
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Au cœur des institutions parisiennes, à l’abri des regards et des déclarations officielles, se déroule une guerre feutrée entre deux États que tout devrait rapprocher mais que l’histoire continue à diviser. L’affaire de l’employé d’Air Algérie, soupçonné par la DGSI d’agir pour le compte des services secrets algériens et privé de nationalité française en juin 2025, révèle l’intensité d’un affrontement silencieux entre Paris et Alger, où l’intelligence a remplacé la diplomatie, et où la méfiance s’est substituée au dialogue.
Sous couvert de fonctions civiles, l’individu aurait surveillé les milieux dissidents algériens installés en France, collecté des informations sensibles et transmis des rapports au renseignement extérieur algérien. Le tribunal, sur la base d’un rapport confidentiel de la DGSI, a jugé suffisantes les preuves de déloyauté à l’égard de la République pour refuser la naturalisation. Air Algérie, déjà citée dans des affaires similaires, semble être devenue un levier opérationnel du DGDSE, à travers ses employés et ses infrastructures. Cette instrumentalisation de structures civiles pour des missions de renseignement illustre la porosité croissante entre sphère étatique, secteur économique et appareil de sécurité.
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Mais au-delà du cas individuel, c’est toute une mécanique bilatérale qui se grippe. Ces dernières années, les relations franco-algériennes ont connu une série de crises : expulsions croisées de diplomates, accusations d’enlèvements ciblés, répression d’opposants, tensions autour du Sahara occidental. À cela s’ajoute l’arrestation de l’écrivain Boualem Sansal en 2024 et l’hostilité algérienne à l’appui français à Rabat, qui ont ravivé le contentieux historique et élargi le fossé politique. La France, de son côté, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, a adopté une stratégie de fermeté : listes restrictives de visas, surveillance accrue des réseaux consulaires, et réactivation de ses capacités de contre-ingérence.
Sur le plan militaire et sécuritaire, cette crispation prend une ampleur nouvelle. La DGSI, forte de son expérience dans la lutte antiterroriste, structure désormais son action pour démanteler les réseaux d’influence d’Alger sur son sol. Une stratégie qui combine outils juridiques, pression administrative et coopération renforcée avec d’autres services occidentaux. Dans ce contexte, la France cherche à affirmer sa souveraineté intérieure face à une puissance étrangère qui mobilise, au-delà de ses ambassades, des outils hybrides pour maintenir un contrôle politique sur sa diaspora.
Pour l’Algérie, l’enjeu est double : préserver son autorité symbolique sur ses ressortissants à l’étranger, tout en renforçant sa position régionale à travers une diplomatie du renseignement. Mais l’appareil sécuritaire algérien, encore marqué par une culture verticale et peu compatible avec les environnements démocratiques occidentaux, peine à dissimuler ses opérations. À chaque échec tactique, la crédibilité du régime s’érode, et le coût diplomatique augmente.
Ce bras de fer se joue également dans un contexte géopolitique en mutation. Tandis que la Chine renforce ses liens avec Alger par le biais de projets militaires et d’infrastructures critiques, l’Inde, engagée dans une rivalité technologique avec Pékin, pourrait voir en la France un partenaire stratégique dans le domaine du renseignement et de la sécurité avancée. Paris, qui ambitionne de rester un acteur de premier plan dans l’espace euro-méditerranéen, pourrait utiliser cette convergence d’intérêts pour construire une architecture de coopération visant à contenir les intrusions étrangères sur ses territoires d’influence.
Le conflit discret entre la France et l’Algérie est donc bien plus qu’un simple différend consulaire. Il cristallise des fractures historiques, révèle des ambitions géoéconomiques, et inscrit les luttes de souveraineté dans une mondialisation sécuritaire où chaque identité étatique cherche à préserver ses frontières, physiques comme symboliques. Et lorsque la citoyenneté devient une arme diplomatique, le champ de bataille s’étend jusque dans les salles d’audience et les décisions administratives.
Derrière le dossier d’un homme se cache une guerre invisible, où se croisent intérêts politiques, enjeux stratégiques et compétitions d’influence. Une guerre sans déclaration, mais dont les effets redessinent silencieusement les équilibres de pouvoir entre les deux rives de la Méditerranée.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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