement comme l’un des meilleurs commandants de frégate et manœuvrier de toute la flotte de Louis XVI.
Mars 1779 – Capitaine de vaisseau
Promu capitaine de vaisseau, il sert successivement sous les ordres des comtes d’Orvilliers, de Guichen, de La Motte-Picquet puis de Grasse. Les appréciations conservées dans son État des services témoignent d’une remarquable unanimité dans les éloges. De Grasse écrit notamment : « Je n’ai pas encore vu de frégate aussi bien conduite que l’Iphigénie commandée par M. de Kersaint… » La Motte-Picquet ajoute : « Je ne puis faire assez l’éloge de la conduite et des talents de M. de Kersaint. » Ces témoignages annoncent déjà un officier de très haut niveau, appelé, selon ses chefs, à exercer les plus hautes responsabilités de la Marine.
Janvier 1782 – L’expédition de Demerary
À la tête d’une division de sept bâtiments spécialement adaptée à la navigation sur les hauts-fonds guyanais, Kersaint reprend aux Britanniques Demerary, Essequibo et Berbice. Préparée de longue date dans plusieurs mémoires adressés au ministre de la Marine, l’opération est exécutée conformément au plan initial, sans perte humaine ni matérielle française. Il administre ensuite les colonies reconquises et prépare la fondation du futur chef-lieu de Longchamps, future Georgetown dont il fait tracer les plans tout en faisant procéder à une relevé cadastral minutieux des plantations, canaux assurant une abondante source d’énergie hydraulique tout en faisant recenser la nature des cultures sur ces plantations.
1789-1790 – Le marin devient réformateur
Après plus de trente-cinq années de campagnes, Kersaint quitte le service actif. Administrateur de Paris puis membre de la Société des Amis de la Constitution, il publie plusieurs mémoires, Rapports et mémoires consacrés à la réforme de la Marine, des colonies et de l’organisation maritime française. Il y développe une véritable doctrine de la puissance navale fondée sur la mobilité des escadres, l’innovation technique, la maîtrise des communications maritimes et la priorité budgétaire accordée aux forces navales.
1791 – Une promotion refusée
Lors de la réorganisation du corps des officiers généraux de la Marine, Kersaint n’est pour autant pas retenu parmi les nouveaux chefs de division des armées navales (contre amiraux), malgré les appréciations exceptionnelles laissées par de Grasse, de Guichen, de La Motte-Picquet et plusieurs autres officiers généraux de premier plan. Cette absence de promotion contraste avec les responsabilités de chef de division effectivement exercées en sa qualité de capitaine de vaisseau pendant la guerre et nourrit chez lui une profonde déception. Elle explique en partie son investissement croissant dans le débat politique et sa volonté de porter lui-même devant la Nation les réformes qu’il proposait depuis plusieurs années.
Janvier-décembre 1793 – Vice-amiral de la République et fin tragique
Au début de l’année 1793, le ministre de la Marine, le célèbre mathématicien Gaspard Monge, qui est son ami, le nomme vice-amiral de la République, reconnaissant ainsi une carrière exemplaire au service de la puissance maritime française. Quelques semaines plus tard, son refus de voter la mort de Louis XVI, sa démission de la Convention dans la foulée puis la radicalisation de la Terreur provoquent sa disgrâce. Arrêté, traduit devant le Tribunal révolutionnaire, il est guillotiné le 4 décembre 1793, privant la France de l’un de ses officiers les plus expérimentés et de l’un des rares marins ayant élaboré une véritable pensée stratégique de la puissance navale.
C. Une pensée prémonitoire de la puissance maritime : l’héritage stratégique de Kersaint
Au terme de près de trente-cinq années de navigation, de campagnes, d’engagements et de commandements, Armand-Guy de Kersaint laisse une œuvre dont la cohérence dépasse largement le cadre des mémoires techniques ou des propositions administratives adressées au ministère de la Marine. L’expérience accumulée depuis ses premiers embarquements jusqu’à la guerre d’Indépendance américaine nourrit progressivement une véritable réflexion sur les conditions de la puissance navale française. Celle-ci ne procède jamais d’une spéculation abstraite. Elle est le fruit d’une pratique constante de la mer, de l’observation des opérations, de l’administration des colonies et du dialogue entretenu avec les principaux officiers généraux de son temps. À cet égard, les mémoires de 1781 comme les textes publiés en 1790 apparaissent moins comme des écrits circonstanciels que comme la synthèse d’une longue maturation intellectuelle.[95]
L’un des apports majeurs de Kersaint consiste précisément à dépasser une conception strictement militaire de la Marine. Pour lui, la flotte n’est jamais une réalité autonome ; elle constitue l’élément central d’un système beaucoup plus vaste associant arsenaux, ports, chantiers de construction, établissements coloniaux, routes commerciales, renseignements nautiques, innovation technique et qualité des équipages. Cette vision globale transparaît constamment dans les projets qu’il présente avant l’expédition de Demerary, où la composition même de la division navale est pensée en fonction des caractéristiques hydrographiques, économiques et politiques du théâtre d’opérations.[96] Bien avant que ne s’impose le vocabulaire contemporain de la stratégie maritime, Kersaint raisonne déjà en termes de réseaux, de communications et d’interdépendances.
Son expérience coloniale renforce encore cette approche systémique. Les séjours prolongés aux Antilles, la connaissance des Guyanes, l’administration de Demerary, de l’Essequibo et de Berbice, ainsi que les liens familiaux noués avec les grandes familles créoles, lui donnent une perception particulièrement concrète des rapports entre puissance navale et prospérité économique. Les colonies apparaissent sous sa plume non comme de simples possessions territoriales mais comme des éléments essentiels d’un ensemble commercial et maritime dont la sécurité dépend avant tout de la maîtrise des mers. Les mémoires adressés au ministre en février, mars et mai 1781 montrent qu’il envisage déjà la Guyane néerlandaise dans une perspective régionale associant l’Orénoque, Trinidad, les Petites Antilles et les voies atlantiques reliant l’Europe aux Amériques.[97]
Cette compréhension des espaces maritimes conduit également Kersaint à remettre en cause plusieurs principes alors dominants de la politique coloniale française. Dans son Opinion présentée le 1er mars 1790 devant la Société des Amis de la Constitution, il critique avec vigueur les dépenses considérables consacrées depuis plusieurs décennies aux fortifications permanentes des colonies au détriment de la flotte. Son argumentation repose sur une idée simple mais profondément novatrice : les possessions ultramarines ne peuvent être durablement défendues que par la mobilité des forces navales et le contrôle des communications maritimes. Les forteresses ne sauraient suppléer l’absence d’une marine capable d’assurer la liberté d’action sur mer. Cette analyse, directement inspirée de son expérience opérationnelle, annonce plusieurs principes qui domineront la stratégie navale du XIXᵉ siècle.[98]
La même logique inspire ses nombreuses propositions relatives aux bâtiments de guerre. Les innovations qu’il préconise concernant le doublage en cuivre, les gréements, l’artillerie, les aménagements intérieurs ou l’organisation des équipages ne relèvent jamais d’une recherche isolée de perfection technique. Elles répondent toutes à une finalité opérationnelle : accroître l’endurance des bâtiments, améliorer leur vitesse, renforcer leur autonomie, faciliter leur entretien et augmenter leur disponibilité au combat. La technique n’est jamais une fin ; elle constitue un instrument au service d’une stratégie d’ensemble. Cette articulation constante entre innovation, organisation et emploi des forces confère à la pensée de Kersaint une remarquable unité.[99]
L’expédition de Demerary illustre sans doute le mieux cette capacité à intégrer les différentes dimensions de la puissance maritime. La préparation minutieuse de l’opération, le choix de bâtiments adaptés aux faibles profondeurs, la coordination des moyens terrestres et navals, la rapidité d’exécution, l’administration immédiate des territoires conquis puis le projet de création d’un nouveau centre administratif à Longchamps traduisent une conception particulièrement moderne de la guerre maritime. L’objectif ne consiste plus seulement à remporter un succès tactique, mais à transformer durablement un avantage militaire en bénéfice politique, économique et territorial. L’action navale devient ainsi un instrument complet de la politique de puissance de l’État.[100]
Cette cohérence explique également les critiques formulées par Kersaint contre le fonctionnement administratif de la Marine royale. Sans remettre en cause les fondements de l’institution, il dénonce la dispersion des responsabilités, les lenteurs décisionnelles, les résistances bureaucratiques et l’insuffisante prise en compte de l’expérience des officiers de mer. À plusieurs reprises, il regrette que les décisions relatives aux constructions navales, aux équipements ou aux colonies soient arrêtées loin des réalités du commandement opérationnel. Ses mémoires témoignent ainsi d’une volonté constante de rapprocher la décision politique de l’expérience acquise sur les océans.[101]
Le destin personnel de Kersaint confère enfin une portée particulière à cette œuvre. Officier unanimement apprécié par les principaux chefs d’escadre de la guerre d’Indépendance américaine, artisan de l’une des opérations les plus réussies du conflit dans les Guyanes, il ne reçoit pourtant pas sous l’Ancien Régime le grade de chef de division auquel ses états de service semblaient le destiner. Sa nomination comme vice-amiral de la République en janvier 1793 intervient paradoxalement au moment où les bouleversements politiques rendent désormais impossible la mise en œuvre des réformes qu’il appelait de ses vœux depuis plusieurs années. Quelques mois plus tard, son exécution met brutalement un terme à une carrière exceptionnelle et prive la France d’un officier dont l’expérience et les conceptions auraient probablement trouvé toute leur place dans la reconstruction de la Marine engagée sous le Consulat puis l’Empire.
