PORTRAIT – Explorer les maîtres de la stratégie : Un voyage dans la pensée antique de Sun Tzu

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Dans l’un de ses nombreux essais, Fighting Talk, Colin Gray, l’un des plus grands théoriciens de la stratégie de notre époque, récemment disparu (comme je l’avais mentionné auparavant), écrivait : « Il n’existe pas de concepts originaux en stratégie. Il y a plutôt un ensemble d’idées d’une origine ancienne, dont la source précise demeure obscure et inaccessible. […] Étant donné que la théorie stratégique est une entreprise profondément pratique, ses idées doivent être appliquées avec une extrême attention au contexte historique.
Cependant, ces idées sont éternelles, bien qu’elles se manifestent sous une extraordinaire diversité de formes pratiques. » (p. 58) Puisque les principes stratégiques sont si profondément ancrés dans le temps, Gray affirmait, non sans raison, que « malgré leurs différences stylistiques, La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, L’Art de la guerre de Sun Tzu et De la guerrede Clausewitz constituent le trio incontournable pour comprendre la stratégie. » (p. 58)
Parmi ces œuvres fondamentales, celle de Sun Tzu est peut-être la moins étudiée en profondeur, bien qu’elle soit largement citée et connue, même par ceux qui ne s’intéressent ni aux questions militaires ni à la théorie stratégique.
Une ombre du passé : Qui était le général chinois ?
De Sun Tzu, on sait très peu de chose. Il vécut en Chine, probablement entre le Ve et le IVe siècle avant J.-C., et était sans doute un homme cultivé et un commandant expérimenté dans l’art de la guerre. Son ouvrage, L’Art de la guerre (les citations sont tirées de l’édition BUR 2008), est un texte de grande valeur qui explore de multiples aspects clés de la stratégie et du phénomène belliqueux. Organisé en treize chapitres, il aborde des thèmes allant du combat à la gestion des ressources, jusqu’au rôle crucial des informations et des espions.
Le traité fut introduit en Europe à la fin du XVIIIe siècle avec sa première traduction, mais ce n’est que plus tard qu’il connut une large diffusion. Depuis lors, Sun Tzu est souvent perçu comme le symbole d’une approche stratégique opposée à celle de Clausewitz. Alors que le Prussien semble privilégier la bataille rangée comme pivot de la guerre, le Chinois invite à triompher sans combattre, incarnant une stratégie indirecte qui évoque les conceptions modernes de la guerre asymétrique ou irrégulière. Cette opposition, toutefois, ne tient qu’à une analyse superficielle : malgré leurs différences, les deux penseurs partagent une vision similaire de la stratégie et du conflit.
L’art de l’imprévu : Le cœur de la stratégie orientale
Dans la réflexion de Sun Tzu, l’effet de surprise occupe une place centrale, car il considère les stratagèmes comme essentiels au succès. Cependant, il est conscient que la guerre est un affrontement dynamique entre adversaires, ce qui implique que les plans stratégiques s’entrelacent et évoluent avec les circonstances. Pour cette raison, il estime que la surprise ne peut être obtenue qu’en connaissant en détail les forces, la structure et les intentions de l’ennemi, tout en empêchant ce dernier de percer notre propre stratégie. Le secret et la dissimulation se révèlent donc des principes fondamentaux pour déstabiliser l’adversaire. Ces concepts forment le noyau de la stratégie, et Sun Tzu inaugure une lignée de pensée toujours pertinente : « La stratégie est l’art du paradoxe. Celui qui est capable se montre inepte ; celui qui est précieux se présente comme insignifiant. […] Attirez l’adversaire avec la promesse d’un avantage, puis frappez-le en semant le désordre. […] S’il est irritable, montrez-vous conciliant ; s’il est modeste, soyez hautain. S’il est inactif, épuisez-le ; s’il est uni, dispersez-le. Attaquez-le lorsqu’il est vulnérable, et surgissez à l’improviste. » (p. 37) ; « Feignez la fragilité d’une figure délicate, pour que l’adversaire vous ouvre la porte ; puis, vigilant et prêt, devenez inexpugnable. » (p. 107)
Précurseur de l’ombre : Échos de la guerre irrégulière
Un aspect de la pensée de Sun Tzu qui le rapproche de la guérilla est son insistance sur l’effet de surprise. Un passage du chapitre 6 est particulièrement éclairant et préfigure les descriptions de la guerre irrégulière par des auteurs plus récents : « Si l’adversaire se prépare à combattre en de multiples endroits, nous pouvons concentrer peu de forces sur le véritable champ de bataille. Ainsi, s’il renforce l’avant, ses arrières seront vulnérables. S’il protège ses arrières, son front sera fragile. […] S’il se prépare partout, ses troupes seront affaiblies partout. » (pp. 66-67)
Analyse et flexibilité : S’adapter au champ de bataille
