
Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« L’expérience prouve qu’il est beaucoup plus facile de prendre des otages que de les relâcher » (André Frossard). C’est ce que doivent penser les preneurs d’otages et ceux qui en sont victimes. La prise d’otages est aussi vieille que le monde. Depuis la plus haute Antiquité, les otages sont consubstantiels aux relations entre puissants qui entendent disposer de garanties de la parole donnée. Jusqu’au XVIIIe siècle, les otages sont associés aux alliances et aux traités. Si l’avènement du droit international met entre parenthèses cette pratique, elle renaît de ses cendres à la faveur des guerres et, plus près de nous, avec l’irruption du terrorisme.
Considérée comme un crime de guerre dès 1945, la prise d’otages – si elle persiste dans les relations entre États – est désormais le fait du terrorisme, qui y voit une sorte de duel[1]. Et, c’est bien de ce terrorisme qu’il soit l’apanage d’États ou de groupes -plus ou moins dépendants d’États bien connus – dont il s’agit. L’actualité la plus récente fournit de multiples exemples d’une pratique pérenne et déroutante qui concerne quelques États bien connus : Algérie, Iran, Russie voire quelques pays d’Afrique heureux de jouer un mauvais tour à l’ex-puissance coloniale[2] et de faire vibrer la corde de la repentance[3]. Manifestement, les États victimes, au premier rang desquels se trouve la France, semblent désemparés dans le traitement de l’efficace diplomatie des otages. Elles privilégient l’inefficace diplomatie des autruches.
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De l’efficacité de la diplomatie des otages
Le moins que l’on autorisé à dire est que la France n’a pas été épargnée par la pratique de la prise d’otages par des groupes terroristes ou des États peu scrupuleux au cours des dernières décennies. Un bref rappel de cette diplomatie nouvelle vague au cours des derniers mois permet de mieux appréhender la problématique générale des prises d’otages. Trois États méritent attention.
L’Iran des Ayatollahs occupe une place de choix dans cette pratique mortifère. Qui a oublié les ressortissants français séquestrés pendant des temps plus ou moins longs par la soldatesque persane ou par ses affidés au Liban (en particulier le Hezbollah) pour obtenir gain de cause sur des sujets divers et variés (règlement du contentieux Eurodif, libération de criminels condamnés par la justice française, départ de troupes françaises stationnées au pays du Cèdre après l’attentat contre le Drakkar…) ? Aujourd’hui, certains de nos compatriotes croupissent dans des geôles peu accueillantes pour s’être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Nous pensons à Cécile Kohler et à Jacques Paris condamnés au terme de procès expéditifs alors qu’ils sont innocents et embastillés dans des conditions dégradantes et inhumaines. Après plus de trois ans de détention, les deux ressortissants français ont été inculpés pour espionnage au profit du Mossad, ce que démentent leurs familles. Otages d’État, ils ont été libérés de la prison d’Evin à Téhéran, le 4 novembre 2025 mais sont assignés à résidence dans les locaux de l’ambassade de France à Téhéran jusqu’à ce que les autorités françaises daignent libérer une ressortissante iranienne condamnée en France pour de sérieux motifs, en particulier d’apologie du terrorisme. Le jeune cycliste franco-allemand Lennart Monterlos, disparu lors d’un voyage en Iran depuis le 16 juin 2025 a été arrêté pour avoir commis un délit et une notification officielle sur sa situation a été transmise à l’ambassade de France[4]. Ce candide est lui aussi passé par la case prison pour pratique inconsidérée du tourisme à vélo au pays des mollahs. Il a été libéré assez rapidement[5]. Nous pensons qu’un pays affaibli, tant à l’intérieur comme à l’extérieur, à l’instar de l’Iran ne va pas en rester là à l’avenir
Un autre État a récemment rejoint ce club fermé des preneurs d’otages patentés, à savoir l’Algérie du très démocrate président, Abdelmadjid Tebboune qui déborde d’affection pour l’ancienne puissance colonisatrice qu’elle qualifie, avec la bienveillance qui est la sienne, de « régime macrono-sioniste ». C’est bien connu, qui aime châtie bien. Rien n’y fait pour apaiser le sourcilleux autocrate qu’il s’agisse de la repentance à jet continu ou bien de la diplomatie de la génuflexion. La France doit payer, comme l’Allemagne en son temps, en termes de visas, de dérogations exorbitantes au droit commun des étrangers, des réparations financières pour la colonisation[6] … surtout depuis qu’Emmanuel Macron a reconnu la marocanité du Sahara occidental, crime de lèse-tebbounerie. La victimisation, c’est facile, c’est pas cher et ça peut rapporter gros. Ce triste adage reste vrai, encore en 2025, et certains ne l’ont pas oublié. L’écrivain Boualem Sansal et le journaliste sportif Christophe Gleyzes[7] sont bien placés pour le savoir[8]. Le premier – arrêté le 22 novembre 2024, emprisonné, jugé au mépris du droit à un procès équitable, condamné – doit sa libération à une médiation du Président allemand[9]. Le second, qui sert également de monnaie d’échange à la clique au pouvoir à Alger, croupit toujours dans les prisons algériennes[10]. Pour combien de temps encore ? Nul ne peut le dire. Sa peine de sept ans d’emprisonnement vient d’être confirmée en appel. Les Algériens excellent dans la pratique du supplice chinois et ils ne s’en privent pas.