À la veille de la Révolution, Kersaint apparaît ainsi comme bien davantage qu’un brillant officier de guerre. Marin, administrateur, innovateur et réformateur, il élabore progressivement une vision intégrée de la puissance maritime où les opérations navales, les infrastructures portuaires, les constructions navales, les colonies, le commerce et l’action de l’État participent d’un même ensemble stratégique. C’est cette unité profonde entre l’expérience du commandement et la réflexion doctrinale qui fait aujourd’hui tout l’intérêt historique de son œuvre. Longtemps éclipsée par les grands noms de Suffren, de Grasse, d’Estaing ou de La Motte-Picquet, sa pensée mérite désormais d’être replacée parmi les contributions majeures à l’histoire intellectuelle de la puissance navale française au siècle des Lumières.
D. Un paradoxe de fin de carrière encore imparfaitement élucidé
L’un des aspects les plus surprenants de la carrière d’Armand-Guy de Kersaint réside dans le décalage manifeste entre les appréciations exceptionnellement favorables dont il bénéficie durant la guerre d’Indépendance américaine et l’absence de promotion formelle au grade de chef de division des armées navales (contre-amiral) sous la monarchie : il a porté la marque de chef de division en tant que capitaine de vaisseau commandant une division. Les témoignages conservés dans son État des services ne laissent aucun doute sur l’estime que lui portent les principaux officiers généraux de la Marine royale. Rappelons que le comte de Grasse souligne ainsi n’avoir « jamais vu de frégate aussi bien conduite que l’Iphigénie commandée par M. de Kersaint », ajoutant que celui-ci réunit « le zèle, l’activité, le savoir et l’expérience qui annoncent les qualités d’un officier propre à toutes les parties et à faire dans la suite un bon officier général ». On l’a vu, La Motte-Picquet affirme pour sa part ne pouvoir « faire assez l’éloge de la conduite et des talents de M. de Kersaint », appréciations auxquelles s’ajoutent plusieurs avis également favorables émanant de ses supérieurs directs.[102]
Pourtant, lors de la réorganisation du corps des officiers généraux en 1791, Kersaint ne figure pas immédiatement parmi les officiers promus au grade contre-amiral. La notice prosopographique publiée par l’Assemblée nationale constate simplement qu’il fut « écarté par le ministère du nombre des contre-amiraux nommés en mai 1791 », sans préciser les raisons de cette décision.[103] Les recherches actuellement disponibles ne permettent donc pas d’identifier avec certitude l’autorité ou les considérations exactes ayant conduit à cette mise à l’écart. Heureusement, Gaspard Monge réparera l’injustice en 1792 pour l’élever au grade de vice-amiral début 1793, mais trop tard pour le sauver de la Convention Thermidorienne.
Quelques indices méritent néanmoins d’être relevés. Une étude publiée par le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, fondée sur des documents d’archives aujourd’hui conservés, indique que « ses idées nouvelles, tant en politique qu’en règlements maritimes, lui avaient attiré de solides inimitiés », tout en précisant que « l’intransigeance de son caractère n’était pas faite pour adoucir les rapports avec ses supérieurs ». Le même auteur rappelle cependant que le lieutenant général des armées navales, le comte d’Hector, lui demeurait favorable, de même que les ministres de Castries puis de La Luzerne. Lorsqu’il transmet la démission de Kersaint en décembre 1789, d’Hector écrit même au ministre : « Le service du Roi fera une grande perte dans ce chef de division que ses services et ses talents désignaient comme un des officiers les plus capables de commander en chef les escadres de Sa Majesté. »[104] Cette formule est particulièrement remarquable : elle suggère qu’aux yeux de plusieurs responsables de premier plan, Kersaint possédait déjà les qualités attendues d’un officier général, alors même que cette promotion formelle ne lui fut jamais accordée par la Monarchie.
En l’état actuel de la documentation, toute tentative d’explication plus précise relèverait toutefois de l’hypothèse. Plusieurs pistes mériteraient pourtant d’être explorées : l’influence des réseaux de clientèle au sein du haut commandement naval ; les effets d’une personnalité réputée indépendante et peu encline aux compromis ; les réticences suscitées par les nombreux mémoires critiques adressés au ministère sur les constructions navales, l’administration coloniale ou l’organisation de la Marine ; enfin, les mécanismes mêmes de sélection des officiers généraux à la veille de la Révolution. L’exploitation systématique des correspondances ministérielles, des dossiers de promotion des officiers généraux conservés aux Archives nationales ainsi que des papiers personnels des ministres de Castries et de La Luzerne permettra peut-être de mieux comprendre les ressorts de cette décision. À ce stade, l’historien doit se garder de transformer ces hypothèses en certitudes. En revanche, le contraste entre les appréciations unanimement élogieuses de ses chefs et l’absence de promotion constitue d’ores et déjà un fait historique solidement établi, qui éclaire sous un jour nouveau les dernières années de la carrière de Kersaint.[105]
Encadré N° 4
Epilogue à la séquence française à Essequibo, Demerary et Berbice
Après Kersaint, une victoire française éphémère, un héritage durable
L’expédition conduite par Kersaint au début de l’année 1782constitue l’un des derniers succès coloniaux de la marine de Louis XVI pendant la guerre d’Indépendance américaine. Après la prise de Demerary, Essequibo et Berbice, les forces françaises rétablissent momentanément la souveraineté des Provinces-Unies sur ces établissements, occupés depuis peu par les Britanniques. Cette situation demeure toutefois provisoire. Les négociations engagées à Paris conduisent à la signature du traité de Versailles du 3 septembre 1783, conclu parallèlement au traité de Paris reconnaissant l’indépendance des États-Unis. Dans le cadre du règlement général du conflit, la France restitue les trois colonies aux Provinces-Unies.
