TRIBUNE – Qatar, Hamas, même combat ?

TRIBUNE – Qatar, Hamas, même combat ?

lediplomate.media — imprimé le 16/09/2025
Capture d'écran - Les chefs du Hamas réfugiés à Doha, s'apprêtant à prier pour célébrer les massacres du 7 octobre 2023
Capture d’écran – Les chefs du Hamas réfugiés à Doha, s’apprêtant à prier pour célébrer les massacres du 7 octobre 2023

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». Nos chers amis qataris seraient bien inspirés de méditer cette citation par les temps qui courent ! Ceci leur permettrait de s’épargner quelques mésaventures auxquelles ils ne semblaient pas préparés. Nous pensons naturellement au bombardement par l’armée israélienne (9 septembre 2025) d’un immeuble de Doha abritant quelques-uns de leurs protégés bien sous tous rapports que sont les valeureux combattants du Hamas (6 morts)[1]. Ceux-là même qui déclarent urbi et orbi que la décision française de reconnaître l’État de Palestine est la conséquence directe de leur attaque du 7 octobre 2023[2].  

Israël « agira contre ses ennemis, où qu’ils soient », affirme le ministre de la Défense Israël Katz, au lendemain de frappes israéliennes. Le Premier ministre israélien somme Doha d’expulser ou de juger les « terroristes » sur son sol. De son côté, son homologue qatari affirme que Benjamin Netanyahu devait être traduit en justice après l’attaque, estimant qu’elle a « tué tout espoir » de libérer les otages. Il accuse les États-Unis d’être « complices » et considère cette action comme la « mise à mort de l’ensemble du processus de négociation ». En apparence, l’affaire semble entendue tant elle ne laisse aucune place au doute. Même si la condamnation de l’action d’Israël par les pays arabes est plus que légitime, elle n’en demeure pas moins problématique à maints égards.

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Une condamnation légitime 

Par quelque angle que l’on aborde, l’attaque israélienne impromptue d’un bâtiment à Doha du 9 septembre 2025 – électrochoc inattendu pour la région -, où étaient censés se réunir de hauts responsables du Hamas, constitue aussi bien une sérieuse brèche dans les règles du droit international qu’un acte diplomatiquement inamical.

Une brèche dans le droit international

Nul ne peut contester le fait que l’action militaire israélienne du 9 septembre 2025 est contraire aux règles du droit international communément admises[3]. Aucune légitime défense, à une quelconque agression militaire qatarie, ne peut être mise en avant, sauf à faire preuve d’une mauvaise foi criante. A contrario, le bombardement s’apparente à un acte d’agression tel qu’il est prévu à l’article 39 du Chapitre VII de la Charte de l’ONU intitulé : « Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ». Il pourrait, en théorie, valoir à l’État hébreu de sérieux problèmes, en particulier une réponse militaire décidée par le Conseil de sécurité (Cf. les articles 40 à 51 de ce même chapitre). Ceci est la théorie. Reste à savoir ce que serait la pratique en cas de discussion d’une résolution coercitive par le Conseil de sécurité dont l’adoption pourrait être bloquée par un veto américain. Nous n’en sommes pas encore là mais l’avenir n’appartient à personne surtout dans cette période d’incertitude et d’imprévisibilité. Gouverner, c’est prévoir surtout l’improbable. On comprend, dans ce contexte, la vigueur des déclarations publiques des dirigeants des États du Golfe, jusque-là restés très prudents, après cette véritable onde de choc dans la région[4]. Ils doivent désormais s’accoutumer à l’imprévu dans la conduite de leur politique intérieure mais aussi de leur politique étrangère. Une révolution intellectuelle les attend.

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Un acte diplomatiquement inamical 

A priori, les relations entre Israël et le Qatar sont aussi « normales » que possible dans l’environnement diplomatico-sécuritaire que l’on connait. Une sorte de paix froide ou tiède en fonction du temps et des évènements. Nous en voulons pour preuve que le Qatar déclare vouloir continuer à jouer son rôle de médiateur sur la question des otages israéliens, voire du conflit israélo-palestinien. En un mot comme en cent, le dossier israélien ne paraît pas plaidable au sens juridique du terme. Ceci explique aisément le mouvement de solidarité des pays arabes qui s’est rapidement créé dès le lendemain de l’attaque du 9 septembre 2025. Le Président des Émirats arabes unis, Mohamed Ben Zayed se rend à Doha suivi de près par le Prince héritier du Koweït et par le Souverain d’Arabie saoudite. L’Arabie saoudite fustige la persistance d’Israël dans ses « violations criminelles » alors que le Sultanat d’Oman fustige une « agression provocatrice » et une « escalade dangereuse qui menace la sécurité et la stabilité de la région ». La réaction israélienne leur paraît d’autant plus incompréhensible que ces pays avaient misé sur une reconfiguration régionale lancée à l’initiative des États-Unis dans la foulée des accords d’Abraham. Or, la réalité est toute différente. C’est ce que toutes ces monarchies du Golfe viennent d’apprendre à leurs dépens[5]. Il serait de bonne politique qu’elles en tirent toutes les conséquences qui s’imposent à elles.

