ANALYSE – Le retour de la puissance : Vers une nouvelle diplomatie française en Afrique (PARTIE 1)

un grand drapeau français flottant au vent et en fond un paysage de la savane africaine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par David Saforcada

En Afrique, la France est à l’heure du choix stratégique. Pendant trop longtemps, sa diplomatie a oscillé entre mémoire et mollesse, entre injonctions morales et hésitations tactiques. Mais les réalités géopolitiques ont changé : l’Afrique n’est plus un prolongement naturel de l’influence française, elle est devenue un champ de compétition mondiale. Et la France ne peut plus se permettre d’y avancer à reculons.

Sur le continent, la désinvolture de certains régimes vis-à-vis de Paris — du Mali au Niger, en passant par l’Algérie — ne traduit pas simplement une rupture politique ; elle révèle un basculement d’influence au profit de puissances concurrentes : Chine, Russie, Turquie, mais aussi Émirats, Iran et Qatar. L’Afrique est redevenue un terrain de lutte pour la puissance, et dans cette dynamique, la France doit faire un choix clair : assumer une diplomatie de puissance, tournée vers l’efficacité, la fermeté, et les intérêts stratégiques réciproques.

Ce repositionnement exige trois mouvements : résister aux pressions politiques des États hostiles, consolider les alliances avec les partenaires fiables (Maroc, Égypte, Côte d’Ivoire, Djibouti), et bâtir un nouveau contrat stratégique avec l’Afrique fondé sur le donnant-donnant dans les domaines économiques, sécuritaires et migratoires.

Mais cette reconfiguration ne concerne pas seulement le continent africain continental. Elle s’étend aussi à l’océan Indien, devenu un axe clé dans la projection de puissance. La situation instable à Madagascar, en proie à une gouvernance fragile et à des convoitises extérieures (notamment chinoises), appelle une vigilance accrue. Dans cette région, le Mozambique, pays en pleine transformation, en proie à une insurrection islamiste au nord mais riche en ressources gazières, pourrait devenir un partenaire stratégique pour la France. Son ouverture croissante à la coopération européenne, notamment en matière de sécurité maritime et d’exploitation énergétique, le place au croisement d’intérêts partagés.

La France a les moyens d’agir — mais elle doit désormais le faire avec clarté. En assumant une diplomatie géopolitique, fondée non sur la nostalgie ou la morale, mais sur le rapport de forces, les intérêts bien compris, et la maîtrise de ses leviers d’influence. L’Afrique ne demande pas une France paternaliste ou silencieuse, mais une France lisible, forte, et cohérente.

Rompre avec la diplomatie de la contrition

L’une des failles fondamentales de la diplomatie française en Afrique, ces dernières décennies, fut de chercher à conjuguer puissance et repentance. En multipliant les gestes mémoriels, en assumant publiquement une part de responsabilité historique, la France pensait apaiser les tensions postcoloniales et reconstruire une relation apaisée. Mais loin de renforcer sa position, cette posture a souvent nourri des logiques de défiance et d’instrumentalisation politique.

Certains régimes n’ont pas hésité à exploiter cette posture pour alimenter une rhétorique de rejet, voire d’hostilité ouverte. Du Mali au Burkina Faso, en passant par le Niger et l’Algérie, une même dynamique s’est imposée : accuser la France de tous les maux, instrumentaliser les opinions publiques à des fins de légitimation interne, et se tourner vers d’autres puissances — Russie, Chine, Turquie — dans un jeu de bascule géopolitique cynique.

Dans ce contexte, la diplomatie française ne peut plus s’ancrer dans la contrition. Non seulement elle est inefficace, mais elle est désormais contre-productive. L’épisode du discours de Ouagadougou en 2017 en est un symbole révélateur : censé incarner un renouveau du dialogue, il a été entaché par une attitude jugée condescendante, notamment lors de l’échange tendu entre Emmanuel Macron et le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré. Ce moment, très commenté sur le continent, a cristallisé une perception ancienne : celle d’une France qui prétend rompre avec le paternalisme, tout en en reproduisant les codes.

