DÉCRYPTAGE – Le peuple iranien, « oublié » du mémorandum du 17 juin 2026, ne se résigne pas, il attend son heure

Par Philippe Mocellin, politologue, expert auprès du think tank « Le Millénaire »
Le mémorandum du 17 juin 2026, signé par les Etats-Unis et l’Iran, destiné à poser un cadre de négociations de 60 jours entre les deux belligérants, comporte, à n’en pas douter, de nombreuses failles, donnant, qui plus est, le sentiment d’offrir à la République islamique de réelles chances de survie, résultat bien éloigné des buts initiaux du conflit. Si l’aboutissement de cet accord, aujourd’hui remis en cause par la reprise des hostilités – sorte de « paix armée » -, demeure plus que fragile, que dire des espoirs déçus des iraniens eux-mêmes et de la diaspora exilée, convaincus, sincèrement, dès les premiers bombardements du 28 février dernier, qu’une nouvelle ère démocratique était en mesure de s’ouvrir dans le pays ? En effet, alors que le régime utilise tous les leviers de nuisance disponibles, le peuple perse, dans sa diversité, apparaît comme le grand « oublié », voire comme le « sacrifié » d’une diplomatie plus disposée à asservir qu’à protéger. Comme le souligne, Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, faut-il en conclure que 40 000 iraniens seraient finalement morts pour une réouverture conditionnelle du détroit d’Ormuz… ?
La force de la mise en scène
Depuis le lancement de l’opération « Fureur épique », la République islamique, censée vaciller et s’effondrer, a tenu bon : attestant d’une forme de résilience, que ce soit au travers de son armement « asymétrique » ou de la mobilisation, selon la terminologie en vigueur, du « peuple révolutionnaire ».
La résistance de ce pouvoir repose sur cette faculté, comme toutes les dictatures à la recherche d’un soutien populaire, à mettre en scène, dans les rues, ces grands rassemblements « fabriquées », réunissant les fidèles du régime et ses obligés, afin de célébrer « l’unité nationale » contre les agresseurs, ennemis de toujours.
Donnant ainsi lieu à une large diffusion d’images, dûment contrôlées, dans les médias iraniens et internationaux, l’enjeu, pour les Gardiens de la Révolution, appuyés, notamment, par les miliciens bassidjis, est de montrer au monde, un peuple « en liesse », uni aux côtés de ses forces armées, sur les mêmes lieux publics où s’est abattue, quelques années et semaines plus tôt, une répression sans concession contre les opposants.
A cet égard, les funérailles du Guide suprême Ali Khamenei ont été l’occasion de galvaniser les foules autour d’un récit national de confrontation permanente, appelant, sur fond de propagande de guerre et d’exaltation des martyrs, à l’assassinat du président Trump et d’autres dirigeants étrangers. En mariant, comme l’indique le sociologue Saeed Paivandi, les « pleurs, l’idéologie et la démonstration de force », le message du régime est limpide : mourir pour le pays et l’islam relève « d’un devoir » absolu.
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Un régime contre sa population
Aussi, les révoltes sanglantes des 8 et 9 janvier 2026, au cours desquelles vingt mille personnes auraient été tuées, s’inscrivent dans la continuité des soulèvements de 2022 – en réaction à la mort d’une jeune femme pour un voile mal ajusté – portés par le mouvement « Femme, Vie, Liberté », ayant exposé des milliers d’iraniennes à des assassinats, à des tortures et à l’emprisonnement mais aussi des émeutes de 2018, provoquées par une hausse sans précédent des prix des denrées alimentaires et des contestations de 2009, exacerbées au moment du trucage des élections présidentielles.
Selon le Comité de Soutien aux Droits de l’Homme en Iran, 749 exécutions ont été recensées depuis le début de l’année 2026, en ajoutant à ce bilan macabre, les victimes directes des répressions lors des manifestations récentes.
