TRIBUNE – D’une rive à l’autre : De la diplomatie de l’agitation à la diplomatie de l’agilité !  

TRIBUNE – D’une rive à l’autre : De la diplomatie de l’agitation à la diplomatie de l’agilité !  

lediplomate.media — imprimé le 11/09/2025
Image symbolique de la diplomatie mondiale : Donald Trump face à Xi Jinping et l’Europe, entre agilité américaine et agitation européenne.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Gouverner, c’est prévoir ; et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte » (Emile de Girardin, 1852). N’est-ce pas ce à quoi nous assistons alors que le monde est en pleine recomposition ? Prenons un exemple tiré de l’actualité internationale la plus récente ! Alors que la Chine n’en finit pas de se réveiller et de procéder à des démonstrations de force impressionnantes comme à Pékin, le 3 septembre 2025, pour célébrer le 80ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en présence de ses homologues russe, nord-coréen, iranien …[1], le monde occidental (terme utilisé par commodité de langage), relativement effacé, suit son petit bonhomme de chemin[2].

Chacun à sa manière des deux côtés de l’Atlantique face à cette mise en scène digne d’Hollywood[3]. Donald Trump écrit, avec une pointe d’humour, sur son réseau Truth Social à l’intention du Président chinois : « Présentez mes chaleureuses salutations à Vladimir Poutine et Kim Jong-un, tandis que vous conspirez contre les États-Unis d’Amérique ». Du côté européen, l’on reste coi en ne tirant pas les conclusions qui s’imposeraient depuis plusieurs décennies vis-à-vis d’un rival systémique qui reçoit beaucoup et donne peu. Pendant que le nouveau monde (les États-Unis) de Donald Trump excelle dans une diplomatie de l’agilité, l’ancien monde (l’Europe) procrastine dans une diplomatie de l’agitation.

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Le nouveau monde ou la diplomatie de l’agilité 

Si l’on voulait résumer la démarche des États-Unis, nous pourrions la qualifier de diplomatie dynamique tant elle est en permanence en prise direct avec le réel dans ce qu’il a de plus trivial.

Quoi qu’on dise, Donald Trump a défini les grandes lignes d’une politique étrangère – bien avant son élection à la présidence du 5 novembre 2024 avec l’aide d’instituts de recherche et autres experts – qui se définit autour de quelques grands axes : priorité absolue donnée aux intérêts bien compris des États-Unis ; souci d’éviter que l’Amérique ne soit entraînée dans de nouvelles aventures militaires étrangères dont on connait d’avance les résultats (Irak, Afghanistan …) ; insistance pour que les alliés de l’OTAN prennent leur part du fardeau en augmentant leurs dépenses de défense de manière drastique[4] ; réaffirmation de la non-automaticité de l’article 5 du Traité de Washington ; volonté d’apparaitre comme un faiseur de paix et non comme un État belliciste (Cf. le désir profond de Donald Trump d’être récompensé par un Prix Nobel de la paix) ; manque de considération accordée à l’Union européenne et à ses États membres entre lesquels il veut enfoncer un coin (souvent avec un certain succès) ; importance accordée à la région Asie-Pacifique ; volonté de rééquilibrer le commerce international dans un sens favorable aux intérêts du pays, y compris en entamant des bras-de-fer avec ses partenaires ou concurrents ; importance attachée au développement de relations avec les États possédant des minerais stratégiques ; coupe de l’aide au développement aux États critiquant l’Amérique …

