TRIBUNE – L’ONU en état de mort cérébrale ?

Drapeau déchiré de l’ONU flottant sous un ciel orageux, symbole visuel de la crise du multilatéralisme et du déclin de l’Organisation des Nations unies.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Celui dont l’âme est heureuse ne ressent pas le poids des ans » (Platon). Au moment où l’on célèbre, a minima, le quatre-vingtième anniversaire de la création de l’Organisation des Nations unies (ONU), une question importante mérité d’être posée. Le fameux « machin » aurait-il perdu son âme ? Aurait-il perdu son utilité et son efficacité en tant qu’institution internationale dont l’un des buts est de « maintenir la paix et la sécurité internationales » (chapitre 1 : Buts et principes de la Charte de San Francisco)[1]. L’expérience récente tendrait à le démontrer. 

C’est pourquoi, un authentique exercice de retour sur expérience (« retex » dans le langage militaire) sur les huit décennies écoulées est incontournable, indispensable pour dresser un bilan objectif de l’action de cette organisation née au XXe siècle et, le cas échéant, pour envisager de la réformer afin de l’adapter aux paradigmes du nouveau monde, celui du XXIe siècle. Faute de quoi, l’ONU risque, si l’on n’y prend garde, de subir le même sort funeste que feu la Société des Nations (SDN). Hier, l’Organisation des Nations unies tire ses succès de la mise en œuvre de son mantra, celui de la paix par le droit. Aujourd’hui, et plus encore demain, l’Organisation des Nations désunies semble dépassée par le retour de l’Histoire qui se manifeste au travers du très classique principe de la paix par la force.

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L’Organisation des Nations Unies : La paix par le droit 

Le monde ne s’engage-t-il pas dans une ère de « Paix perpétuelle » chère à Emmanuel Kant à partir de 1945 ?[2]L’Histoire semble le démonter à la lumière de l’expérience fructueuse de l’ONU qui construit un pacte de confiance entre ses actionnaires débouchant sur un renforcement de la paix et de la sécurité internationales au XXe siècle.

Le pacte de confiance

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États membres de la nouvelle organisation universelle partagent, bon an, mal an, le même désir de prévenir une nouvelle confrontation mondiale en mettant le dialogue et la coopération au centre de leur démarche marquée au sceau de « l’affectio societatis », cette volonté de s’associer (article 1832 du Code civil). Cette approche porte le nom d’un acteur méconnu des relations internationales, la confiance sans laquelle rien n’est possible au-delà de l’existence de normes juridiques brillantes. Comme le souligne en son temps, Barack Obama : « La prévention est préférable à l’intervention ». En dépit de la guerre froide, l’ONU joue parfaitement son rôle d’amortisseur des chocs des plaques tectoniques Est-Ouest. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, s’ouvre une nouvelle ère dans les relations internationales caractérisée par le mythe de « la fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama[3]) et par l’apogée du multilatéralisme dont l’ONU est la figure de proue. Un cycle nouveau débute qui laisse espérer la fin des États, des nations, des frontières, de la géographie et l’extension de la démocratie, de l’Etat de droit et des règles du marché à l’ensemble de la planète … Par une sorte d’effet domino, le renforcement de la confiance entre États contribue au renforcement inéluctable de la paix et de la sécurité internationales dans le monde grâce à la machinerie multilatérale.

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La paix et la sécurité internationales

