TRIBUNE – Emmanuel Bonne à Moscou : De la diplomatie « pathétique »

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Nous n’avons ni boussole, ni pilote. Cela peut-il mener à autre chose qu’à un naufrage ? » (Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord). Comment mieux qualifier la diplomatie chaotique de notre Mozart de la diplomatie que ne le fait ce maître es-diplomatie que fut le ministre des Affaires étrangères sous plusieurs régimes ? Rien n’y fait, année après année, le Dieu Jupiter n’apprend jamais de ses erreurs les plus grossières sur la scène internationale. Sa devise pourrait être la locution latine : Errare humanum est, perseverare diabolicum » qui signifie « L’erreur est humaine, persévérer [dans son erreur] est diabolique ». Nous en avons un nouvel exemple avec nos relations avec la Russie dans le contexte de la guerre en Ukraine qui nous vaut un cocktail de déclarations viriles, de postures intenables et de retournements de veste spectaculaires. En un mot comme en cent, le contraire d’une diplomatie de la cohérence et de la constance. Le dernier avatar de cette saga comico-tragique concerne la visite que vient d’effectuer à Moscou, son conseiller (peu) diplomatique, le sieur Emmanuel Bonne[1]. Pour apprécier tout le sel, pour ne pas dire, tout le ridicule de cette visite à Canossa, un arrêt sur image s’impose avant un salutaire retour sur le passé.
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Arrêt sur image
Selon des informations concordantes recueillies de bonne source (les fameux milieux bien informés), Emmanuel Bonne, conseiller diplomatique et sherpa de l’autre Emmanuel (Macron) s’est rendu discrètement à Moscou, le 3 février 2026, pour y rencontrer son homologue russe afin, dit-on, de négocier directement avec le Kremlin sur le dossier ukrainien[2]. Diantre ! Fait méritant d’être relevé à l’ère de la diplomatie médiatique jupitérienne, la visite s’est déroulée en toute discrétion et sans communication officielle. Sur place, le chevalier à la triste figure du chef de l’État se serait entretenu au Kremlin avec son homologue russe, Youri Ouchakov, et Kirill Dmitriev, conseiller spécial et émissaire de Vladimir Poutine. Ce dernier aurait ensuite quitté la capitale russe pour rejoindre, dès le lendemain (4 février 2026), Abou Dhabi où se tenaient des négociations tripartites sur la guerre en Ukraine entre Moscou, Kiev et Washington.
Quel serait l’objectif de ce déplacement ? Préparer une reprise des échanges entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron interrompus quelques mois après (septembre 2022) le début de l’offensive russe en Ukraine le 24 février 2022. « Des discussions existent au niveau technique, en transparence », commente l’Elysée. Seule exception depuis, un échange téléphonique en juillet 2025 durant lequel les deux chefs d’État auraient évoqué le programme nucléaire iranien et le conflit en Ukraine. Selon l’Élysée, le président de la République aurait souligné à cette occasion « le soutien indéfectible de la France à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine ». Le 3 février 2026, lors d’un déplacement en Haute-Saône, Emmanuel Macron souligne qu’une reprise des échanges avec Vladimir Poutine était « en train de se préparer » ajoutant, au passage, « qu’il est important que les Européens, en effet, restaurent leurs propres canaux de discussion ». Comprenne qui pourra cette belle langue de bois diplomatique épaisse ! Selon une source proche du dossier, les partenaires européens de la France, tout comme le président ukrainien, ont été « briefés » (informés en bon français) de cette initiative.
Dans une interview au JT de 20 heures de France 2 diffusée le 4 février, Volodymyr Zelensky confirme avoir été informé par Emmanuel Macron du fait qu’il « réfléchissait à une reprise du dialogue avec les Russes ».« Il sait ce que j’en pense », a ajouté le président ukrainien, estimant que « l’intérêt de Poutine, c’est d’humilier l’Europe » et que « la pression sur Poutine n’est pas suffisante. Quand on parle de reprendre le dialogue avec Poutine, la question se pose : à quel moment ? (…) Il faut dialoguer, mais en mettant des conditions ».
Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov affirme dans une interview à RT le 4 février 2026 que Vladimir Poutine est prêt à un appel de son homologue français Emmanuel Macron pour des discussions « sérieuses ». Avec dédain et ironie, il ajoute « Si tu veux parler, et parler sérieusement de quelque chose, et bien alors appelle. Poutine décrochera toujours le téléphone. Il écoute toutes les propositions »[3]. Ce qui signifie, cause toujours, tu m’intéresses.
Quel spectaculaire changement de pied diplomatique après ces quatre longues années d’ostracisation assumée de l’infréquentable du Kremlin ! Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Tout de même.
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Retour sur le passé
C’est toujours une question de circonstance et d’opportunité de savoir quand doit s’engager une action diplomatique. Encore faut-il faire preuve de constance, de cohérence, de réalisme et de perspicacité tout en ayant à l’esprit que dans la diplomatie, comme dans tous les arts, l’exécution importe souvent plus que la conception ! Au diable la diplomatie morale et moralisatrice qui conduit à des impasses comme celle dans laquelle Emmanuel Macron s’est enfoncé depuis 2022.
