
Par Olivier d’Auzon
Les tapis du palais de la République islamique d’Iran n’ont pas frémi pour n’importe quel pas. Ce 17 avril 2025, c’est un prince de sang qui les foule, le sabre à la ceinture bien que dissimulé sous l’étoffe noire du protocole.
Le prince Khaled ben Salmane, ministre saoudien de la Défense, a franchi les montagnes d’inimitié pour se rendre à Téhéran, ville qui fut jadis le centre d’un empire et, depuis plus de quarante ans, le cœur battant d’une révolution chiite que Riyad s’est toujours employé à contenir, voire à étouffer.
Ce voyage, qu’aucune fable n’aurait osé imaginer une décennie plus tôt, n’est pas seulement celui d’un ministre vers son homologue iranien. C’est un ballet de regards, de calculs et de sourires d’apparat entre deux puissances qui se sont longtemps battues sans se toucher — par peuples interposés, par milices camouflées, par sanctuaires bombardés la nuit, dans un silence assourdissant.
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Le théâtre d’une réconciliation prudente
À Téhéran, le prince Khaled a rencontré Mohammad Reza Ashtiani, général froid et poli, au regard d’acier brisé par la fatigue des longues années de guerre larvée. Leurs poignées de main furent fermes, mais ni chaleureuses ni longues. Ce n’est pas encore le temps des embrassades. Pourtant, le simple fait de cette image — deux hommes aux uniformes rivaux réunis sous un même drapeau hôte — annonce un glissement historique : celui d’une rivalité qui ose désormais se dire à voix haute, pour mieux en négocier les règles.
Le contexte est tout. Depuis le rapprochement initié sous l’égide de la Chine en 2023, Riyad et Téhéran n’ont eu de cesse de tester les eaux troubles de la normalisation. Le prince héritier Mohammed ben Salmane, stratège flamboyant de l’Arabie nouvelle, sait que l’obsession du conflit a un coût. Le sang des Houthis, celui des enfants de Syrie ou des pèlerins piégés au Yémen, n’a jamais nourri l’orgueil d’une grande nation. Il faut à présent jouer le jeu des empires modernes : bâtir des routes, poser des câbles, parler de paix avec la main posée sur un levier énergétique.
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Une stratégie de l’apaisement, sous haute tension
Mais que signifie vraiment cette visite ? Elle est d’abord, et avant tout, un signal. L’Arabie saoudite ne veut plus d’un Moyen-Orient à feu et à sang. Elle veut des villes neuves — comme Neom, son rêve futuriste surgissant des sables —, des investissements, du tourisme, des alliances industrielles. Et pour cela, la stabilité est un préalable. Or, dans ce théâtre aux murs d’argile, c’est souvent l’Iran qui tient les allumettes.
Côté iranien, l’intérêt est tout aussi pressant. Asphyxiée par les sanctions occidentales, isolée par son soutien malheureux à la Russie et ses ambitions nucléaires ambiguës, la République islamique cherche des issues, des partenaires, des relais. Un apaisement avec Riyad, c’est moins d’hostilité régionale, et peut-être, en filigrane, une forme de légitimité retrouvée. Même les mollahs savent que l’orgueil ne remplit pas les étals.
Mais la méfiance demeure. À Gaza, les deux puissances jouent des partitions distinctes : l’Iran arme le Hamas dans l’ombre, tandis que Riyad — tout en se tenant à distance de Tel-Aviv — évite d’enflammer la poudrière. En Irak, en Syrie, au Liban, les agents des Pasdarans et les émissaires saoudiens se croisent, se défient, parfois s’ignorent. La paix est une chorégraphie fragile où le moindre faux pas peut rallumer les braises.
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Le poids des fantômes
Dans les couloirs de Téhéran, les fantômes n’étaient pas absents. Celui de Qassem Soleimani, abattu par un drone américain, hante toujours les mémoires. Celui de Jamal Khashoggi, dissident assassiné dans un consulat saoudien, glace les sourires diplomatiques. Chaque nation porte son fardeau, chaque regard trahit une cicatrice.
Et pourtant, malgré tout, ils se sont parlé. Le prince et le général. Le sabre et le croissant. Ils ont évoqué des mécanismes de coopération militaire, des perspectives sécuritaires communes, des comités de suivi. Le langage des armes est devenu celui des protocoles.
Vers un nouveau concert oriental ?