Cette restitution intervient cependant dans un contexte profondément transformé. Depuis le long gouvernement de Laurens Storm van ‘s Gravesande, les autorités néerlandaises avaient favorisé, dès le milieu du XVIIIᵉ siècle et plus encore dans les années 1760 et 1770, l’installation de planteurs, négociants et investisseurs étrangers afin d’accélérer la mise en valeur agricole de la colonie. Les Britanniques, bientôt largement majoritaires parmi ces nouveaux propriétaires, contrôlent progressivement une part essentielle de l’économie sucrière, des réseaux commerciaux et du financement des plantations. À la veille de la Révolution française, les intérêts économiques britanniques exercent déjà une influence déterminante sur l’avenir de ces territoires.
Les bouleversements européens consécutifs à la Révolution française accélèrent cette évolution. Après la création de la République batave en 1795, alliée de la France, le Royaume-Uni entreprend l’occupation des principales colonies néerlandaises afin d’empêcher leur utilisation au profit de son adversaire. Demerary, Essequibo et Berbice passent ainsi sous domination britannique à partir de 1796, connaissent une brève restitution en 1802, avant d’être de nouveau occupées dès 1803. Leur cession définitive est consacrée par la Convention anglo-néerlandaise de 1814. En 1831, les trois colonies sont réunies au sein de la British Guiana, désormais administrée comme une colonie unique de la Couronne britannique.
L’un des héritages les plus durables de l’expédition de Kersaint réside pourtant moins dans sa conquête militaire que dans son œuvre d’aménagement. Soucieux de doter la colonie d’un établissement mieux adapté aux exigences du commerce maritime, de la défense et de l’administration, il fait établir les plans d’une nouvelle agglomération sur la rive de la Demerary, baptisée Longchamp. Après la restitution de la colonie aux Provinces-Unies, cette implantation est conservée et rebaptisée Stabroek en 1784 par les autorités néerlandaises, avant de devenir Georgetownsous administration britannique en 1812. Lorsque la British Guiana est constituée en 1831 par la réunion de Demerary, Essequibo et Berbice, Georgetown en devient naturellement la capitale, statut qu’elle conserve aujourd’hui comme capitale de la République coopérative du Guyana.
Ainsi, si la présence française ne dura que quelques mois, l’action de Kersaint laissa une empreinte durable sur l’organisation territoriale de la Guyane. Plus de deux siècles après l’expédition de 1782, la capitale de l’État guyanien trouve encore son origine dans un projet urbain conçu par un officier de marine français, rappelant que certaines réalisations d’aménagement survivent parfois bien davantage que les conquêtes militaires elles-mêmes.[106]
Conclusion
Au terme de cette étude, Armand-Guy de Kersaint, apparaît comme une figure singulière de l’histoire maritime française du XVIIIe siècle, relativement oubliée en dépit de plusieurs actions d’éclat durant la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis. Longtemps réduit, dans l’historiographie, au souvenir du conventionnel modéré guillotiné en décembre 1793 ou du théoricien des réformes navales de la Révolution, il retrouve ici sa véritable stature : celle d’un marin de guerre dont la pensée procède d’abord d’une longue expérience des océans, des campagnes et du commandement.
Sa carrière épouse les profondes transformations de la Marine royale entre les lendemains de la guerre de Sept Ans et les premières années de la Révolution. Entré très jeune au service du Roi – à douze ans on le rappelle – dans une marine meurtrie par les défaites de 1759, il participe directement à la renaissance de l’instrument naval voulue par Louis XVI et ses ministres successifs. Ses campagnes dans la Manche, aux Antilles, dans l’Atlantique occidental, en Guyane, en Méditerranée, sur les Côtes de Guinée et sur les routes océaniques témoignent de la mondialisation croissante de la guerre navale à la fin du XVIIIe siècle. À travers elles, Kersaint acquiert sur tous types de navires, d’un petit brick à un vaisseau de 74 canons, une connaissance exceptionnelle des réalités tactiques, logistiques, coloniales et humaines qui fondent la puissance maritime.
La guerre d’Indépendance des États-Unis constitue naturellement le moment décisif de cette maturation. Les combats livrés à bord de l’Iphigénie, les prises de bâtiments britanniques, la participation aux grandes opérations des escadres des plus prestigieux amiraux d’Orvilliers, Guichen, La Motte-Picquet, d’Estaing et de Grasse, puis surtout la remarquable expédition de Demerary en 1782 révèlent un officier capable de conjuguer initiative tactique, maîtrise de la manœuvre, compréhension des contraintes hydrographiques et vision stratégique d’ensemble. À cet égard, la reconquête de Demerary, d’Essequibo et de Berbice constitue bien davantage qu’une brillante opération coloniale : elle révèle une conception intégrée de la guerre maritime, où la maîtrise des communications, des fleuves, des mouillages, des établissements portuaires et des échanges commerciaux participe directement de la décision militaire.
Cette expérience nourrit progressivement une réflexion originale sur la puissance navale. Bien avant les grandes théorisations du XIXe siècle, Kersaint perçoit avec une remarquable lucidité que la supériorité maritime ne saurait reposer sur la seule valeur des équipages ou des chefs. Elle dépend tout autant de l’organisation de l’État, de la qualité des arsenaux, de l’innovation technique, de la standardisation des constructions, de l’administration des colonies, de la liberté des communications maritimes et d’un effort budgétaire durable en faveur de la flotte. Les mémoires qu’il adresse au ministère de la Marine entre 1781 et 1790, puis ses interventions publiques au début de la Révolution, témoignent d’une cohérence intellectuelle remarquable : l’officier de la Marine de guerre devient progressivement un véritable penseur de la puissance maritime.
L’étude de son parcours conduit également à nuancer certaines lectures traditionnelles de l’histoire navale française. Les recherches entreprises pour le présent travail, enrichies par l’exploitation des archives déjà identifiées mettent en lumière un officier dont les états de service et les appréciations de ses chefs – amiraux et gouverneurs généraux successifs aux Antilles – figurent parmi les plus élogieux de sa génération. Les témoignages de de Grasse, de La Motte-Picquet, de Guichen, de Bouillé, d’Ennery ou du comte d’Hector convergent tous pour reconnaître en lui un marin exceptionnel, promis aux plus hautes responsabilités. Le contraste entre ces jugements unanimes et la lenteur de promotion au grade de chef de division (contre-amiral) sous la monarchie demeurent l’un des paradoxes les plus stimulants de cette carrière. Sans autoriser encore de conclusion définitive, cette énigme ouvre une perspective de recherche qui dépasse le seul cas de Kersaint et interroge plus largement les mécanismes de sélection, les jeux d’influence et les cultures administratives de la haute Marine à la veille de la Révolution.
Cette étude s’inscrit dans le prolongement des travaux que nous avons consacrés à Kersaint depuis plus de vingt-cinq ans. Nos recherches sur la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise ont d’abord permis de replacer l’expédition de Demerary dans son contexte colonial et urbain. Les deux études récemment publiées dans la Revue Le Mérite ont ensuite renouvelé l’approche biographique du personnage en réexaminant, à partir de son État des services, l’ensemble de sa carrière militaire et de ses responsabilités opérationnelles. Le présent article franchit une étape supplémentaire en proposant une lecture d’ensemble qui articule, pour la première fois, l’itinéraire personnel de Kersaint, son expérience militaire, son œuvre réformatrice et son apport à la pensée navale française à l’occasion du deux cent cinquantième anniversaire de la guerre d’Indépendance des États-Unis et du quatre-centième anniversaire de la Marine.