Grâce à la combinaison d’un écheveau d’institutions multilatérales (à caractère universel ou régional), d’un ensemble complexe d’accords de maitrise des armements, de désarmement et de non-prolifération et d’une entente tacite entre les deux Grands, le monde connait durant un demi-siècle une ère de paix et de sécurité internationales inédite par sa durée. Au sein de l’ONU, une claire distinction est opérée entre l’enceinte de l’exécutoire (le Conseil de sécurité à composition limitée[4]) et l’enceinte du déclaratoire (l’Assemblée générale à composition universelle). Chacun peut y faire entendre sa voix spécifique en imaginant qu’elle est prépondérante[5]. La colombe de la paix y a toute sa place[6]. Certains ambassadeurs experts des questions multilatérales jugent « indispensable » l’ONU[7] au même titre que les États-Unis se considèrent comme la « Nation indispensable »[8]. Tout va très bien madame la marquise … on déplore un tout petit rien. Grisée par ses succès, l’ONU tend à minorer les avertissements de ceux, dotés d’une forte prescience, qui pensent que la machine commence à avoir quelques ratés dans le traitement de grandes crises qui secouent le monde[9]. Avertissements qui ne laissent rien présager de bon pour le XXIe siècle. En effet, toutes les bonnes choses ont une fin. Après le temps de la promesse de l’aube d’un nouveau monde vient celui de la promesse du crépuscule des rêves et des chimères.

N’est-il pas de notre devoir d’ausculter, sans complaisance, les symptômes de ce mal qui ronge le système multilatéral ? Cette volonté du bien, aussi généreuse soit-elle, peut culminer en démagogie. Le mieux n’est-il pas souvent l’ennemi du bien ?

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L’Organisation des nations désunies : La paix par la force 

Le monde est devenu plus dangereux et l’ONU impuissante en est la spectatrice qui n’en peut mais en dépit de ses forfanteries. Les avertissements des Cassandre restent lettre morte. La méfiance remplace la confiance. La guerre et l’insécurité internationales font pas place à la paix et à la sécurité internationales.

Le pacte de méfiance

La confiance se gagne et se perd. Force est de constater qu’aujourd’hui, elle se perd et fait place à une méfiance quasi-généralisée. Méfiance grandissante au sein du fameux triangle Washington-Moscou-Pékin[10]. Chine et Russie font bloc, en dépit de certaines divergences entre elles[11], contre l’imperium de Donald Trump et sa vision occidentalo-centrée de la gouvernance mondiale. Méfiance aussi entre l’Occident et le Sud global, ce dernier regroupé sous la bannière des BRICS, entend s’émanciper des fameuses « valeurs » venues de l’Ouest et dont il n’a cure. Méfiance enfin entre deux Occidents qui vivent leur vie de chaque côté de l’Atlantique au rythme des injonctions contradictoires de Donald Trump[12]. La conséquence de cette triple méfiance est évidente. Le monde est plus que jamais fragmenté. L’ONU est plus que jamais divisée, impuissante à trouver des solutions aux crises de toute nature qui secouent, la planète. Faute de traiter le principal, elle s’escrime sur l’accessoire[13]. En un mot comme en cent, la machine tourne à vide, alimentée par une lourde et inefficace bureaucratie. Son Secrétaire général ne peut que déplorer, condamner, appeler à la raison. Il prêche dans un désert d’incompréhension et d’indifférence. Le Conseil de sécurité est paralysé. L’Assemblée générale se transforme en théâtre d’ombres. Les États regardent ailleurs pour trouver leur salut lorsqu’ils se trouvent dans l’embarras, confrontés à des crises[14].

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La guerre et l’insécurité internationale

Le monde a changé alors que certains croient que les choses sont immuables. Nous assistons à la guerre des mondes, au choc des empires et au retour de la géopolitique[15]. « Le monde est différent. Avec des dangers plus grands. Une insécurité accrue. Une stabilité moindre »[16]. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’une guerre froide est inévitable, car une « coexistence compétitive » est possible. Néanmoins, les guerres se multiplient que ce soit en Ukraine, à Gaza ou en Asie ou en Afrique sans que l’ONU ne soit en mesure d’apporter sa contribution à leur règlement. Force est de constater que l’organisation universelle est aux abonnés absents, incapable d’apporter des réponses aux nouveaux défis, aux nouvelles menaces que sont les guerres hybrides, l’utilisation des drones et autres joyeusetés sur les champs de bataille … sans parler des anciennes que sont la prolifération des armes de destruction massive (Cf. programme nucléaire iranien). Les accords de désarment sont frappés d’obsolescence, remisés dans les oubliettes de l’Histoire. Que faire face à cette situation inquiétante ? Les regards se tournent alors vers le 47ème Président des États-Unis qui se voit en faiseur de paix et en empêcheur de guerres. Donald Trump, accro au prix Nobel de la paix, aligne une dizaine de conflits qu’il déclare avoir empêchés ou stoppés par sa force de conviction et sa puissance à l’instar du cessez-le-feu qu’il vient d’obtenir à Gaza. Où est et que fait l’ONU ?