Muni d’un tel appareillage conceptuel, l’exercice de la diplomatie américaine au quotidien s’en trouve facilité. L’Amérique impose son tempo au monde. Il ne s’agit pas de paraître mais de proposer et d’agir. Citons quelques exemples ! Contrairement à d’autres qui pratiquent avec constance la diplomatie de l’exclusion à l’égard de Vladimir Poutine, le Président américain s’attache à une diplomatie de l’inclusion[5]. N’est-ce pas la propre de la diplomatie que de dialoguer, y compris avec ses ennemis ? Dès sa prise de fonctions, il substitue le terme de paix à celui de guerre. Le coup de téléphone de plus de deux heures entre Vladimir Poutine et Donald Trump (19 mai 2025) puis celui d’une heure (4 juin 2025) sans parler de la rencontre d’Anchorage « Pursuing Peace » (15 août 2025)[6] en sont la parfaite illustration. Donald Trump prend à bras-le-corps le dossier du Proche-Orient dans ses diverses facettes : brider les initiatives critiquables de Benjamin Netanyahou ;  lancer une négociation bilatérale avec Téhéran sur son programme nucléaire militaire ; faire pression sur les autorités libanaises pour qu’elles se privent de l’appui de l’Iran et du Hezbollah ; accord avec les Houthis afin qu’ils ne perturbent pas le commerce maritime), tournée dans trois pays arabes au Proche-Orient (Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar) au cours de laquelle il rencontre le nouveau président syrien (accepte une levée des sanctions sous certaines conditions) … Tous ces éléments du puzzle permettent de mieux comprendre les ressorts de la nouvelle diplomatie américaine. Washington ne peut plus se permettre d’être le « gendarme du monde », et la priorité est la rivalité avec Pékin. Rappelons que sa médiation permet de donner un coup d’arrêt au conflit entre l’Inde et le Pakistan (deux puissances nucléaires) et d’autres (Arménie-Azerbaïdjan[7] ; RdC-Rwanda) sans parler de la résolution préventive d’autres (Serbie-Kosovo ; Égypte-Éthiopie) ; même si les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous après huit mois de règne …[8] Il envisage de rencontrer, de nouveau, le dirigeant nord-coréen[9].

Du côté de la vieille Europe, l’approche de la diplomatie par ce temps de remise en cause de l’ordre mondial n’est pas du tout la même.

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L’ancien monde ou la diplomatie de l’agitation 

Si l’on voulait résumer la démarche de l’Europe, nous pourrions la qualifier de diplomatie de l’autruche mais une autruche qui s’agite énormément pour éviter de se confronter au réel.

Chose que peu de commentateurs et d’experts des questions européennes évitent de souligner, vraisemblablement par pudeur de gazelle, l’Union européenne ne dispose pas d’une politique étrangère commune (une stratégie de long terme) pérenne et indiscutable agréée par les Vingt-Sept, servant de boussole et de cap pour mettre en œuvre ses grandes lignes d’action. Ce ne sont ni la Haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, l’estonienne, Kaja Kallas, ni son Erzatz de service diplomatique européen qui peuvent faire l’affaire et mettre en œuvre une politique étrangère digne de ce nom. En réalité, il existe autant de politique étrangère que d’États et d’institutions européennes (Commission, Conseil…). On imagine aisément la difficulté de parler d’une seule voix qui porte et qui pèse sur la scène internationale alors que la cacophonie européenne est la règle d’airain du cabri, pour reprendre la célèbre formule du général de Gaulle prononcée le 14 décembre 1965 lors d’un entretien télévisé avec le journaliste, Michel Droit. Et, la situation n’est pas sur le point de changer à tel point que la paralysie à Vingt-Sept sur le dossier ukrainien conduit certains à créer une structure sui generis baroque composée de quelques membres de l’Union (France, Allemagne, Italie) ; la présidente de la Commission européenne ; le très servile Secrétaire général de l’OTAN, le Royaume-Uni., voire des États du Pacifique.

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Grevée de pareille hypothèque voulue et assumée par ses États membres, l’Union européenne en est à réduite pratiquer une vulgaire diplomatie de la godille. Elle s’articule autour de quelques axes qui traduisent son impuissance structurelle : une inflation de paroles creuses qui n’impressionnent personne et encore moins ceux qu’elle prétend influencer (« Nous sommes prêts, l’Europe est prête », à la veille de la réunion de la « coalition des volontaires » sur l’Ukraine, Paris, 4 septembre 2025) ; une abondance de sommets qui ne débouchent que sur le vide et sur un flot de paroles insignifiantes (les Européens ne peuvent pas mobiliser les 10 000 à 20 000 hommes que le dirigeant ukrainien espère et ne peuvent agir efficacement sans un important appui américain[10]) ; une inflation de normes et de procédures picrocholines censées remplacer l’introuvable politique étrangère commune ; une suite sans fin de sanctions – censées être l’équivalent de l’arme nucléaire diplomatique du monstre à mille têtes bruxellois – comme celles infligées à la Russie depuis le début de la guerre (nous en sommes au dix-huitième train de sanctions) avec le résultat que nous mesurons chaque jour ; une inflation de diplomatie moralisatrice qui a le don d’irriter les pays du Sud global, la Chine et la Russie et de les amener à stigmatiser une indignation à géométrie variable dont ils se moquent … Cette liste est purement indicative.

