
Par Olivier d’Auzon
Il y a des coïncidences diplomatiques qui n’en sont pas. Le 12 avril 2025, la vice-présidente de la Douma d’État, Viktoria Abramtchenko, foulait le tarmac brûlant de Djibouti pour y rencontrer les plus hautes autorités du pays. Quelques jours plus tard, c’est Mikhaïl Bogdanov, émissaire spécial du Kremlin pour le Moyen-Orient et l’Afrique, qui posait ses valises à Mogadiscio. Deux capitales, deux histoires douloureuses, deux États fragiles — et une seule et même cible pour Moscou : la Corne de l’Afrique.
Djibouti, le verrou convoité
Djibouti, minuscule État aux abords du détroit de Bab el-Mandeb, concentre une densité stratégique rare sur la carte du monde. Ce territoire aride, gouverné avec constance par Ismaïl Omar Guelleh depuis 1999, accueille aujourd’hui les bases militaires des puissances majeures : États-Unis, France, Chine, Japon. Dans ce concert, la Russie n’est pas encore présente militairement — mais elle toque à la porte.
La visite de Viktoria Abramtchenko n’avait rien d’anodin. Derrière les déclarations convenues sur la « formation professionnelle » ou la « recherche scientifique », les diplomates russes avancent en terrain miné avec un pas de velours. Ils cherchent à s’assurer une tête de pont. Le Kremlin sait que, sans un ancrage logistique sur la mer Rouge, ses prétentions maritimes resteront lettre morte dans cette zone vitale du commerce mondial. Or, le projet d’une base navale russe à Port-Soudan, sur la rive opposée, s’enlise dans les sables mouvants de la guerre civile soudanaise. Il faut donc chercher ailleurs.
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Somalie, l’effacement de la dette comme boussole
C’est ici qu’entre en scène Mogadiscio. Lorsqu’en décembre 2024 la Russie décide d’effacer 48 millions de dollars de dette somalienne héritée de l’URSS, ce geste est largement symbolique. Mais il vaut promesse : celle d’un retour russe dans un pays que les Soviétiques avaient tenté d’enrôler à l’époque de Siad Barré. Bogdanov, l’infatigable architecte de la diplomatie alternative russe, ne s’y est pas trompé.
En se rendant en Somalie, il signalait que Moscou veut redevenir un acteur crédible, un partenaire possible pour des pays longtemps abandonnés à l’instabilité et aux tutelles occidentales.
Certes, la Somalie est aujourd’hui loin d’être un terrain favorable à l’implantation d’une base militaire. Mais l’intérêt de la Russie est double : montrer qu’elle est capable de jouer un rôle stabilisateur en Afrique de l’Est, et préparer à long terme des accords d’accès portuaire ou de coopération sécuritaire, dans une région où les États-Unis sont perçus comme en retrait et la Chine comme trop intrusive.
La Corne de l’Afrique, un nouveau front de la multipolarité
Pourquoi la Corne de l’Afrique ? Parce qu’elle est l’une des dernières zones où les lignes d’influence sont mouvantes. Le désengagement partiel de l’Occident, la fatigue de la France en Afrique, les hésitations américaines, l’activisme chinois, tout cela crée un vide relatif. Moscou entend s’y engouffrer, avec ses outils : mémoire historique, effacement de dettes, soutien politique sans ingérence, et promesse de partenariats « sans condition ».
Dans cette démarche, la Russie ne prétend pas reconstruire l’Afrique, ni la convertir à son modèle. Elle propose un pacte implicite : stabilité contre soutien, loyauté contre présence. Djibouti, avec ses infrastructures portuaires modernes, son rôle de carrefour, et son expérience du « multibasing », représente un objectif immédiat. La Somalie, avec ses 3 300 kilomètres de côtes mal contrôlées et son potentiel de reconstruction, est une carte à long terme.
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Perspectives : Au-delà du symbolique ?
Le défi, pour la Russie, sera de transformer ces gestes diplomatiques en actes stratégiques concrets. Car l’Afrique de l’Est n’est pas l’Afrique centrale.
Ici, le moindre faux pas se paie cher. Djibouti ne veut pas compromettre sa neutralité ; la Somalie reste fragile. Mais dans un monde redevenu conflictuel, où chaque puissance cherche ses bastions, Moscou pourrait bien réussir ce que d’autres ont négligé : prendre position là où les regards occidentaux ne s’attardent plus.
La Corne de l’Afrique devient ainsi, pour la Russie, un laboratoire de sa diplomatie multipolaire. Ni conquérante, ni philanthropique, mais transactionnelle, méthodique, et portée par une ambition claire : réintégrer le club des puissances maritimes globales.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
