Le Grand Entretien du Diplomate avec le général Pinatel (2S) – Europe, Ukraine, « forces de réassurance », l’option Anchorage et le basculement asiatique

Réalisation Le Lab Le Diplo

Officier parachutiste, instructeur commando, chuteur opérationnel, blessé en opération, le général (2S) Pinatel, contributeur régulier du Diplomate, est l’un des géopolitologues les plus éclairés de l’actualité internationale, notamment à propos de la guerre en Ukraine.

Il est l’auteur de six livres géopolitiques, dont : Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent, Lavauzelle, 2017, ainsi que ses mémoires, L’esprit guerrier, aux éditions Balland.

Son dernier ouvrage est intitulé Ukraine, le grand aveuglement européen : carnets de deux ans de guerre, chez Balland.

En cette période de rentrée, il nous a accordé un nouvel entretien afin de faire le point sur l’évolution du conflit en Ukraine et sur le grand basculement géopolitique asiatique en cours…

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Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Une vingtaine de pays européens viennent d’acter à Paris un schéma de « forces de réassurance » à déployer le jour où les combats cessent en Ukraine (présences terrestres, navales et aériennes selon les contributions). Comment jugez-vous la faisabilité politico-militaire de ce dispositif (mandat, règles d’engagement, logistique), et ses risques d’escalade ? À vos yeux, s’agit-il d’une prudente dissuasion ou d’un glissement belliciste européen ?

Jean-Bernard Pinatel : Cette initiative n’a qu’un but : empêcher la conclusion d’un accord de paix sur la base négociée entre Poutine et Trump à Anchorage car Macron et ces dirigeants savent que jamais la Russie n’acceptera cette façon déguisée d’introduire l’OTAN en Ukraine. Les signataires de cet accord, pour une raison ou une autre, trouvent un intérêt personnel à ce que le conflit se prolonge. C’est ce qu’il y a de révoltant dans cette démarche car cela va conduire à plus de morts et de destructions en Ukraine et, au final, ce seront les citoyens européens qui devront mettre la main à leur poche pour reconstruire ce qui restera de ce pays. La guerre va donc continuer jusqu’à un tel épuisement de l’Ukraine que, soit son peuple se révoltera contre Zelensky, soit la Russie estimera que ses objectifs sont atteints et s’arrêtera et fortifiera ses nouvelles frontières. Entre temps et malgré les provocations ukrainiennes[1] comme les drones russes en Pologne, Il n’y aura pas d’escalade car Trump et Poutine ne le veulent pas. 

Après le sommet Trump-Poutine à Anchorage, aucune percée n’a été annoncée ; Washington a laissé filtrer l’idée de discussions sur des échanges “territoires-garanties”, aussitôt relativisés par Moscou, tandis que des think tanks atlantiques prônent la pression maximale plutôt qu’un compromis précoce. Quel diagnostic portez-vous sur la méthode Trump ? Pourquoi elle piétine et à qui la faute ? Et que penseriez-vous d’un format Anchorage 2 incluant Kiev et des Européens garants ? (Vous avez livré une première lecture dans nos colonnes, le 16 août.)

Pour Trump, les Etats-Unis ont tourné la page de cette guerre qui dessert leurs intérêts fondamentaux car leur principal « compétiteur » pour ne pas dire « menace » est la Chine, et avoir contraint la Russie à se rapprocher d’elle comme Biden l’a fait est un faute stratégique majeure. Cela renforce la Chine et cela fait de la Russie un acteur majeur dans le développement des BRICS et la réalisation à terme d’une monnaie de réserve qui ruinerait l’actuelle suprématie mondiale du dollar. 

Si la négociation piétine c’est à cause des Européens et en particulier de Macron qui veulent faire payer Trump de les avoir lâchés en rase campagne alors que jusqu’ici les USA prenaient à leur charge la plus grande partie du fardeau de l’aide à l’Ukraine dans une guerre qu’ils ont souhaitée et qu’ils ont tout fait pour provoquer. Cette réaction d’orgueil et/ou guidée par leurs intérêts personnels se fait au détriment de l’Ukraine et de son peuple qui aspire à la paix. 

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Quelle est la situation sur le terrain ? Les dernières évaluations font état d’une pression russe renouvelée dans le Donbass, de frappes massives contre l’énergie et les transports ukrainiens, et d’une usure des deux camps. Au regard de ce rapport de forces (feu, effectifs, ADM, PVO), voyez-vous un scénario d’attrition prolongée, d’offensive de rupture ou, au contraire, une guerre figée en attendant un compromis politique ?

Je viens de répondre en partie à cette à cette question. Il y a pour l’Ukraine deux scénarios dont un du pire.

Soit le front craque ici ou là mais ne rompt pas et les Russes continuent de progresser à un rythme en moyenne de 30 km2 par jour et dans un an environ ils auront atteint la limite des quatre oblats annexés en septembre 2022 par la Douma. 

Soit, il se rompt, et Poutine, poussé par sa droite ultranationaliste, va jusqu’au Dniepr et/ou au Sud jusqu’à Odessa, terres, qui comme le rappellent les ultranationalistes ont été conquises sur l’empire Ottoman et acquises par traité international, il y a trois siècles. Et là on entre dans un scénario d’escalade à l’initiative de la Russie, créant une situation que j’ai décrite dans mon livre et que j’ai baptisée « un pont trop loin » en référence à la bataille de Arnhem[2]. Elle conduit à un prolongement du conflit car autant la perte des 4 oblats et de la Crimée a fait son chemin même dans les esprits les plus conflictuels, autant aller plus loin, remobiliserait l’Occident et prolongerait la guerre.