Réalité virtuelle[17]

« Non, l’avenir n’est à personne ! Sire ? l’avenir est à Dieu. À chaque fois que l’heure sonne, tout ici-bas nous dit adieu » (Victor Hugo). N’est-ce pas à la chronique d’une fin annoncée de l’ONU à laquelle nous assistons crédules et impuissants ? Au point où nous en sommes parvenus en cette année de célébration du quatre-vingtième anniversaire de l’ONU, le scénario tant redouté d’une fin annoncée pourrait se vérifier. Tel le Golem dans la religion juive, cet agglomérat hétéroclite pourrait échapper au contrôle de ses créateurs et pourrait finir par s’effondrer sur ses propres fondations. À trop s’étirer, l’élastique finira bien par craquer. Faute de conduire ce combat au présent, l’avenir se présente sous un jour sombre à New York sur les bords de l’Hudson. En sommes-nous pleinement conscients alors que nous nous payons de mots pour soigner les maux de la planète ? Saurons-nous, individuellement et collectivement, tirer les leçons des premières décennies du XXIe siècle, marquées par un bouleversement du monde mais aussi du milieu du XXe siècle frappé par la conflictualisation du monde débouchant sur un effacement de la SDN au moment où elle aurait dû être la plus utile ? « C’est ce que l’Histoire nous apprend et ce qu’impose la réalité »[18]. À trop pratiquer la diplomatie du chien crevé au fil de l’eau, nous oublions que l’ONU est en état de mort cérébrale.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/full-text

[2] Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, Mille.Et.Une.Nuit, 2001

[3] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Champs essai, Flammarion, 1993.

[4] Jean-Marc de la Sablière, Le Conseil de sécurité des Nations Unies. Ambitions et limites, Larcier, 2018.

[5] Alain Dejammet, Supplément au voyage en Onusie, Fayard, 2013.

[6] Fosco Sinibaldi (Romain Gary), L’homme à la colombe, Gallimard, 1984.

[7] Jean-Marc de la Sablière, Indispensable ONU, Plon, 2017.

[8] Madeleine Albright, « Si nous devons utiliser la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique ; nous sommes la nation indispensable. Nous sommes debout et nous voyons plus loin dans l’avenir que les autres pays, et nous voyons le danger pour nous tous », février 1998.

[9] Alain Dejammet, L’incendie planétaire. Que fait l’ONU ?, Cerf, 2015.

[10] Michel Tatu, Le triangle Washington-Moscou-Pékin et les deux Europe (s), Casterman, 1972.

[11] Sylvie Bermann, L’ours et le dragon. Russie-Chine : Histoire d’une amitié sans limites ?, Tallandier, 2025.

[12] Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents, La Cité2025.

[13] O. P., Le voile porté ONU, Le Canard enchaîné, 29 octobre 2025, p. 1.

[14] Anne-Marie Slaughter, Quelles sont les perspectives d’un nouvel ordre mondial ?, Le Monde, 5 novembre 2025, p. 26.

[15] Bruno Tertrais, La guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires, éditions de l’Observatoire, 2023.

[16] Jens Stoltenberg, Vigie du monde. À la tête de l’OTAN en temps de guerre (2014-2024), Flammarion, 2025, p. 32.

[17] Jim Jarrassé, Réalités virtuelles, Le Figaro, 30 octobre 2025, p. 1.

[18] Citation tirée de la déclaration du Président chinois, Xi Jinping avant sa rencontre avec le Président américain en Corée du Sud, Donald Trump (Pusan, 30 octobre 2025).


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