Dans la société internationale comme dans chaque société humaine, la réalité n’est jamais blanche ou noire. Elle est souvent grise. C’est pourquoi, nous devons nous méfier comme de la peste des jugements manichéens à chaud et à l’emporte-pièce entièrement déconnectés de la complexité des relations internationales au XXIe siècle. Telle est la leçon de l’expérience dont nos dirigeants devraient s’inspirer pour avoir prise sur les événements qui se déroulent devant leurs yeux au Proche et au Moyen-Orient.

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Une condamnation problématique 

Avec un léger recul par rapport à l’évènement, le feu d’artifice israélien du 9 septembre à 2025 dans la capitale paisible, qu’était jusqu’à présent Doha, sort de leur torpeur le Qatar et ses voisins qui sont victimes d’une surprise stratégique. Si le réveil est brutal, il devrait conduire les autorités qataries à un salutaire exercice d’introspection qui risque de tourner au choix cornélien.

Un réveil brutal

Répétons-le, le moins que l’on soit autorisé à dire est que l’attaque israélienne constitue un véritable électrochoc pour des États du Golfe vivant dans une bulle éternelle de prospérité et de sécurité[6]. Et en premier lieu pour le Qatar qui se sentait à l’abri de ce genre de facétie en raison de son statut de médiateur privilégié entre Israël et le Hamas mais aussi d’ami indéfectible des États-Unis[7] et de l’existence d’un parapluie américain au-dessus de sa tête. Doha n’a guère anticipé la détermination israélienne à traquer les dirigeants du Hamas[8] où qu’ils se trouvent comme le démontrent amplement les déclarations répétées et convergentes de Benjamin Netanyahou. Comme un certain Donald Trump, il fait souvent ce qu’il dit. À trop jouer avec le feu, l’on peut se brûler les mains ! Autrement plus grave encore, le Qatar ne semble pas avoir pris toute la mesure de la récente décision de Washington d’inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes alors que le signal était aussi audible que clair pour celui qui voulait bien l’entendre[9]. Donald Trump ne plaisante pas sur le sujet comme le font les dirigeants européens disposés à toutes les compromissions avec le Qatar (entrisme croissant de la confrérie sur le continent) en échange de quelques espèces sonnantes et trébuchantes glissées dans les bonnes poches depuis des années avec une constance qui force le respect. Une fois le constat posé, que faire ?

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Un choix cornélien

Après le temps des cris d’orfraie et d’indignation vient celui plus exigeant de la réflexion avant l’action. Fini le temps où le Qatar pouvait se complaire dans une diplomatie de la duplicité sans se faire taper sur les doigts par un non-conformiste ! Et, cela d’autant plus que Doha, comme nombre de ses voisins, dépend de l’Oncle Sam pour assurer sa sécurité et ses approvisionnements en armes et en renseignement (Cf au moment de l’attaque iranienne contre les forces américaines stationnées à Al-Udeid). L’assurance sécuritaire américaine tous risques n’est plus inconditionnelle[10]. Elle a un coût qu’il va falloir acquitter ou bien s’exposer à quelques désagréables mesures de rétorsion dont l’homme à la mèche blonde a le secret. Fini le temps de la diplomatie de l’équilibrisme entre je suis dans la classe des bons élèves et j’arme en même temps la main des organisations terroristes comme le Hamas ! Fini le temps béni du Qatar Janus bifrons droit comme un I à la face d’un monde occidental aussi compréhensif que complaisant pour des motifs peu avouables ! Qui plus est, l’on ne peut critiquer la démocratie pluraliste à l’occidentale et le primat du droit international, d’une part tout en s’en réclamant le moment venu, de l’autre[11]. Le temps d’un sursaut salutaire n’est-il pas venu pour le Qatar et ses voisins qui vivaient, jusqu’à présent, à l’écart des troubles d’une région particulièrement instable et inflammable ? Ils vont devoir se confronter au réel au risque de se cogner sur lui.