Le changement de ton s’impose donc comme une nécessité stratégique. La mémoire ne peut plus structurer la relation franco-africaine. L’Afrique ne demande pas à être éduquée ou réconciliée avec son passé, mais respectée dans sa souveraineté et considérée comme un partenaire stratégique. La France, quant à elle, n’a pas à s’excuser d’être une puissance, dès lors qu’elle agit dans un cadre clair, respectueux et réciproque.

Rompre avec la diplomatie de la contrition, ce n’est pas se détourner du dialogue — c’est en finir avec la posture. Il ne s’agit plus de séduire, ni de se justifier, mais d’assumer une diplomatie d’adulte à adulte. Cette clarification est la condition sine qua non d’une nouvelle ère diplomatique : ferme, structurée, tournée vers l’avenir, et non prisonnière du passé.

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Une diplomatie de fermeté face aux États hostiles

La nouvelle doctrine française en Afrique repose sur une rupture méthodique avec la complaisance diplomatique. Face aux régimes qui ont basculé dans une hostilité systémique, il ne s’agit plus de chercher le compromis à tout prix, mais d’assumer une logique de fermeté. Cette fermeté n’est pas synonyme de rupture idéologique ou de fermeture totale, mais elle repose sur un principe simple : on ne négocie pas sous pression, on ne coopère pas dans le déni, on ne cède pas face à l’ingratitude stratégique.

1. Le Mali : de partenaire à adversaire stratégique

Le cas malien est emblématique. Longtemps au cœur de l’architecture sécuritaire du Sahel, le Mali a rompu avec la France au profit d’un alignement tactique sur la Russie. La rupture diplomatique s’est accompagnée d’une guerre informationnelle agressive, orchestrée depuis Bamako et relayée par des médias d’influence russes. Dans ce contexte, la France a assumé un retrait militaire, politique et institutionnel — un retrait stratégique, non une fuite.

Mais la rupture ne peut pas être seulement militaire. Le Mali refuse désormais de coopérer avec la France dans des domaines essentiels, notamment les expulsions de ressortissants en situation irrégulière. En 2023, aucune OQTF (obligation de quitter le territoire français) n’a été respectée par les autorités maliennes. Une telle attitude doit appeler des réponses fermes : réduction des visas, suspension de certains transferts financiers, voire réexamen de la coopération consulaire.

Plus encore, la France doit envisager de retirer sa garantie implicite sur la dette extérieure du Mali, actuellement soutenue par la stabilité du franc CFA, dont Paris assure encore la convertibilité. Il est inconcevable que des États qui contestent la légitimité de la France continuent à bénéficier de son soutien monétaire dans les marchés internationaux. La cohérence stratégique impose que la garantie monétaire et financière soit conditionnée à une relation loyale.

2. Burkina Faso et Niger : hostilité conjoncturelle, réponses structurelles

Dans le sillage malien, le Burkina Faso et le Niger ont reproduit un scénario similaire : prise de pouvoir militaire, rejet de la France, rhétorique anti-occidentale, ouverture aux influences russes. Si les contextes sécuritaires sont réels, l’exploitation politique de la France comme bouc émissaire est une stratégie de court terme, qui ne saurait rester sans réponse.

La France a répondu avec mesure mais fermeté : retrait militaire du Niger, suspension partielle de l’aide bilatérale, révision des engagements diplomatiques. Il faut désormais aller plus loin. Comme pour le Mali, le refus d’appliquer les OQTF ou de coopérer sur les dossiers migratoires doit entraîner des contreparties claires. Et surtout, la garantie française du franc CFA, qui permet à ces États d’émettre leur dette en bénéficiant indirectement de la crédibilité monétaire de Paris, doit être remise en question.

Pourquoi continuer à garantir financièrement des régimes qui nous accusent d’impérialisme tout en profitant de notre soutien macroéconomique ? Il faut créer une doctrine de conditionnalité politique et économique, assumée, qui lie l’accès à ces privilèges à une relation de confiance réciproque.

