
Par Alexandre Aoun
Ziad Rahbani, disparu le 26 juillet 2025, a incarné l’âme tourmentée d’un Liban déchiré par la guerre et les injustices. Musicien, dramaturge et communiste convaincu, il a brisé les conventions avec des chansons comme Ana Mouch Kafir et des pièces satiriques telles que Nazl el-Sourour. Héritier des Frères Rahbani, il a transcendé leur idéalisme pour offrir une vision lucide du Moyen-Orient. À travers un mélange audacieux de jazz, funk et poésie orientale, il a donné voix aux marginalisés. Son legs, vibrant et universel, résonne encore dans un monde en quête de vérité.
Ziad Rahbani, figure emblématique de la scène artistique libanaise, s’est éteint le 26 juillet 2025 à l’âge de 69 ans, laissant derrière lui un héritage culturel qui transcende les frontières du Liban et du monde arabe. Né le 1er janvier 1956 à Antélias, près de Beyrouth, dans une famille d’icônes musicales, Ziad est le fils aîné de la légendaire chanteuse Fairouz et du compositeur Assi Rahbani, membre des célèbres Frères Rahbani. Dès son plus jeune âge, il baigne dans un univers où la musique, le théâtre et la conscience politique s’entrelacent, forgeant une sensibilité artistique hors du commun. À seulement 17 ans, il compose sa première œuvre, Sa’alouni el-Nas, pour sa mère, marquant le début d’une carrière qui allait redéfinir l’expression culturelle libanaise. Sa mort, survenue d’une crise cardiaque selon l’hôpital de Beyrouth, a suscité une onde de choc, le président Joseph Aoun le décrivant comme « un phénomène intellectuel et culturel ».
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Une voie mélancolique dans un Liban en guerre
Ziad Rahbani n’était pas seulement un compositeur, pianiste, dramaturge et commentateur politique ; il était la voix d’une génération meurtrie par la guerre civile libanaise (1975-1990) et les soubresauts d’un Moyen-Orient en crise. Issu d’une famille chrétienne orthodoxe, il se revendiquait communiste, affilié au Parti communiste libanais, et ses œuvres portaient l’empreinte d’une révolte contre les injustices sociales et les divisions sectaires. Sa musique, mêlant jazz, funk, classique et mélodies orientales, brisait les conventions. Contrairement à l’idéalisme nostalgique des Frères Rahbani, qui exaltaient un Liban rural et harmonieux, Ziad plongea dans la réalité crue de son époque. Ses chansons et pièces de théâtre, souvent satiriques, dénonçaient la corruption, l’inégalité et la désillusion d’un pays déchiré par la guerre et les luttes de pouvoir.
Parmi ses chansons clés, Ana Mouch Kafir (1985) reste un cri de cœur contre la misère. Les paroles, répétant « Je ne suis pas mécréant, mais la faim est mécréante », pointent du doigt les véritables fléaux – pauvreté, maladie, humiliation – et critiquent l’hypocrisie des élites religieuses et politiques. Cette œuvre, avec son mélange de jazz et de rythmes arabes, illustre la capacité de Ziad à transformer la douleur collective en art universel. Ouverture 83 (1983), composée pour Fairouz, marque une rupture dans la carrière de sa mère, introduisant une tonalité sombre et introspective, loin de l’optimisme des années 1960. Les notes de piano, d’une intensité dramatique, évoquent un Liban en proie au chaos. Bala Wala Chi (1985), avec ses paroles minimalistes et son orchestration jazzy, capture le désespoir d’une société sans repères, tandis que Kifak Inta (1991) explore l’intimité des relations humaines dans un contexte de désolation post-guerre. Ces chansons, interprétées par Fairouz, ont redéfini son répertoire, l’amenant vers des territoires plus audacieux, sous l’influence de son fils.
