PORTRAIT – Russell Vought, le Projet 2025 et la refondation silencieuse de l’Amérique de Trump

Russell Vought
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Washington, 27 avril 2025 – Sous le vernis des démentis officiels, dans le silence calculé des grands médias, trop souvent distraits ou complaisants, se déroule l’une des transformations institutionnelles les plus profondes de l’histoire récente des États-Unis. 

La nouvelle administration Trump, installée en janvier 2025, avance à grands pas sur la voie tracée par un projet aussi ambitieux que radical : le Projet 2025, véritable manifeste opérationnel du trumpisme dans sa deuxième incarnation. Au cœur de cette métamorphose, ce n’est ni Donald Trump lui-même, ni les figures les plus médiatisées de son entourage qui tiennent les rênes. La mise en scène, silencieuse et méthodique, est orchestrée par Russell Vought, un bureaucrate militant, un idéologue lucide et déterminé, qui s’impose aujourd’hui comme la figure centrale de l’écosystème de pouvoir de la Maison Blanche.

Russell Vought n’est pas un novice dans l’arène politique américaine. Ancien collaborateur du sénateur Phil Gramm et du futur vice-président Mike Pence, membre influent de la Heritage Foundation et fondateur du Center for Renewing America, Vought incarne une synthèse parfaite entre compétence technique, cohérence idéologique inflexible et volonté de pouvoir. Déjà sous le premier mandat de Trump, il avait occupé le poste stratégique de directeur de l’Office of Management and Budget (OMB), le centre névralgique de l’appareil fédéral en matière de budget et de réglementation administrative. En février 2025, il a retrouvé ce rôle, confirmé par le Sénat par 53 voix contre 47, scellant ainsi son retour en tant qu’architecte des transformations les plus profondes du nouveau cycle trumpien.

La vision politique de Vought ne se limite pas à un conservatisme générique ou à un populisme de façade. Elle repose sur deux piliers conceptuels complémentaires et radicaux. D’un côté, le nationalisme chrétien, conçu non comme un vague rappel des valeurs traditionnelles, mais comme un projet théologico-politique destiné à imprégner la vie publique, les institutions et l’identité nationale américaine. De l’autre, la « unitary executive theory », une doctrine juridique selon laquelle le président doit exercer un contrôle total et absolu sur l’ensemble de l’exécutif fédéral, sans agences indépendantes, sans contrepoids ni ambiguïtés institutionnelles.

Le nationalisme chrétien de Vought est radical dans sa formulation et dans sa mise en œuvre. Dans des déclarations publiques et lors de réunions privées – certaines enregistrées clandestinement –, Vought a affirmé que la séparation entre l’Église et l’État doit être entendue comme une simple séparation institutionnelle, et non comme une entrave à la pénétration des valeurs chrétiennes dans la sphère publique. Il a ouvertement défendu la nécessité de reconnaître les États-Unis comme une « nation chrétienne », proposant des politiques migratoires favorisant les chrétiens au détriment des fidèles d’autres religions. Dans sa vision, le gouvernement fédéral doit devenir un outil de promotion culturelle chrétienne, capable d’orienter non seulement les politiques, mais aussi l’identité même du peuple américain.

En complément de cette vision, Vought a adopté et radicalisé la « unitary executive theory ». Le président, selon lui, doit exercer un pouvoir absolu sur chaque agence fédérale, y compris le Département de la Justice, le FBI et la Federal Trade Commission, sans marge d’autonomie ou d’indépendance opérationnelle. Cette conception du pouvoir exécutif n’est pas une simple théorie abstraite. Sous le premier mandat de Trump, Vought a déjà démontré son inclination pratique à subvertir les limites institutionnelles : en tant que directeur de l’OMB, il a détourné des fonds destinés au Département de la Défense pour financer le mur à la frontière mexicaine, contournant le Congrès et défiant ouvertement les contraintes de l’Impoundment Control Act de 1974.

En 2021, loin des projecteurs de la politique officielle, Vought a fondé le Center for Renewing America, un think tank qui constitue aujourd’hui l’un des principaux moteurs intellectuels et opérationnels du radicalisme conservateur. Le CRA s’oppose fermement à la théorie critique de la race, combat les politiques pro-LGBTQ+ et anti-avortement, promeut un agenda de « retour à l’Amérique chrétienne » et a directement contribué à la rédaction de vastes sections du Projet 2025. Autour du CRA gravite une galaxie d’organisations et de figures ultraconservatrices, parmi lesquelles l’American Moment et des personnalités comme William Wolfe, ancien fonctionnaire de l’administration Trump et partisan d’un nationalisme chrétien encore plus radical.