Un pilier de la philosophie de Sun Tzu est la nécessité de comprendre et d’évaluer le contexte opérationnel. Pour cela, des informations précises sont indispensables, souvent obtenues par des espions ou des traîtres. Une fois la situation analysée, le commandant doit s’y adapter. Sun Tzu met l’accent sur l’importance d’être « sans forme », à l’image de l’eau, exhortant à ne pas se figer sur des schémas préétablis, mais à façonner sa stratégie selon les circonstances pour les affronter de manière optimale. En ce sens, il se distingue des manœuvres ordonnées des armées européennes de l’époque moderne et ultérieure, notamment parce que, à son époque, les armées étaient de petite taille et plus flexibles. « La disposition tactique idéale, d’un point de vue stratégique, est l’absence de forme définie, c’est-à-dire un état ‘sans forme’. […] L’eau symbolise la disposition tactique stratégique. […] L’eau s’écoule en s’adaptant au terrain ; la stratégie poursuit la victoire en se modelant sur les mouvements de l’ennemi. » (p. 68) Plus loin, il insiste : « Modifiez la stratégie et élaborez de nouveaux plans, jusqu’à devenir insaisissable. » (p. 101) « Les maîtres de la guerre incitent l’adversaire à agir en premier, sans jamais être contraints de le faire. […] Apparaissez là où il ne peut vous atteindre rapidement, et dirigez-vous vers des lieux inattendus. » (p. 65)
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Le conflit dans la mosaïque de la politique
Bien que Sun Tzu ne propose pas de définition explicite de la guerre, il la conçoit non comme un événement purement militaire, détaché de la société et de la politique, mais comme une partie d’un système plus vaste. La politique joue un rôle déterminant dans le succès final, qui ne se limite pas à la victoire sur le champ de bataille, mais implique de multiples dimensions interconnectées. La guerre, par conséquent, n’est pas une fin en soi, mais un outil pour résoudre les différends entre États, en synergie avec d’autres moyens comme la diplomatie ou l’économie.
Ce lien est évident dès le début du texte : « La stratégie est la question la plus vitale pour l’État, le seuil entre la vie et la mort. […] Elle doit être étudiée avec soin. » (p. 35) « Les commandants militaires sont le pilier de l’État. » (p. 48) « Un souverain sage conçoit des plans, un commandant talentueux les met en œuvre. » (p. 110) Sun Tzu ne se limite pas à la politique intérieure, mais prend en compte la politique internationale : « Celui qui ignore les intentions des autres seigneurs ne pourra mener des négociations efficaces. » (p. 105) Autrement dit, comprendre le contexte géopolitique est essentiel pour obtenir une paix avantageuse.
La gestion des ressources : L’économie en temps de guerre
L’économie est un autre aspect crucial sur lequel le commandant doit veiller, afin de préserver les ressources et de ne pas nuire à son peuple. Pour cette raison, Sun Tzu recommande d’éviter, dans la mesure du possible, les batailles rangées, où l’issue est incertaine, ainsi que les guerres prolongées ou les sièges, qui consomment énergie et ressources, au détriment de la population à protéger. « Une armée engagée trop longtemps perd son utilité pour l’État. » (p. 41) Les opérations militaires prolongées ou inefficaces, par conséquent, ne profitent pas à l’État, mais deviennent un fardeau économique.
« Un commandant avisé s’approprie les ressources de l’adversaire. » (p. 42) Cela signifie tirer parti de ce que l’ennemi offre (armes, prisonniers, etc.) pour se renforcer tout en affaiblissant l’adversaire.
La victoire sans affrontement : La stratégie de l’initiative
L’idée de « triompher sans combattre », souvent associée à Sun Tzu, doit être contextualisée. Il s’agit d’agir de manière proactive pour désorganiser les plans de l’adversaire, le conduisant à renoncer au combat car les conditions lui sont défavorables. Il faut créer un contexte qui rende la bataille avantageuse pour nous ou si désavantageuse pour l’ennemi qu’il soit forcé d’abandonner. « La stratégie la plus efficace est celle qui déjoue les plans de l’adversaire ; la suivante est celle qui entrave les négociations. » (p. 47)
L’âme du conflit : Le facteur humain
Sun Tzu accorde une grande importance au facteur humain, toujours présent dans tout conflit, car la guerre est une activité intrinsèquement humaine. Le commandant est une figure clé, non seulement pour ses compétences tactiques et stratégiques, mais aussi comme guide pour ses hommes, grâce à sa détermination, sa volonté et sa capacité de commandement. Dans ce contexte, l’importance du facteur psychologique est mise en évidence.
Réflexions finales : Un pilier de la pensée stratégique
En conclusion, L’Art de la guerre est un texte concis et accessible, qui met en lumière des aspects fondamentaux du phénomène belliqueux au sens large. Une œuvre incontournable pour quiconque souhaite explorer les dynamiques stratégiques. Une analyse attentive révèle que Sun Tzu est bien plus proche de Clausewitz que ne le suggèrent certaines interprétations simplistes, partageant avec lui une vision complexe et articulée de la stratégie.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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