PORTRAIT – Hans J. Morgenthau : L’éthique de la puissance et l’énigme de la politique

PORTRAIT – Hans J. Morgenthau : L’éthique de la puissance et l’énigme de la politique

lediplomate.media — imprimé le 14/09/2025
Couverture de Politics Among Nations de Hans J. Morgenthau et portrait de l’auteur, figure majeure du réalisme politique et théoricien des relations internationales.

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Hans J. Morgenthau (1904-1980), l’un des pères fondateurs du réalisme politique, a construit une vision des relations internationales qui conserve aujourd’hui encore une valeur extraordinaire. Sa réflexion, nourrie par la tradition wébérienne et marquée par la tragédie du XXᵉ siècle, se concentre sur deux axes fondamentaux : la tension entre politique et morale, qui conduit à la nécessité du « moindre mal », et la critique de « l’universalisme nationaliste », c’est-à-dire la prétention des nations à transformer leurs intérêts particuliers en valeurs universelles.

L’éthique tragique de la politique

Politique et morale : Une tension insoluble

Morgenthau insiste sur le caractère dramatique, voire tragique, de l’histoire politique. Suivant Max Weber, il reconnaît que la tension entre éthique et politique ne peut ni être résolue ni surmontée. Elle est le reflet de la divergence entre les valeurs de la chrétienté et la pratique concrète du pouvoir. En ce sens, la politique ne peut jamais être réduite à un champ de pure moralité : elle est condamnée à évoluer en permanence dans l’équilibre précaire entre nécessité et valeurs.

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La politique comme lutte pour le pouvoir

Pour Morgenthau, la politique est avant tout une « lutte pour le pouvoir sur les hommes ». Quel que soit l’objectif final qu’elle déclare, le pouvoir reste toujours son but immédiat. Les moyens de l’acquérir, de le conserver et de l’exhiber définissent la technique même de l’action politique. C’est ici que se manifeste l’animus dominandi, alimenté à la fois par l’instinct de conservation et par le désir d’auto-affirmation.

La nature humaine et la volonté de puissance

Cette volonté de puissance plonge ses racines dans la nature humaine, marquée par l’insatisfaction et l’anxiété nées du décalage entre les idéaux qui animent l’homme et les résultats fragiles qu’il parvient à obtenir. C’est un élan irrépressible, analogue et parallèle à l’amour. L’individu n’apaiserait sa soif de domination qu’après avoir soumis tous les autres hommes, devenant ainsi semblable à Dieu.

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L’éthique du moindre mal

Si l’action politique est inévitablement contaminée par le mal, la véritable responsabilité de l’homme d’État consiste à savoir choisir le moindre mal. Morgenthau définit l’éthique politique comme une « éthique du mal », précisément parce qu’elle est souvent appelée à agir contre les intérêts ou les valeurs d’individus et de groupes. Mais, en même temps, il souligne qu’on ne peut renoncer à la recherche d’une éthique sans renoncer à la nature même de l’homme.

La conscience tragique de la présence du mal est ce qui permet de choisir avec sagesse. Agir avec succès implique la sagesse politique ; agir tout en sachant que l’acte politique est nécessairement mauvais, et demande du courage moral ; choisir l’option la moins mauvaise suppose un jugement moral. C’est seulement dans la combinaison de ces trois vertus – sagesse, courage et jugement – que l’homme parvient à réconcilier sa nature politique avec son destin éthique. Réconciliation inconfortable et précaire, mais indispensable.

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L’État et l’intérêt défini en termes de puissance

Transposé sur le plan international, ce raisonnement devient encore plus évident. Chaque État est mû par son intérêt, que Morgenthau définit toujours en termes de puissance. Les pulsions de conservation et d’auto-affirmation, qui caractérisent la nature humaine, régissent aussi la vie des États. Elles produisent des conflits intenses, d’autant plus difficiles à gérer qu’ils sont masqués par des justifications idéologiques. Morgenthau reprend ici Karl Mannheim : la véritable nature de la politique est souvent occultée par rationalisations et idéologies.

L’universalisme nationaliste : Le masque de la morale
Idéologie et rationalisation

Morgenthau souligne que, même lorsqu’il agit sous l’emprise d’intérêts et d’émotions, l’homme ressent le besoin de se justifier à la lumière de la raison. De ce processus naît l’idéologie, qui « émousse la conscience individuelle » et pousse l’individu à transférer son désir de puissance à la nation. L’égoïsme immoral devient ainsi patriotisme noble, et la conduite de l’État s’entoure de références solennelles à la justice universelle.

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La dégénérescence de la morale

Pour Morgenthau, la corruption morale suprême ne consiste pas seulement à agir de manière corrompue, mais à juger moralement juste ce qui ne l’est pas : à accepter le mal au nom de critères censés le condamner. C’est là qu’il identifie le phénomène de « l’universalisme nationaliste » : la tendance de chaque nation à universaliser ses propres intérêts en les assimilant à des principes de justice universelle.

Le ciel vide de l’histoire

L’Allemagne nazie, le communisme soviétique et l’internationalisme libéral américain sont trois formes différentes de cette logique. Dans chaque cas, la nation devient le point de départ d’une mission universelle censée embrasser l’humanité tout entière. Convaincues de suivre le mandat de l’histoire ou de la providence, ces nations s’affrontent en réalité « sous un ciel vide, d’où même les dieux se sont enfuis ».

Prudence et responsabilité à l’époque nucléaire : La méthode critique de Morgenthau

À l’ère de la guerre froide et de la menace atomique, Morgenthau ne propose pas une théorie définitive des relations internationales, mais une méthode critique fondée sur la prudence, la modération et le compromis. Son objectif n’est pas de bâtir des systèmes, mais de mettre en garde les hommes d’État contre les dangers des illusions idéologiques.

Contre l’idéalisme et contre le cynisme

Morgenthau s’opposa à la guerre du Vietnam, critiqua la politique étrangère américaine et mit en doute la stratégie nucléaire. Il voulait montrer les limites à la fois de l’idéalisme sentimental, qui prétend construire un ordre international harmonieux, et du réalisme cynique, qui réduit tout au calcul de puissance. Sa proposition est une éthique de la responsabilité : agir avec humilité, lucidité et prévoyance.

Une énigme qui s’ajoute à l’énigme

Ses écrits n’offrent pas de prédictions certaines, mais posent des énigmes. Morgenthau reconnaissait lui-même que, lorsque nous aspirons à un oracle capable de donner des réponses nettes, ce que nous obtenons est « une énigme qui s’ajoute à l’énigme ». Ce qui demeure, c’est un esprit qui enquête, qui observe, qui interroge, cherchant la vérité au-delà des illusions.

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L’œuvre de Hans J. Morgenthau, des classiques Politics Among Nations et Scientific Man vs. Power Politics jusqu’aux écrits contre la guerre du Vietnam, constitue une matrice critique d’une étonnante actualité. Dans « l’éthique du moindre mal » comme dans la dénonciation de « l’universalisme nationaliste », il nous invite à reconnaître la dimension tragique de la politique et à ne pas dissimuler les contradictions de l’action humaine.

Sa leçon est claire : la politique ne se fait pas avec des illusions, mais avec sagesse et prudence. Dans un monde où la puissance reste le moteur essentiel des relations internationales, la responsabilité de l’homme d’État est de la gouverner sans céder ni aux utopies consolatrices ni au cynisme brutal. C’est là la force du réalisme de Morgenthau : un réalisme qui ne rejette pas l’éthique, mais la replace au cœur tragique de la politique.

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