3. L’Algérie : ligne rouge et réalisme stratégique

L’Algérie, enfin, reste un cas particulier. L’hostilité n’est pas militaire ou institutionnelle, mais récurrente sur le plan mémoriel, politique et migratoire. À chaque tension diplomatique, Alger utilise la question coloniale comme levier. Et comme les autres pays hostiles, l’Algérie refuse d’accueillir la majorité de ses ressortissants sous OQTF, y compris en cas de condamnation pénale.

Ici aussi, la France doit cesser de subir. Le réalisme stratégique impose une redéfinition du cadre bilatéral : réduction ciblée des flux migratoires, conditionnement des aides techniques, fermeté sur la réciprocité consulaire. La coopération énergétique, certes importante, ne doit plus être une excuse au laxisme diplomatique.

Consolider des alliances stratégiques pour un ancrage durable

Alors que certains pays du Sahel ou du Maghreb adoptent une posture de défiance, la France doit cesser de vouloir “sauver” des partenariats toxiques. À l’inverse, elle doit investir résolument dans des alliances structurantes avec les puissances africaines prêtes à co-construire un avenir fondé sur la stabilité, la croissance et la souveraineté mutuelle. Cette stratégie implique un recentrage assumé : moins d’idéologie, plus de réalisme ; moins d’universalisme, plus de sélectivité.

1. Le Maroc : un allié stable et moderne

Longtemps relégué au second plan par une diplomatie française obsédée par la “récupération” de l’Algérie, le Maroc incarne aujourd’hui le modèle de partenariat que la France doit valoriser : stabilité institutionnelle, diplomatie proactive, croissance soutenue, ouverture économique, coopération sécuritaire.

Rabat est un pivot géopolitique en Méditerranée, en Afrique de l’Ouest, et au Sahel (via ses investissements au Mali, au Niger et en Côte d’Ivoire). Il est aussi un acteur religieux structurant dans la lutte contre l’islamisme. Soutenir pleinement la montée en puissance du Maroc, y compris sur la scène diplomatique (Union africaine, médiation régionale, coopération Sud-Sud), revient à parier sur un partenaire qui partage les fondamentaux français : stabilité, développement, sécurité.

Reconnaître le Sahara marocain : Sortir de l’ambiguïté

Depuis plus d’une décennie, la France qualifie le plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara occidental de “sérieux et crédible”. Mais cette formule diplomatique, répétée sans évolution, a désormais des allures de langue de bois stratégique. Dans un contexte où les États-Unis, l’Espagne ou encore Israël ont pris acte de la souveraineté de Rabat, le silence de Paris équivaut de plus en plus à une forme d’hostilité passive.

Le Maroc attend un geste clair, à la hauteur du partenariat historique entre les deux pays. Cette reconnaissance ne serait pas un abandon du multilatéralisme, mais un choix de réalignement réaliste : celui d’un partenariat stratégique assumé face à l’instabilité sahélienne, à l’influence algérienne, et à la montée des puissances rivales. Il est temps que la France cesse d’hésiter entre deux rives. En reconnaissant officiellement la souveraineté marocaine sur le Sahara, elle ne signe pas la fin d’un processus de paix — elle marque son retour dans le jeu.

2. L’Égypte : pilier sécuritaire afro-méditerranéen

L’Égypte est souvent perçue comme un acteur moyen-oriental, mais c’est aussi une puissance africaine, démographique et militaire, essentielle dans la lutte contre l’islamisme, la stabilité du Maghreb et la sécurité de la mer Rouge. Depuis l’arrivée d’Al-Sissi, Le Caire assume une ligne autoritaire, mais cohérente, dans la lutte contre les Frères musulmans, l’influence turque et le djihadisme.

La France, qui coopère déjà étroitement avec l’armée égyptienne (Rafale, frégates, renseignement), doit consolider ce partenariat au-delà du militaire : énergie, éducation, industries stratégiques, lutte migratoire. L’Égypte peut devenir un relai diplomatique dans la région, y compris sur le dossier libyen ou soudanais.

