TRIBUNE – Des délices de la diplomatie du chihuahua !

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Toute guerre est le symptôme de l’échec de l’homme en tant qu’animal pensant » (John Steinbeck). Outre son lot de morts, de blessés, de handicapés, de disparus, de déplacés qui l’accompagnent, toute guerre constitue pour les dirigeants politiques le cruel révélateur du réel, de ses succès et de ses échecs, de ses forces et de ses faiblesses ! Et cela depuis la nuit des temps. L’actuel conflit en Iran ne fait pas exception à la règle. En moins d’un mois, il renvoie les deux camps opposés et ennemis à leurs contradictions, à leurs improvisations, à leurs impréparations, parfois à leurs coups de génie[1]… Même si elle se proclame quotidiennement hors conflit, la France d’Emmanuel Macron doit, bon gré mal gré, admettre qu’elle n’a pas droit au chapitre en dépit de son prestigieux statut d’État doté de l’arme nucléaire (au sens où l’entend le Traite de non-prolifération sur les armes nucléaires de 1968). Ce ne sont ni les coups de menton, ni les rodomontades de Jupiter qui changeront le cours des choses. Même s’il excelle dans une diplomatie du bouledogue qui sied à la stratégie du fort, le Président de la République pratique en réalité une diplomatie du roquet qui constitue le meilleur révélateur de sa tactique du faible.
La diplomatie du bouledogue : La stratégie du fort
À l’en croire, Emmanuel Macron joue dans la cour des grands de ce monde qu’il n’hésite pas à tancer à l’occasion au gré de son humeur de caméléon. Il le fait savoir urbi et orbi à chaque occasion dans des séquences de buzz médiatiques parfaitement calibrées pour les idiots et le clergé médiatique. Il n’est qu’à le voir et à l’entendre à l’île Longue proposer son parapluie nucléaire à ses alliés européens[2] qui n’en croient pas leurs oreilles et se montrent peu enthousiastes[3]. Au parapluie S (pour Small) « made in France », ils préfèrent le parapluie XXL (pour très grande taille) « made in USA ». Il n’est qu’à le voir et à l’entendre à bord du Charles de Gaulle bander ses muscles et passer les troupes en revue en Méditerranée pour en rester coi[4]. Il n’est qu’à le voir et à l’entendre, à Nantes-Indret le 18 mars 2026 sur le site de Naval Group, à l’occasion du lancement du chantier du deuxième porte-avions de nouvelle génération (PA-NG) « France Libre », répéter son antienne favorite : « Pour rester libres, il nous faut être craints. Pour être craints, il nous faut être puissants. Et pour être puissants, être prêts aux efforts … »[5]. Un piteux spectacle qui n’impressionne plus personne sauf les gogos. Sur son bureau à l’Élysée, il expose un superbe soldat de plomb. Tout un symbole !
Force est de reconnaître, que le comédien dans l’âme qu’il est, excelle dans la pratique de la diplomatie du bouledogue qui aboie tant et plus mais ne mord pas puisqu’il est édenté. Il n’est pas homme à se laisser impressionner par ses échecs. Curieusement, ils le stimulent comme une bonne dose de testostérone. La France veut honorer ses accords avec les Etats du Golfe mais elle en est incapable faute de volonté et de moyens. Elle tente une improbable médiation au Liban qui tourne rapidement court en raison de son improvisation[6]. Plus le temps passe, plus le roi est nu. Une initiative chasse l’autre au rythme de la bonne vieille diplomatie de l’essuie-glaces. Chacune d’entre elles fait pschitt mais le Chef de l’État demeure sourd à ses flops à répétition. La parole est son arme mais elle est bien émoussée. L’annonce de Jupiter est toujours ronflante mais l’argent du contribuable fait toujours défaut. (Cf. les seize milliards d’euros pour notre PA-NG. La diplomatie du bouledogue est bien rôdée mais elle s’érode très rapidement tant elle ne parvient pas à maîtriser tous les paramètres d’une situation volatile. Au château, il y a belle lurette que gouverner, ce n’est plus prévoir. Gouverner, c’est communiquer à tort et à travers.
Le réel, c’est quand on se cogne, nous rappelle le psychanalyste, Jacques Lacan. Et, c’est bien ce qui advient à celui qui présume trop de ses forces.