L’héritage de Kersaint ne s’éteint d’ailleurs pas avec sa disparition tragique. Son frère cadet, Guy-Pierre de Coëtnempren de Kersaint, qu’il contribua lui-même à former et qu’il prit à plusieurs reprises sous ses ordres, poursuivit une brillante carrière navale. Émigré au début de la Révolution, il fut rappelé au service par Napoléon Bonaparte, créé baron de l’Empire, décoré de la Légion d’honneur, nommé préfet maritime d’Anvers en 1812 puis promu contre-amiral sous la Restauration, avant d’exercer les fonctions de préfet de la Meurthe. À travers lui se prolonge une tradition familiale de service de l’État qui traverse sans rupture les régimes successifs.
Son épouse Claire Louise Françoise de Paule d’Alesso d’Eragny survécut longtemps après la mort d’Armand Guy ; elle traversa la Révolutionet le Premier Empire en exil avec sa fille : elle mourut en exil à Bruxelles le 2 avril 1815. La fille d’Armand Guy et Claire Louise Françoise,Claire de Kersaint, devenue par son mariage duchesse de Duras, devait assurer une autre forme de postérité. Figure majeure de la vie intellectuelle de la Restauration, romancière reconnue, protectrice et amie fidèle de François-René de Chateaubriand, elle fit de son salon parisien l’un des principaux foyers du libéralisme monarchique. Son œuvre littéraire, notamment attentive à la question de l’esclavage et aux transformations morales des sociétés européennes, prolonge sous une autre forme l’esprit des Lumières auquel son père était demeuré attaché jusqu’à son dernier souffle.
Ainsi se dessine la véritable place d’Armand-Guy de Kersaint dans l’histoire de la Marine française. Marin de combat, innovateur technique, administrateur colonial et planificateur urbain, penseur des réformes navales, acteur majeur de la guerre d’Indépendance américaine et homme des Lumières, il incarne cette génération d’officiers qui permit à la France de retrouver, durant quelques années, la maîtrise des mers face à la Royal Navy. Sa mort prématurée, au moment même où la Révolution bouleversait les cadres de l’État, priva sans doute la France de l’un des chefs navals les plus expérimentés de son temps. Deux siècles et demi après les événements, la redécouverte de son parcours contribue non seulement à enrichir l’histoire de la guerre d’Indépendance américaine, mais aussi à mieux comprendre la genèse de la pensée maritime française moderne dans la même année de commémoration du 400e anniversaire de la création de la Marine française.
Annexe 1
État des services du comte de Kersaint (1755-1793)
| Date | Âge | Grade / Fonction | Affectation ou événement | Observations |
| 6 avril 1755 | 12 ans | Volontaire surnuméraire | Le Formidable | Embarque sous les ordres de son père, le comte de Kersaint ; premières observations dans le golfe de Gascogne. |
| 5 septembre 1755 | 13 ans | Garde de la Marine | Brest | Entrée officielle dans la Marine royale. |
| 1756 | 14 ans | Garde de la Marine | Le Sphinx | Escadre du comte de Conflans. |
| 1757 | 15 ans | Enseigne de vaisseau | L’Intrépide | Campagne du golfe de Guinée. |
| 1758-1760 | 16-18 ans | Enseigne | L’Améthyste | Service sur frégate. |
| 1760-1761 | 18-19 ans | Enseigne | L’Opale | — |
| 1761 | 19 ans | Enseigne | La Diligente | — |
| 1759 | 17 ans | — | Mort de son père | Bataille des Cardinaux (Le Thésée). |
| 1er février 1770 | 27 ans | Lieutenant de vaisseau | Promotion | — |
| 1771 | 29 ans | — | Mariage | Alliance avec la famille d’Ennery. |
| 13 mars 1779 | 36 ans | Capitaine de vaisseau | Promotion | — |
| 1781-1782 | 39 ans | Chef de division | Expédition de Guyane | Conquête de Demerary, Essequibo et Berbice. |
| 11 mai 1786 | 43 ans | Chef de division | 1re escadre | 2e division. |
| 1792 | 50 ans | Contre-amiral | — | — |
| 1er janvier 1793 | 50 ans | Vice-amiral | — | Dernière promotion. |
| 4 décembre 1793 | 51 ans | — | Exécution | Guillotiné à Paris. |
Source : Etat des services de Monsieur Armand, Guy, Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, Capitaine de vaisseau, Chef de division, né à Paris le 20 juillet 1742, daté de Brest, le 18 décembre 1789, certifié par nous Chef de Division faisant fonctions de Major Général de la Marine et des Escadres, Bernard de Marigny, vu par nous, Lieutenant Générak des armées navales, Commandant la Marine à Brest, Comte d’Hector. Archives nationales, section Outre-mer, Dépôt des fortifications et colonies, MARINE Série C7 f° 153 ; Archives nationales, M 52 MARINE, C1 172 f° 1152, C1 178 f°191 ; C1 180 f° 255 ; C1 182 f° 388 ; C7 153 ; C1 190.
Annexe 2
Les commandements de Kersaint
| Période | Âge | Bâtiment | Type | Fonction |
| mars-sept. 1767 | 25 ans | La Lunette | petite unité | Premier commandement, nommé par Choiseul. |
| fin 1767 | 25 ans | La Turquoise | frégate | Commandement. |
| 1769-1770 | 27-28 ans | Le Gédéon | brick | Commandement autonome. |
| nov.1771-août1772 | 29-30 ans | Le Rossignol | frégate | Commandement. |
| sept.1776-oct.1777 | 34-35 ans | La Favorite | frégate | Commandement. |
| mars1778-déc1782 | 35-40 ans | L’Iphigénie | frégate | Commandement pendant près de cinq ans ; expédition de Guyane ; chef de division. |
| nov.-déc.1783 | 41 ans | La Fauvette | aviso | Transport. |
| déc.1783-nov.1784 | 41-42 ans | Le Réfléchi | vaisseau | Commandement de la station des Isles du Vent. |
| août1787-fév1788 | 45 ans | Le Léopard | vaisseau | Expérimentation de ses innovations techniques. |
Annexe C
Les distinctions et responsabilités
| Date | Âge | Distinction ou fonction |
| 1er mai 1772 | 29 ans | Capitaine-lieutenant en second du régiment de Bayonne |
| 14 mars 1775 | 32 ans | Capitaine de fusiliers marins |
| 27 octobre 1776 | 34 ans | Chevalier de Saint-Louis |
| 6 décembre 1777 | 35 ans | Gratification de 3 000 livres |
| 22 décembre 1780 | 38 ans | Gratification de 2 000 livres |
| 1782 | 40 ans | Gratification exceptionnelle de 15 000 livres comme gouverneur par intérim de Demerary, Essequibo et Berbice |
[1] Étienne TAILLEMITE, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, 573 p., spéc. p. 287-289 ; Michel VERGÉ-FRANCESCHI, Les Officiers généraux de la Marine royale (1715-1774). Origines, conditions, services, 7 vol., Paris, Librairie de l’Inde, 1990, env. 4 500 p., t. II, notice « Kersaint », p. 871-873 ; Michel VERGÉ-FRANCESCHI, La Marine française au XVIIIe siècle. Guerres, administration, exploration, Paris, SEDES, 1996, 451 p., p. 261-272.