3. La Côte d’Ivoire : un moteur régional et économique

Abidjan, dans un contexte régional miné par les juntes militaires et la déstabilisation djihadiste, apparaît comme un îlot de stabilité politique, de croissance économique et de coopération loyale. Le président Ouattara reste l’un des derniers grands partenaires historiques capables de jouer un rôle stabilisateur, à la fois pour l’UEMOA, la CEDEAO et la zone franc.

Le partenariat avec la Côte d’Ivoire doit évoluer : moins d’aide, plus d’investissement productif, notamment dans les filières agricoles, les infrastructures et la transition énergétique. Paris doit aussi soutenir la montée en puissance régionale d’Abidjan, notamment face à l’instabilité burkinabè et guinéenne.

4. Djibouti : le verrou stratégique de la mer Rouge

Djibouti est aujourd’hui l’un des rares points d’ancrage militaires français en Afrique, dans un contexte de retrait général. Son positionnement sur le détroit de Bab el-Mandeb, à la croisée de l’océan Indien et de la mer Rouge, en fait un atout stratégique majeur dans la lutte contre le terrorisme, la surveillance maritime et la compétition d’influence sino-américaine.

Mais Djibouti est aussi le symbole d’une Afrique “courtisée” par la Chine, la Turquie, les Émirats. Il est donc essentiel que la France réinvestisse politiquement ce partenariat, en l’élargissant à la sphère civile : santé, numérique, logistique, éducation francophone.

5. L’Afrique du Sud-Est : vers un partenariat émergent avec le Mozambique

Pour équilibrer son dispositif africain, la France doit renforcer sa présence dans l’océan Indien. Madagascar, jadis partenaire historique, est devenu un foyer de tensions : instabilité politique, méfiance envers la France, et montée en puissance d’acteurs concurrents. Il faudra traiter ce dossier à part, dans une logique de fermeté, mais aussi de reconstruction.

En parallèle, la France doit ouvrir un partenariat stratégique avec le Mozambique, pays en pleine transformation, riche en ressources gazières (notamment dans la région de Cabo Delgado), cible du djihadisme, et désormais partenaire militaire de Paris. Le Mozambique peut devenir la tête de pont de la France dans l’Afrique australe, en lien avec l’Afrique du Sud, trop alignée aujourd’hui sur les BRICS.

Madagascar et les Comores : l’angle mort indo-océanique

Si la France veut réaffirmer sa présence stratégique dans l’océan Indien, elle ne peut plus ignorer le dossier malgache. Ancienne terre de proximité, Madagascar est aujourd’hui un partenaire difficile : instabilité chronique, défiance politique envers Paris, influence grandissante de la Chine, de la Russie et de l’Inde. L’île Rouge, pivot maritime entre l’Afrique australe et le canal du Mozambique, est pourtant essentielle à toute stratégie de contrôle régional des flux commerciaux, énergétiques et militaires.

Face à cette dérive, la France doit adopter une diplomatie de clarté et de fermeté : conditionner sa coopération à la transparence politique, sortir du paternalisme postcolonial, et soutenir les forces modernisatrices locales, notamment dans les secteurs portuaires, énergétiques et environnementaux.

Les Comores, quant à elles, représentent un double enjeu stratégique et migratoire. La question de Mayotte, département français mais cible constante des revendications comoriennes, ne peut plus être traitée comme un tabou. La pression migratoire incontrôlée entre Anjouan et Mayotte déstabilise durablement l’île française. Il est temps de repenser la relation avec Moroni sous l’angle de la fermeté, avec une politique de retours, de développement conditionnel, et de réaffirmation de la souveraineté française sur l’ensemble de l’archipel de Mayotte.

Redonner un cap à la politique française dans cette zone, c’est aussi réaffirmer que l’Afrique ne s’arrête pas au continent. C’est dans l’océan Indien que se joue une part croissante de la compétition mondiale — il serait suicidaire d’y rester absent ou hésitant.

La suite la semaine prochaine…

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