La Russie de Vladimir Poutine n’est pas en reste dans cette pratique. En ce qui nous concerne, elle garde au chaud dans ses prisons accueillantes notre compatriote, Laurent Vinatier, arrêté en Russie le 6 juin 2024, alors qu’il est innocent des charges grotesques qui pèsent sur lui. Il est vrai que toutes les saillies médiatiques aussi inutiles qu’improductives d’Emmanuel Macron contre l’occupant du Kremlin (sur son agression de l’Ukraine, sur la nature dictatoriale de son pouvoir, sur ses multiples ingérences en France[11] et ailleurs …) ne sont pas de nature à favoriser aux mieux le règlement de cette douloureuse affaire. Elles seraient de nature à prolonger le calvaire de notre compatriote qui est l’otage d’un contentieux bilatéral. Le Président de la République ne serait-il pas bien inspiré de mettre en sourdine ses récriminations ?
Alors que cette pratique de la diplomatie de la prise d’otages n’est pas en voie d’extinction, la France d’Emmanuel Macron pratique, avec une constance qui force le respect, la diplomatie des autruches qui a amplement démontré ses limites, son inefficacité.
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De l’inefficacité de la diplomatie des autruches
Le moins que l’on autorisé à dire est que la France n’a pas trouvé la juste réponse à cette pratique inadmissible qui devrait faire l’objet de condamnations sans équivoque de la communauté des nations et de l’adoption de mesures de rétorsion.
L’Iran des Ayatollahs ne cessera pas de pratiquer la diplomatie des otages, qu’on le veuille ou non. Pratiquer la diplomatie du dos rond pour tenter de l’amadouer débouche sur une impasse. Que dire de l’entretien d’Emmanuel Macron avec son homologue iranien, Massoud Pezesshkian en marge de l’Assemblée générale de l’ONU alors que le chef de l’État aurait dû l’ignorer ![12] Que dire de l’idiot utile Jean-Noël Barrot qui reçoit le 24 novembre 2025 à Paris son homologue iranien, Abbas Araghtchi qui réclame que la France use de son influence sur le délicat dossier nucléaire iranien ?[13] Le titulaire du bureau de Vergennes ignore tout de la diplomatie de la réciprocité, la seule qui permettrait de s’attirer le respect ! Pense-t-il que c’est en se couchant que la France réduira l’Iran à quia et obtiendra la fin de la diplomatie des otages ? La diplomatie ne consiste pas à faire preuve de faiblesse pour obtenir gain de cause dans la libération définitive de Cécile Kohler et de Jacques Paris avec pour épée de Damoclès l’échange de la ressortissante iranienne, Mahdjeh Esfandiari, arrêtée en février 2025 pour « apologie du terrorisme ». L’heure n’est pas à plier face aux Iraniens mais, au contraire, à rester droit et à brandir les menaces de mesures de sanctions dans les domaines qui feront mal à l’Iran[14]. L’heure est à mettre un coup d’arrêt important à l’entrisme iranien en France[15]. Que fait-on ? Rien ou presque rien.