À lire aussi : TRIBUNE – Détroit d’Ormuz : Le levier caché de Washington
La diplomatie du roquet : La tactique du faible
Quel aveu de faiblesse contenu dans l’entretien d’Emmanuel Macron avec son homologue iranien, Massoud Pezechkian (15 mars 2026) au cours duquel il aurait asséné avec sa bobine de premier de la classe : « Il est inadmissible que la France soit ciblée » ? Quelle méconnaissance de la dialectique de la guerre et de la paix au terme de laquelle nous ne désignons pas notre ennemi mais c’est lui qui nous désigne quand bon lui semble ! Et Téhéran ne s’en prive pas et en joue au mieux de ses intérêts bien compris. Quelle méconnaissance des subtilités de l’Orient compliqué ? Quelle méconnaissance de la pratique de la mollarchie depuis 1979 mais de façon plus générale de la culture persane[7] ? Emmanuel Macron peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant « Posture défensive, non-belligérance, nous ne sommes pas en guerre » et autres fadaises servies hors de propos à tout propos. Mais, ça n’aboutit à rien et ça ne signifie rien. Il faut prendre les choses comme elles sont, pour plagier le général de Gaulle à propos de l’Europe. Notre fringant Président de la République adore galoper dans les nuages, chevaucher des chimères. Dans la vie internationale et, plus encore, dans les moments de crise paroxystique, il faut savoir choisir son camp, même si cela n’est pas chose aisée.
Plus Jupiter persiste sur cette voie mortifère, plus il s’enfonce dans une impasse stratégique et diplomatique. Plus il fait la sourde oreille, plus il se déconsidère aux yeux des Iraniens qui ne connaissent que le rapport de force et se moquent des rhéteurs. Ceux-ci ne sont pas du genre à se laisser impressionner par la diplomatie du roquet qui s’agite dans tous les sens. Les chiens (français) aboient, la caravane (persane) passe. « Errare humanum est, perseverare diabolicum ». Les mollahs connaissent parfaitement les fractures de notre pays, sa situation économique peu florissante[8], son armée sous-équipée, sa population plus portée au pacifisme qu’au bellicisme, sa porosité aux actions de ses propres « influenceurs ». … Ils n’ignorent pas qu’Emmanuel Macron est un Président usé et en bout de course qui n’a pas les moyens (limités) de ses ambitions (démesurées). Ils n’entendent pas le ménager mais, au contraire, ils s’amusent à s’en servir de bouc émissaire de nombre de leurs maux avec une finesse toute persane comme le fait, dans un autre registre, Donald Trump qui note son homologue français avec une condescendance assumée. En définitive, Emmanuel Macron est pieds et poings liés dans les tentacules de la pieuvre iranienne[9].
Pire encore, le Chef de l’État oublie les cruelles leçons de l’Histoire du XXe siècle : Munich en 1938 conduit à « L’étrange défaite » de 1940 si bien disséquée par le médiéviste Marc Bloch, bientôt panthéonisé. À l’issue du Conseil de défense du 17 mars 2026, il déclare, bravache, que la France n’interviendra pas militairement pour permettre la libre-circulation dans le détroit d’Ormuz[10] alors que le fameux droit international est violé par l’Iran[11]. Alléluia ! Notre flotte de guerre – tant célébrée ces derniers temps alors qu’elle est à l’étiage – n’agira que quand la situation sera redevenue « calme ». Si nous comprenons bien, nous dépensons des milliards pour maintenir à niveau notre capacité de dissuasion conventionnelle et nucléaire seulement pour les temps de paix afin de l’exhiber comme un enfant avec son jouet neuf. En temps de guerre, elle ne doit pas servir même pour dissuader nos ennemis. À quoi sert-elle donc ? À flatter l’ego de l’ex-élève de sa professeure de théâtre, une certaine Brigitte Trogneux. On croit rêver en prenant connaissance de ce tissu d’âneries de la bouche de notre brillant ex-Inspecteur général des Finances. Des diverses facettes de la comédie humaine ! Mais, nous sommes comblés d’apprendre que Jean-Noël Barrot, plus connu sous le sobriquet de Jean-Noël Le Tocard s’est rendu au Liban et en Israël pour tenter d’arracher un improbable cessez-le-feu. Avec le succès que l’on sait !
Aux dernières nouvelles, nous apprenons que six États, dont la France, se disent prêts à sécuriser le détroit d’Ormuz[12]. Quelques jours plus tard, une vingtaine de pays, dont la France, se disent « prêts à contribuer aux efforts » nécessairespour la réouverture du détroit d’Ormuz. Comment ? Mystère et pomme d’arrosoir. C’est à n’y rien comprendre. Bel exemple de la diplomatie de la girouette ! Emmanuel Macron aurait toute sa place dans le « Dictionnaire des girouettes » de 1815.