[2] Voir notamment Jean TULARD (dir.), Dictionnaire de la Révolution française, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1987, 1 117 p., notice « Kersaint », p. 603-605 ; Michel BIARD, Missionnaires de la République. Les représentants du peuple en mission (1793-1795), Paris, CTHS, 2002, 623 p., p. 57-61.
[3] Jonathan R. DULL, The French Navy and American Independence. A Study of Arms and Diplomacy, 1774-1787, Princeton, Princeton University Press, 1975, 419 p., p. 247-266 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine, Paris, Economica, 1991, 444 p., p. 213-235 ; Georges LACOUR-GAYET, La Marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI, Paris, Honoré Champion, 1905, 648 p., p. 288-305.
[4] Service historique de la Défense (Vincennes), série Marine, dossiers individuels d’officiers, dossier « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint » ; Archives nationales, MARINE, notamment séries B 3 et MARINE C 7 ; voir également Michel VERGÉ-FRANCESCHI, Les Officiers généraux de la Marine royale (1715-1774), préc., t. II, p. 871-873.
[5] François SOUTY, Trois Rivières et l’Histoire. La Guyane néerlandaise occidentale (Demerary, Essequibo, Berbice) au XVIIIe siècle (1790-1796), thèse de doctorat d’histoire, préparée sous la direction de Frédéric MAURO, professeur à l’Université Paris X-Nanterre et à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle), Paris, 1995, 2 vol., 519 p. Cette recherche, consacrée à l’histoire politique, économique et administrative des colonies de Demerary, Essequibo et Berbice, comportait déjà plusieurs développements relatifs à l’expédition de 1781 et au gouvernement exercé par le comte de Kersaint.
[6] Armand-Guy Simon de COËTNEMPREN, comte de KERSAINT, Mémoires sur la marine, les ports, les colonies et divers projets de réforme, manuscrits conservés au Service historique de la Défense et aux Archives nationales ; voir également les extraits publiés dans Georges LACOUR-GAYET, op. cit., p. 522-548 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI, préc., p. 337-364.
[7] Ibid.
[8] Sur le concept de puissance maritime au XVIIIᵉ siècle, voir notamment Alfred Thayer MAHAN, The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, Boston, Little, Brown and Company, 1890, 557 p., p. 25-89 ; Geoffrey TILL, Seapower. A Guide for the Twenty-First Century, 4th ed., Londres, Routledge, 2018, 432 p., p. 31-78 ; Hervé COUTAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, 8e éd., Paris, Economica, 2011, 1 587 p., p. 803-854.
[9] François SOUTY, Trois Rivières et l’Histoire. Op. cit.
[10] Michel VERGE-FRANCESCHI, La Marine française au XVIIIe siècle. Guerres, administration, exploration, Paris, SEDES, 1996, p. 37-49 ; Jean MEYER, L’Armement nantais dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Paris, SEVPEN, 1969, p. 15-42 ; Silvia MARZAGALLI, Bordeaux et les États-Unis, 1776-1815, Genève, Droz, 2015, p. 21-35. Jonathan R. DULL, The French Navy and the Seven Years’ War, Lincoln, University of Nebraska Press, 2005, p. 327-336 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine, Paris, Economica, 1991, p. 17-24.
[11] Pierre de la CONDAMINE, Le combat des Cardinaux, 20 novembre 1759, baie de Quiberon et rade du Croisic, Guérande, Editions du Bateau Qui Vire, 2e ed. 1986, 111 p.
[12] Étienne TAILLEMITE, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, p. 287-289 ; Michel VERGE-FRANCESCHI, Les Officiers généraux de la Marine royale (1715-1774), t. II, Paris, Librairie de l’Inde, 1990, notice « Kersaint ».
[13] Fernand BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, t. I, 9e éd., Paris, Armand Colin, 1990, p. 17-22.
[14] Michel VERGE-FRANCESCHI, Ibid. ; Jean MEYER, Ibid. ; Silvia MARZAGALLI, Ibid.
[15] James PRITCHARD, Louis XV’s Navy, 1748-1762. A Study of Organization and Administration, Montréal-Kingston, McGill-Queen’s University Press, 1987, p. 112-148.
[16] Martine ACERRA et Jean MEYER, Histoire de la marine française. Des origines à nos jours, Rennes, Éditions Ouest-France, 1994, p. 173-205.
[17] Sur les origines de la famille de Coëtnempren et ses différentes branches, voir notamment Louis-Pierre d’HOZIER, Armorial général de France, ms., Bibliothèque nationale de France ; François-Alexandre AUBERT DE LA CHESNAYE-DESBOIS, Dictionnaire de la noblesse, 3e éd., Paris, Schlesinger frères, 1868, t. XI, p. 914-918. Ces données généalogiques devront être bien sûr confrontées aux fonds conservés au Service historique de la Défense et aux Archives départementales du Finistère, comme on l’a fait pour cet article, ce qui permet parfois de redresser sans ambiguïté plusieurs inconnues ou inexactitudes.
[18] Martine ACERRA et Jean MEYER, op. cit. p. 171-194 ; Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit., p. 37-62.
[19] Jonathan R. DULL, The French Navy and the Seven Years’ War, Lincoln, University of Nebraska Press, 2005, p. 1-40 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine, Paris, Economica, 1991, p. 17-29.
[20] Michel VERGE-FRANCESCHI, op. cit., p. 173-205.
[21] Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit., t. II, notice « Kersaint » ; Étienne TAILLEMITE, op.cit., notice « Kersaint ».
[22] James PRITCHARD, op.cit., p. 83-148 ; Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit., p. 81-117.
[23] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 1-102 ; Patrick VILLIERS, op.cit., p. 17-29.
[24] Georges LACOUR-GAYET, op.cit., p. 220-230 ; Étienne TAILLEMITE, Les hommes qui ont fait la Marine française, Paris, Perrin, 2008, notice consacrée aux officiers de la génération de Louis XV ; voir également les dossiers de carrière conservés au Service historique de la Défense, sous-série Marine.
[25] Georges LACOUR-GAYET, op.cit., passages consacrés à La Motte-Picquet ; Étienne TAILLEMITTE, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, notice « Picquet de La Motte » ; Michel VERGE-FRANCESCHI, Dictionnaire d’histoire maritime, Paris, Robert Laffont, 2002.
[26] Martine ACERRA et Jean MEYER, op.cit., p. 180-199 ; Christian BUCHET La lutte pour l’espace caraïbe et la façade atlantique de l’Amérique centrale et du Sud (1672-1763), Paris, Librairie de l’Inde, 1991.
[27] Prosper LEVOT, Biographie bretonne. Recueil de notices sur tous les Bretons qui se sont fait un nom, Vannes, Cauderan, 1852-1857, notice « Kersaint » ; Louis-Mayeul CHAUDON et Antoine-François DELANDINE, Dictionnaire historique, critique et bibliographique, notices consacrées aux officiers de marine du XVIIIe siècle.
[28] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 327-336 ; Georges LACOUR-GAYET, op.cit., p. 394-408.
[29] Michel VERGE-FRANCESCHI, Op.cit., p. 81-117 ; Martine ACERRA et Jean MEYER, op.cit., p. 195-214.
[30] Jean-Charles de BORDA, Mémoires sur la navigation et les instruments nautiques, diverses éditions ; Ferdinand BERTHOUD, Traité des horloges marines, Paris, 1773 ; Patrice BRET, « Sciences et Marine au siècle des Lumières », Revue d’histoire maritime, n° 8, 2008, p. 57-84 ; James PRITCHARD, op.cit., p. 149-201.
