PORTRAIT – Pierre Hassner, philosophe des fractures et l’interprète inclassable d’un monde désordonné

Pierre Hassner
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans le sillage des grands maîtres de la pensée politique européenne, Pierre Hassner incarne une figure à la fois atypique et exemplaire : intellectuel « sans œuvre » mais doté d’une production foisonnante ; philosophe de la guerre et de la paix, capable de naviguer entre la philosophie allemande et les crises balkaniques, la guerre froide et le 11 septembre. Un homme des marges, pour mieux comprendre le centre, avec l’humilité du disciple et la lucidité du maître.

Un penseur accessible, mais fondamentalement complexe

L’un des traits les plus marquants de Pierre Hassner — comme le soulignent Jean-Vincent Holeindre et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer — était sa capacité à rendre accessibles les dilemmes du politique mondial sans jamais céder à la simplification. Son refus systématique de rédiger de « grandes œuvres » ne procédait pas d’un manque, mais d’une rare rigueur intellectuelle : il ne souhaitait pas fixer prématurément une pensée encore en mouvement. Ses textes naissaient souvent sous forme d’articles, rassemblés dans des volumes collectifs ou diffusés dans des revues, aussi bien spécialisées que grand public, en français comme en anglais.

Hassner était un lecteur insatiable de journaux, mais il refusait la tyrannie de l’actualité immédiate. Il préférait prendre de la hauteur, éviter les réactions « à chaud » et multiplier les hypothèses. Son intérêt portait avant tout sur l’évolution des relations internationales plutôt que sur la simple chronique des événements.

Malgré une modestie affichée — il prétendait ne pas avoir de véritable « Å“uvre » —, Hassner a laissé une empreinte considérable à travers ses nombreuses publications dans la Revue française de science politiqueEspritLe DébatCommentaire, la Revue Défense NationaleForeign Policy ou Survival. Son goût pour des formats intermédiaires reflétait une vocation pédagogique sincère : s’adresser à un public cultivé sans se confiner à l’élitisme académique.

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Contre les simplifications de la pensée géopolitique

Hassner rejetait les concepts trop séduisants pour être honnêtes. Il dénonçait la fausse évidence de notions telles que « communauté internationale », « fin de l’histoire » ou « choc des civilisations ». Pour lui, ces formules sont trompeuses : il existe des communautés nationales ou transnationales, mais la communauté internationale est un leurre sémantique. De même, il fut l’un des premiers à remarquer l’obsolescence de la distinction claire entre guerre et paix. Selon lui, la violence contemporaine est diffuse, complexe, hybride. C’est pourquoi il préférait parler de violence, concept plus large et plus pertinent à l’ère post-westphalienne.

Dans son recueil La Violence et la paix, il développait cette intuition fondamentale : la guerre n’est plus un état circonscrit, mais un spectre mouvant. Face à ces mutations, Hassner proposait une lecture éthique et politique qui refusait tout déterminisme.

Une pensée à la croisée des disciplines

Agrégé de philosophie mais non titulaire d’un doctorat, Hassner a dirigé plusieurs thèses en science politique, dont celle de Bruno Tertrais. Il s’est toujours tenu à distance des cloisonnements académiques. Son approche des relations internationales s’enracinait dans la tradition de la philosophie politique : Kant, Rousseau, Hegel étaient pour lui des outils conceptuels toujours valables pour penser les conflits contemporains.

Il revisitait aussi la tradition de la guerre juste, adaptée aux défis du XXIe siècle. Selon lui, nous ne vivons plus dans le monde moderne de Clausewitz, structuré par la coexistence entre États, mais dans un monde où resurgissent les questions médiévales : autorité légitime, juste cause, proportionnalité, distinction entre civils et combattants.

Réaliste, libéral, constructiviste : Un éclectique assumé

Hassner refusait les étiquettes. Mais on peut reconnaître en lui un Ã©clectisme analytique, empruntant à plusieurs traditions théoriques :

  • Réaliste, car lucide sur les contraintes du politique et les rapports de force ;
  • Libéral, par son attachement aux droits humains et sa solidarité envers les oubliés de l’Histoire ;
  • Constructiviste, par son attention aux idées, aux imaginaires collectifs, aux passions nationales.

La politique internationale, pour Hassner, ne se réduisait jamais à la seule rationalité des intérêts. « Ceux qui croient que les peuples suivent leurs intérêts plutôt que leurs passions », écrivait-il, « n’ont rien compris au XXe siècle — ni au XXIe ».

Une conscience morale dans un monde éclaté

La force de Hassner résidait aussi dans sa capacité à penser le désordre sans s’y perdre. Il se reconnaissait plus à l’aise dans le chaos du monde post-11 septembre que dans la stabilité trompeuse de la guerre froide. « Le monde actuel ressemble à ma manière de penser : faite de doutes, de questions, parfois de désordre », confiait-il. Mais cette familiarité ne le rendait pas complaisant : il s’inquiétait du surgissement d’acteurs non étatiques, animés par des idéologies radicales, avec lesquels le dialogue devient presque impossible.

Marqué par l’exil, il restait sensible aux victimes de l’Histoire. Dès les années 1990, il s’engagea pour les réfugiés des Balkans, les déplacés, les laissés-pour-compte. Sa pensée n’était pas spéculative : elle était ancrée dans les réalités humaines, dans les souffrances des peuples. Il combinait rigueur intellectuelle et empathie, sans jamais céder au cynisme. Sa vision des relations internationales incluait la dimension morale comme composante fondamentale de toute analyse politique.

Héritier critique d’Aron, pont entre deux mondes

Raymond Aron voyait en lui son élève le plus brillant. Mais Hassner n’était pas un disciple servile. Il critiquait parfois la pensée trop systématique ou stato-centrée d’Aron, notamment dans Paix et guerre entre les nations. Il divergea aussi lors de Mai 68, prenant au sérieux les aspirations sociales là où Aron y voyait un péril pour la démocratie. Il prolongea néanmoins la pensée aronienne dans un monde nouveau, plus fragmenté, traversé de brouillages entre public et privé, civil et militaire, national et transnational.

Avec Stanley Hoffmann, son ami de toujours, lui aussi exilé d’Europe centrale, il forma un tandem intellectuel qui reliait Paris à Harvard, l’Est à l’Ouest, les classiques à l’actualité. Ensemble, ils renouvelèrent la pensée critique sur les relations internationales, dans la lignée d’un Aron sans dogmes.

Une voix irremplaçable

Hassner ne voulait ni faire carrière, ni créer une école. Et pourtant, il forma des générations entières. Son bureau encombré de papiers, ses dialogues à voix haute avec lui-même, ses hésitations feintes ou réelles — tout témoignait d’un penseur dialectique, toujours à la recherche du contre-argument, de la faille, de la nuance.

Pour lui, la politique internationale ne pouvait se réduire à la Realpolitik. Elle devait aussi intégrer les passions, les valeurs, les idéaux. Derrière les États, il voyait les sociétés ; derrière les gouvernements, les individus ; derrière les conflits, les douleurs. En cela, sa pensée demeure une source d’inspiration profonde.

« Nous l’appelions affectueusement Maître Yoda », écrivent ses disciples. Et comme le sage de Star Wars, Pierre Hassner a enseigné par l’exemple, non par l’imposition. Sa sagesse, sa probité, son attention aux détails humains en font une figure tutélaire pour quiconque cherche à comprendre un monde sans boussole.

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