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Le Projet 2025, officiellement promu par la Heritage Foundation, représente le compendium stratégique de cette vision. Un plan de 920 pages visant à révolutionner la structure du gouvernement fédéral, démanteler l’« État administratif », restaurer l’autorité présidentielle sous une forme plébiscitaire et imprégner la vie publique de valeurs chrétiennes traditionnelles. L’objectif affiché est de consolider le pouvoir du président en éliminant l’autonomie des agences fédérales, en remplaçant des dizaines de milliers de fonctionnaires par des loyalistes grâce à la réintroduction de l’ordre exécutif Schedule F, et en promouvant une agenda culturelle chrétienne qui s’oppose ouvertement aux droits LGBTQ+, à l’avortement, à l’éducation sur la diversité et aux programmes environnementaux.

La contribution de Vought à la rédaction du Projet 2025 a été décisive. En particulier, Vought a rédigé le chapitre consacré à l’Executive Office of the President, dans lequel il théorise un OMB transformé en centre opérationnel permanent du président, chargé de bloquer, réorienter ou détourner toute activité des agences fédérales qui ne serait pas parfaitement alignée sur la ligne politique du chef de l’exécutif. Parallèlement, Vought a coordonné la rédaction du « 180-Day Transition Playbook », un plan secret préparant la mise en œuvre immédiate des principales mesures du Projet 2025 dans les six premiers mois du gouvernement, sans laisser au public ou à l’opposition démocrate le temps d’organiser une résistance.

Le caractère profondément théocratique de l’agenda de Vought apparaît clairement à l’examen des propositions concrètes : interdiction totale de l’avortement, sans exception même pour les cas de viol ou d’inceste ; abolition de toutes les politiques fédérales reconnaissant ou protégeant les droits LGBTQ+ ; introduction de critères migratoires explicitement religieux, visant à favoriser l’entrée d’immigrants chrétiens au détriment d’autres confessions ; censure des programmes éducatifs traitant du racisme systémique ou des droits des minorités. Un programme qui rompt radicalement avec la tradition pluraliste américaine et suscite l’inquiétude d’organisations civiles comme la Freedom From Religion Foundation, qui dénoncent le risque d’une théocratie déguisée.

Sur le plan opérationnel, l’influence de Vought s’est déjà manifestée de manière spectaculaire dans la nouvelle administration Trump. Les premières décisions ont suivi à la lettre le scénario du Projet 2025 : gel des financements fédéraux, injonction aux agences de présenter des plans de réduction drastique des effectifs et des ressources immobilières, ordres exécutifs visant à démanteler les politiques progressistes des années précédentes. Sur le plan des nominations, la nouvelle administration a peuplé les postes clés de figures directement liées au Projet 2025 : outre Vought à l’OMB, Tom Homan a été nommé Border Czar, Brendan Carr a pris la tête de la FCC, John Ratcliffe est revenu diriger la CIA, et Michael Anton a pris la direction de la planification politique au Département d’État.

Si, pendant la campagne électorale de 2024, Trump avait publiquement pris ses distances avec le Projet 2025, affirmant « n’en rien savoir », la réalité des nominations et des politiques adoptées montre que ce plan constitue aujourd’hui le cœur battant de son administration. L’équipe de transition elle-même a utilisé une base de données conçue par le Projet 2025 pour sélectionner les nouveaux fonctionnaires, garantissant ainsi une adhésion programmatique presque totale au nouvel agenda.

Dans le panorama des figures influentes de la nouvelle administration, la comparaison entre Russell Vought et Elon Musk, nommé à la tête du nouveau Department of Government Efficiency (DOGE), est révélatrice. Si Musk, aux côtés de Vivek Ramaswamy, s’est principalement concentré sur la dérégulation et les coupes budgétaires dans une optique technocratique, sans embrasser de visions idéologiques agressives, Vought représente une menace systémique et idéologique. Il ne se contente pas de corriger les inefficacités : il vise à refonder l’ordre constitutionnel des États-Unis sur la base du nationalisme chrétien et de l’autoritarisme exécutif.

Les premières réactions politiques à cette transformation sont déjà visibles. Les Démocrates, bien qu’en difficulté, ont identifié Vought comme la cible principale de leurs critiques, des figures comme le sénateur Chuck Schumer le décrivant comme « le nommé le plus dangereux » de toute l’administration. Le front juridique pourrait également se mobiliser prochainement, contestant la légalité de mesures comme le gel des fonds fédéraux ou la réintroduction du Schedule F.

Cependant, malgré les obstacles, Vought semble déterminé à avancer. Son objectif n’est pas seulement de remporter une bataille politique conjoncturelle, mais de réécrire en profondeur le pacte constitutionnel américain. Et si le Projet 2025 devait être pleinement mis en œuvre, l’Amérique sortirait de ce second mandat trumpien profondément transformée : moins pluraliste, moins démocratique, plus autoritaire et imprégnée d’une ferveur religieuse qu’on pensait reléguée à des époques révolues.

Suivre l’action de Russell Vought n’est pas seulement un exercice de chronique politique. C’est, de plus en plus, une nécessité pour comprendre si l’avenir des États-Unis pourra encore être lu à travers les catégories de la démocratie libérale, ou s’il faudra s’habituer à un lexique différent, fait de théocratie, d’autoritarisme et de pouvoir présidentiel sans freins.

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