[31] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 337-360 ; N. A. M. RODGER, The Command of the Ocean. A Naval History of Britain, 1649-1815, Londres, Penguin Books, 2005, p. 277-333.
[32] Étienne TAILLEMITE, Bougainville et ses compagnons autour du monde, Paris, Imprimerie nationale, 1977 ; John DUNMORE, Storms and Dreams. Louis de Bougainville, Soldier, Explorer, Statesman, Fairleigh Dickinson University Press, 2005 ; Christian BUCHET (dir.), La Mer dans l’histoire, Paris, Boydell & Brewer, 2017, t. II, p. 521-548 ; Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit.
[33] Michel VERGE-FRANCESCHI, Les Officiers généraux de la Marine royale. 1715-1774. Origines, conditions, services, 7 vol., Paris, Librairie de l’Inde, 1990, 4000 p. (ouvrage majeur constituant la thèse de doctorat de l’auteur, on le rappelle) ; Martine ACERRA et Jean MEYER, op.cit., p. 173-205.
[34] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 1-102 ; James PRITCHARD, op.cit., p. 112-148.
[35] Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit. ; Martine ACERRA et Jean MEYER, op.cit..
[36] Jean MEYER et Martine ACERRA, op.cit., p. 195-214.
[37] Ibid.
[38] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 1-102 ; James PRITCHARD, op.cit., p. 112-148.
[39] Jean Meyer, L’Armement nantais dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Paris, SEVPEN, 1969, p. 15-42.
[40] Patrick VILLIERS, op.cit., p. 17-29.
[41] James PRITCHARD, op. cit., p. 149-201 ; Jean MEYER, L’Armement nantais dans la deuxième moitié du XVIIIᵉ siècle, Paris, SEVPEN, 1969, p. 15-42.
[42] Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit., p. 81-117
[43] Jonathan R. DULL, op. cit., p. 103-180 ; Martine ACERRA et Jean MEYER, op. cit., p. 205-228
[44] Archives nationales, séries MARINE et DFC, série MARINE, dossiers personnels d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, état des services et campagnes ; Michel VERGE-FRANCESCHI, Les Officiers généraux de la Marine royale…, op. cit
[45] Jean-Christophe CHAUMERY, Chesapeake, La victoire navale française qui changea le monde, préface de l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’Etat-Major de la Marine, Paris, Editions Pierre de Taillac, 2024, 351 p. Un des grands intérêts de cet ouvrage d’historien, à lire absolument, réside dans la qualité de son auteur, officier de Marine confirmé, capitaine de frégate, qui a été notamment commandant en second de la frégate La Fayette.
[46] Sur les différentes phases de la guerre d’Indépendance américaine et sa dimension navale, atlantique et mondiale, voir notamment : J. R. DULL, op. cit., XXII-419 p. ; id., The Age of the Ship of the Line. The British and French Navies, 1650-1815, Lincoln, University of Nebraska Press, 2009, XVI-338 p. ; P. VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine et Révolution, Paris, SPM, 2018, 502 p. ; J. MEYERet M. ACERRA, Histoire de la marine française. Des origines à nos jours, Rennes, Ouest-France, 1994, 479 p. ; É. TAILLEMITE, Les marins français sous Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine, Paris, Perrin, 2005, 394 p. ; J. BLACK, War for America. The Fight for Independence, 1775-1783, Stroud, Sutton Publishing, 1991, XII-254 p. ; P. KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, Londres, Penguin Books, nouv. éd., 2001, XXIV-438 p. ; G. LACOUR-GAYET, La Marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI, Paris, Honoré Champion, 1905, 702 p.
[47] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 95-210 ; id., The Age of the Ship of the Line. The British and French Navies, 1650-1815, Lincoln, University of Nebraska Press, 2009, p. 142-185 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine et Révolution, Paris, SPM, 2018, p. 95-180.
[48] Sur la mondialisation du conflit et la stratégie navale française, voir également Jean MEYER et Martine ACERRA, Histoire de la marine française. Op.cit., p. 123-170 ; Christian de LA JONQUIÈRE, Les marins français sous Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine, Paris, Muller, 1997, 293 p. Etienne TAILLEMITE, Histoire ignorée de la marine française, Paris, Perrin, 1988, 462 p. (rééd. Tempus, 2010, 640 p.) ; Etienne TAILLEMITE, Dictionnaire des marins français, Paris, Éditions maritimes et d’Outre-Mer, 1982, 357 p.
[49] Les états de service de Kersaint montrent qu’entre 1778 et 1782, il exerce un commandement largement autonome à la tête de la frégate L’Iphigénie, puis d’une division navale chargée de l’expédition contre Demerary, Essequibo et Berbice. Voir Archives nationales, section Outre-mer, Dépôt des fortifications et colonies, MARINE, C7, f° 153 : « état des services d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint du 18 décembre 1789 ».
[50] Les appréciations portées sur Kersaint par ses supérieurs concordent avec les responsabilités qui lui sont progressivement confiées, notamment son accession au grade de capitaine de vaisseau (1779), puis de chef de division et de gouverneur par intérim des colonies conquises en Guyane en 1782. Voir également les états de service précités.
[51] Sur le rôle des arsenaux, de la logistique et de l’entretien des forces navales dans la guerre d’Indépendance américaine, voir Martine ACERRA, Rochefort et la construction navale française (1661-1815), 2 vol., Paris, Librairie de l’Inde, 1993 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI, op. cit.
[52] Cette conception d’une puissance navale reposant sur l’articulation entre les bâtiments, les équipages, les arsenaux, les ports et l’administration se retrouve dans plusieurs mémoires rédigés par Kersaint à partir des années 1780 sur la réforme de la Marine, l’organisation des ports militaires, la formation des officiers et les conditions du redressement naval. Les campagnes de la guerre d’Indépendance américaine apparaissent ainsi comme le laboratoire de sa réflexion stratégique. Voir également F. SOUTY, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », dans L. VIDAL et É. d’ORGEIX (dir.), op.cit., p. 130-135.
[53] Archives nationales, section Outre-mer, Dépôt des fortifications et colonies, MARINE, C7, f° 153 (État des services d’Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, établi à Brest le 18 décembre 1789, certifié par Bernard de Marigny et visé par le comte d’Hector) ; M 52, MARINE, C1 172, f° 1152 ; C1 178, f° 191 ; C1 180, f° 255 ; C1 182, f° 388 ; C1 190 ; M. VERGÉ-FRANCESCHI, Les Officiers généraux de la Marine royale (1715-1774). Op.cit. ; G. LACOUR-GAYET, op.cit.
[54] J. MEYER et M. ACERRA, Histoire de la marine française. Op.cit., 479 p. ; M. ACERRA, Rochefort et la construction navale française (1661-1815), 4 vol. (thèse de doctorat, Université Paris IV-Sorbonne), Paris, Librairie de l’Inde, 1993, 930 p. ; P. VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine et Révolution, Paris, SPM, 2018, 502 p.
[55] J. BOUDRIOT, Le Vaisseau de 74 canons, 4 vol., Paris, Éditions Ancre, 1973-1977 ; J. MEYER et M. ACERRA, op. cit. ; P. VILLIERS, op. cit. ; voir également les mémoires de Kersaint sur la réforme de la Marine, des arsenaux et des constructions navales publiés à partir de 1789.
[56] Archives nationales, MARINE, C7, f° 153 ; M 52, C1 172, f° 1152 ; C1 178, f° 191 ; C1 180, f° 255 ; C1 182, f° 388 ; C1 190. Ces états de services permettent de reconstituer avec précision la carrière, les embarquements, les commandements et les promotions de Kersaint entre 1755 et 1793.