La République islamique fait face à son propre peuple, niant les souffrances et les revendications politiques, alimentées, selon le régime, par les « mécréants » du monde entier. En ce sens, c’est bien le slogan de la « nation menacée », agitée comme un mantra, qui justifie, au-delà même des temps de guerre, la surveillance de toute dissidence, la violence et l’arbitraire…
Comme un rendez-vous manqué…
Le reporter de guerre, Jean-Christian Kipp fait observer, avec justesse, que la « conjonction historique entre révolte populaire et attaque militaire n’a pas eu lieu ». Il convient, en effet, d’admettre que si l’aide à la révolte populaire faisait partie du plan militaire global de la coalition, celle-ci a été abandonnée à son triste sort, passant, par pertes et profits, les sacrifices endurés par la population.
Après avoir encouragé le peuple à descendre dans la rue, l’administration américaine a prôné, au fil des aléas du conflit, l’attentisme, en refusant d’armer les forces kurdes et d’autres minorités combattantes, susceptibles d’appuyer les mouvements de contestation.
L’opposition courageuse de la rue, dépourvue de branche armée et de soutien, au sein même des corps constitués de l’armée régulière, n’a pas semblé suffisante pour inquiéter ce pouvoir dictatorial soudée autour « d’apparatchiks », arc-boutés sur la défense de leurs privilèges.
Un peuple qui attend son heure…
Pour autant, dans ce climat d’incertitude quant à l’évolution d’un régime qui a surmonté, jusqu’à aujourd’hui, ses propres déboires, est-ce que le peuple iranien peut encore croire à ses rêves légitimes de liberté ?
La guerre, déclenchée le 28 février dernier, n’a pas fait taire, contrairement aux apparences, les oppositions au régime dans un pays où la situation sociale s’est fortement dégradée : rappelons que deux tiers de la population iranienne vit en dessous du seuil de pauvreté et que certaines grandes villes ont connu des pénuries d’eau, au point de provoquer un début de crise humanitaire.
Le conflit a engendré – sans oublier les nombreuses victimes civiles qui ont perdu la vie dans les bombardements – de réels dommages matériels par la destruction de nombreuses infrastructures, notamment pétrolières, vitales pour le pays sur le plan économique en vue d’assurer le financement de l’armement et de son importante organisation de répression, associant police ordinaire et milices du régime.
Dans ce contexte où les fissures et les rivalités politiques sont de plus en plus visibles dans les cercles du pouvoir, entre les « négociateurs », soucieux de la viabilité économique du pays sur le long terme, à l’instar des positions prises par le président de la République, Massoud Pazeskhian et les tenants d’une ligne « sécuritaire » et guerrière, incarnée par Mohammad Ghalibaf, président du Parlement, la légitimité du régime, contestée dans différentes sphères de la société civile, s’érode de jour en jour…
Au regard des ces contradictions internes sur les moyens à mettre en œuvre pour garantir la pérennité du régime, le politologue, Hamid Enayat, a raison de dire que « le défi stratégique des Gardiens de la Révolution n’est peut-être plus de survivre à la guerre mais de survivre à la paix ».
Si le noyau « militaro-sécuritaire » du régime n’est pas prêt, à ce jour, à partager le pouvoir avec d’autres forces politiques, il ne peut totalement faire l’impasse sur les conséquences des répressions subies par le peuple iranien. Depuis des décennies, des voix – artistes, intellectuels écrivains, scientifiques – s’élèvent avec force de conviction, auxquelles s’agrègent, dans une diaspora en exil, d’autres visages d’une opposition diverse – reflet d’un peuple, lui-même composé d’une « mosaïque d’ethnies » -, désireuse d’imaginer un nouvel avenir…
De la figure tutélaire de Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran aux républicains laïcs, en passant par les moudjahidines du peuple et ces centaines de milliers de jeunes et de femmes « ordinaires », un message constant de liberté est porté, soutenu et revendiqué… Et alors que le Conseil national de la résistance iranienne, présidée par Maryam Radjavi, plaide, de son côté, pour le futur d’un Iran démocratique, fondé sur la séparation de la religion et de l’État et l’égalité des sexes.
Le peuple iranien, héritier d’une histoire et d’une culture millénaires, ne se résigne pas. Il veut vivre, se libérer et décider de son destin. Il attend son heure… Faisons-lui confiance.
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