ANALYSE – Washington s’invite dans le Caucase : La paix de Trump entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ou le prix d’un couloir stratégique…

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une annonce spectaculaire, un arrière-plan complexe
Ce 8 août 2025, Washington a choisi une mise en scène digne des grandes heures de la diplomatie américaine : Donald Trump, entouré du Premier ministre arménien Nikol Pachinian et du président azerbaïdjanais Ilham Aliev, s’apprête à sceller un traité de paix qualifié d’« historique ». Ce document mettrait officiellement fin à plus de trois décennies de conflits autour du Haut-Karabakh, un territoire au cœur des tensions post-soviétiques depuis 1991.
Le président américain s’est empressé d’annoncer la nouvelle sur son réseau Truth Social, affirmant avoir accompli ce « que personne d’autre n’avait su obtenir ». Mais, derrière l’image d’un arbitrage triomphal, les clauses de l’accord soulèvent déjà des questions sensibles.
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Le « TRIPP » : Une concession territoriale inédite
Selon CBS, le texte prévoit la création, sous supervision américaine, d’un corridor de 43 kilomètres en territoire arménien, baptisé « Voie Trump pour la paix et la prospérité internationales » (TRIPP). Ce couloir relierait directement l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, offrant à Bakou un accès terrestre continu et sécurisé.
Pour Erevan, ce projet représente une concession territoriale majeure. Même si le gouvernement présente cette mesure comme un sacrifice nécessaire pour obtenir un cessez-le-feu définitif, l’opinion publique arménienne y voit une atteinte à la souveraineté nationale. Le Premier ministre Pachinian, déjà fragilisé par les suites de la guerre éclair de septembre 2023 – qui a entraîné l’exode de plus de 100 000 Arméniens du Karabakh – s’est déclaré prêt à modifier la Constitution afin de renoncer officiellement à toute revendication sur la région, comme l’exige Bakou.
L’Arménie sous pression
Ce tournant stratégique s’explique par un rapport de forces profondément défavorable à Erevan. Militairement, l’Arménie est affaiblie par la défaite de 2023 et par l’érosion de ses alliances traditionnelles. Politiquement, Pachinian doit gérer une société traumatisée, où la mémoire du génocide de 1915 et la perte du Karabakh alimentent un sentiment d’abandon. Diplomatiquement, la Russie, allié historique et fournisseur d’armes, s’est montrée passive, incapable ou peu disposée à empêcher la reconquête azerbaïdjanaise. Cette vacance stratégique ouvre un espace d’intervention inédit pour les États-Unis.
Bakou, gagnant stratégique et économique
Cet accord scelle une victoire à la fois militaire et diplomatique. La récupération totale du Karabakh est désormais suivie de la perspective d’un accès direct au Nakhitchevan, facilitant les échanges commerciaux avec la Turquie et l’Asie centrale. La présence américaine dans le projet du TRIPP lui assure une légitimité internationale tout en renforçant la sécurité du couloir. Sur le plan économique, ce nouvel axe pourrait devenir un maillon clé des routes énergétiques et logistiques reliant la mer Caspienne à la Méditerranée.
Washington, arbitre et bénéficiaire
L’intervention américaine ne se limite pas à un rôle de médiateur : l’accord accorde aux États-Unis des droits exclusifs de développement sur le corridor, incluant infrastructures, transport et sécurité. Trump a déjà évoqué l’arrivée d’investissements massifs d’entreprises américaines dans l’énergie, le commerce et la technologie, y compris l’intelligence artificielle. Cet ancrage économique consolide la présence américaine dans une région stratégique pour le transit des hydrocarbures vers l’Europe et pour le contournement des routes contrôlées par la Russie et l’Iran.
Les absents : Moscou et Téhéran
La Russie, longtemps puissance tutélaire du Caucase, est spectaculairement absente de ce processus. Engagée militairement en Ukraine et affaiblie par des tensions internes, Moscou voit Washington saper son influence dans ce qu’elle considère comme son « étranger proche ». L’Iran, voisin direct de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan, regarde également d’un œil méfiant l’installation durable des États-Unis à sa frontière nord. Ces deux acteurs pourraient chercher à contrebalancer l’accord par des alliances régionales ou des pressions indirectes, notamment via des canaux économiques ou militaires.
Risques géopolitiques et fragilité de la paix
Si le texte promet une « paix éternelle dans le Caucase » selon les mots d’Aliev, il repose sur des fondations instables. Le ressentiment arménien, alimenté par le souvenir de l’exode du Karabakh et par la perception d’un accord imposé « sous la contrainte », pourrait nourrir à moyen terme des tensions internes ou des actes de sabotage. L’absence de garanties multilatérales solides, comme celles que pourraient offrir l’ONU ou l’OSCE, laisse la sécurité du corridor largement tributaire de la bonne volonté des parties… et de la protection américaine.
Le coup diplomatique de Trump
Pour Donald Trump, cet accord est une vitrine de sa stratégie globale : multiplier les arbitrages spectaculaires (il cite déjà l’Inde et le Pakistan, le Cambodge et la Thaïlande, l’Égypte et l’Éthiopie) et capitaliser sur ces succès pour renforcer son image internationale. Sa porte-parole évoque déjà un prix Nobel de la paix, soutenue par certains États alliés. Mais derrière la communication, la réalité est celle d’une influence américaine accrue dans un espace longtemps verrouillé par d’autres puissances.
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Paix durable ou nouvelle dépendance ?
L’accord de Washington pourrait ouvrir une ère de stabilité inédite pour le Caucase, à condition que les engagements soient respectés et que les bénéfices économiques soient équitablement répartis. Mais il pourrait aussi, à plus long terme, installer une nouvelle forme de dépendance stratégique, où la paix est conditionnée à la permanence d’un protectorat politique et économique américain. Dans cette région où les lignes de fracture sont anciennes et profondes, la « paix Trump » sera jugée non pas sur la photo de la signature, mais sur sa capacité à survivre aux épreuves des années à venir.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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