[57] J. R. DULL, The French Navy and American Independence. Op.cit., XXII-419 p. ; id., The Age of the Ship of the Line. Op.cit., XVI-338 p. ; P. VILLIERS, op. cit. ; C. de LA JONQUIÈRE, Les marins français sous Louis XVI. Guerre d’Indépendance américaine, Paris, Muller, 1997, 293 p. ; J. BLACK, War for America. The Fight for Independence, 1775-1783, Stroud, Sutton Publishing, 1991, XII-254 p. ; P. KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, Londres, Penguin Books, nouv. éd., 2001, XXIV-438 p.
[58] Cette évolution du rôle de l’officier de marine se retrouve dans les mémoires de Kersaint consacrés à l’organisation de la Marine, à la formation des officiers, à la discipline navale et à la réforme des arsenaux. L’expérience acquise pendant la guerre d’Indépendance américaine apparaît comme le fondement de sa réflexion stratégique et administrative.
[59] Sur les opérations de 1782 et leurs conséquences administratives, voir P. M. NETSCHER, Geschiedenis van de Koloniën Essequebo, Demerary en Berbice, van de Vestiging dezer Koloniën tot op onzen Tijd, La Haye, Martinus Nijhoff, 1888, spéc. p. 285-325 ; J. RODWAY, History of British Guiana from the Year 1668 to the Present Time, vol. II, Georgetown, J. Thomson, 1893, p. 1-45 ; H. KIRKE, « The Capitulation to the French in 1782 », Timehri. The Journal of the Royal Agricultural and Commercial Society of British Guiana, vol. VI, Georgetown, 1892, p. 22-68 ; F. SOUTY, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », dans L. VIDAL et É. D’ORGEIX (dir.), Les villes françaises du Nouveau Monde, des premiers fondateurs aux ingénieurs du roi (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles), coéd. Somogy Éditions d’Art – Centre international de la Mer – Centre des archives d’outre-mer – Archives nationales – FLASH, Paris-Rochefort-Aix-en-Provence-La Rochelle, 1999, p. 130-135.
[60] Archives nationales, MARINE, C7 153 ; François SOUTY, articles cités dans Le Mérite.
[61] Jean BOUDRIOT et Hubert BERTI, La Frégate. Marine de France 1650-1850. Historique des frégates dans la Marine française, Paris, Éditions Ancre, coll. « Archéologie navale française », 1992, 350 p., spéc. p. 53-184. Jean BOUDRIOT, avec la collaboration de Hubert BERTI, L’Artillerie de mer. Marine française 1650-1850, Paris, Éditions Ancre, coll. « Archéologie navale française », 1992, 198 p. de texte, suivies de 86 p. de planches, spéc. p. 15-136 (artillerie des bâtiments de guerre au XVIIIᵉ siècle).
[62] Lettre d’appréciation du comte de Grasse, AN MARINE C7 153. Un Mémoire au Ministre de la main de Kersaint daté du 18 décembre 1789 à Paris reprend ce propos.
[63] Lettre d’appréciation du comte de La Motte-Picquet, AN MARINE C7 153. Le Mémoire au Ministre précité reprend également ce texte.
[64] Patrick VILLIERS, op. cit., p. 70-95.
[65] Patrick VILLIERS, op.cit., p. 81-138 ; Michel VERGE-FRANCESCHI, La Marine française au XVIIIe siècle. Op.cit., p. 165-221
[66] AN Marine C7 153. Un Mémoire au Ministre de la main de Kersaint daté du 18 décembre 1789 à Paris reprend ce propos.
[67] Martine ACERRA et Jean MEYER, Histoire de la marine française, Rennes, Ouest-France, 1994, p. 205-248 ; Jonathan R. DULL, op.cit., p. 89-201.
[68] État des services d’Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, arrêté au 18 décembre 1789, Archives nationales, MARINE, C7 153 ; voir également MARINE, C1 171-190.
[69] AN MARINE C7 153.
[70] Ibid.
[71] Ibid.
[72] Mémoire du 17 février 1781 ; Mémoire du 1er mars 1781 ; « Mémoire pour le Ministre seul relatif à la demande des objets nécessaires à l’expédition projetée contre Demerary », 19 mai 1781, Archives nationales, section Outre-Mer, Dépôt des Fortifications et des Colonies, Îles étrangères, 2, f° 165 ; « Rapport du comte de Kersaint au marquis de Bouillé sur la prise de Demerary, Essequibo et Berbice », 30 janvier 1782, Archives nationales, Marine, B4 195, f° 66-68 ; François SOUTY, «Le Comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », in Laurent VIDAL et Émilie d’ORGEIX (dir.), Les Villes françaises du Nouveau Monde. Op.cit., p. 130-135.
[73] Sur la campagne de 1782 et l’administration provisoire de Demerary, d’Essequibo et de Berbice, voir notamment Pieter M. NETSCHER, Geschiedenis van de Koloniën Essequebo, Demerary en Berbice, van de Vestiging dezer Koloniën tot op onzen Tijd, La Haye, Martinus Nijhoff, 1888, spéc. p. 285-325 ; J. RODWAY, History of British Guiana from the Year 1668 to the Present Time, vol. II, Georgetown, J. Thomson, 1893, spéc. p. 1-45 ; H. KIRKE, « The Capitulation to the French in 1782», Timehri. The Journal of the Royal Agricultural and Commercial Society of British Guiana, vol. VI, Georgetown, 1892, p. 22-68. Sur la fondation de Longchamp et les projets urbains français en Guyane néerlandaise, voir F. SOUTY, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », dans Laurent VIDAL et Émilie d’ORGEIX (dir.), Les villes françaises du Nouveau Monde, des premiers fondateurs aux ingénieurs du roi (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles), coéd. Somogy Éditions d’Art – Centre international de la Mer – Centre des archives d’outre-mer – Archives nationales – FLASH, Paris, Rochefort, Aix-en-Provence, La Rochelle, 1999, p. 130-135.
[74] État des services d’Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, né en 1742, arrêté au 18 décembre 1789, Archives nationales, Marine, C7 153 ; voir également Archives nationales, Marine, C1 171-190. Sur la carrière militaire de Kersaint, voir François SOUTY, « Le comte de Kersaint et la fondation de. Longchamps… », op. cit. ; également F. SOUTY, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, capitaine de vaisseau (1772-1788) », Revue Le Mérite, n°186, décembre 205, p. 38-42. Une deuxième partie est à paraître en août 2026
[75] Jonathan R. DULL, The French Navy and American Independence, op.cit., p. 245-286 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI. Op. cit. , p. 251-282 ; Martine ACERRA et Jean MEYER, op.cit., p. 223-244
[76] « Mémoire présenté au ministre de la Marine », 17 février 1781, Archives nationales, MARINE, C7 153 ; « Mémoire concernant l’expédition projetée contre Demerary », 1er mars 1781, Archives nationales, MARINE, C7 153 ; « Mémoire pour le Ministre seul, relatif à la demande des objets nécessaires à l’expédition projetée contre Demerary », Paris, 19 mai 1781, Archives nationales, section Outre-Mer, Dépôt des Fortifications et des Colonies, Îles étrangères, 2, f° 165. Ces trois mémoires constituent le dossier préparatoire complet de l’expédition.
[77] Sur les stations antérieures de Kersaint aux Antilles, son mariage avec Louise-Françoise de Paule d’Alesso d’Eragny et sa connaissance des Guyanes, voir État des services, Archives nationales, MARINE, C7 153.