Le théâtre de Ziad Rahbani a également marqué les esprits. À 17 ans, il signe Nazl el-Sourour (1974), une tragicomédie dénonçant les inégalités de classe à travers l’histoire de travailleurs prenant en otage un restaurant, pour être finalement ignorés par les élites. Cette pièce, jouée à la veille de la guerre civile, préfigurait les fractures sociales du Liban. Bennesbeh Labokra Chou ? (1978) met en scène un pianiste désabusé dans un Beyrouth ravagé, avec la célèbre réplique : « On dit que demain sera meilleur, mais qu’en est-il d’aujourd’hui ? »
Un communiste aguerri
Ce questionnement, mêlant nihilisme et ironie, résonne encore dans un Liban en crise économique et politique. Shi Feshil (1983) et Film Ameriki Tawil (1979) poursuivent cette veine satirique, moquant les divisions sectaires et la bureaucratie avec un humour mordant. Ces œuvres, jouées dans des théâtres bondés ou diffusées à la radio, sont devenues des références pour une jeunesse en quête de vérité. La vision de Ziad du Liban et du Moyen-Orient était lucide, presque prophétique. Communiste convaincu, il rejetait le sectarisme qui gangrénait son pays. Dans une interview avec Ghassan Bin-Jiddu, il confiait que le massacre de Tall al-Za’tar en 1976, où des milices chrétiennes ont tué près de 2000 Palestiniens, l’avait poussé à s’installer à Beyrouth-Ouest, bastion progressiste.
Il soutenait la résistance libanaise contre l’occupation israélienne de 1982, dénonçant le « régime d’apartheid sioniste ». Pourtant, sa critique n’épargnait personne : ni la droite chrétienne, ni les élites musulmanes, ni même la passivité d’une population qu’il accusait de tolérer un système corrompu. Ses prises de position, souvent controversées, lui ont valu des inimitiés, notamment parmi les traditionalistes arabes qui reprochaient à sa musique de trop s’inspirer de l’Occident, avec des influences comme Charlie Parker ou Dizzy Gillespie. Ziad répondait : « Ma musique n’est pas occidentale, elle est libanaise, avec une autre manière d’expression. »
Dans les années 1990, après la guerre civile, ses pièces comme Bikhsous il Karami w’ichaab il Aanid (1993) et Lawla Foushat al Amali (1994) ont reçu des critiques mitigées, les Libanais refusant de se voir caricaturés dans leur reconstruction fragile. Pourtant, ces œuvres avant-gardistes poursuivaient son exploration des désillusions d’une société en quête de sens. À partir de 1994, Ziad s’est recentré sur la musique, jouant dans les bars underground de Hamra ou lors de festivals prestigieux comme Beiteddine en 2010.
Ses concerts, réunissant des générations, témoignaient de son aura intacte. Ses albums, comme Houdou Nesbi (1985) ou Monodose (2001) avec Salma Mosfi, ont continué d’expérimenter, mêlant jazz, funk et poésie.Ces dernières années, Ziad s’était fait plus discret, mais son influence perdurait. Les jeunes redécouvraient ses pièces sur Internet, et ses chansons étaient samplées dans des mouvements de protestation, notamment lors de la révolte de 2019 contre la classe politique libanaise. Il exprimait sa frustration face à la stagnation du pays, déclarant à Carmen Lebbos, son ancienne compagne : « Le Liban est devenu vide. »
Sa vie personnelle, marquée par un mariage tumultueux avec Dalal Karam et la découverte que leur fils Assi n’était pas le sien, a inspiré des chansons comme Marba el Dalal et Bisaraha, où il explorait les blessures intimes avec une sincérité désarmante.
Ziad Rahbani incarnait un Liban lucide, brisé mais résilient. Ses œuvres, ancrées dans les traumatismes de la guerre et les contradictions d’une région tourmentée, offraient un miroir aux marginalisés. Sa mort a suscité des hommages unanimes : le Premier ministre Nawaf Salam l’a qualifié de « voix libre fidèle aux valeurs de justice », tandis que le ministre de la Culture Ghassan Salame a promis que « ses chansons ne mourront jamais ». La presse arabe, d’Al-Arabiya à Al-Akhbar, a salué un « génie en rupture » qui a osé défier l’héritage familial pour créer une œuvre universelle. Ziad Rahbani, par son audace et sa révolte, reste une boussole pour un Liban en quête d’espoir.
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