Petites causes, grands effets, pourrait-on dire pour conclure ce développement !

Des limites de la diplomatie du grand écart ! 

« Qui sème le vent récolte la tempête ». Nos chers amis qataris seraient bien inspirés de méditer cette citation par les temps qui courent ! Ceci leur permettrait de s’épargner d’autres mésaventures auxquelles ils ne semblent pas tout à fait préparés. Par ailleurs, nous pensons à un dessillement salutaire des principaux États occidentaux qui devront tirer les conséquences juridiques et diplomatique de ce coup d’éclat israélien, si inexcusable soit-il. Ils ne pourront plus faire comme s’ils n’étaient pas dûment informés de la duplicité légendaire qatarie. En particulier, ils devront/devraient, à l’avenir, cesser de prendre leurs convictions pour des évidences en n’étant pas dupes d’un Qatar au double visage permanent. L’heure du choix douloureux approche pour tous les professeurs de morale adeptes de l’indignation sélective. Ils devront/devraient trancher cette question lancinante à laquelle ils refusent de répondre jusqu’à présent : qui sont vraiment les affables dirigeants Qataris ? Nos généreux amis qui corrompent à bourse déployée nos élites vénales ou bien nos dangereux ennemis qui arment la main de terroristes sanguinaires ? Nous avions déjà posé la question lors de la victoire du PSG lors de la finale de la Ligue des champions (31 mai 2025)[12]. La morale de cette fable diplomatique est Qatar et Hamas même combat … avec toutes les conséquences que cela implique dans la région et à l’extérieur.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] « Israël l’a initiée, Israël l’a menée » : l’armée israélienne cible des dirigeants du Hamas au Qatar, www.marianne.net /AFP, 9 septembre 2025.

[2] L’attaque du Hamas contre Israël d’octobre 2023 désigne une série d’attaques terroristes contre des localités et bases militaires israéliennes du pourtour de la bande de Gaza. Ces attaques sont menées principalement par les Brigades al-Qassam, la branche militaire du Hamas, soutenues par d’autres groupes armés palestiniens ainsi que des civils gazaouis, depuis la bande de Gaza vers les zones frontalières (enveloppe de Gaza) du district sud d’Israël, un jour de Shabbat et le jour de la fête de Sim’hat Torah. Les attaques, appelées opération Déluge d’al-Aqsa (arabe : عملية طوفان الأقصى (ʿamaliyyat ṭūfān al-ʾAqṣā) par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens, et le Samedi noir (hébreu : השבת השחורה), le massacre de Sim’hat Torah (hébreu : הטבח בשמחת תורה)  en Israël, ou plus communément les attaques du 7 octobre en Israël, déclenchent une nouvelle guerre dans la bande de Gaza, près de cinquante ans jour pour jour après le début de la guerre du Kippour, le 6 octobre 1973, www.wikipedia.org .

[3] Serge Sur, Le droit international, maître ou serviteur ?, dans la rubrique intitulée « Trois enjeux pour 2026. Qui gouverne le monde ?, Ramsès 2026, Un nouvel échiquier, Dunod, 2025.

[4] Gwenaelle Lenoir, Après le bombardement de Doha, une onde de choc dans les États du Golfewww.mediapart.fr , 11 septembre 2025.

[5] Luc Bronner, La frappe israélienne au Qatar enterre les discussions sur Gaza, Le Monde, 11 septembre 2025, pp. 2-3.

[6] Laure Stephan, Attaque israélienne au Qatar : un réveil brutal pour les États du Golfe, Le Monde, 12 septembre 2025, p. 5.

[7] Benjamin Barthe, Stupeur dans l’Émirat, confronté au lâchage de Washington, Le Monde, 11 septembre 2025, p. 2.

[8] Louis Imbert, Le Hamas mise sur une « guerre d’usure », Le Monde, 11 septembre 2025, p. 3.

[9] Roland Lombardi, Frères musulmans : le coup de semonce qu’il fallaitwww.lediplomate.media , 20 août 2025.

[10] Olivier d’Auzon, Israël frappe au cœur de Doha : l’image des États-Unis protecteurs de leurs alliés du Golfe sort écornéewww.lediplomate.media , 12 septembre 2025.

[11] Alain Beuve-Méry, La désoccidentalisation du monde, Le Monde, 12 septembre 2025, p. 23.

[12] Jean Daspry, Otages : et si l’on parlait du Qatar ?www.cf2r.org , 3 juin 2025.


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