
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
En décembre 1975, un émissaire français atterrit discrètement à Riyad. Il ne s’agit pas d’un diplomate ordinaire, mais du comte Alexandre de Marenches, directeur du SDECE, les services secrets extérieurs français…
Il ne vient pas les mains vides. Dans ses bagages, une lettre de confiance personnelle signée par le président Valéry Giscard d’Estaing, sorte de sauf-conduit diplomatique lui conférant l’autorité morale et politique d’agir en dehors des canaux officiels. Sa mission ? Tisser, dans l’ombre, une alliance interétatique inédite entre les puissances musulmanes sunnites et chiites et une France aux prises avec une crise énergétique et stratégique.
Tout commence avec le premier choc pétrolier de 1973. Les économies occidentales chancellent sous l’effet de l’embargo de l’OPEP. Marenches, homme d’action et de réseaux, comprend vite que la sécurité énergétique et politique de l’Occident passera désormais par le Sud. Dès 1976, dans ses notes personnelles, il dessine un triangle stratégique Riyad-Téhéran-Le Caire. L’Égypte, alors encore dans l’orbite soviétique, bascule progressivement dans le camp occidental. Peu après, le Maroc est intégré à l’édifice. Ainsi naît ce que l’histoire retiendra sous le nom de « Safari Club ».
Une structure clandestine, un objectif clair : Contenir l’expansion soviétique en Afrique
L’Afrique devient alors un vaste échiquier où s’affrontent par procuration les deux blocs. Angola, Éthiopie, Mozambique, Tchad : partout, les guérillas soutenues par Moscou menacent les intérêts français et occidentaux. Il faut une réponse rapide, discrète et non soumise aux aléas des débats parlementaires démocratiques. La CIA, alors paralysée par les scandales du Watergate et les commissions Church et Pike, délègue. Le relais clandestin passe par la DGSE, par Marenches, par le Safari Club.
Installé au Caire, le secrétariat général du Club dispose de départements opérationnels et de planification. La France en assure la sécurité. L’Iran impérial, riche et autoritaire, fournit les fonds. L’Arabie Saoudite mobilise son influence religieuse et ses pétrodollars. Le Maroc offre ses réseaux de renseignement africains, l’Égypte ses ports et ses pistes d’aviation. Un document daté du 1er septembre 1976 en définit les bases : coordination des services de renseignement hors cadre institutionnel, dans le seul but de sauvegarder les intérêts géostratégiques du « monde libre ».
Mais cette organisation n’est pas un simple mécanisme technique. C’est un théâtre feutré de diplomatie parallèle, un lieu de mondanités et de conspirations. Alain Chouet, ancien chef du service de sécurité à la DGSE, décrit sans détour ces sommets du renseignement : hôtels cinq étoiles, déjeuners raffinés, médailles échangées comme dans un bal diplomatique. Ces rencontres, loin d’être anecdotiques, renforcent les liens informels entre les États, court-circuitant les ambassades et les ministères.
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Et les Américains ?
Officiellement absents, ils sont en réalité omniprésents. Richard Helms, ancien patron de la CIA, est ambassadeur à Téhéran. George H.W. Bush et Henry Kissinger soutiennent tacitement la manœuvre. Le Safari Club devient alors le bras armé non officiel de Washington en Afrique. Grâce à lui, les États-Unis peuvent continuer à frapper l’URSS sans passer par le Congrès ni s’exposer aux critiques internes.
Une autre singularité frappe : le Club est presque entièrement musulman. Une gageure pour Marenches, homme d’ordre et catholique convaincu. Mais l’urgence géopolitique prime : pour sauver l’Europe de l’instabilité post-coloniale et du péril rouge, mieux vaut pactiser avec les monarchies du Golfe et les régimes autoritaires laïcs. Une Realpolitik assumée, à laquelle Marenches donne même un nom dans ses mémoires : « facilitateur privé », agissant dans l’ombre mais avec la bénédiction tacite du pouvoir.
Un engrenage dangereux
En s’alliant avec des puissances qui n’ont ni la culture démocratique ni la transparence occidentale, la France et ses partenaires occidentaux acceptent un compromis moral qui pèsera lourd. L’idéologie devient secondaire. Ce qui compte, c’est l’accès aux ressources, le contrôle des ports, le contournement du droit international. Ce modèle de coopération clandestine deviendra une matrice pour les opérations ultérieures : soutien à des coups d’État, trafics d’armes, manipulation de conflits civils.
En 1982, un autre club voit le jour : le « Médi Club », réunissant l’Italie, l’Espagne, le Maroc et la Tunisie, toujours dans cette logique d’échange d’informations extra-officielle. Ce n’est plus un mécanisme d’urgence, mais une infrastructure pérenne de coordination sécuritaire méditerranéenne.
Finalement, le Safari Club préfigure une ère nouvelle : celle des guerres hybrides, des alliances discrètes, des manipulations secrètes. Une époque où les États, pour préserver leur influence, préfèrent l’ombre à la lumière, les couloirs feutrés aux forums publics. Une époque qui, malgré les discours sur la démocratie, continue à se reproduire aujourd’hui, sous d’autres noms, sur d’autres continents.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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