Plus la France s’excuse et fait pénitence, plus l’Algérie éructe et accuse l’ancienne puissance coloniale génocidaire. Jusqu’à quand ? Nous en savons désormais plus sur les conditions inhumaines de détention de Boualem Sansal depuis sa libération le 12 novembre 2025 après une démarche allemande, humiliation supplémentaire pour Emmanuel Macron[16]. Qui plus est, affaibli sur le plan intérieur[17] et isolé sur la scène internationale, le régime algérien est conduit à se rapprocher de Washington[18]. Quand voudrons-nous faire preuve de fermeté face à un régime aux abois qui prend plaisir à nous humilier et à ne pas céder aux sirènes de l’apaisement qui ne débouchent sur rien (Cf. visite de la Secrétaire général du Quai d’Orsay à Alger qui devrait être normalement suivie par celle du Ministre de l’Intérieur) contrairement à ce que pensent quelques intellectuels de salon qui officient au sein du quotidien Le Monde ?[19] Quand comprendrons-nous que Berlin pèse plus à Alger qu’à Paris ?[20] Quand appuierons-nous la Commission européenne qui propose d’imposer des droits de douane plus élevés aux pays qui refusent de reprendre leurs ressortissants expulsés ?[21] Ceci nous faciliterait le travail de sape de l’action malfaisante de la clique au pouvoir à Alger[22].
La Russie a le temps pour elle. Elle n’a aucun intérêt à libérer Laurent Vinatier en dépit de quelques borborygmes d’un collectif d’une cinquantaine de personnalités qui n’impressionnent guère l’autocrate du Kremlin[23]. Il faut savoir pratiquer l’humilité et la discrétion lorsque son interlocuteur possède toutes les cartes en main. Et, c’est bien le cas alors que Vladimir Poutine met en exergue régulièrement l’impuissance de notre pays, et de l’Union européenne, sur le dossier ukrainien., voire brandit la menace d’une guerre.
Que dire du traitement inique réservé aux otages à leur retour en France ![24]
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Le confort du renoncement
« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes » (Jacques Bénigne Bossuet). Quand la France jupitérienne émergera-t-elle de son état de sidération et de faiblesse face aux États voyous qui pratiquent sans vergogne la diplomatie des otages ? Quand confessera-t-elle que sa réponse aux prises d’otages a été gérée de manière stupide ? Quand reconnaîtra-elle son incompétence déroutante ? L’important serait de montrer ostensiblement, et sans avoir la main qui tremble, qu’on ne peut plus continuer comme avant ? La France le veut-elle ? Le peut-elle ? Là est la question incontournable qui se pose à un pays dont l’impuissance sur la scène internationale, mais aussi sur le plan intérieur, va croissante. Au lieu de traiter à la racine les vrais problèmes, Emmanuel Macron, dont la décennie économique au pouvoir est marquée par la dette et le déclin, préfère la tentation de la servitude dont il fait vertu. Se rend-il seulement compte de la véritable portée de ses déclarations et de ses actes sur le sort indigne de nos otages détenus par quelques États infréquentables au mépris de nos fameuses (fausses) valeurs et autres principes (de pacotille) ? Quand Jupiter se résoudra-t-il à passer de la posture du magistère moral à l’exigence de l’autorité ? Quand le Président de la République acceptera-t-il d’ouvrir grands les yeux sur le sort de Boualem, Christophe, Cécile, Jacques, Laurent et les autres ?
NB : dans son ouvrage mis en vente le 10 décembre 2025, Nicolas Sarkozy évoque la problématique des otages en ces termes :
« J’ai toujours pensé que le grand pouvoir d’un chef de l’État devait être utilisé prioritairement au service de ceux qui en avaient un besoin vital. C’est pourquoi je n’ai jamais hésité à m’impliquer personnellement pour obtenir des libérations. Selon mon expérience, laisse faire le Quai d’Orsay et les diplomates n’était pas la meilleure garantie d’efficacité. C’est peu dire que mes deux successeurs, François Hollande et Emmanuel Macron n’avaient pas ce même intérêt. Je peux les comprendre. Personne n’est obligé de prendre des risques, y compris celui d’échouer. À mes yeux, le véritable risque, c’est de laisser des malheureux dans leurs geôles. Je n’ai jamais pu supporter cette injustice. L’ironie voulait que ce soit moi, maintenant, qui devais la vivre ! »[25].