[78] « Mémoire pour le Ministre seul, relatif à la demande des objets nécessaires à l’expédition projetée contre Demerary », Paris, 19 mai 1781, Archives nationales, Dépôt des Fortifications et des Colonies, Îles étrangères, 2, f° 165. La citation est reproduite d’après le manuscrit original
[79] Ibid.
[80] « Rapport du comte de Kersaint au marquis de Bouillé, gouverneur général des Îles du Vent, sur la prise de Demerary, Essequibo et Berbice », 30 janvier 1782, Archives nationales, Marine, B4 195, f° 66-68 ; État des services, Archives nationales, MARINE, C7 153.
[81] Ibid.
[82] Armand Guy de Kersaint a tiré durablement les leçons de l’expérience qu’il présentera plus tard à l’Assemblée nationale durant la période révolutionnaire. V. notamment Opinion de M. de Kersaint lue à la Société des Amis de la Constitution le 1er mars 1790, Archives nationales, Amérique méridionale, C7, f° 106-107. Ce texte reprend plusieurs thèmes déjà présents dans les mémoires de 1781 : primauté de la puissance navale, rôle des communications maritimes, critique de la survalorisation des fortifications terrestres et nécessité d’une politique maritime cohérente
[83] « Mémoire », 17 février 1781, Arch. nat., MARINE, C7 153 ; « Mémoire », 1er mars 1781, ibid. ; « Mémoire pour le Ministre seul relatif à la demande des objets nécessaires à l’expédition projetée contre Demerary », 19 mai 1781, Arch. nat., section Outre-Mer, Dépôt des Fortifications et des Colonies, Îles étrangères 2, f° 165.
[84] « Rapport du comte de Kersaint au marquis de Bouillé sur la prise de Demerary, Essequibo et Berbice », 30 janvier 1782, Arch. nat., MARINE, B4 195, f° 66-68.
[85] « Mémoire pour le Ministre seul… », 19 mai 1781, op.cit. ; François SOUTY, « Le Comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », op. cit., p. 130-135.
[86] Jonathan R. DULL, op.cit., p. 245-286 ; Patrick VILLIERS, La Marine de Louis XVI, op. cit., p. 191-282 ; Michel VERGE-FRANCESCHI, op.cit., p. 183-236.
[87] Jean BOUDRIOT, Histoire de la frégate, Paris, Ancre, 1993, t. I, p. 146-188 ; Jean BOUDRIOT et Hubert BERTI, L’Hermione. Frégate de 12, Paris, Ancre, 1997, p. 18-67 ; Jean-Claude LEMINEUR, Les Vaisseaux du Roi Soleil et de Louis XVI, Paris, Ancre, p. 235-274.
[88] Opinion de M. de Kersaint lue à la Société des Amis de la Constitution le 1er mars 1790, Arch. nat., Amérique méridionale, C7, f° 106-107.
[89] Michel VERGE-FRANCESCHI, La Marine française au XVIIIᵉ siècle. Op.cit., p. 237-301 ; Martine ACERRA et Jean MEYER, Histoire de la marine française. Op.cit., p. 223-252.
[90] Jean BOUDRIOT, op.cit. p. 146-223.
[91] Ibid. ; Jean BOUDRIOT et Hubert BERTI, L’Hermione. Frégate de 12, Paris, Ancre, 1997, p. 59-98.
[92] Archives nationales, MARINE, C7 153 (État des services ; mémoires de 1781) ; Jean-Claude LEMINEUR, op.cit., p. 235-302 ; Jean BOUDRIOT, Le Vaisseau de 74 canons, Paris, ANCRE, 4 vol., notamment t. I, p. 5-74, et t. IV, p. 165-248.
[93] Opinion de M. de Kersaint lue à la Société des Amis de la Constitution le 1er mars 1790, Archives nationales, Amérique méridionale, C7, f° 106-107.
[94] « Rapport du comte de Kersaint au marquis de Bouillé », 30 janvier 1782, Archives nationales, MARINE, B4 195, f° 66-68 ; François SOUTY, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », op.cit., p. 130-135 ; « note du 3 janvier 1783 », Archives nationales, MARINE, C7 153.
[95] État des services d’Armand Guy Simon de Coëtnempren, 18 décembre 1789, Archives nationales, Marine, C7 153 ; François SOUTY, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint », in Le Mérite, op.cit.
[96] « Mémoire daté du 17 février 1781 » ; « Mémoire daté du 1er mars 1781 » ; « Mémoire pour le Ministre seul relatif à la demande des objets nécessaires à l’expédition projetée contre Demerary », 19 mai 1781, Archives nationales, Marine, C7 153 et Dépôt des Fortifications et Colonies, Îles étrangères 2, f° 165.
[97] « Rapport du comte de Kersaint au marquis de Bouillé sur la prise de Demerary, Essequibo et Berbice », 30 janvier 1782, Archives nationales, Marine, B4 195, f° 66-68 ; François SOUTY, op.cit., p. 130-135.
[98] Opinion de M. de Kersaint lue à la Société des Amis de la Constitution le 1er mars 1790, Archives nationales, Amérique méridionale, C7, f° 106-107.
[99] Jean BOUDRIOT, op.cit., t. I, Paris, Ancre, 1993, p. 146-223 ; Jean BOUDRIOT et Hubert BERTI, op.cit., p. 18-98.
[100] François SOUTY, art. préc. ; Archives nationales, MARINE, C7 153 ; MARINE B4 195.
[101] Opinion de M. de Kersaint…, op.cit.
[102] État des services d’Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, 18 décembre 1789, Archives nationales, Marine, C7 153.
[103] Assemblée nationale, Base Sycomore. Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, notice biographique issue d’Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français (1789-1889) : « Écarté par le ministère du nombre des contre-amiraux nommés en mai 1791… ». Pourtant, par exemple le comte d’Hercor, son dernier supérieur à Brest fait bien référence à Kersaint en utilisant l’appellation de « chef de division ».
[104] Etat des services …, op. cit. Louis Le Guennec, « Le comte de Kersaint », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. LXXX, 1954, p. 82-88. Citation de la lettre du comte d’Hector au ministre accompagnant la démission de Kersaint (décembre 1789).
[105] Pistes de recherche : Service historique de la Défense, département Marine (Vincennes), séries relatives aux nominations des officiers généraux (1788-1792), correspondance du ministre Charles Eugène Gabriel de La Croix de Castries, papiers du ministre César Henri de La Luzerne, dossiers du Conseil de Marine et correspondance du lieutenant général Louis d’Hector. Ces fonds pourraient probablement permettre d’élucider l’énigme et d’identifier les critères de sélection des chefs de division entre 1788 et 1791, ainsi que les avis portés sur la candidature de Kersaint
[106] Voir note 69 infra. Sur la fondation de Longchampset son évolution en Stabroek, puis Georgetown, voir en particulier F. SOUTY « Longchamps : une ville française oubliée à l’origine de Georgetown (Guyana) », dans É. d’ORGEIX et L. VIDAL (dir.), op.cit. Voir également les nombreuses études historiques publiées dans la revue Timehri, journal de la Royal Agricultural and Commercial Society of British Guiana. Sur l’évolution de Demerary, Essequibo et Berbice après 1783, voir notamment J. RODWAY, History of British Guiana from the Year 1668 to the Present Time, 3 vol., Georgetown, J. Thomson, 1891-1894 ; id., The Story of Georgetown, Georgetown, 1903 ; H. KIRKE, « The Capitulation to the French in 1782 », Timehri, vol. VI, 1892, p. 22-68 ; M. McTURK, « A Journey up the Cuyuni », Timehri, vol. I, 1882, p. 126-150.
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