Le plus frappant dans cette rencontre, ce n’est pas sa nouveauté, mais son acceptation. Ni Washington ni Bruxelles n’ont protesté. Pékin s’en félicite. Moscou observe. Le monde a changé. Les alliances ne sont plus figées. Et le Moyen-Orient, longtemps enchaîné à ses conflits fratricides, semble vouloir écrire une nouvelle page — non pas d’amitié, mais d’intérêts partagés.
Le visage caché du Dragon : Pékin, l’architecte muet de la paix du désert
Il n’était pas là, physiquement. Il n’a pas posé le pied ni à Riyad ni à Téhéran pour cette visite du prince saoudien en terre iranienne. Et pourtant, dans chaque salle feutrée, dans chaque mot pesé, dans chaque regard contenu entre les généraux et les ministres, l’ombre de la Chine planait avec l’élégance de ceux qui n’ont plus besoin de parler pour être écoutés.
Pékin ne s’affiche pas, mais il orchestre. C’est là toute sa force.
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Le murmure de Xi dans le tumulte oriental
Tout a commencé loin des dunes et des pétroles. Dans un salon discret de Pékin, en mars 2023, le président Xi Jinping a reçu les émissaires de deux mondes ennemis. D’un côté, les gardiens de la Révolution iranienne, impassibles et méfiants. De l’autre, les diplomates saoudiens, sobres et nerveux. Aucun sourire ne fut échangé. Mais, à la stupeur générale, un accord a émergé, scellé par la main du Dragon.
Ce jour-là, la Chine a montré ce que beaucoup n’osaient encore croire : elle est devenue la nouvelle puissance d’équilibre au Moyen-Orient, là où l’Amérique s’est essoufflée, là où l’Europe s’est dispersée.
Et depuis, elle ne parle presque plus. Elle agit dans le silence. Pas un discours tonitruant, pas une photo exubérante. Mais des lignes de télécommunication ouvertes. Des missions d’experts discrets. Des engagements économiques, toujours. Car c’est par les routes commerciales que Pékin construit la paix.
La soie plutôt que l’acier
La Chine ne s’impose pas comme l’Amérique — par la force ou les valeurs. Elle insinue sa présence dans les fibres du réel : elle bâtit des ports, finance des autoroutes, pose des câbles. Elle ne promet pas la démocratie, mais la stabilité. Pas la liberté, mais la continuité. Et dans un Moyen-Orient fatigué de guerres idéologiques, ce discours sans passion séduit plus qu’il n’effraie.
Pour les Iraniens, la Chine est une planche de salut. Elle achète leur pétrole quand d’autres le boycottent. Elle ferme les yeux sur les ayatollahs tant qu’ils respectent les contrats. Pour les Saoudiens, elle est un partenaire sérieux, un investisseur à long terme, un contrepoids à l’Amérique devenue trop exigeante, trop moralisatrice.
L’Empire du Milieu au centre du Grand Jeu
En se plaçant comme garant du rapprochement entre Téhéran et Riyad, Pékin déplace les plaques tectoniques géopolitiques. Elle transforme le Moyen-Orient en carrefour d’influences où elle ne veut pas seulement commercer : elle veut réguler, arbitrer, façonner. Un nouveau “Grand Jeu” est en marche, et cette fois, ce n’est ni Londres, ni Moscou, ni Washington qui en tient la carte — mais bien Pékin.
Cette médiation chinoise n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une stratégie globale. En stabilisant le Golfe, la Chine protège ses corridors énergétiques, mais elle s’offre aussi une image de puissance pacificatrice, en rupture avec les interventions armées des Occidentaux. Elle veut être la puissance qui parle à tous, du Kremlin à Ryad, de Téhéran à Tel-Aviv, de la Corne de l’Afrique jusqu’aux Andes.
Le Dragon et la Boussole
Mais cette médiation peut-elle durer ? Le silence de la Chine est stratégique, mais il pourrait devenir ambigu. Car la paix entre l’Arabie et l’Iran n’est pas encore une paix des peuples, seulement une trêve des princes. Et si les milices s’éveillent, si les missiles tombent, si le feu gagne Gaza ou Beyrouth, que fera Pékin ? Restera-t-elle neutre ? Ou deviendra-t-elle responsable, donc vulnérable ?
Pour l’heure, le Dragon marche sur la soie. Il n’a pas besoin de crier. Il n’a pas besoin d’exiger. Il observe, il pèse, il rassure. Et, peut-être, il s’impose.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