Contrairement à ce que pense le disciple de Paul Ricoeur, dans la diplomatie rien n’est simple et ne se ramène à une formule algébrique. La véritable épreuve de la diplomatie n’est pas la gravité, mais la complexité des évènements, leur multiplicité et leur rapidité. Ce que semble ignorer notre Talleyrand au petit pied et notre Napoléon en carton-pâte ainsi que la cohorte de courtisans incultes qui peuplent sa cellule diplomatique. Un projet – si brillant soit-il – n’est pas un projet exécuté. L’action délirante développée par Emmanuel Macron sur le dossier ukrainien, au cours des quatre dernières années, devrait être enseignée dans toutes les écoles de diplomatie de France et de Navarre, comme l’exemple type de tout ce qu’il ne faut pas faire. Sur quoi ont débouché toutes ces initiatives médiatiques : l’interruption du dialogue critique avec l’un des belligérants, la Russie ; la multiplication des invectives inutiles à l’intention de Vladimir Poutine ; le déversement d’armes et de financements à fonds perdus dans l’escarcelle du régime corrompu de Kiev ; les promesses d’adhésion prochaine de l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union européenne ; la diplomatie des papouilles avec le comique de Kiev ; l’exercice à jet continu de la diplomatie du verbe et du mégaphone ; la création d’une coalition des volontaires, sorte de coalition des attentistes, pour contrôler le respect d’un improbable cessez-le-feu ; les promesses illusoires d’improbables garanties de sécurité ; les multiples réunions des chefs d’état-major des volontaires ; les exercices militaires dans les pays limitrophes de l’Ukraine … ? Sur le vide intersidéral et sur un échec sur toute la ligne. La diplomatie jupitérienne d’Emmanuel Macron sur le dossier ukrainien – comme sur tous les autres ou presque – constitue un bibelot d’inanité sonore. De « Choose France », nous sommes passés, en quelques années, à « Loose France », pour reprendre une terminologie anglo-saxonne chère à notre Président francophobe.
Nous ne le répéterons jamais assez, Emmanuel Macron confond politique étrangère (stratégie et long terme) et diplomatie (tactique et court terme) avec les résultats catastrophiques que l’on peut constater en ce début d’année 2026 sur le dossier ukrainien. Il aurait gagné à méditer ces quelques enseignements que l’on dispensait, dans le monde d’hier, aux jeunes diplomates fraîchement émoulus des concours du Quai d’Orsay. Le premier est que, c’est toujours la réflexion dans le silence au lieu du tumulte dans la communication, que requiert la vraie diplomatie. Le second est que le diplomate digne de ce nom recherche l’efficacité, non l’effet surtout à l’heure des réseaux sociaux et autres gadgets de la société du numérique, de notre « logocratie »[4]. Le troisième est que le diplomate n’a pas le triomphe bruyant surtout lorsqu’il y a plus d’échecs que de succès. À bon entendeur, salut.
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La légende du siècle
« On peut définir la diplomatie comme l’art de lutter avec insuccès contre la force des choses » (Paul Cambon, 1897). C’est peu dire que nous sommes au cœur de toutes les contradictions et les incohérences de la sublime diplomatie du plus jeune et fringant Président de la Cinquième République. À l’ère de la post-vérité, au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, sans parler du 37 Quai des brumes, la croyance l’emporte sur le réel ! Croyance que notre Mozart de la diplomatie peut avoir une quelconque influence sur le dossier ukrainien après avoir pratiqué la diplomatie de l’exclusion et de l’anathème. Aujourd’hui, spectatrice impuissante de la défaite annoncée de l’Ukraine face à la Russie et des négociations tripartites dont elle est ostensiblement exclue comme tous ses partenaires européens, la France continue à chevaucher des chimères. Le Chef de l’État ignore que la diplomatie ne doit pas se borner à enregistrer des faits. Il faut qu’elle sache les prévoir, les redresser, les utiliser au mieux des intérêts dont elle a la charge. Au bout du compte, et pour reprendre le qualificatif employé par Serguei Lavrov, il y a quelques jours déjà, cette étrange visite d’Emmanuel Bonne à Moscou représente l’acmé de la diplomatie « pathétique » d’Emmanuel Macron.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Jean Daspry, Du rififi au château : Emmanuel annonce son départ, www.lediplomate.media , 28 janvier 2025.
[2] Jean-Dominique Merchet, Guerre en Ukraine : le voyage discret du conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron à Moscou, www.lexpress.fr, 4 février 2026.
[3] Hugues Capelli/Vincent Gautier, Guerre en Ukraine : le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron s’est rendu à Moscou en début de semaine, www.bfmtv.com , 5 février 2026.
[4] Clément Viktorovitch, Logocratie. Comment nous sommes déjà sortis de la démocratie, Seuil, 2025.
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