
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).
Aux États-Unis, la bataille contre TikTok n’est pas qu’une question de sécurité nationale. Si c’était le cas, Facebook, Google et les autres géants du web, qui collectent des données personnelles depuis des années sans grande opposition, auraient subi le même sort. Non, derrière la tentative d’interdire l’application chinoise, il y a quelque chose de plus subtil et plus politique. Le Congrès a présenté cette interdiction comme une mesure de protection contre l’influence de Pékin, mais la véritable raison de cette croisade est la guerre entre Israël et le Hamas. L’algorithme de TikTok, capable de façonner l’opinion publique des jeunes, est devenu la cible idéale.
TikTok, l’algorithme et le récit de la guerre
Il n’est pas nécessaire d’être un expert des réseaux sociaux pour comprendre pourquoi TikTok est dans le viseur. Après le 7 octobre 2023, avec l’attaque du Hamas et la riposte israélienne, la plateforme est devenue un véritable champ de bataille virtuel. Des millions de vidéos ont envahi les fils d’actualité des utilisateurs, montrant des bombardements sur Gaza, des enfants sous les décombres et des manifestations pro-palestiniennes dans les universités américaines. Le message était clair : Israël menait une opération brutale et injustifiée.
L’algorithme, qui repose sur l’engagement et l’émotion, a amplifié cette narration, la rendant dominante parmi les jeunes. Pour le gouvernement israélien, cela a posé un sérieux problème. Un mémorandum du ministère israélien des Affaires étrangères, révélé par la presse américaine, accusait TikTok de « manipuler les jeunes contre Israël ». À Washington aussi, l’inquiétude grandissait. Un rapport confidentiel du Département d’État présenté au Congrès a renforcé l’idée que la plateforme n’était pas seulement un réseau social, mais un outil de propagande influençant dangereusement l’opinion publique américaine. C’est à ce moment-là que le projet de bannissement de TikTok, en suspens depuis des années, a retrouvé une place prioritaire dans l’agenda politique.
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Le spectre chinois et la nouvelle guerre froide numérique
Évidemment, TikTok n’était pas la seule cible : c’est surtout la Chine qui inquiète Washington. Pékin possède la plateforme via la société ByteDance, et cela a relancé les craintes habituelles concernant l’espionnage et le contrôle des données. Mais si le problème était uniquement la collecte de données, des régulations plus strictes suffiraient, sans nécessiter une interdiction totale. La véritable question est ailleurs : dans le contexte de la nouvelle guerre froide, les États-Unis ne peuvent pas accepter qu’une plateforme non occidentale détienne un tel pouvoir dans la formation de l’opinion publique sur des sujets aussi sensibles que la guerre au Moyen-Orient.
TikTok n’est pas seulement un réseau social. C’est le premier concurrent mondial des géants technologiques américains, et c’est aussi le premier outil de communication numérique qui échappe au contrôle de l’information « made in USA ». Jusqu’à présent, ceux qui contrôlaient les flux d’information dans le monde anglo-saxon avaient le pouvoir d’imposer les récits dominants. Mais avec TikTok, les règles ont changé.
Le gouvernement chinois, même sans intervention directe, sait que l’algorithme de la plateforme joue en sa faveur : affaiblir le soutien à Israël, c’est fragiliser l’alliance stratégique avec Washington, provoquer des tensions internes aux États-Unis et, à long terme, remettre en question le leadership américain dans le domaine de l’information numérique.
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Liberté d’expression ou censure sélective ?
Le problème, c’est qu’en voulant protéger la sécurité nationale, les États-Unis prennent un chemin dangereux. Si l’interdiction de TikTok était adoptée, ce serait la première fois que le gouvernement américain bannirait une plateforme numérique utilisée par des millions de personnes pour s’exprimer et s’informer. Et cela donnerait raison à ceux qui accusent l’Occident d’avoir un double standard en matière de liberté d’expression. On critique la censure en Chine et en Russie, mais on interdit une application sous prétexte qu’elle diffuse une version du conflit qui dérange Washington ?
ByteDance a tenté de négocier, proposant de stocker les données des utilisateurs américains sur des serveurs gérés par Oracle, mais cela n’a pas suffi. Le Congrès veut que TikTok soit vendu à une entreprise américaine ou disparaisse. Pékin, bien sûr, refuse. Le gouvernement chinois a déjà bloqué la possibilité de vendre l’algorithme de TikTok à des sociétés étrangères, rendant la transaction pratiquement impossible. Résultat : un bras de fer qui se joue à plusieurs niveaux — politique, économique et culturel.
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TikTok et l’avenir de la guerre numérique
Si TikTok venait réellement à être banni des États-Unis, les conséquences seraient énormes. Non seulement pour les utilisateurs américains, mais pour l’ensemble de l’écosystème numérique. Ce serait la preuve que les réseaux sociaux ne sont plus seulement un business, mais bien des armes de guerre politique et géopolitique. Et surtout, cela marquerait le début d’un nouveau modèle de gestion de l’information : au nom de la sécurité nationale, les grandes puissances pourraient désormais se réserver le droit de fermer ou censurer toute plateforme qui ne correspond pas à leur sphère d’influence.
Le problème ne serait alors plus seulement TikTok ou la Chine, mais la fin de l’illusion d’un internet neutre, ouvert et mondial. Car si chaque puissance commence à verrouiller son espace numérique, en construisant une information sur-mesure pour ses propres intérêts, nous nous retrouverons avec un monde fragmenté en bulles d’information nationales, où chacun ne verra plus que ce que son gouvernement veut bien lui montrer. Et à ce moment-là, la guerre de l’information sera déjà perdue.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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