 Dans ces conditions, on comprend, qu’il ne reste plus à l’Union européenne qu’à s’agiter frénétiquement dans tous les sens, pour tenter de démontrer qu’elle existe. Si l’on ajoute qu’en France, avec une rentrée dans un climat chaotique[11], les incantations et admonestations jupitériennes sont stériles, nous disposons d’un aperçu intéressant de ce bibelot d’inanité sonore que représente la diplomatie de l’agitation permanente européenne qui ne peut prétendre rivaliser avec la diplomatie de l’agilité américaine.

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À l’assaut du Réel ? 

« Il faut toujours prendre Trump au sérieux quand il lance des idées qui paraissent loufoques »[12]. Et, c’est bien là que le bât blesse du côté des Européens incrédules depuis que Donald Trump a pris possession du Bureau Ovale, le 20 janvier 2025 ! Un enjeu de taille pour le Vieux Continent : s’adapter à la donne du Nouveau Monde s’il entend de peser dans le concert des nations du XXIe siècle. Nous n’en sommes malheureusement pas encore là en dépit des signaux forts envoyés par la nouvelle administration américaine aux États membres de l’Union européenne depuis le début de l’année. De tout temps, la diplomatie de la procrastination n’a jamais été très efficace pour affronter les « vents mauvais ». À tout le moins, elle traduit la perte d’influence de notre pays sur les scènes internationale et européenne[13]« Trump nous oblige à admettre que l’instinct et l’improvisation peuvent désormais primer sur la logique politique, institutionnelle et diplomatique. Les Européens devraient apprendre à décoder cette nouvelle grammaire du pouvoir. Faute de quoi, ils resteront réduits au rôle de personnages secondaires dans un récit dont Trump s’est arrogé la plume » [14]In fine, l’écart entre les deux rives de l’Atlantique ne fait que se creuser faisant apparaître l’antagonisme entre diplomatie de l’agilité et diplomatie de l’agitation !

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Harold Thibault, À Pékin, la démonstration de force de Xi, Le Monde, 4 septembre 2025, p. 2.

[2] Gilles Paris, Xi Jinping pose, Donald Trump décompose, Le Monde, 4 septembre 2025, p. 29.

[3] Éditorial, Le Président chinois au centre du monde, Le Monde, 4 septembre 2025, p. 29.

[4] Alain Frachon, Trump transforme l’OTAN en racket », Le Monde, 5 septembre 2025, p. 26.

[5][5] Sylvie Kauffmmann/Piotr Smolar, Ukraine : la folle séquence diplomatique d’Anchorage, Le Monde, 31 août-1er septembre 2025, pp. 4-5.

[6] Marie Jégo/Arnaud Leparmentier, Trump échoue à obtenir de Poutine un cessez-le-feu en Ukraine, Le Monde, 17-18 août 2025, p. 2.

[7] Marie Jégo, Caucase du Sud : Trump empiète sur le pré carré de Poutine, Le Monde, 10-11 août 2025, p. 3.

[8] Service international, Dl’Inde à l’Éthiopie et de l’Arménie au Kosovo, quel a été le véritable rôle du président américain dans les sept conflits qu’il prétend avoir résolus ?, Le Figaro, 28 août 2025, pp. 6-7.

[9] Philippe Mesmer, Corée du Nord : un potentiel sommet Kim-Trump, Le Monde, 30 août 2025, p. 5.

[10] Claire Gatinois/Philippe Ricard, Une trentaine de pays en quête du soutien de Trump à Kiev, Le Monde, 4 septembre 2025, p. 4.

[11] Anne Rodier, Une rentrée dans un climat chaotique, Le Monde, 4 septembre 2025, p. 17.

[12] J.M. Th., Riviera dégoût, Le Canard enchaîné, 3 septembre 2025, p. 1.

[13] Éditorial, L’accord avec le Mercosur, miroir d’une double perte d’influence, Le Monde, 5 septembre 2025, p. 26.

[14] Jeremy Ghez, Donald Trump nous oblige à admettre que l’instinct et l’improvisation peuvent désormais primer sur la logique, Le Monde, 3 septembre 2025, p. 27.


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