Le lecteur jugera …
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Gilles Ferragu, Otages, une histoire. De l’Antiquité à nos jours, Folio Histoire, 2020.
[2] J. C., Mali : un otage français aux mains d’une junte aux abois, Le Canard enchaîné, 15 octobre 2025, p. 3.
[3] Adrien Marotte, Sénégal : un massacre français érigé en symbole de souveraineté, Le Figaro, 1er décembre 2025, p. 10.
[4] Ghazal Golshiri/Madjid Zerrouky (propos recueillis par), Abbas Araghtchi : Les États-Unis doivent « offrir des garanties contre toute attaque », Le Monde,12 juillet 2025, p. 2.
[5] Ghazal Golshiri, Le cycliste franco-allemand Lennart Monterlos par l’Iran, Le Monde, 5 octobre 2025, p. 4.
[6] Jean Kast, Colonisation : l’Algérie va demander des réparations financières à la France, www.bvoltaire.fr , 30 novembre 2025.
[7] Brice Laemle/Simon Roger, Le prisonnier de Tizi Ouzou, Le Monde, 3 décembre 2025, p. 21.
[8] Brice Laemle/Hamid Nasri/Simon Roger, Peine confirmée pour Christophe Gleyzes en Algérie, Le Monde, 5 décembre 2025, p. 4.
[9] Frédéric Pons/Philippe Ricard/Simon Roger, Boualem Sansal, de retour à Paris, reçu dans la discrétion à l’Élysée, Le Monde, 20 novembre 2025, p. 15.
[10] Frédéric Bobin/Simon Roger, Le cas Christophe Gleyzes, nouvel abcès dans la relation France-Algérie, Le Monde, 6 décembre 2025, p. 5.
[11] Chloé Hoorman/Élise Vincent, Des drones survolent une base navale stratégique, Le Monde, 7-8 décembre 2025, p. 15.
[12] Élise Vincent/Madjid Zerrouky, Une « perspective » pour les Français détenus en Iran, Le Monde, 27 septembre 2025, p. 5.
[13] Claire Gatinois/Ghazal Golshiri, Nucléaire iranien : Téhéran compte sur Paris pour relancer des négociations, Le Monde, 29 novembre 2025, p. 6.
[14] Claire Gatinois/Philippe Ricard/Élise Vincent, Iran : les tractations discrètes pour libérer les otages, Le Monde, 6 novembre 2025, p. 4.
[15] Jean Chichizola, Espions, agents d’influence, proxies … Ce rapport alarmant qui dénonce l’entrisme iranien en France, Le Figaro, 30 octobre 2025, p. 10.
[16] Jean Birnbaum (propos recueillis par), Boualem Sansal : « Je ne peux pas continuer à écrire comme avant », Le Monde des Livres, 28 novembre 2025, pp. 1-2.
[17] Mustapha Kessous, L’émigration des jeunes, un reflet du malaise persistant en Algérie, Le Monde, 28 novembre 2025, p. 24.
[18] Frédéric Bobin, L’offensive de charme d’Alger en direction de Washington, Le Monde, 28 novembre 2025, p. 5.
[19] Éditorial, Entre Paris et Alger, une détente fragile, Le Monde, 14 novembre 2025, p. 33.
[20] Sansal libéré par l’Allemagne ?, Le Canard enchaîné, 12 novembre 2025, p. 2.
[21] Philippe Jacqué, Immigration : l’UE veut faire pression sur les États, Le Monde, 4 décembre 2025, p. 3.
[22] Éditorial, Christophe Gleyzes : Alger au risque de l’aveuglement, Le Monde, 6 décembre 2025, p. 29.
[23] Collectif d’une cinquantaine de personnalités, Les autorités françaises doivent tout faire pour obtenir la libération sans délai de Laurent Vinatier, arrêté en Russie le 6 juin 2024, Le Monde, 25 novembre 2025, p. 26.
[24] Jean-François Julliard, Ces ex-otages français devenus étrangers en France, Le Canard enchaîné, 19 novembre 2025, p. 3.
[25] Nicolas Sarkozy, Le journal d’un prisonnier, Fayard, 2025, p. 196.
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