À lire aussi : ANALYSE – Détroit d’Ormuz : Comment l’Iran parvient à maintenir ses exportations de pétrole malgré la guerre
L’étrange défaite
« L’histoire récompense les leaders décisifs, non les hésitants »[13]. On ne saurait mieux dire en ce qui concerne le plus jeune Président de la République à l’occasion du conflit en Iran avec tous ses débordements dans toute la zone moyen-orientale, y compris dans les États du Golfe qui se croyaient immunisés contre les ravages de la guerre. Disruptif, il n’a cure des leçons du passé qui sont souvent si précieuses pour éviter les embardées. « La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments » nous rappelle justement Otto von Bismarck. En effet, que vaut une diplomatie qui s’appuie sur des baïonnettes émoussées ? En temps de guerre, et nous y sommes quoi que nous prétendions avec mauvaise foi, diplomatie et stratégie sont sœurs jumelles. Or, nous ne sommes pas certains qu’elles marchent main dans la main au temps béni de Jupiter 1er. Une fois encore, Raymond Aron éclaire utilement notre lanterne lorsqu’il écrit que « l’art de convaincre du diplomate et l’art de contraindre du militaire sont indissociables ». Et, c’est bien là que le bât blesse tant le décalage semble important entre le bicorne et l’épée dans l’Hexagone. In fine, nous découvrons au fil des jours de ce mois de mars 2026, quelques-uns des délices de la diplomatie du chihuahua tant prisée par Emmanuel Macron.
À lire aussi : ANALYSE – Ormuz : Le verrou maritime que l’Iran peut fermer…
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Roland Lombardi, Trump et la guerre en Iran : erreur fatale ou coup de génie ?, www.lediplomate.media , 18 mars 2026.
[2] Jean Daspry, De la dissuasion avancée à la sécurité amoindrie !, www.lediplomate.media, 3 mars 2026.
[3] Anne-Françoise Hivert, Dissuasion nucléaire : les pays nordiques en ordre dispersé, Le Monde, 12 mars 2026, p. 11.
[4] Jean Daspry, Iran : être ou ne pas être ?, www.lediplomate.media, 16 mars 2026.
[5] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/03/18/france-libre-le-nom-du-nouveau-porte-avions-devoile-sur-le-site-naval-group-de-nantes-indret
[6] Devant le chaos, Le Blog de Bertrand Renouvin, www.bertrand-renouvin.fr , 9 mars 2026.
[7] Anne Chemin (propos recueillis par), Bertrand Badie : « La culture persane est une alliance impétueuse de dignité et de fureur », Le Monde, 20 mars 2026, p. 24.
[8] Éric Albert, La France se finance à son plus cher niveau depuis 15 ans, Le Monde, 17 mars 2026, p. 21.
[9] Emmanuel Razavi/Jean-Marie Montali, La pieuvre de Téhéran : L’enquête sur les réseaux d’espionnage de l’Iran en France et dans le monde, éditions du Cerf, 2025.
[10] Emmanuel Macron : « Jamais la France ne prendra part à des opérations d’ouverture ou de libération du détroit d’Ormuz dans le contexte actuel », 17 mars 2026.
[11] Georges Michel, Détroit d’Ormuz : Macron dit non, www.bvoltaire.fr , 17 mars 2026.
[12][12] Six pays, dont la France, se disent prêts à sécuriser le détroit d’Ormuz, AFP, 19 mars 2026.
[13] Angélique Bouchard, L’opération Epic Fury : un prix temporaire pour une paix durable ?, www.lediplomate.media , 16 mars 2026.
#géopolitique,#diplomatie,#macron,#iran,#guerre,#stratégie,#pouvoir,#relationsinternationales,#conflit,#dissuasion,#armée,#france,#moyenorient,#analysepolitique,#criseinternationale,#puissance,#leadership,#otan,#nucléaire,#macron2026,#opinion,#tribune,#politiqueetrangère,#realpolitik,#defense,#strategiepolitique,#crisemondiale,#influence,#softpower,#hardpower,#etat,#decisionpolitique,#analysecritique,#actualiteinternationale,#tensionsgeopolitiques,#diplomatiefrancaise,#puissancemilitaire,#macroncritique,#conflitiraniens,#ordreinternational