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En mars, Emmanuel Macron a ouvert le débat sur une extension de la dissuasion française à des partenaires européens. N’est-ce pas une érosion de la souveraineté française sans gains crédibles (capacités limitées, ambiguïtés de gouvernance, duplication de l’OTAN) ? À quelles conditions (politiques, financières, doctrinales) une telle offre serait-elle acceptable ?

C’est surtout n’importe quoi, mais rien ne m’étonnera de la part de cet homme sans culture géopolitique et immature ! 

Le général de Gaulle a dit « A l’heure nucléaire la défense est nationale ou n’existe pas », car « le risque nucléaire ne se partage pas » Pourquoi ? Parce que le risque nucléaire est tellement grand que on ne peut l’assumer que lorsque les intérêts vitaux de votre nation sont menacés. Et comme le disait le général de Gaulle : « A propos de la solidarité en matière de défense européenne, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !… Mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. »[3]

Et même si Macron ne cesse de répéter que les intérêts vitaux de la France sont européens, pas un dirigeant européen ne le croit vraiment. Car, à moins d’être aveugles et sourds, dans la guerre d’Ukraine, alors même qu’ils étaient dirigés, sous Biden, par les plus extrémistes néoconservateurs, ces trois ans de guerre ont démontré que les dirigeants des USA n’étaient pas prêts à risquer Washington pour protéger Kiev face à la menace de Poutine de nucléariser le conflit. 

Le chef d’état-major ukrainien, le général Zaluzhny en prenait acte dans un interview dans The Economist du 4 novembre 2023, ce qui lui vaudra d’être relevé de ses fonctions par Zelensky : « Joe Biden a fixé des objectifs au début de l’invasion Russe : faire en sorte que l’Ukraine ne soit pas vaincue et que l’Amérique ne soit pas entrainée dans une confrontation directe avec la Russie. Cela signifie que les armes fournies par l’Occident ont été suffisantes pour soutenir l’Ukraine dans la guerre mais pas assez pour lui permettre de gagner. »[4]

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La semaine dernière a été dominée par le sommet de l’OCS à Tianjin : Xi Jinping a affiché un agenda “ordre mondial alternatif”, Poutine a multiplié les signaux d’alignement, Modi a montré un rapprochement tactique avec Pékin, pendant que l’Occident se divise. L’Europe — et la France — commettent-elles une erreur de lecture géopolitique notamment en Ukraine et en sous-estimant ce basculement asiatique ? Quelles options réalistes (diplomatiques, industrielles, énergétiques) pour ne pas subir un axe sino-russo-indien à géométrie variable ?

Il est clair que la Russie ne s’est rapprochée autant de la Chine que parce que l’Europe l’y a contraint en se comportant comme des serviteurs serviles des néoconservateurs américains et en adoptant toute une gamme de sanctions qui nous ont fait plus mal qu’à la Russie mais qui l’ont contrainte à se tourner vers la Chine. Pourtant les dirigeants russes craignent la Chine, avec laquelle ils ont une frontière de 4200 km avec du coté chinois une densité de population de 200 habitants au km2 et du côté Russe moins d’un habitant au km2. Les leaders du mouvement MAGA l’ont compris et c’est pour cela que la réunion d’Anchorage entre Trump et Poutine avait certes pour objectif de trouver un compromis territorial acceptable par la Russie pour mettre fin à la guerre d’Ukraine mais surtout pour ouvrir de vastes domaines de coopération entre les deux pays.

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[1] Selon une de mes sources OTAN, au fil des ans, l’Ukraine a développé des capacités de guerre électronique et un système du nom de Покрова (Pokrova =couverture). Pokrova, qui « couvre » toute l’Ukraine et dont le but n’est pas seulement de brouiller les signaux pour détourner les drones de leurs cibles mais de prendre le contrôle des drones de type Shahid-136 ou Geranium-2 pour soit pour les détruire en les faisant se crasher, soit pour les amener au le sol et les capturer pour exploitation. Selon ma source OTAN cela a été le cas pour plus d’une centaine de drones Shahid. L’OTAN sait pertinemment que la Russie n’a pas mené d’intrusion dans l’espace aérien de la Pologne et que c’est l’Ukraine à l’aide de drones russes non armés qu’elle a détournés.

[2] La bataille d’Arnhem où les meilleures forces parachutistes anglaises ont été décimées par sous-estimation des capacités de résistance des armées nazies

[3] De Gaulle durant la campagne présidentielle de 1966 : Mis en ballotage au premier tour, de Gaulle veut faire oublier son image de personnage lointain, vieilli. Il joue le jeu de l’interview : langage simple, clin d’œil et hochements de tête ponctuent ses réponses. Et c’est en sautillant sur sa chaise qu’il déclare à propos de la solidarité en matière de défense européenne : « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !… Mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien ».

[4] Ukraine, le grand aveuglement européen, Jean-Bernard Pinatel, Balland, mai 2024 pages 23 à 33.


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